L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844
Part 2
De Francfort, sir Hudson Lowe se rendit à Vienne. M. de Metternich l'invita à dîner. Quand il arriva, tous les convives étaient déjà réunis, et l'attendaient depuis un quart d'heure environ. A peine les gens de service eurent-ils prononcé son nom, qu'un officier prit son chapeau et se retira. Un second le suivit, puis un troisième, puis un quatrième... En moins de cinq minutes, ils étaient tous partis, laissant M. de Metternich seul avec son hôte. On raconte, mais nous ne pouvons garantir ce fait, que l'illustre ministre autrichien ne put retenir un éclat de rire, et qu'il pria froidement sir Hudson Lowe de lui pardonner un affront dont il déclinait la responsabilité. Ce qui est positif, c'est que sir Hudson Low ne rit pas plus à Vienne qu'il n'avait ri à Francfort.
Repoussé et insulté partout en Europe, il passa en Asie. Le ministère anglais l'avait nommé, non pas, comme l'ont dit à tort quelques biographes, gouverneur de l'île de Candie, mais commandant ou gouverneur de la province de Candy, dans l'île de Ceylan. Le 11 août 1827, il débarqua à Colombo, capitale de cette nouvelle conquête de l'Angleterre... Il avait alors le grade de major-général; si les bâtiments en rade et les forts de la ville tirèrent un certain nombre de coups du canon, lorsqu'il mit pied à terre, les officiers qu'il allait commander l'accueillirent avec une froideur évidente. Quelques-uns d'entre eux ne le connaissaient pas encore, même de réputation; ils manifestèrent à leurs camarades l'étonnement que leur causait une semblable réception. «Il fut le geôlier de Napoléon à Sainte-Hélène, répondit une voix accusatrice sortie de la foule, et il deviendrait votre geôlier à tous, pour peu qu'on le payât.» Dès lors, en Asie connue en Europe, le major-général Hudson Lowe put lire sur tous les visages les sentiments d'horreur et de dégoût que sa vue seule inspirait même à ses subordonnés.
Il avait beau la fuir, sa honte le suivait partout. A son retour en Europe, il débarqua à l'Ile-de-France, récemment conquise par l'Angleterre. A peine surent-ils qu'il était débarqué, les habitants de Port-Louis, Français et Anglais, s'ameutèrent et exigèrent du gouverneur son renvoi immédiat. Il n'osa pas même gagner, sans être protégé par une escorte, le navire qui l'avait amené. Le gouverneur, sachant que sa vie ne courait aucun danger, et craignant que la présence des soldats armés n'amenât une collision fâcheuse, resta sourd à ses prières.--Cependant il lui fallait quitter cette île, où il avait espéré prendre quelques jours de repos. La population tout entière le poursuivit jusqu'au rivage de ses huées et de ses malédictions. Arrivé sur le bord de la mer, son aide de camp, un de ses parents, indiqué de sa lâcheté, tira son épée, la brisa sur ses genoux, et en lançant les débris dans les vagues, il s'écria qu'il ne voulait plus servir sous les ordres d'un pareil chef.
La Providence lui laissa la vie à Hudson Lowe comme pour lui donner le temps de se repentir; mais elle lui prit sa fortune. Ces quatre millions qu'il avait si honteusement gagnés à Sainte-Hélène, il les perdit à Londres dans des spéculations malheureuses d'hôtels garnis. Sa femme, la veuve d'un colonel tué à Waterloo, l'avait abandonné, et se livrait aux plus honteux dérèglements; il traîna donc, pendant les dernières années, une existence misérable: trompé dans ses affections d'époux, s'il en eut, accablé d'humiliations, méprisé de tous ceux de ses semblables qui ne le haïssaient pas, trop stupide et trop insensible pour connaître les douleurs poignantes du remords; ruiné, et n'ayant d'autres ressources que les revenus et la retraite de son grade de colonel du 50e régiment, d'infanterie, que lui valurent sans doute des droits d'ancienneté.--Quel exemple et quelle leçon! Enfin la mort eut pitié de lui; frappé d'une attaque d'apoplexie, il rendit le dernier soupir le mercredi 10 janvier 1844.
