L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.
Part 4
Or, il est arrive qu'un jeune et fringant cavalier, à force de voir danser Griselda, a conçu pour elle une passion violente. Il se met à sa poursuite. Il découvre le lieu de sa retraite, et se présente à l'improviste devant l'hôtelier terrifié. «Quelle est cette jeune fille qui est logée chez toi, vieux coquin?» l'autre nie, comme de raison. Mais, au moment même Griselda paraît, et le jeune officier, qui est pressé apparemment, débute avec elle par une déclaration des plus cavalières. Survient Camoens, lequel se montre fort scandalisé. Il a le droit de l'être. Car, de son côté, il aime Griselda. Reste à savoir lequel des deux sera aimé. L'officier croit emporter d'assaut la question en donnant son nom et son adresse. «Je suis, dit-il, dom Sébastien, roi de Portugal.--J'en suis fort aise, répond Griselda, et je vous en fais mon compliment. Quant à moi, je ne suis que l'esclave de Camoens, mais si j'étais libre, au lieu d'être esclave, j'oserais peut-être avouer que j'aime celui qui est mon maître.»
Si ce ne sont ses paroles expresses, C'en est le sens.
Bientôt, en effet, elle devient libre, et elle fait comme elle a dit; après quoi Dom Sébastien, qui ne veut pas se montrer moins délicat qu'une bayadère, annule l'arrêt de proscription lancé contre le poète, ôte solennellement devant lui son chapeau à plumes, et le proclame l'honneur et la gloire du Portugal, ce qui, de sa part, est d'autant plus beau que la _Lasiade_ n'est pas encore sortie du portefeuille de Camoens.
Tout cela forme un petit acte assez agréablement tourné, et orné d'un certain nombre de morceaux de musique qui ne font aucune peine à entendre. Il pourrait s'y trouver plus de verve sans doute, plus d'entraînement et de chaleur. C'est de la musique _fraîche_ et calme comme une matinée d'avril. Cela ne fera pas révolution dans l'art,--et à quoi bon les révolutions?--Mais aussi cela ne fatigue pas l'attention et ne fait point mal aux oreilles, rare et précieuse qualité par le temps qui court!
C'est, du reste, le début, sur la scène de l'Opéra-Comique, de M. Flotow, jeune et gracieux compositeur dont les abonnés de _l'Illustration_ connaissent déjà la musique.
Epuisé des efforts qu'il avait faits pour mettre au monde ce frêle et délicat enfant, l'Opéra-Comique s'est endormi. Ne troublons pas son sommeil.
A l'Opéra, _Dom Sébastien_ poursuit glorieusement sa carrière, et l'on applaudit toujours avec fureur le beau cortège funèbre du troisième acte et les magnifiques harmonies du quatrième. M. Duprez chante maintenant comme dans ses meilleurs jours. Nous croyons que la sage modération avec laquelle M. Donizetti a mit le rôle de Dom Sébastien est pour beaucoup dans ce retour de jeunesse.
L'Opéra-Italien ne ressemble point à ses deux aînés. Il n'a pas plus tôt obtenu un succès qu'il en convoite un autre. L'ambitieux! Après _Maria di Rohan_ le _Fantasma_ était venu se mettre en ligne; après le _Fantasma, Anna Bolena_ s'est présentée. Cette première tentative n'a encore qu'à moitié réussi: M. Salvi, indisposé, n'a pas complètement répondu à l'attente des _dilettanti_, que le souvenir de Rubini a rendus difficiles. Mademoiselle Nissen et madame Brambilla ont dignement rempli les rôles du page amoureux et de Jeanne Seymour; madame Grisi, dans celui d'Anna Boleyn, a déployé toutes les grâces de sa personne, tous les charmes de son regard et de son sourire, toutes les richesses de sa voix; elle a eu d'admirables mouvements de passion; elle s'est montrée grande cantatrice et grande tragédienne; mais tout cela n'a pas suffi pour alléger le fardeau que M. Fornasari avait à porter. Ce fardeau, trop lourd, hélas! c'était le souvenir de Lablache. Et pourtant M. Fornasari a de robustes épaules. Qui pourra jamais remplacer Lablache? Et pourquoi le remplacer, puisque le voilà revenu.
