L'Illustration, No. 0045, 6 Janvier 1844

Part 5

Chapter 53,679 wordsPublic domain

--On ne m'ôterait pas de l'idée que le comte, en l'arrachant cette promesse, a eu l'intention de jouer un méchant tour à son ami Rutland.

--Mais avec tout cela, moi, je suis liée, et c'est indigne!

--Ah! ah! ah! tu es d'une simplicité pastorale, fit la chanoinesse en éclatant de rire; as-tu peur que le défunt ne vienne le tirer par les pieds?

--J'ai peur que lord Rutland n'invoque un jour cette promesse...

--Ah! ce n'est que cela. Eh bien! rassure-toi, ma chère fille, je vais l'apprendre une nouvelle qui te fera plaisir. Je sais pourquoi nous ne voyons plus lord Rutland.

--Comment cela, demanda vivement Clarisse; ne vous informiez-vous pas tout à l'heure?...

--Une ruse, ma chère, une ruse. Je voulais savoir si le vent t'en était venu aux oreilles. Rutland se marie...»

Une exclamation bien sèche, suivie d'un long silence, fut toute la réponse de Clarisse. La chanoinesse s'étira sur son fauteuil, renversa sa tête en arrière, et se mit à compter les étoiles de la Grande Ourse. La comtesse, pendant ce temps, fit quelques tours sur le balcon.

«Et toi, Clarisse, demanda enfin madame Aurélie, quand te maries-tu?

--Moi, ma tante, où avez-vous deviné...

--Tiens! c'est apparemment dans les astres. Félicie, ta femme de chambre, l'a bien deviné dans les cartes; pourquoi veux-tu que je sois plus bête que Félicie?»

Clarisse rougit prodigieusement, et la chanoinesse, malgré les ombres qui croissaient, put distinguer sur le front de la comtesse les traces de cette émotion nouvelle.

«Oh mon Dieu! continua-t-elle, je ne vois pas de mal à ce que Félicie te fasse les cartes. Autrefois quand il me prenait fantaisie d'aller au couvent songer pendant quelques jours à mon saint, c'était mon seul passe-temps un peu supportable. J'y étais devenue fort amoureuse d'un valet de trèfle. Le lien est un valet de coeur, je sais cela. Un beau blond, comme dirait Félicie, jeune, roué, mauvais sujet, joueur, audacieux comme un diable, et dissipé comme une fille d'Opéra, les antipodes de Rutland, quoi! Veux-tu que je te dise son nom?

--En vérité, ma tante... je ne sais... je vous assure...

--Allons, tu n'exigeras pas, je pense, que je sois plus discrète que tes soupirs?

--Quoi! vous oseriez prétendre...

--Que tu es amoureuse? Oh mon Dieu! oui.

--Mais de qui, juste ciel! de qui?...

--Eh! de _lui_, donc.

--De _lui_! jamais!»

La chanoinesse, qui venait de provoquer cette naïveté charmante, partit d'un bruyant éclat de rire, et fut obligée, pour se calmer, de puiser une seconde pincée de cachou dans sa boîte d'or. Clarisse se mordait les lèvres jusqu'au sang.

En ce moment, une domestique ayant doucement entr'ouvert la porte du salon, annonça que M. Robert de Castillon venait d'arriver, et demandait la grâce qu'on voulut bien lui permettre de présenter ses hommages à madame la comtesse.

«Je n'y suis pas! s'écria vivement Clarisse. Je suis souffrante, je vais me coucher, je ne puis recevoir! Faites mes excuses à M. de Castillon.»

Quand la porte fut refermée, la comtesse se laissa tomber sur une chaise au fond du salon, et attendit, pour retourner près du balcon, d'avoir surmonté le trouble qui l'agitait.

«Allons, Clarisse, dit tout à coup la chanoinesse après un moment de silence, prenez-en votre parti, ma fille; je vois que vous l'aimez plus encore que je ne pensais.

--Vraiment, madame, vous êtes ce soir d'une perspicacité... qui m'effraie, s'écria la comtesse en relevant la tête, tandis qu'un léger frémissement d'impatience crispait ses jolis doigts roses et effilés.

--Mais c'est l'_a, b, c_ de l'amour. Refuse-t-on de recevoir les gens qu'on ne craint pas?»

La comtesse se leva et vint respirer l'air sur le balcon. Tout à coup elle se tourna vers sa tante, et d'un ton décidé:

«Eh bien! oui, madame, j'aime M. de Castillon. Maintenant, ce me semble, je suis libre d'aimer...

