L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

Part 6

Chapter 63,708 wordsPublic domain

La partie la plus importante du nouveau système est sans contredit la locomotive, car c'est pour elle que la voie a été changée, c'est pour elle qu'on établit le rail central, et que ce rail présente une surface striée transversalement. Les fig. 1 et 2 donnent le plan et l'élévation de cette nouvelle locomotive.

Elle se subdivise, comme les wagons, en deux parties distinctes: la partie de devant est un véritable _tricycle_; c'est d'elle que dépend tout le mouvement du convoi; elle se compose de la roue motrice. R, qui marche sur le rail du milieu, et d'une série de pignons P, et de chaînes sans fin F et est supportée par deux petites roues R'. En avant de la roue motrice est un axe d'embrayage A, qui reçoit son mouvement des bielles et des tiges de piston T; ces pistons sont placés à l'arrière de la roue motrice, dans les cylindres à vapeur V, qui reçoivent la vapeur de la chaudière C, placée sur la seconde partie de la locomotive articulée avec la première, comme les demi-wagons le sont entre eux. Une disposition particulière de l'axe d'embrayage, qui porte à chacune de ses extrémités un pignon P de diamètre différent, permet au conducteur de la locomotive, au moyen d'un manchon d'embrayage, de communiquer le mouvement à l'un ou à l'autre des deux pignons, ou de le suspendre complètement. On conçoit facilement l'avantage de cette innovation, quand on examine les fig. 1 et 2, et qu'on voit que chacun des pignons de l'axe A correspond, au moyen des chaînes sans fin F, à un autre pignon fixé sur l'axe de la roue motrice, et dont le diamètre est inversement plus petit ou plus grand. Par ce moyen on peut, sans ralentir la vitesse des pistons, diminuer ou augmenter à volonté la vitesse de la loue motrice. En effet, si le piston agit sur le pignon du plus grand diamètre correspondant à celui du plus petit diamètre fixé à l'axe de la roue motrice, la vitesse de la roue motrice est augmentée, puisque pour un tour du pignon directeur, le pignon dirigé peut en faire deux ou trois, suivant le rapport des diamètres. C'est ce qui arrivera dans toutes les parties de niveau; mais si on a une rampe à franchir, on embraie le petit pignon, et par un même nombre de coups de piston, la roue motrice fait un moins grand nombre de tours; la vitesse est moindre, mais la puissance de locomotion est augmentée.

La seconde partie de la machine porte, comme nous l'avons dit, la chaudière et tout ce qui la constitue. De longues tiges, placées sous la main du mécanicien, correspondent au manchon d'embrayage, et donnent le moyen d'opérer toutes les transformations de vitesse, de mouvement et de puissance inhérentes au système.

Résumons en peu de mois le système de M. le marquis de Jouffroy, et les avantages qui, selon lui, y sont attachés; puis on nous permettra d'exposer succinctement et rapidement les inconvénients que nous y avons trouvés, et les raisons qui nous semblent devoir détruire les illusions qu'ont pu se faire l'inventeur et les membres de la société formée pour exploiter les brevets de ce système.

M. de Jouffroy a modifié la voie, imaginé un nouvel établissement de la locomotive, rendu les roues des wagons indépendantes les unes des autres et de l'essieu, abaissé le centre gravité des wagons, substitué au mode actuel d'enrayage partiel un mode d'enrayage instantané, et séparé ses wagons en deux parties articulées entre elles.

Les avantages qu'il prétend obtenir sont les suivants:

1º Moyen de franchir les rampes de 5 centimètre par mètre, et de tourner dans des courbes de 15 mètres de rayon;

2º Par conséquent diminution dans les frais de construction;

3° Impossibilité du déraillement, des chocs et du renversement des voitures de voyageurs.

Si tout ce qu'annonce l'inventeur était réel, il faudrait, sans plus tarder, substituer partout son système à celui qui est suivi aujourd'hui; mais nous avouons que ces avantages ne nous ont pas paru aussi certains qu'à M. de Jouffroy.