Il laisse plusieurs enfants.--Loin de nous la pensée de faire rejaillir sur eux la honte de leur père! Quel que soit le nom qu'il porte, tant qu'il ne l'a pas déshonoré lui-même, tout homme a droit à l'estime loyale des gens de bien, qui ont assez de courage pour protester, par leur conduite, contre le plus absurde elle plus inique des préjugés.
Tel fut cet homme, tels furent ses crimes et ses châtiments sur cette terre. Peut-être, dans cette notice rapide et nécessairement incomplète, avons-nous commis quelque erreur de détail involontaire: mais tous les faits que nous avons racontés sont puisés à des sources authentiques où nous ont été garantis par des témoins dignes de foi. Ce que nous voulions surtout, et nous espérons avoir réussi, c'était faire suffisamment connaître Hudson Lowe à la génération nouvelle, pour qu'elle léguât un jour à celle qui lui succédera les sentiments de haine ou de mépris dont nous avons tous hérité de nos pères.
Nul ne peut prédire ici-bas les décisions futures de la justice divine; quant à la justice, humaine, elle a déjà prononcé; en condamnant Hudson Lowe à l'exécration de l'espère humaine tout entière, elle a fait clouer au poteau de l'infamie son nom maudit, connue un type monstrueux d'astuce, de bassesse et de cruauté.
Courrier de Paris.
L'inauguration de la statue de Molière a été l'affaire importante de ces jours derniers; le soin de raconter les faits authentiques de cette solennité revient naturellement à l'historiographe ordinaire de la semaine; nous le lui disputons d'autant moins, qu'il connaît Molière mieux que personne, pour avoir publié une excellente édition de ses oeuvres, et écrit sa vie avec une affection pleine de sagacité. L'ordre et la marche de cette fête du génie seront donc exposés par lui; il n'oubliera ni M. Samson, ni M. Étienne, ni M. Arago, ni M. de Rambuteau, inclinés au pied de la glorieuse statue, et y déposant, en prose plus ou moins élégante et spirituelle, l'hommage de l'universelle admiration. Pour nous, il ne nous reste qu'à exprimer un regret, qui nous a paru généralement éprouvé: c'est que l'autorité, par une prudence exagérée et sur des craintes sans fondement ait cru devoir tellement isoler cette fête littéraire, que, de populaire qu'elle devait être, elle n'a été réellement qu'une sorte de représentation particulière, jouée au bénéfice du préfet, de l'Académie, et de MM. les comédiens français; quant à la masse des citoyens de toutes sortes, qui s'apprêtait à venir pieusement assister à la cérémonie et saluer, à son tour, le bronze immortel, elle n'a pas été admise; une nombreuse armée de gardes municipaux, fermant toutes les issues, a maintenu un vide complet dans toute la longueur de la rue de Richelieu, depuis l'angle de la rue des Petits-Champs jusqu'à la place du Carrousel; ainsi, les entrées du peuple ont été généralement suspendues.
Si la statue du grand homme avait pu s'animer et prendre la parole, elle aurait dit sans doute: «Laissez-les venir à moi; je leur appartiens et ils m'appartiennent; ne suis-je pas le poète de tout le monde? que tout le monde puisse approcher!»
Molière, en effet, par un privilège presque sans exemple, a conquis l'universalité des affections et des suffrages. Si les classes lettrées et de fine éducation sont plus particulièrement propres à sentir les beautés hardies de ses inventions et de son style, sa franche gaieté, le naturel et l'étonnante vérité de ses peintures, et surtout son admirable bon sens, vont droit à la foule, la saisissent irrésistiblement, et pénètrent jusqu'à ses fibres les plus intimes. C'est surtout sur les hommes assemblés que Molière exerce sa toute-puissance, et que sa raison et sa saillie, gagnant de proche en proche, comme une étincelle électrique, produisent une immense explosion de plaisir et de rires.