--Comment donc, comtesse! dit madame Aurélie en croisant ses jambes de façon que l'une de ses petites mules se mit à danser assez gracieusement, mais vous auriez le plus grand tort de prendre ce garçon-là en grippe. Il a bien quelques défauts, j'en conviens, mais l'amour raccommode tout et j'ai l'idée qu'il vous aime. D'ailleurs, il est ruiné, complètement ruiné, et je vous assure que c'est à considérer. Vous avez assez de fortune pour deux, et en faisant la sienne, vous vous assurez d'avance les rênes de l'empire conjugal. Il est évident pour moi que M. de Castillon cherche à faire une fin; c'est un homme fatigué de plaisirs, qui ne court plus qu'après les tranquilles joies du mariage. Ma chère, un mari comme cela, c'est un trésor; on n'a pas à craindre ses infidélités, puisqu'il n'a plus ni l'envie ni le privilège d'en commettre. Ah! si M. de Castillon possédait encore une fortune intacte, une jeunesse... sans hypothèques; si c'était une de ces fraîches primeurs comme les petites filles ont la sottise d'en rêver, je serais la première à vous dire: Ne l'épousez pas! Mais lui, j'ai entendu dire que ses maîtresses n'en voulaient déjà plus; ainsi ce serait jouer de malheur.»

En achevant ces mots, la chanoinesse agita une petite sonnette qu'elle portait dans les vastes poches de ses jupes, et sa suivante accourut à ce bruit. Clarisse était suffoquée d'indignation; mais trop fière pour en rien marquer à sa tante, dont elle craignait d'ailleurs l'infatigable ironie, elle se baissa pour présenter son front au baiser que la vieille dame y déposait chaque soir, tandis qu'elle lui disait d'un air parfaitement étudié:

«Je suis bien joyeuse, ma tante, d'avoir votre approbation dans cette affaire. Je craignais que votre ancienne amitié pour lord Rutland...

--Mon amitié pour Rutland n'a jamais été jusqu'à me faire oublier celle que j'ai pour toi. Je t'ai parlé ce soir avec franchise, et c'est de bonheur que je ta fais mon compliment d'être débarrassée de cet amoureux. Avoue qu'il te pesait furieusement sur la conscience.

--C'est vrai, un peu, balbutia Clarisse, qui voulait tenir bon jusqu'au bout.

--Cela t'apprend, mon bel ange, que c'est toujours une bêtise de promettre quoi que ce soit. On ne doit rien jurer... ni jurer de rien.»

En disant ces mots, la vieille chanoinesse s'éloigna de son pas lent et mesuré, et regagna ses appartements, frappant à temps égaux le parquet de sa canne à corbin d'ivoire.

Madame Amélie, rentrée chez elle, fit fermer exactement toutes les portes, et se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur un vaste sopha, d'une mode un peu Pompadour, qui décorait sa chambre. La, elle se mit à rire avec un air de satisfaction très-prononcé; car, malgré ses soixante-dix ans, c'était une personne très-rieuse et très-gaie que la chanoinesse Aurélie.

«Dis donc. Jenny, fit-elle en se tournant vers sa femme de chambre qui se tenait debout auprès d'elle, j'ai mis ce soir le Castillon dans un bel état. D'abord, je lui ai fait refuser la porte, c'était essentiel à nos projets; et ensuite, j'ai donné à la comtesse une indigestion de ce maraud dont elle n'est pas près de guérir. Mais à propos, c'est donc vrai ce que Félicie vient de te confier tout à l'heure?

--Très-vrai, madame. Il paraît que M. de Castillon part demain pour l'Angleterre au point du jour, et que n'ayant pu être reçu ce soir, il a eu l'audace de proposer à Félicie...

--Qui a eu l'audace d'accepter. Eh bien! cela va m'amuser. Mais admire donc comme cela se trouve. Moi qui ai écrit ce matin à lord Rutland. J'avais un pressentiment. Dès que Rutland arrivera, tu l'introduiras ici. En attendant, je vais dormir un peu sur ce sopha.»

Et la chanoinesse s'endormit.

MARC FOURNIER. _(La suite à un prochain numéro.)_

Publications illustrées.

_La Belgique monumentale, artistique et pittoresque_ (2).

[Note 2: 80 livraisons à 35 centimes la livraison, formant 2 magnifiques volumes in-8, par MM. A. Baron, et G. Moke, André Van Hassell, Juste. V. Joly, Gausson, Eugène Robin, avec des costumes coloriés, des grandes planches séparées, gravées sur bois, et un nombre considérable de vignettes. Bruxelles, A. Jamar et Ch. Hen, à Paris, Chlendouski, 13, rue du Cimetière-St-André.]

