L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

Part 3

Chapter 33,782 wordsPublic domain

L'ouverture des cours du Collège de France et de la Sorbonne est, chaque année, un événement pour la population studieuse du quartier latin et pour tous les lettrés de Paris, et la rentrée des professeurs aimés du public est impatiemment attendue par la foule de leurs auditeurs. Cette année surtout cette impatience se faisait encore plus vivement sentir que d'ordinaire: d'une part, les débats de l'Université et d'une partie du Clergé ont donné aux noms de MM. Michelet et Quinet une popularité qui leur assure un nombreux auditoire; d'autre part, le livre remarquable récemment publié par M. Saint-Marc-Girardin devait inspirer à chacun de ceux qui l'avaient eu le désir d'entendre le spirituel professeur continuer, dans sa chaire, ce brillant volume, qui n'est encore, pour ainsi dire, que la première pierre de l'édifice.

M. Michelet rentrait dans sa chaire avec un nouveau titre de plus: il venait de publier le septième volume de son _Histoire de France_, monument encore inachevé, mais qui compte déjà parmi les plus beaux et les plus considérables de notre époque. Une triple salve d'applaudissements a accueilli l'illustre historien. M. Michelet continuera à traiter cette année le magnifique sujet qu'il a choisi, c'est-à-dire qu'il appliquera les principes de la philosophie de l'histoire, exposés dans les deux années précédentes, à l'histoire des trois derniers siècles. Sa première leçon a été une charmante conversation sur la conversation elle-même, une histoire ingénieuse et fine de la causerie française.

M. Quinet, retenu en Espagne par une mission officielle, est attendu vers la fin de janvier. Son intention, s'il faut en croire l'affiche des cours, est de suivre encore cette année une marche parallèle à celle de son illustre collègue, M. Michelet: «il fera l'histoire de la littérature et des institutions de l'Europe méridionale au dix-septième et au dix-huitième siècle.» Le titre seul de ces futures leçons en garantit d'avance le succès.

M. Philarète Chasle, laissant cette fois de côté la littérature anglaise, fera l'histoire intellectuelle de l'Allemagne au dix-huitième siècle.--M. Labitte expliquera d'abord le quatrième livre de l'_Enéide_, puis il fera l'histoire de la poésie comique et satirique chez les Latins, comparée avec la comédie et la satire modernes.--M. Michel Chevalier traitera du crédit.--M. Ampère fera l'histoire de la poésie française au dix-septième siècle.

A la Sorbonne, M. Saint-Marc-Girardin continue en ses leçons, comme nous l'avons dit, le volume qu'il vient de publier sur l'usage des passions au théâtre. Le spirituel professeur, après avoir passé en revue les pères, les mères et les fils du théâtre, en examine maintenant les amants. Les leçons de M. Girardin ont, d'ailleurs, un attrait de plus que ses livres, ce sont les piquantes digressions dont il se plaît à interrompre ou plutôt à enrichir le cours de sa leçon, et qui servent de commentaire ingénieux à son enseignement.--Le grand amphithéâtre de la Sorbonne peut à peine contenir la foule pressée des auditeurs de M. Saint-Marc-Girardin.

M. Ozanam, faisant l'histoire littéraire de l'Italie, gagne davantage chaque année les sympathies du public; la parole vive et chaleureuse, l'imagination riche et brillante, du professeur, touchent en même temps le coeur et l'esprit des auditeurs; nul doute qu'avant peu M. Ozanam ne soit compté parmi les plus brillants professeurs qui ont paru dans les chaires de la Sorbonne.

Nommons encore M. Egger, qui fait l'histoire de l'éloquente politique et judiciaire en Grèce; M. Patin, qui traite de la poésie lyrique chez les Romains et particulièrement des odes d'Horace; M. Gérusez, qui se fait, comme M. Ampère au collège de France, l'historien de la littérature française au dix-septième siècle; enfin M. Simon, qui continue l'étude sérieuse qu'il a commencée de la philosophie alexandrine.