Nous ne dirons rien d'abord des questions de priorité d'invention qu'à soulevées le système dont il s'agit; si l'invention est bonne, le public en profitera, quel qu'en soit l'auteur; si elle ne répond pas à l'attente générale, peu importe l'imagination qui l'a enfantée.

L'économie de construction, par la possibilité de franchir ou de tourner les montagnes, en supposant même que la solution du problème soit bonne, ne nous a pas semblé atteinte dans ce système. En effet, d'une part, la voie ayant 2 mètres de largeur, au lieu d'un mètre 50 centimètres, les terrains à acquérir seront plus considérables que dans le système actuel. L'établissement de la voie, elle-même, de ces deux ornières latérales, de ce rail central, des traverses, des longuerisses, toute cette partie matérielle présente évidemment un accroissement de dépenses. Nous ne croyons donc pas exagérer en disant que la différence entre les frais de construction dans l'ancien et le nouveau système ne doit pas être considérable; et nous ne concevons 'pas comment l'inventeur peut présenter sur cet objet un bénéfice de soixante pour cent.

Franchir les rampes, tourner sans danger de déraillement dans des combes à court rayon, tels sont les deux problèmes que beaucoup se sont proposé de résoudre. Voyons donc dans quelles limites on peut en chercher la solution.

Une idée fausse, assez généralement répandue, c'est que les locomotives ne peuvent utilement surmonter des rampes de plus de 8 millimètres, parce que dans ce cas l'adhérence des roues motrices fait défaut. Cependant, sur le chemin de fer de Burmingham à Glocester, le plan incliné de Brunnigrave, qui a une pente de 0m027 par mètre (ou 1/37e) sur une longueur de 3,300 mètres, est remonté par des trains à locomotives. Pour des poids de 40 tonnes, moteur compris, on n'attelle qu'une seule locomotive qui marche à la vitesse de 25 à 26 kilomètres à l'heure; plusieurs expériences de remorquage de convoi, à la charge de 60 tonnes, ont été faites avec succès: ainsi, ce n'est pas le défaut d'adhérence qui limite les pentes. Et d'ailleurs, quand on voit le gouvernement et les département voter tous les ans des sommes énormes pour des rectifications de routes, des adoucissements de pente, il semblerait étonnant de voir les chemins perfectionnés sur lesquels la vitesse est quadruplée, se jeter dans le inconvénients des pentes rapides, Pour les courbes, nous désirons que leur rayon puisse être amené à 400 et même à 300 mètres; mais il y a un élément terrible duquel les inventeurs ne tiennent pas assez de compte, et qui, aux grandes vitesses, prend des proportions effrayantes: c'est la force centrifuge. En présence de ces considérations, nous nous demandons pourquoi des pentes si rapides, pourquoi des rayons de 15 mètres, et surtout pourquoi un nouveau système de voie et de moteur, si toutes ces nouveautés déparent celui qu'on doit se proposer d'atteindre.

Passons sur la construction des ornières, et rappelons seulement à M. de Jouffroy que ce système a été le premier employé, et qu'on l'a abandonné parce que leur forme les exposait à se couvrir de boue et de poussière; ce qui crée une nouvelle résistance à la traction, et détruit l'avantage des chemins de fer.

L'indépendance des roues entre elles et avec l'essieu remédie, il est vrai, à l'inconvénient du système actuel pour le passage des courbes. Il en est de même de l'articulation qui réunit les deux demi-wagons, et leur permet un mouvement rotatif horizontal; mais si l'on a été amené à fixer invariablement le parallélisme des essieux, c'est que, dans le cas contraire, les roues tendent à s'échapper et à sortir de la voie au moindre obstacle qu'elles rencontrent. Si la roue tourne sur son essieu, et indépendamment de lui, il en résulte un grave inconvénient: c'est qu'elle ne se meut pas dans un plan exactement vertical, elle peut prendre un mouvement d'oscillation, il se produit des chocs du moyeu contre le collet de l'essieu, et de là chance de déraillement et mouvement de lacet insupportable aux voyageurs. De plus, les frottements latéraux de la roue contre la partie verticale de l'arrière prennent une proportion qu'il n'est pas possible de négliger dans l'évaluation de la force à appliquer.