Tous les libraires belges ne sont pas des... contrefacteurs, j'allais employer un mot moins parlementaire. Le plus grand nombre continuera, il est vrai, à s'enrichir aux dépens des écrivains et des éditeurs étrangers jusqu'à ce qu'un traité trop longtemps désiré interdise enfin leur honteux commerce; mais d'autres,--c'est un progrès que la presse parisienne doit être heureuse de constater,--ont déjà renoncé volontairement à des bénéfices illicites; quelques-uns enfin essaient depuis quelques années de fonder une littérature nationale; ils éditent des ouvrages originaux, ils font une concurrence honnête et loyale à leurs confrères de Paris et de Londres. Quand je dis _essayent_, je me trompe, je devrais dire ils ont réussi; un grand et légitime succès a en effet couronné jusqu'à ce jour leurs tentatives. La Belgique entière s'est associé en quelque sorte à cette protestation patriotique contre la _contrefaçon_. Elle a acheté, malgré leur prix fort élevé pour un pays où les livres se vendent d'ordinaire à si bon marché, cinq ou six mille exemplaires des meilleurs ouvrages écrits ou illustrés par des Belges; le gouvernement seul n'a pas fait son devoir, car il persiste à consacrer à l'achat des livres contrefaits les sommes volées par les chambres pour l'encouragement de la littérature nationale. Parmi les libraires belges qui ont publié des ouvrages originaux, MM. Hen et Jamar méritent sans contredit d'être placés au premier rang. Ces jeunes et intelligents éditeurs achèvent en ce moment leur quatrième livre illustré. Leur début a été des plus heureux. Ils ont d'abord commencé par une _Histoire de la Belgique_, ornée d'un nombre considérable de gravures sur bois.--A l'histoire de la nation a succédé ensuite, celle de ses grands hommes: les _Belges illustres_ (3 volumes in-8).--Deux nouveaux ouvrages, qui ne sont pas encore terminés, compléteront bientôt ce panthéon national. L'un a pour titre le _grand Catéchisme de Malines_, il doit renfermer, outre un texte explicatif, des dessins des plus belles productions de l'art religieux belge en architecture, en peinture, en sculpture, en ciselure, en orfèvrerie, en forgeronnerie, etc. L'autre est la _Belgique monumentale, artistique et pittoresque_ qui formera deux magnifiques volumes in-8.

Les quatre gravures que publie aujourd'hui _l'Illustration_ ont paru pour la première fois dans ce dernier ouvrage.

La Belgique, comme, tous nos abonnés en pourront juger, possède d'habiles dessinateurs; seulement elle manque encore de graveurs. MM. Ch. Hen et A. Jamar ont été obligés de faire graver quelques-uns de leurs dessins par des artistes anglais, mais les plus beaux et les plus importants ont dû être confiés au talent éprouvé de MM. Andrew, Best et Leloir. Jamais peut-être les graveurs habituels de _l'Illustration_ n'avaient mieux justifié la réputation européenne qu'ils se sont acquise dans leur art.

Le premier de ces dessins représente une la halle d'Ypres,--cette ville jadis si célèbre par ses, draps.--Ce monument gigantesque est dominé par le beffroi dont la fondation remonte à l'an 1200. Commencé presque à la même, il n'a pris ses dimensions actuelles que vers la fin du treizième siècle. Jamais, à aucune époque, aucun peuple n'éleva à l'industrie un palais aussi colossal. «Qu'on se figure, disent les auteurs de la _Belgique monumentale_, quatre ailes inégales, formant un immense trapèze dont le principal côté offre une longueur 133 mètres sur une largeur de 15. La façade présente trois étages: d'abord une galerie voûtée, soutenue par de fortes colonnes, et qui embrasse tout le pourtour de l'édifice; puis une sorte d'entresol, éclairé par des demi-fenêtres gothiques au nombre de plus de quarante; enfin les salles supérieures, dont les belles et hautes fenêtres forment une ligne parfaitement régulière et de l'effet le plus majestueux. Le sommet de la muraille, crénelé comme le rempart d'une forteresse, est décoré de riches ornements qu'a mutilés par malheur une prétendue restauration entreprise en 1822. L'étendue du monument, l'harmonie de ses proportions, son architecture antique et imposante, tout concourt à produire sur le spectateur une impression profonde d'étonnement, d'admiration et quelquefois aussi de tristesse, quand il reporte ses regards sur la place vide et sur la cité déchue.»