Il est revenu, il a reparu dans _Don Pasquale_, avec sa robe de chambre de bazin et son bonnet à fontange, avec sa belle perruque rousse, ses bottes vernies, son habit vert-pomme et son camélia triomphant. Dieu sait comme on lui a fait fête, et de quels applaudissements on l'a salué, et de quelles acclamations, et de quels rires francs et joyeux! A côté de lui figurait M. Ronconi, qui a remplacé Tamburini dans le rôle du docteur Malatesta. Sa voix n'a pas autant de volume que celle de son devancier, ni même autant d'agilité; mais, en revanche, comme son chant est expressif! comme sa gaieté est spirituelle! Comme son regard est fin et narquois! et que cet accord parfait du chanteur et de l'acteur se rencontre rarement au théâtre!
Le succès de M. Ronconi a été complet. Son triomphe a été plus brillant encore, ces jours derniers, dans _le Barbier de Séville_, ou il a pris le rôle de Figaro. Jamais, depuis Pellegrini, nous n'avions vu un Figaro si léger, si sémillant, si spirituel, si malin. M. Ranconi est évidemment l'un des plus charmants chanteurs _bouffe_ d'aujourd'hui.
Les concerts vont commencer. Selon son habitude, M. Berlioz a ouvert la marche. Son premier concert avait rempli la salle du Conservatoire, et plusieurs des morceaux qui formaient son programme ont provoqué des applaudissements unanimes. Son second concert aura lien le 27 janvier.
En attendant, les productions musicales éclosent de tous côtés et s'étalent aux vitres de tous les marchands, fraîches, brillantes et en grande toilette, c'est-à-dire ornées de lithographies plus ou moins correctes, plus ou moins enluminées. Chaque compositeur de salon a fait son album Jamais il n'y avait eu autant d'albums que cette année, et nous aurions grand peine à les désigner tous. Parlons seulement des plus remarquables. Celui de mademoiselle Loisa Puget se recommande, comme toujours, par des mélodies simples, faciles, communes quelquefois, souvent aussi pleines de charme et de grâce. Un professeur d'harmonie y trouverait bien par-ci, par-là quelques peccadilles à reprendre, mais Dieu nous préserve d'avoir rien de commun avec les professeurs d'harmonie!
En revanche, rien n'est plus correct que les compositions de M. A. Thys; son style est pur, sa phrase claire et limpide, sa pensée naturelle est toujours d'une fraîcheur remarquable. Son album renferme neuf romances, parmi lesquelles nous citerons particulièrement: _Pourquoi?--Berthe aux pieds nus,--Fiez-vous donc aux fleurs;--du Côté du Clocher,_--et _la Promenade sur l'eau_, charmant petit duo où les deux voix sont agencées avec beaucoup de grâce.
Il y a plus d'imagination encore, plus de force, plus d'ampleur dans l'album de M. Labarre. Les idées de cet artiste sont souvent d'un ordre très-élevé, et ont quelque peine à tenir dans ce cadre rétréci de la romance; son chant est large et expressif, son harmonie riche, étoffée, pleine d'habiles modulations et de piquantes _surprises. Le Fil d'or, le Coeur perdu_, sont deux charmantes chansonnettes qui donnent un grand prix au recueil qu'il a publié cette année et auxquelles on ne saurait préférer que la _Fille du soldat_ et _l'Écho_.
Pourquoi madame Hérault ne fait-elle pas de romances? elle y réussirait sans doute à merveille, car elle a tout ce qu'il faut pour cela: la faculté de créer des chants nouveaux et le sentiment des effets harmoniques. Mais madame Hérault est pianiste, et elle écrit pour son instrument. La grande valse en _mi bémol_ qu'elle vient de publier chez l'éditeur Pacini est un morceau très-brillant, et qui atteste à la fois une imagination et une habileté remarquable.