Toutefois, on peut prévoir que la vogue sera encore, comme l'an dernier, au Collège de France; jadis la Sorbonne, au temps des Villemain, des Cousin et des Guizot, effaçait les leçons de MM. les _lecteurs royaux_; mais, aujourd'hui, soit par défaut de liberté, soit pour toute autre cause, son enseignement n'a plus ni la même autorité, ni le même éclat que celui du Collège de France; et son public se compose presque uniquement de la jeunesse studieuse, qui ne vient point chercher dans les cours publics d'émotions étrangères à l'objet de ses études.

Les Enfants Trouvés.

(Suite et fin.--Voir t. II, p. 248.)

Nous avons montré l'origine de l'oeuvre des Enfants Trouvés et les développements successifs de la maison de Paris. Il nous reste à faire connaître, non pas la législation qui régit l'institution générale, car cette législation est souvent contradictoire et demeure par conséquent inobservée, mais le mode ou quelques-uns des modes d'administration qu'on y a substitués, et qui ont le défaut, comme la loi elle-même, de manquer d'ensemble et d'unité.

Un décret organique du 19 janvier 1811 s'est proposé de refondre toute la législation relative aux enfants trouvés.

Ce but, il ne l'a point atteint, car il a laissé la jurisprudence incertaine et n'a pas vu consacrer par nos moeurs et par l'usage les principes qu'il a voulu établir. Par ses dispositions les enfants trouvés sont mis hors du droit commun et déclarés la propriété de l'État. Dès qu'ils ont atteint leur douzième année, les enfants mâles, en état de servir, doivent être mis à la disposition du ministre de la marine. Ceci ne s'exécute point, ceci n'a jamais pu être exécuté. Les commandants de bâtiments ont manifesté un tel éloignement pour ces mousses de par la loi, ils ont fait valoir de si bonnes et de si naturelles raisons pour démontrer que les enfants du littoral, les fils des marins, sont pour la marine une pépinière tellement préférable aux hospices des Enfants Trouvés, que cette prescription de la loi n'a jamais reçu même un commencement d'exécution. C'est par les désavantages de son côté pratique qu'elle s'est trouvée abrogée; elle ne méritait pas moins de l'être par l'indignité de son principe. C'était en effet la restauration de l'esclavage ancien. A Rome, l'enfant trouvé appartenait à qui l'avait recueilli et élevé. En France, c'eût été l'État qui, prenant ces soins, se fût attribué cette propriété. La différence n'eût été que dans la qualité du maître: l'enfant eût toujours été esclave; et cela, sans doute pour le punir d'un abandon dont il est trop puni lui-même, et pour être indemnisé, d'une charge que ses père et mère ont imposée à l'État, et qui ne saurait légitimement donner de recours que contre eux. Les enfants trouvés ne Sont donc pas marins, malgré la loi. Ils sont placés chez des cultivateurs, ou dans des ateliers, par les soins des commissions, administratives des hospices à qui leur tutelle est déférée, et demeurent sous cette dépendance jusqu'à leur majorité, à moins que les cas trop rares d'émancipation, de mariage ou de réclamation de la part des parents en soient venus abréger ce terme. Ces exceptions, nous le répétons, sont très-peu communes; la règle est que l'enfant trouvé travaille sans salaire qui lui profit jusqu'à vingt et un an, et que quand cet âge a sonné pour lui, il devienne libre, ce qui, peut malheureusement dans la réalité se; traduire par être sans appui, sans guide et exposé à tous les mauvais conseils de la misère.

Nous avons dit que la jurisprudence était incertaine. L'exposition d'un enfant est condamnée par nos lois, et nous reconnaissons que les circonstances qui l'accompagnent peuvent être si diverses et sont quelquefois si difficiles à apprécier, qu'une peine uniforme serait, pour la plupart des cas, injuste. Mais ce n'est pas l'appréciation de ces circonstances qui a amené les inégalités les plus disparates dans l'application des peines. Des cours n'ont vu dans _une exposition de part_ qu'une exposition de part; d'autres ont voulu y voir la suppression de l'état civil d'un individu. De là trois mois de prison infligés d'un côté, tandis qu'une peine de quinze ans de travaux forcés etait prononcée d'un autre.