Le système d'enrayage, qui sans contredit est fort puissant, a l'inconvénient de ne pas permettre la marche en arriére, puisque, dès que les ressorts sont pressés, l'enrayage a lieu instantanément; de plus, il y a autant de danger dans l'arrêt instantané d'un convoi que dans un choc extérieur; dans les deux cas, en effet, la force vive du convoi est anéantie, et l'effet produit est tout aussi désastreux dans un cas que dans l'autre.

Il nous reste à examiner la locomotive; mais, nous devons le dire, tout ingénieuse quelle nous ait paru, nous croyons que l'inventeur s'est fait illusion sur sa puissance, qu'on remarque, en effet, qu'une locomotive n'a de force que par l'adhérence des roues motrices sur les rails; que cette adhérence est une fonction du poids qu'elles supportent, et que plus les machines sont lourdes, plus elles sont puissantes: qu'on compare maintenant les locomotives actuelles du poids de 13 à 14 tonnes réparti de façon à ce que les roues motrices portent 8 tonnes environ, à la locomotive de M. de Jouffroy dont la roue motrice n'est chargée, pour ainsi dire, que de son propre poids, et qu'on se demande si elle pourra entraîner un convoi, franchir des rampes, comme le prétend l'inventeur. Il est vrai que le rail est strié transversalement, et que la jante de la roue est formée de bois de chêne, dont l'adhérence sur la fonte du rail est plus grande que celle du fer sur le fer qui a lieu dans le système actuel; mais cette différence est pour ainsi dire insignifiante, eu égard à l'effet qu'on veut produire.

Nous aurions voulu nous étendre davantage sur les considérations qui précèdent, donner d'autres raisons encore nombreuses; mais l'espace nous est mesuré, et nous croyons en avoir dit assez pour éclairer nos lecteurs sur les avantages et les inconvénients du système que nous mettons sous leurs yeux. Nous ne voulons pas terminer cependant sans rendre à M. de Jouffroy la justice qui lui est due: tout ce qu'il fait porte le cachet d'un travail ingénieux; et nous sommes les premiers à regretter que ses idées spéculatives soient si peu réalisables.

De la prochaine Inauguration du Monument de Molière.

Tout se prépare pour l'inauguration du monument de Molière. Il ne reste plus trace du malentendu qui avait donné lieu au bruit que toute solennité était supprimée, et qu'un manoeuvre, déchirant la toile qui cachera jusqu'au 15 l'oeuvre de M. Visconti, serait seul chargé d'inaugurer ce qu'avaient élevé le vote des Chambres, les sacrifices de la ville de Paris et le tribut de l'admiration individuelle et nationale. Personne ne manquera donc à cette cérémonie, et les dessinateurs de _l'Illustration_ moins que personne. Déjà ils taillent leurs crayons; déjà les orateurs préparent et répètent leurs improvisations, et Grandville a surpris M. Jourdain, préméditant un discours qui commencera par: _O Molière!_--Il a vu son maître de philosophie lui faire prononcer «cette voix O, qui se forme en ouvrant les mâchoires et approchant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas; O.» Il a vu son maître de danse enseigner au futur orateur à se produire avec grâce en public. Il l'a vu enfin essayer son babil de cérémonie et exciter chez Nicole un rire de malapprise que ne se permettront sans doute pas le spectateurs de la cérémonie. Le Théâtre-Français complétera le soir la solennité du jour en représentant le _Tartufe_ et le _Malade Imaginaire_ avec la cérémonie, où paraîtront tous les acteurs de la Comédie. Entre les deux pièces, Beauvallet lira le poème de madame Louise Colet, _le Monument de Molière_, poème récemment couronné par l'Académie Française. Mais n'anticipons pas sur les détails d'une journée dont nous serons les historiens fidèles.