Les petites industries en plein vent.
L'industrie est la reine du dix-neuvième siècle; elle trône dans les splendides magasins de la capitale, véritables palais féeriques où l'aristocratie de l'or, la seule aujourd'hui, vient lui faire sa cour. Mais dans l'enivrement de son règne, Sa Majesté a eu le bon esprit de ne point oublier son origine roturière; elle est bonne princesse et ne dédaigne pas de fouler de son pied royal l'asphalte de nos trottoirs ou le pavé de bois de nos rues.
Comme le soleil, l'industrie luit pour tout le monde; mais pour quelques privilégiés qui se carrent largement à la resplendissante chaleur de l'astre, combien de plus petits ou de moins habiles n'ont qu'un terne reflet ou qu'un pauvre rayon!
Au matin de la vie, chacun part, avec son bagage d'espérance, pour cette périlleuse course au clocher dont le but est parfois la renommée, et toujours la fortune. Quelques-uns arrivent... mais le plus grand nombre reste en chemin.
Voici d'abord un de ces malheureux petits exilés que la Savoie, le Piémont, le duché de Parme, envoient tous les hivers sous notre ciel brumeux, eux, pauvres enfants éclos sans le soleil du Midi.
«Va, petit, leur dit le père, va chercher fortune à Paris. A Paris, tout le monde est riche; ici nous n'avons pas assez de pain pour vous tous.»
L'enfant pleure; sa mère l'embrasse; son père le bénit; ses petits frères et ses petites soeurs envient son sort.... car il va voir Paris! Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin!
Il part le coeur gros; mais l'espoir le soutient, l'encourage... Bien souvent il détourne la tête pour voir encore sa mère, qui lui dit adieu, et sa chaumière, qui semble lui sourire au soleil... Mais bientôt il ne voit plus ni sa mère ni sa chaumière; il marche, il marche vers la terre promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harassé, frapper le soir à la porte du maître auquel il est recommandé.
Ce maître est toujours un _ancien_ compatriote de l'enfant. Nous disons _ancien_, car il est devenu Parisien grâce à l'industrie... Il exploite, d'ordinaire une branche industrielle, de modeste apparence; mais le brave homme, avec cette effrayante économie dont les Auvergnats et les Savoyards savent seuls le secret, a su amasser un petit trésor mystérieux et caché. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un soir, lui donner pour rien une écuelle de soupe et une place dans la soupente où couchent ses autres protégés... L'enfant s'endort de fatigue, et rêve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son beau rêve, une main le secoue et l'éveille:
«Allons! paresseux! tu es à Paris, et à Paris on ne dort pas, ou travaille; il est six heures, en besogne!... et si, ce soir, tu ne me rapporte pas vingt sous... tu n'auras pas de soupe... marche!»
Ce rude tuteur des petits exilés exerce presque toujours la profession de fumiste, ce qui est le dernier échelon de l'industrie du ramoneur, sa première industrie. Il a passé par bien des misères et par bien des cheminées avant de parvenir à ce faîte de prospérité. Il forme à son tour des élèves, et le plus souvent il les exploite. Dès le matin, il les lance sur le pavé de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journée, fixé à un minimum rigoureux, sous peine de ne point souper, et quelquefois de pis. Le pauvre petit diable se met donc à parcourir les rues: il offre, de sa voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la journée se passe sans qu'il ait recueilli la somme exigée, il n'ose plus rentrer chez le maître, car le maître le battrait. Il s'asseoit découragé sur le bord d'un trottoir, et demande aux passants un _petit sou_ pour compléter sa recette; et souvent il va passer sa nuit à la souricière de la préfecture de police, où le conduisent les agents qui l'ont surpris en flagrant délit de mendicité. Voilà à quoi se réduit cette fortune qu'il venait chercher à Paris.