Le décret de 1811 n'avait donc ni résolu la difficulté administrative, ni servi à fixer clairement la pénalité; mais du moins il devait avoir pour effet d'en rendre l'application rare et d'ôter tout prétexte atténuant à l'exposition d'un nouveau-né. Il avait ordonné qu'un hospice d'enfants trouvés pourrait être établi dans chaque arrondissement, et qu'un four devrait être, pratiqué dans chacun de ces hospices. Le dépôt d'un enfant dans un tour garantissant à la mère un secret complet et étant un acte déclaré innocent, celle qui, au lieu du le porter à cette crèche hospitalière, où il passe immédiatement du sein de celle qui l'abandonne aux soins d'une infirmière toujours dans l'attente, compromettait la vie du petit malheureux en l'exposant dans un lieu plus ou moins fréquenté, celle-là n'était digne d'aucune pitié, et les tribunaux savaient qu'ils devaient sévir. Voilà, sous le point de vue pénal, le service qu'avait rendu le décret.

Mais bientôt l'institution du tour s'est trouvée attaquée de plus d'un côté. Nos lecteurs savaient sans doute se rendre compte du tour avant que le dessin qui accompagne cet article l'eût mis sous leurs yeux; nous l'avons cependant regardé comme nécessaire, et nous croyons devoir ajouter que le tour est un cylindre en bois convexe d'un côté et concave de l'autre, tournant sur lui-même. Le côté convexe fait face à une rue, l'autre s'ouvre dans l'intérieur d'une salle de l'hospice: une sonnette est placée auprès à l'extérieur. Une femme veut-elle exposer un nouveau-né, elle avertit la personne de garde par un coup de sonnette. Aussitôt le cylindre, décrivant un demi-cercle, présente au dehors, sur la rue, son côté vide, reçoit le nouveau-né, et l'apporte dans l'intérieur de l'hospice en achevant son évolution. Ainsi la personne qui dépose l'enfant n'a été vue par aucun des servants de la maison, et elle aura pris ses mesures pour n'être pas aperçue des passants. Son secret sera donc bien gardé, en même temps que le petit abandonné ne sera point exposé aux intempéries de l'air.

Mais la population croissant et le nombre des enfants trouvés croissant avec elle, le chiffre total de leur dépense surtout devenant plus considérable parce que les bons soins et la suppression de l'exposition loin de l'hospice avaient résolu les proportions de mortalité moins grandes, quoique bien élevées encore, les conseils généraux on pensé que le tour, son mystère, les facilités qu'il présentait, étaient comme une provocation à l'abandon des enfants et qu'en les supprimant, sans trop se préoccuper des conséquences, on arriverait à réduire le nombre des enfants admis aux établissements publics, et par conséquent la dépense de ceux-ci. Les défenseurs du tour ont dit, et vainement, que c'était une erreur de croire qu'il encourageait la corruption de la morale publique; qu'il y avait d'autant plus d'enfants trouvés, proportionnellement aux naissances illégitimes, que les moeurs étaient plus pures, en d'autres termes, que moins il y a de naissances illégitimes dans un département, plus le nombre des enfants trouvé est considérable. Ainsi ils ont fait observer que le département d'Ille-et-Vilaine, celui de France où les naissances naturelles sont le moins nombreuses, est en même temps celui où les enfants trouvés sont le plus nombreux par rapport au nombre des enfants illégitimes; que, d'un autre côté, le département de Saône-et-Loire, qui est le troisième dans l'ordre des naissances naturelles, c'est-à-dire le plus corrompu de tous les départements après ceux de la Seine et du Rhône, est celui qui compte le moins d'enfants trouvés relativement au nombre des enfants illégitimes; que cette règle ne souffre de remarquables exceptions qu'à Paris, à Lyon et dans les grandes villes, et qu'ainsi on est forcé de reconnaître que le sentiment de la honte fait abandonner beaucoup plus d'enfants que la démoralisation.