Que craignait-on en laissant cette foule, éprise de Molière, arriver jusqu'à sa statue? Avait-on peur qu'Harpagon, M. Jourdain, M. Purgon, ou quelque docteur Mathanasius, se glissât jusqu'au piédestal pour prendre sa revanche contre le poète et l'insulter? M. Jourdain est trop bonhomme, et d'esprit trop obtus, pour exercer une telle rancune; Mathanasius continue à se débattre dans les ténèbres de sa philosophie, et Harpagon a bien autre chose à faire que de songer à Molière; ne faut-il pas qu'il visite sa cassette! Quant à M. Purgon, il n'a pas coutume de parler... à des statues. Peut-être est-ce de Tartufe qu'on était inquiet; il est vrai que Tartufe se démène depuis quelque temps, lui qu'on croyait bien mort à tout jamais. Mais, non! Tartufe n'entrait pour rien dans ces terreurs; on ménage trop le saint personnage pour lui faire cette injure, et ce n'est pas pour arrêter Tartufe que les rues étaient barricadées de gendarmes.--Quoi donc, enfin?--Je ne saurais vous dire; mais la vérité est qu'on a eu peur.--Peur de quoi, encore un coup?--Peur de tout et de rien, ce qui est le fait des gens qui ne sont pas braves.
Quoi qu'il en soit, on a dû regretter cet emploi soupçonneux de précautions inutiles, en voyant l'attitude calme et respectueuse des citoyens; qui cherchaient de tous côtés à entrevoir dans le lointain quelques traits de la cérémonie, à travers les fusils et les chevaux de la garde municipale. Un fait particulier m'a surtout convaincu du peu d'opportunité de ces mesures de prévoyance exagérée. A cêté de moi, sous mes yeux, un de nos plus illustres écrivains, qui occupe un haut rang dans la poésie dramatique, cherchait à se frayer passage vers le monument. «On ne passe pas!» lui cria une voix rude, et je vis mon fils d'Apollon, venu là sans doute le coeur gros d'émotion et de tendresse pour Molière, obligé de rebrousser chemin et de se retirer à pas précipités, comme un suspect pourchassé par un sergent de ville. Cependant ce n'était qu'un poète distingué, qui voulait honorer la mémoire d'un grand poète!
Mais enfin la statue est découverte et debout: voilà l'essentiel; c'est une noble revanche que notre siècle donna à Molière, une glorieuse réparation des préjugés qui avaient outragé sa mort. A la place de cette statue, une fontaine a longtemps épanché ses eaux; la source n'en est pas tarie et coule encore; nous la recommandons à nos auteurs dramatiques. La tradition rapporte des merveilles de certaines ondes qui rendaient la jeunesse ou donnaient le génie.--O docteur mon ami, médecin des méchants faiseurs de drames lugubres et de comédies sans vérité et sans bon sens, quelles ordonnances leur prescrirez-vous? «Boire tous les jours un venu d'eau de la _Fontaine Molière_.»