S'il échappe aux agents de la police, et si la charité publique lui fait défaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois à recourir au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut obligé.
Quelques-uns, plus ingénieux, plus industrieux, cumulent diverses professions pour satisfaire l'avide exigence du maître: ramoneurs le matin, ils deviennent décrotteurs au milieu de la journée, et le soir, à l'heure de le promenade, ils montrent aux passants une marmotte, leur compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque autre curiosité des moins curieuses. Les plus malins jouent de la vielle, et grincent ces éternels refrains populaires auxquels on s'efforce de se soustraire, en donnant quelque monnaie au musicien. Alléché par les profits de cette industrie musicale, si l'enfant persévère dans sa vocation, et qu'il acheté un jour son indépendance au moyen de quelques économies qu'il abandonne à son patron, il fait l'acquisition d'une serinette, et le voilà sur la voie de la fortune; c'est-à-dire que les vingt ou trente sous qu'il gagnera chaque jour en tournant la manivelle de son instrument seront pour lui, et non plus pour son protecteur. Il devient professeur de chant et forme des élèves parmi les serins des portières du faubourg Saint-Marceau, à raison de 10 centimes la leçon.
Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et trouvant à peine le pain de chaque jour. Les années s'écoulent, et la fortune ne vient pas; il s'accoude un soir sur sa pauvre serinette, et rêve tristement au pays, à sa chaumière, à sa vieille mère morte loin de lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui dit son père en lui faisant ses adieux: «Va, petit, va faire fortune à Paris!»
Il jette alors un triste regard sur le délabrement de sa veste et sur son instrument détraqué, et se prend à regretter de n'avoir pas embrassé une industrie moins artistique, mais plus lucrative.
Un de ses anciens camarades de ramonage, avec lequel il à parcouru autrefois bien des cheminées, vient à passer près de lui. Le gaillard-là a compris que la musique était une carrière trop futile pour être lucrative, surtout lorsqu'elle ne s'adresse qu'à des serins... Il a compris son siècle, le siècle de l'industrie... il s'est fait industriel.
Tandis qu'il était ramoneur, une cuisinière généreuse lui fit un jour la largesse d'une peau de lapin; il vendit cette peau; ou lui en donna 20 centimes. Cette opération commerciale lui révéla sa vocation! Il devint marchand de peaux de lapins!... Ces premiers 20 centimes furent la première mise de fonds de sa maison de commerce... Les fonds furent affectés à l'achat de deux autres peaux, qui produisirent 40 centimes... bénéfice clair et net de 100 pour 100!...
Il prend aujourd'hui la qualité de négociant en fourrures de basse-cour, et s'il a conservé sur son visage une nuance qui rappelle sa première profession, il porte à ses pieds des guêtres d'une blancheur irréprochable pour attester qu'il ne grimpe plus dans les cheminées. Son commerce a prospéré, ainsi qu'on peut en juger par le nombre considérable de peaux qu'il tient sous son bras, et le vaste sac dont il est muni prouve qu'il est en position de faire des achats bien autrement importants si une bonne occasion s'offre à lui.
En considérant la tenue confortable de son ancien camarade, le pauvre joueur de serinette se dit en soupirant: «J'aurais mieux fait de me faire marchand de peaux de lapins, un bien encore étameur de casseroles et fondeur de fourchettes, comme ce riche Auvergnat qui passe là-bas!...»
L'industrie en plein vent, la petite industrie vagabonde et bohémienne, change de caractère et d'aspect suivant les divers quartiers de Paris.
Ainsi le ramoneur, le joueur de serinette, le marchand de peaux de lapins, l'étameur de casseroles ne se rencontrent guère que dans un rayon assez éloigné du centre de la capitale.
Le centre de Paris appartient au Parisien; c'est le Parisien qui l'exploite... il s'y installe comme chez, lui, et semble vouloir faire aux étrangers qui affluent au coeur de la grande ville les honneurs de l'industrie parisienne.