Ces raisons, et beaucoup d'autres, ne l'ont pas emporté, partout, et dans plusieurs départements, comme dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, les tours ont été supprimés, sans que pour cela le nombre des naissances illégitimes ait été moins élevé, bien entendu. Le Bas-Rhin compte soixante-dix-neuf de ces naissances sur mille enfants, tandis que le département d'Ille-et-Vilaine, qui a sept tours ouverts, ne donne que vingt et une naissances illégitimes sur le même total. De plus, les chiffres font foi que dans plusieurs grandes villes, avant comme après l'établissement du tour, le chiffre des entrées a été à peu près le même. On n'a donc rien gagné sous le rapport moral. On n'est pas arrivé à un résultat plus significatif sous celui de l'économie, et, de plus, on a substitué un arbitraire local, souvent expliqué à contre-sens, à une règle une, à une mesure uniforme. Ici les tours sont fermés, mais dans le département voisin ils sont ouverts, et l'on y envoie des enfants de loin, ce qui expose leur vie, et ce qui met à la charge du département qui a maintenu les tours une partie des enfants abandonnés de celui qui les a fermés. C'est un état de choses intolérable, contre lequel les conseils généraux réclament avant tout, et que ceux qui sont le plus entiers dans leur opinion regardent comme plus fâcheux même que l'abandon d'un système qui n'est pas le leur, mais qui aurait du moins le mérite d'être général.

A Paris, où le nombre des enfants abandonnés n'avait pas suivi une marche ascendante, malgré l'augmentation du nombre des habitants, et où l'accroissement dans la population des enfants trouvés ne venait que du bienfait de la vaccine, des soins hygiéniques, de la surveillance exercée sur les nourrices, et de l'inspection fréquente des enfants, toutes mesures qui ont diminué les cas de mort; à Paris, dans les derniers mois de 1837 il a été pris un parti pour arriver, non pas a arrêter une augmentation qui ne se manifestait pas, mais à faire décroître le nombres des abandons, et par conséquent le chiffre des dépenses. On n'y avait pas songé tant que la mort s'était chargée d'éclaircir les rangs; mais quand elle n'a plus rendu ce triste service, on a été effrayé de l'importance du budget. Là, ou n'a adopté ni la clôture du tour, comme dans certains départements, ni son ouverture mystérieuse, comme dans ceux qui sont demeurés fidèles à l'esprit de cet article du décret de 1811; on a fait du tour une espèce de piège où viennent se faire prendre les pauvres mères auxquelles la honte surtout fait le plus souvent adopter le parti extrême de déposer leur enfant. C'est pour que leur faute ne soit pas connue, c'est pour que le déshonneur et le déchirement ne soient pas portés dans leurs familles, qu'elles se rendent en secret au tour de l'hospice de la rue de la Bourbe. Elles sonnent, mais au lieu de voir le tour s'offrir à leurs enfants, elles sont entourées par des surveillants mis aux aguets, et apprennent qu'on n'en reçoit aucun sans déclaration.

Dans un rapport que nous avons sous les yeux, adressé, à la suite de l'adoption de ces mesures nouvelles, par M. le préfet de police à M. le ministre de l'intérieur, cet administrateur est amené à reconnaître que deux de leurs conséquences ont été, que plusieurs infanticides oui été commis (2), et que les expositions d'enfants nouveau-nés ont été plus nombreuses. Il est grave d'avoir ce double aveu à faire; et, quant aux intérêts de la morale, nous ne croyons pas qu'ils aient été, bien servis par la mesure qu'on a substituée à la libre réception des enfants. On propose à la mère qui fait mine de vouloir déposer son fils de lui accorder une somme mensuelle si elle consent à le garder. Ou comprend combien de fois la comédie du semblant de dépôt doit être jouée, uniquement pour arriver à ce dénoûment intéressé. La dépense peut être moins élevée, mais elle est beaucoup plus mal entendue. Aussi, plusieurs conseils généraux, qui n'étaient pas moins que la ville de Paris préoccupés des sacrifices auxquels ils condamnent les enfants trouvés, n'ont-ils pas hésité à dire néanmoins comme celui de l'Arrège en 1840: «Si, d'un côté, une semblable mesure peut amener une économie dans la dépense, on doit craindre, d'un autre de compromettre la morale publique, en laissant croire à la portion peu éclairée de la population qu'on accorde une indemnité pécuniaire pour un acte toujours affligeant pour la société;» et comme le conseil général de l'Aveyron, dans la session de 1842: «Vue pareille mesure est un outrage à la morale, une espèce de prime pour le libertinage.»