Le rude assaut livré par M. Félix Pyat à M. Jules Janin avait fait croire à une rencontre des deux adversaires, du moins la plume à la main; mais M. Jules Janin n'a pas jugé à propos de dégainer, contre la massue de son terrible provocateur, l'arme légère du feuilletoniste: il s'est adressé aux gens du roi, et le champ de bataille va se trouver transformé en chambre de police correctionnelle; le juge du camp portera toge et bonnet carré; M. Jules Janin aura pour second Me Chaux-d'Est-Ange, et Me Marie servira de témoin à M. Félix Pyat. La lutte promet, vu l'habileté des champions, un vif intérêt et passablement de scandale; malheureusement, s'il y a beaucoup d'appelés, il y aura peu d'élus. La loi sur la diffamation est positive: elle permet les plaisirs de l'audience, mais défend complètement la publicité des débats par la voie des journaux. Or, sans les journaux, point de salut pour les curieux: une simple mention de l'arrêt, voilà toute la récréation que la susceptibilité du code leur réserve. D'autre part, l'architecte du Palais-de-Justice n'a pas prévu le cas; la chambre de police correctionnelle est si petite, qu'à l'exception des juges, du procureur du roi, des parties, des avocats et des huissiers, personne ou presque personne ne peut y trouver place. Heureux donc les privilégiés qui se, glisseront dans cet étroit paradis du scandale! Si on pouvait louer des stalles d'avance, ou faire le trafic de billets comme à la porte des théâtres, le prix des places aurait un cours prodigieux; les princes russes et les lords anglais les couvriraient de roubles et de livres sterling. Quand ce ne serait que pour voir ce bon gros Jules, comme il s'appelle lui-même, cet homme de tant d'esprit et de style, mettant de côté son joli petit sifflet d'ivoire et d'or, pour se réfugier sous la robe noire du ministère public, comme un enfant qu'on a fouetté sous la robe de sa nourrice.
Cette fuite de M. Jules Janin vers la police correctionnelle n'a pas obtenu l'approbation générale; on ne refuse pas à M. Jules Janin le droit de se défendre, bien s'en faut; on ne lui reproche que le choix des armes. Quoi! vous avez entre les mains l'arme la plus sûre et la plus redoutable, la plume, cent fois plus terrible que le fer, plus fine et plus aiguisée que l'acier; la plume, sous une main habile et prompte, toujours prête à la riposte: la plume, qui frappe un ennemi à droite et à gauche, le harcelle, l'étonne, le surprend, l'ébloui, le désarçonne et le laisse à terre, tout meurtri, et perce d'outre en outre à la pointe du raisonnement, de l'indignation et du sarcasme, ce triple acier qui fait d'inguérissables blessures; vous avez la plume... et vous prenez la police correctionnelle! Vous faites comme un soldat qui, se voyant attaqué en pleine rue, jetterait là le sabre qu'il porte au côté, et prierait un passant de lui prêter ses poings pour avoir raison de l'agresseur.
Écrivains, quel que soit votre nom et qui que vous soyez, servez-vous toujours de votre arme naturelle; l'écusson du tout écrivain de talent et de coeur doit se composer, non pas d'une griffe d'huissier sur papier timbré, mais d'une belle plume et d'une bonne épée en sautoir.
A qui la justice donnera-t-elle gain de cause? A M. Félix Pyat ou à M. Jules Janin? C'est le secret de quelques jours; le 31 janvier nous l'apprendra. Les paris sont ouverts. Et pourquoi ne parierait-on pas? la justice est capricieuse, et quelquefois, sauf le profond respect que je professe pour elle, on la prendrait pour une espèce de jeu de hasard; témoin l'aventure toute récente de _la Quotidienne_ et de _la Gazette_. Ces deux vénérables douairières ont comparu, l'autre jour, devant le jury, sous la prévention d'avoir parlé avec trop de dévouement et de tendresse du pèlerinage et du héros de Belgrave-Square; _la Gazette_, en vieille tacticienne, fit défaut le premier jour, et subit, par contumace, une condamnation à deux ans de prison et à six mille francs d'amende. Or, la condamnation par contumace ressemble à la décapitation par effigie: les gens qu'elle tue se portent tous fort bien; _la Quotidienne_, moins avisée, s'offrit bravement de sa personne, au feu de l'audience, et ne se déroba point devant M. le procureur du roi: qu'en est-il arrivé? le voici: L'Intrépide _Quotidienne_ reste bien et dûment frappée d'un an de captivité, tandis que _la Gazette_, revenant en justice sur appel, est sortie saine et sauve du combat, sans y laisser seulement une plume de ses ailes. L'une est condamnée, l'autre acquittée sur la même accusation et sur un fait complètement identique. Les audiences se suivent et ne se ressemblent pas; aujourd'hui dans un casque et demain dans un froc; le jour et la nuit, le blanc et le noir; si j'y comprends un mot, je veux être pendu, «Monsieur, vous avez eu tort d'aller à Belgrave-Square; monsieur, vous avez eu parfaitement raison.» Le poids passant du plateau de gauche au plateau de droite.