Le type du genre, le plus hardi, le plus hâbleur, le plus malin, est sans contredit le marchand de chaînes de sûreté. C'est sur les larges trottoirs du boulevard Montmartre ou du boulevard des Maliens qu'il établit son éventaire volant (avec ou sans jeu de mots); ces bohémiens modernes affectent une toilette des plus recherchées, achetée, louée ou empruntée à quelque marchand d'habits du Temple; ils portent d'incroyables cravates et des paletots de l'avant-dernière mode. La société industrielle et commerciale se compose de trois cointéressés, ou, si l'on aime mieux, de trois compères. Le plus _distingué_ des trois par ses manières, sa tenue et son éducation grammaticale, se consacre à la vente; il se place derrière son éventaire et énumère les avantages, la qualité et le prodigieux bon marché de ses chaînes de sûreté; c'est le marchand. Un second, celui dont la vue exercée aperçoit et reconnaît de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits bourgeois, se pose auprès de la boutique dans l'attitude d'un amateur; il semble examiner avec une grande attention la marchandise vantée, mais son regard guette au loin l'approche de l'ennemi; ce second associé remplit les fonctions de guetteur. Le troisième enfin, vêtu plus simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnête qu'il peut, il se grime autant que possible en candide provincial, en chaland naïf et sérieux. Il se tient à distance de l'éventaire et semble écouter d'abord avec une certaine méfiance l'énumération des mérites de la marchandise débitée par le marchand. Si quelques badauds s'arrête, il les regarde avec un demi-sourire d'incrédulité et semble les consulter tacitement pour savoir s'il doit croire tout le bien qu'il entend dire de cette fameuse chaîne de sûreté.
«Voyez, monsieur, lui dit le marchand d'une voix d'_aboyeur_: voyez, monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n'en coûte rien; chaînes de sûreté en caoutchouc élastique et sans odeur, indispensables pour garantir les montres, lorgnons et flacons contre les tentatives des voleurs! Voyez, monsieur, 50 centimes, les chaînes de 25 sous! 75 pour cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez, monsieur; achetez, monsieur.»
Et le vendeur met dans la main de l'_allumeur_ (c'est la qualité de ce troisième associé) une de ses merveilleuses chaînes, Celui-ci feint de ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force à la garder, en lui criant: «Examinez, monsieur; la vue n'en coûte rien!» L'honnête allumeur examine donc, il tire la chaîne dans tous les sens pour s'assurer de sa force et de son élasticité; peu à peu sa physionomie prend une expression de confiance, d'admiration; et, entraîné par la qualité supérieure de la chaîne, par son prodigieux bon marché, ma foi! il dit au marchand. «Je la prends,» Il se la fait envelopper, la met dans sa poche, paie ostensiblement 50 centimes et s'éloigne, quand il a fait dix ou quinze pas, il revient, remet la chaîne sur l'éventaire, reprend ses 50 centimes, et recommence à en acheter une autre, ou la même, avec les mêmes formalités. Si un badaud, _allumé_ par l'exemple du compère, achète après lui une chaîne, l'opération a réussi; sinon, c'est à recommencer indéfiniment, jusqu'à ce que le guetteur souffle tout bas ce mot d'alerte: «Gare la _rousse_ (la police)!»
Aussitôt, et en un clin d'oeil, l'éventaire est plié, mis sous le bras comme un chapeau de bal, et la maison de commerce va s'établir cent pas plus loin, et répéter ses opérations. Il arrive parfois qu'un chaland sérieux, après avoir acheté la chaîne de sûreté, ne trouve plus sa montre dans son gousset, Preuve irréfragable de l'utilité de la chaîne.
Mais le soir vient, et les trois compères vont déposer leur fonds de commerce chez un marchand de vin. Ils font sur une table, vineuse l'inventaire de leurs opérations: il se trouve souvent que le vendeur a vendu soixante chaînes, bien qu'il n'en ait que vingt-cinq dans sa boutique, et qu'en dernier résultat ces vingt-cinq lui restent intégralement pour servir à la vente du lendemain. Ce problème, qui embarrasserait peut-être les syndics les plus experts du tribunal de commerce, s'explique et se résout par un mot:--les soixante chaînes vendues par l'associé vendeur ont été achetées par l'associé _allumeur_.