[Note 2: La session des conseils généraux de 1843 n'a pas été favorable à la mesure de la suppression du tour. Le conseil général de la Dordogne, entre a été forcé de reconnaître que, depuis qu'elle avait été adoptée, les infanticides se sont multipliés dans le département dans une effrayante proportion. La Loire et la Meuse ont toujours été de cet avis, et prévu cette fatale conséquence. Elles se sont refusées, cette année encore, à fermer aucun de leurs tours, même à titre d''essai.]

Voilà donc en quelque sorte trois systèmes concurremment en pratique: la suppression déclarée du tour, son ouverture sérieuse et réelle, son ouverture simulée ou sa suppression déguisée. Si nous prenions tous les points de cette importante question, nous verrions sur chacun d'eux la même divergence d'opinions, la même contradiction dans l'application. Ce qu'il faut donc demander à grands cris, c'est une législation sérieuse qui soit respectable et qu'on fasse respecter; c'est un système un, lequel ne sera praticable peut-être que quand la tutelle des enfants aura été enlevée aux commissions administratives pour être déférée au gouvernement, représenté par ses préfets. Mais comme cet état de choses si désirable se fera peut-être encore attendre, qu'il nous soit permis, avant de terminer, d'ajouter un dernier mot sur une mesure qui peut avoir de bons effets, conjurer des abandons et amener des économies, si l'on y recourt loyalement, mais qui n'est qu'un moyen odieux quand ou la comprend et quand on l'emploie comme on l'a fait dans plusieurs départements.

Le déplacement est la translation des enfants trouvés dans une commune éloignée du département ou même dans un département limitrophe. Si cette translation était opérée dans le premier âge, si on avait le soin ne bien rendre public, qu'on recourra toujours à ce moyen, ou empêcherait par là certaines mères de concevoir l'espérance, en faisant porter leur enfant nouveau-né au tour par un messager avec lequel elles sont d'intelligence, de voir celui-ci le leur rapporter à titre de nourrisson, leur procurant salaire; on enlèverait également aux parents qui peuvent être tentés de déposer leurs enfants, se flattant qu'ils pourraient, sans les avoir à leur charge, ne les pas perdre de vue, tout espoir de les voir demeurer près d'eux: enfin, on mettrait d'accord et l'intérêt des hospices et celui de la conservation des vies et des devoirs de famille. Mais ce n'est point ainsi qu'on procède, et ce sont de plus larges résultats d'économie que l'on veut atteindre par un calcul et un moyen devant l'odieux desquels quelques commissions administratives n'ont pas reculé. Quand les enfants sont parvenus au second ou au troisième âge, quand des liens affectifs se sont formés entre eux et les femmes auxquelles on les a donnés à nourrir, ou les familles d'agriculteurs ou d'ouvrier qui ont été chargées de les élever, tout d'un coup on vient annoncer que ces enfants vont être transférés dans un autre département, et l'on signifie à ces nouveaux parents adoptifs, toujours peu aisés et souvent pauvres, qu'il faut qu'ils consentent à les garder sans salaire, à se surcharger pour alléger d'autant l'administration, ou à se voir enlever leurs fils, leurs filles d'adoption. On spécule sur leurs bons sentiments sans prendre même la peine de déguiser le sentiment mauvais qui inspire ce calcul. Nous ne savons rien de plus immoral, de plus odieux, rien qui mérite davantage d'être flétri par l'indignation publique, Les auteurs d'un très-consciencieux ouvrage, couronné par l'Institut, que nous avons eu à consulter plus d'une fois pour ce court travail (3) repoussent le déplacement des enfants, mais demandant la suppression des tours. Notre conclusion sera aux trois quart opposée à la leur. Nous croyons le déplacement constamment annoncé et réellement opéré dans le premier âge, une mesure qui n'a rien que de moral et qui a son utilité. Nous croyons la suppression des tours un expédient dont les avantages financiers ne sauraient déguiser le danger. Nous croyons enfin que jamais question n'a réclamé plus impérieusement l'attention du gouvernement qui a à faire cesser les incertitudes le la loi, l'anarchie des mesures administratives, les contradictions des tribunaux et à se constituer le tuteur des enfants trouvés avant leur majorité, comme leur patron après.