Nous recevons aujourd'hui la communication de deux documents ignorés et très-curieux dont nos lecteurs auront la primeur et qui font partie des additions importantes et nombreuses que l'auteur de l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_. M. Taschereau, vient de faire à une troisième et charmante édition de son livre(4). Ce biographe de l'auteur du _Tartufe_ a trouvé tout récemment le mandement affiché par lequel l'archevêque de Paris interdisait le 11 août 1667 non-seulement de représenter ce chef-d'oeuvre, mais même de le _lire_ ou entendre réciter, soit en public, _soit en particulier_, SOUS PEINE D'EXCOMMUNICATION. Boileau nous a appris en effet combien les lectures en étaient recherchées et l'empressement qu'on mettait à avoir _Molière avec Tartufe_.

[Note 4: Cette nouvelle édition, qui forme un charmant volume illustré, format Charpentier, paraîtra lundi, 15, à la librairie de J. Hetzel, rue de Richelieu, o. 76. Prix; 5 fr. 75 cent.--Une nouvelle édition de l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par le même, considérablement augmentée, est également sous presse.]

Voici ce curieux interdit, où l'intérêt du roi est mis en scène d'une manière un peu inattendue:

ORDONNANCE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS.

«Hardouin, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, archevêque de Paris, à tous curés et vicaires de cette ville et fauxbourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta sur l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de _l'Imposteur_, une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication;

«Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fut blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue; et considérant d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du ciel; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce, sous peine d'excommunication.

«Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurai reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept.

«HARDOUIN, archevêque de Paris.

Par mondit seigneur,

Petit.»

L'autre pièce, découverte ces jours derniers par M. Taschereau, dans les minutes de M. Lefer, notaire à Paris, est l'acte par lequel la troupe de Molière, la souche de la Comédie-Française, a constitué la première pension qui ait été établie un profit d'un sociétaire se retirant. Celui-ci était Béjart cadet, beau-frère de Molière. Deux ans auparavant, en 1668, cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal, avait aperçu deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un contre l'autre. Il s'était jeté au milieu d'eux, et, en rabattant avec son arme celle de l'un des combattants, il s'était blessé au pied si grièvement qu'il en était demeuré estropié. Il avait d'abord continué à jouer, et Molière avait cherché à faire accepter son infirmité par le parterre en donnant la même infirmité à La Flèche, de _l'Avare_, représenté en septembre 1668, et en faisant dire à Harpagon: «Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. «Mais néanmoins Béjart dut songer à la retraite, à Pâques 1670, à quarante ans; et ses camarades, qui l'aimaient et l'estimaient, lui constituèrent une pension pour, suivant leur délicate et noble expression, _le faire vivre avec honneur_. Tout mérite attention dans cet acte: l'élection de domicile, qui montre la déférence qu'on avait pour la doyenne de la troupe, Madeleine Béjart, la première passion de Molière, et qui devint sa belle-soeur; le peu de respect que les notaires et les parties, les Béjard par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres écrits et signés tantôt d'une façon tantôt d'une autre, la particule nobiliaire donnée à Molière par les notaires, non prise par lui, et enfin la réunion des signatures de Molière, de sa femme et de tous leurs camarades. Comme malgré les annonces qui se renouvellent de temps à autre depuis longtemps déjà, on est encore à trouver un autographe de Molière, et comme des pièces signées de lui sont même fort peu communes, _l'Illustration_ a fait faire un fac simile exact de toutes ces signatures. Voici donc l'acte et les noms qui y sont apposés:

CRÉATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670.