La justice cependant ne chôme pas. Non-seulement le procureur du roi lui fournit depuis quelques jours des procès en diffamation et des procès de presse assez abondants; mais les attentats contre la propriété et contre les personnes ne font jamais relâche. On n'est pas encore remis de l'assassinat de la veuve Senépart, que l'assassinat de la veuve Léon vient nous redonner le frisson. C'était une bonne vieille rentière, qui habitait dans le quartier de la rue du Cherche-Midi, lieu isolé, et propice aux bandits. La veille, on l'avait vue encore pimpante et parée de sa guimpe sexagénaire. Le lendemain le portier, inquiet de ne pas l'entendre comme de coutume, donna l'éveil. Ou entre chez elle, et un ne trouve plus qu'un cadavre horriblement mutilé; deux griffons, les fidèles compagnons de sa vieillesse, étaient tristement couchés aux pieds de la victime et la contemplaient d'un oeil morne. La justice s'est aussitôt mise à la piste des assassins. Si nos pauvres petits griffons allaient renouveler l'histoire du chien de Montargis! en lisant le récit de ces horribles tragédies qui se renouvellent trop souvent, on se demande si véritablement on habite le pays le plus doux, le plus élégant, le plus civilisé du monde; si ce n'est pas, au contraire, un mensonge, et si, par quelque coup de baguette infernale, on n'a pas été, sans le savoir, soudainement transporté en terre d'anthropophages.
Ces bandits affreux qui trempent ainsi leurs mains dans le sang humain, ces farouches et cruels déprédateurs sans pitié et sans âme, se comptent encore; mais les petits bandits, c'est-à-dire les escamoteurs de montres, les preneurs du cassettes, les larrons de toute espèce, ne se comptent plus. Tous les soirs la salle Saint-Martin regorge de nouveaux hôtes, héros de fausses clefs, de limes à froid et de monseigneurs. Une espèce qui se, propage et pullule particulièrement, c'est la race des escrocs qui pratiquent ce qu'on pourrait appeler le vol à la fourchette. La police vient d'en happer une demi-douzaine coup sur coup; ces vauriens ont l'air de très-honnêtes gens. A l'aide de cette mine hypocrite, d'un gant glacé et d'une botte vernie, ils fréquentent les cafés élégants et les restaurants en renom. Là, ils soupent ou dînent avec un appétit qui devrait seule donner une conscience libre. La carte payée, les voici qui tournent les talons. Le garçon les salue avec respect; puis, tout à coup, faisant son compte, il s'aperçoit que ces aimables hôtes, pour un dîner de quinze francs, ont escamoté pour soixante où quatre-vingt francs d'argenterie.--Un de ces industriels, saisi dernièrement en flagrant délit, confessait ses prouesses, et nommait l'un après l'autre tous les restaurateurs qu'il avait exploités: Véry, les Frères Provençaux, le Café Anglais, etc. Arrivé à Véfour, il se mit à sourire. Le greffier du commissaire du police lui en demanda la raison: «Ah! s'écria-t-il, ce nom de Véfour me rappelle un doux souvenir. C'est chez lui que j'ai fait mon dernier repas, et de ma vie je n'ai si bien dîné: j'ai mangé, à moi seul, deux plateaux d'argent, trois cuillers, quatre fourchettes, une salière, un couteau et une assiette de vermeil!»