[Note 3: Histoire des Enfants Trouvés, par MM. Terme et Montfaucon, Paris, Paulin, 1840; in-8.]

Chronique Musicale.

L'ESCLAVE DE CAMOENS.--ANNA BOLENA.--RENTRÉE DE LABLACHE.--M. RONCONI.--LES CONCERTS.--NOUVELLES PUBLICATIONS.

L'Opéra-Comique a mis au jour, le mois dernier, un ouvrage en un acte, à l'endroit duquel _l'Illustration_ est en retard. Il est petit, tout petit; nous, si petit qu'il soit, il ne doit point passer inaperçu, et nous devons réparer nos torts à son égard.

Parlons donc, avant tout, de l'_Esclave du Camoens_.

Cette esclave est une jeune fille, une Indienne, il, s'il faut tout dire, une bayadère; mais cette bayadère est un ange de candeur, de vertu, de dévouement et de fidélité.

Camoens l'a rapportée de Goa à Lisbonne, et c'était peut-être là tout son bagage; car, à cette esclave près, il ne possède rien au monde que son génie et ses manuscrits, et n'a de quoi payer ni son logement ni sa nourriture. Vous le croyez bien empêché? C'est que vous êtes, hélas! de ce siècle positif où l'on ne sait plus ce que c'est qu'un poète. Camoens n'en est pas moins l'un des plus heureux hommes du monde. Il fait des vers toute la journée, il dort pendant la nuit sur les deux oreilles, il mange à discrétion, boit de même, et ne songe seulement pas à se demander d'où cela lui vient.

Voici ce qui se passe tous les soirs à son insu:

Dès qu'il est endormi,--et il a l'heureuse habitude de s'endormir aussitôt qu'il est couché,--Griselda revêt son costume de bayadère, sa robe _légère et d'une entière blancheur_, comme dit M. de Planard, son voile de gaze transparente et son turban de cachemire. Ainsi parée, elle se rend sur les bords du Tage, aux lieux où les nobles dames et les cavaliers élégants de la cour viennent respirer l'air frais de la nuit. Là elle exécute les danses pittoresques de son pays, et produit ces effets magiques auxquels on ne voudrait point croire si l'on n'avait pas vu Carlotta Grisi. Elle charme les dames, elle entraîne, elle subjugue les cavaliers, et recueille une abondante moisson de cruzados et de douros, avec lesquels elle paie largement l'avare hôtelier qui héberge et qui nourrit Camoens.

Cet hôtelier n'est pas seulement avare, il est poltron, et se fait payer très-cher ses terreurs. Camoens est un hôte dangereux, qui jadis a fait des vers où il chantait la patrie, et poussait l'irrévérence jusqu'à blâmer les erreurs du gouvernement. Le gouvernement s'est fâché comme de raison: Camoens est proscrit, il se cache, il est perdu si on le trouve, et quiconque lui aura donne asile aura affaire à la sainte Inquisition. Jugez maintenant à quel prix le rusé hôtelier doit lui louer son triste logement et lui vendre son vin de Porto, ses oranges et son _o la potrica!_