Le mystère est explique. Cependant, comme trois associés ne vivent pas en s'acceptant réciproquement des chaînes de sûreté, nos industriels laissent leur boutique au cabaret et vont se livrer, à la clarté du gaz, à un autre commerce plus lucratif: ils deviennent marchands de contremarques; si le trafic ne donne pas assez pour occuper les trois intéressés, l'un d'eux, _l'allumeur_, endosse une blouse et devient _ouvreur de fiacres_ à la porte des théâtres et des concerts: il place un petit tapis ou son mouchoir sur la roue pour garantir contre la souillure de la boue la robe de la bourgeoise un le twed du bourgeois; ce bon office lui rapporte quelques doubles décimes qu'il verse fidèlement dans la caisse sociale. Non loin de la fameuse échoppe où se fabrique et se débite
la galette du Gymnase, n'avez-vous pas remarqué encore une petite industrie en plein vent? C'est là, sur le bitume du boulevard Bonne-Nouvelle, qu'un modeste et savant astronome
vient chaque soir demander à l'industrie les profits que la science seule ne donne pas. Cet estimable Galilée moderne, coiffé d'un bonnet grec et revêtu d'une redingote à la propriétaire dont la coupe surannée témoigne de la part de celui qu'elle couvre un profond mépris pour les futilités de la mode, établit, à l'heure où le gaz s'enflamme dans les lanternes, un magnifique télescope sur le trottoir du boulevard.
Moyennant la faible rétribution de dix centimes, vous pouvez vous donner l'utile récréation de voir des _montagnes_ dans la lune, ou de découvrir une comète et sa queue non prévues par les savants de l'Observatoire.
Un vénérable pair d'Angleterre, de passage à Paris, se livre à ces recherches intéressantes. Un jeune apprenti astrologue veille à ce que les voleurs à la tire ne fassent pas des explorations d'un autre genre dans les poches de ce noble étranger, tandis que sa vue et son attention voyagent dans la lune.
Remontons le boulevard, passons devant ces honnêtes marchands d'ombrelles d'enfants qui promènent sans cesse leur légère pyramide des Tuileries aux boulevards, en face de la pauvre femme qui vend, au pied d'un arbre, de petits cornets de sable rouge et bleu à sécher l'encre sur le papier; descendons jusqu'à la place de la Bourse, cette église métropolitaine de l'industrie financière. Vis-à-vis des marches du temple, l'industrie en haillons, maigre, transie, grelottante, appelle encore les passants indifférents. Ce sont de pauvres enfants à genoux sur la dalle humide; ils vous offrent, d'une voix dolente, des _allumettes chimiques à l'essai, à l'épreuve, à un sou le paquet, à deux sous la boîte._
Pendant que ces malheureux enfants vous pressent d'acheter leurs allumettes modernes, un peu plus loin, sur la place Saint-Georges, une bonne vieille femme, assise dès le matin devant l'hôtel de M. Thiers, offre aux servantes du quartier ses allumettes classiques dont personne ne veut plus; n'importe! elle les tient toujours dans sa main, et les offre toujours avec confiance, avec l'espoir de les voir apprécier un jour par quelque bonne âme du temps passé: elle lui donnera par-dessus le marché des feuilles de laurier, des bouquets d'ail, de l'amadou, un briquet, une pierre à feu; mais les jeunes servantes passent devant la bonne vieille sans s'arrêter, sans lui rien acheter... Elle les regarde passer tristement, mais sans se plaindre... elle attend.
Enfin, les pauvres industriels du soir regagnent leur mansarde, où plus d'un cherche dans le sommeil l'oubli du froid et de la faim. Ils s'endorment en espérant un lendemain meilleur.