Furent présents Jean-Baptiste-Poquelin de Molière; damoiselle Claire-Gresinde Béjard, sa femme, de lui autorisée; damoiselle Madeleine Béjard, fille majeure; Edmé Villequin, sieur de Brie; damoiselle Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorisée; demoiselle Geneviève-Béjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal; Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honoré; Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue; François-Lenoir, sieur de La Thorillière; et André Hubert, demeurant aussi rue Saint-Honoré, ès même paroisse Saint-Germain-Dauxerrois;

Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi représentant dans la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, d'une part;

Et Louis Béjard, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accordé entre elles ce qui en suit: C'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis Béjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert de lui donner une pension viagère pour vivre avec honneur, sans pouvoir être saisie par qui que ce soit et lui être destinée pour ses aliments, ce que ladite troupe lui avait accordé et avait promis, comme elle promet par ces présentes, tant par eux que par celles qui la composent et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de changement, de bailler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille livres de pension viagère payable aux quatre quartiers, le premier échéant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que ladite troupe subsistera en la manière que dessus; laquelle pension lui servira d'aliments et ne pourra être saisie en façon quelconque par qui que ce soit, le tout à condition que ledit corps de troupe subsiste et qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir réunir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout à fait ladite comédie, il sera entièrement déchargé de ladite pension viagère, de laquelle seront chargés ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'exécution des présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite demoiselle Magdelaine Béjart, rue Saint-Honoré, sus déclarée, auquel lieu promettant, obligeant et renonçant.

Fait et passé audit Palais-Royal, l'an 1670, le seizième jour d'avril, et ont signé:

Bulletin bibliographique.

_Mémoires de R. Barère_, membre de la Constituante, de la Convention, du Comité du salut public et de la Chambre des Représentants; publiés par MM. HIPPOLYTE CARNOT, membre de la chambre des Députés, et DAVID (d'Anger) membre de l'Institut, précédé d'une Notice historique par H. CARNOT. 4 vol. in-8.--Paris, _Jules Labitte_, libraire-éditeur, quai Voltaire, 5.

Bertrand Barère a été l'un des hommes que la Révolution française a mis le plus en relief, Avant 1789, simple avocat de province, membre des Académies de Montauban et de Toulouse, distingué seulement comme littérateur par quelques-uns de ces _éloges_, quelques-unes de ces _dissertations_ alors à la mode, il fut enlevé, comme tant d'autres, à l'obscurité du barreau natal, et placé subitement au nombre des législateurs qui allaient changer la constitution du gouvernement français. Son rôle dans l'Assemblée nationale manqua pas d'importance; et, dès lors, grâce à une élocution facile, à la souplesse de son esprit, à l'aménité de ses manières, il fut investi par ses collègues de plusieurs missions délicates. C'est ainsi qu'il fit tour à tour partie du comité des lettres, de cachet, du comité des domaines et de féodalité; c'est encore ainsi que son nom se trouve mêlé à des résolutions importantes, telles que le décret qui supprima le droit d'aubaine, la première mesure pénale adoptée contre les émigrés, la qualité de citoyen accordée aux hommes de couleur, etc., etc. Barère, de plus, s'était fait journaliste, et sa feuille (le Point du Jour) fut la première à rendre compte des déliais législatifs, en leur conservant cette forme dramatique qui fait accepter au lecteur les discussions les plus abstraites et les plus arides. David, en retraçant la séance du Jeu de Paume, a fait allusion à cette circonstance de la vie de Barère, en le représentant occupé à sténographier sur son genou l'éloquente apostrophe de Mirabeau.

Les événements de cette époque marchaient vite, et l'esprit un peu timide de Barère avait peine à les suivre dans leur essor hardi. Aussi, quand la république décrétée d'enthousiasme dans la première séance de la Convention, le futur président de cette assemblée se plaignit de ce qu'un débat régulier n'avait point précédé cette grande mesure. Son hésitation à ce sujet est parfaitement critiquée dans la Notice historique dont un homme de coeur et de talent (M. Hippolyte Carnot, membre de la Chambre des Députés) a fait précéder les _Mémoires de Barère_:--«L'assemblée, dit-il, eut un sentiment plus juste de la situation. Ces résolutions capitales, par lesquelles un seul mot change la forme, d'un État, ne peuvent être l'objet d'un examen contradictoire, comme les articles de la constitution. Elles viennent chacun est pénétré de leur nécessité; mais il est important que leurs auteurs ne témoignent aucune hésitation, s'ils veulent assurer au nouveau pouvoir toute la force morale dont il a besoin.»