M. Eugène Sue a oublié le voleur à la fourchette dans ses _Mystères de Paris_. Il pourra réparer cet oubli dans le drame qu'il a taillé sur son roman, et que le théâtre de la Porte-Saint-Martin prépare à grands frais. La représentation devait avoir lieu la semaine prochaine, mais la censure est intervenue. Il paraît que ses susceptibilités sont sérieusement éveillées; le Chourineur, le notaire Ferraud, la Chouette, Trotillard et le Maître d'École sont traqués par elle et surveillés de près. M. Eugène Sue, qui a écrit son livre en pleine liberté, est obligé d'accommoder son drame selon le bon plaisir de messieurs les censeurs. Il taille, il rogne, il atténue, il adoucit; cela gêne son imagination indépendante et sa verve habituée à ne subir aucun frein. On aura beau faire cependant, il restera toujours au drame assez des terreurs et des singularités du roman pour émouvoir tout Paris. Les premiers jours de février verront éclore cette oeuvre si impatiemment attendue.
Histoire de la Semaine.
La discussion de l'adresse de la Chambre des Députés a, cette semaine, rempli les colonnes entières des journaux comme elle a absorbé l'attention publique. Les orateurs n'ont pas exactement suivi l'ordre que la commission avait voulu leur tracer, et la dernière phrase du projet a été précisément la première sur laquelle la lutte s'est engagée. On sait que cette phrase renferme la condamnation, en termes qu'on a eu l'intention de rendre flétrissants, puisque ce verbe s'y trouve, du pèlerinage de Belgrave-Square. M. Berryer, sentant que sa position et celle de ses amis serait fausse pendant toute la discussion, et leur rendrait difficile d'y prendre part avec liberté et autorité, si la question qui les concernait n'était préalablement vidée. M. Berryer est monté à la tribune. Le grand orateur, habitué, sinon aux sympathies, du moins au silence et à l'attention de la Chambre, a été surpris et troublé par les interruptions et les apostrophes de la majorité. Il est descendu de la tribune en protestant contre le refus de l'écouter, puis y est remonta, mais dans la première comme dans la seconde de ces tentatives, il a trop oublié qu'en présence des passions politiques il est toujours plus habile et plus sûr de prendre le parti d'attaquer que de consentir à se détendre.
M. Thiers a, dans la séance suivante, rompu le silence qu'il gardait depuis un assez long temps. Dans sa situation, il ne pouvait parler uniquement pour bien dire; c'était donc, suivant l'expression déjà employée par lui dans une autre occasion, non pas un discours, mais un acte qu'il entendait faire. Son apparition à la tribune était un événement. L'orateur a été mesuré et habile. Sa double thèse était que, dans la question du droit de visite et dans celle de la loi de dotation, le ministère a compromis, par imprudence et par faiblesse, et la Chambre et la couronne.--M. le ministre de l'intérieur lui a répondu.
Deux collèges électoraux, convoqués pour donner des successeurs, à la Chambre des Députés, à MM. Passy et Teste appelés à la Chambre des Pairs, viennent de procéder à deux élections dont le résultat a beaucoup occupé la salle des conférences. L'un, le collège de Louviers, a élu M. Charles Laffitte, concessionnaire du chemin de Paris à Rouen, et l'on a prétendu que ce choix était l'accomplissement d'un marché dans lequel, d'une part des suffrages, de l'autre un embranchement de chemin de fer, avaient été échangés. On croit que la vérification des pouvoirs du nouvel élu pourra donner lieu à une discussion animée. Il n'en sera pas de même de l'autre. M. Labaume, avocat à Narbonne, qui vient d'être élu à Uzès, entrerait incognito et inaperçu à la Chambre, n'étaient le nom et la déconvenue, de son concurrent. M. Teste fils, député élu au dernier renouvellement par l'arrondissement d'Apt (Vaucluse), à une majorité assez faible, s'était, dès le premier moment où la promotion de son père fut résolue, proposé de délaisser Apt, dont il regardait le dévouement à sa personne comme trop incertain, pour Uzès, ou, il le croyait du moins, l'amour des Teste lui semblait porté jusqu'au culte.