_L'Hôtel-de-Ville de Gand_ serait un des plus glorieux chefs-d'oeuvre de l'art gothique s'il eût été terminé selon le plan de maître Eustache Polleyt, son architecte primitif. Malheureusement les guerres civiles ont ralenti et fait abandonner la construction de ce monument qui devait réunir à une grandeur imposante une variété et une délicatesse d'ornements presque incomparable. L'édifice, resté incomplet, n'a qu'une seule façade au lieu de trois, et l'étage supérieur se trouve inachevé. En 1600, les échevins en reprirent la construction interrompue depuis vingt années; mais le goût italien et espagnol, qui s'était introduit en Belgique, condamnait comme barbare la magnificence du genre gothique; on renonça au plan suivi jusqu'alors, et on bâtit à l'italienne les parties inachevées. En conséquence, on garnit la nouvelle façade de trois rangs de colonnes superposées, les unes doriques, les autres ioniques, et les dernières corinthiennes, ce qui était conforme aux règles et rappelait le palais Farnèse. Aussi les architectes prétendirent-ils que rien n'était plus beau, «pourvu qu'on regardât l'édifice obliquement, de manière à saisir le jeu des ombres et l'effet des grandes lignes et des corniches.»

Les _stalles du choeur de l'église de Sainte-Gertrude_, à Louvain, sont une des nombreuses merveilles de la Belgique. «Tout ce que le style de la Renaissance a de plus riche et de plus touffu à la fois, dit M. July, est jeté à profusion dans l'ornementation de ces vingt-huit stalles, dont le fond représente des phases de la vie et de la Passion du Christ. Le bois de chêne semble s'être assoupli sous le ciseau de l'artiste, tant la sculpture y enhardie, facile et délicate. Chaque sujet est entouré d'un cadre formé d'ornements entremêlés de feuilles de chêne. Chose rare et heureuse, ces stalles ne portent aucune trace de détérioration et semblent sortir de l'atelier du maître. Mais, si nous en croyons des hommes compétents, l'église menace ruine, et peut-être aurons-nous bientôt à regretter la perte de ces merveilles, dues au ciseau de quelque modeste ouvrier du dix-septième siècle.»

Admirez maintenant la _grande place du marché_ de Bruxelles, C'est dans l'_hôtel de ville_ que Charles-Quint a abdiqué. C'est dans la _maison du roi_, située en face, que les comtes d'Egmont et Horn ont passé la nuit qui a précédé leur exécution. Aujourd'hui des étalages de fruitières occupent l'emplacement où s'éleva jadis l'échafaud de ces grands patriotes.

_L'Hôtel-de-Ville_ de Bruxelles a été commencé en 1402. A cette époque, la vieille maison des échevins, située sur le terrain qu'occupe aujourd'hui la maison du roi, n'était ni assez, vaste, ni assez magnifique pour servir de palais à la cité agrandie. On avait résolu d'en construire une autre en face, et dès l'an 1380, on avait commencé les achats de terrain et la démolition. En 1401 seulement furent creusés les premiers fondements de l'Hôtel-de-Ville actuel, dont la partie la plus ancienne fut achevée cinq ou six ans après. Ce n'était encore qu'un bâtiment de grandeur moyenne, construit en équerre, et donnant d'un côté sur la place, et de l'autre sur la rue de l'Étoile. Il forme aujourd'hui l'aile orientale de l'édifice (celle qui se trouve à gauche du spectateur), et n'a subi d'autres changements que de légères mutilations. En 1414, on voulut l'orner d'une tour, et cette tâche fut confiée à l'architecte Jean Van Ruysbroeck, qui prêta solennellement le serment ordinaire de n'employer que de bons matériaux, afin que l'ouvrage fut solide et durable. Jamais sans doute serment ne fut mieux tenu. En dix ans, Ruysbroeck éleva jusqu'à la hauteur de 106 mètres cette flèche hardie et colossale qui surpasse en élégance comme en légèreté tout ce que l'art avait produit jusque-là de plus merveilleux: c'est une pyramide à jour dont le l'aile aérien a pour couronnement un groupe gigantesque de cuivre doré, représentant saint Michel vainqueur du dragon.

L'aile occidentale de l'Hôtel-de-Ville n'existant point à cette époque, cette admirable tour se trouvait à l'extrémité du bâtiment. Elle était destinée à en former l'angle, comme on le voit encore à l'épaisseur inégale des murs qui le soutiennent; il fallait donc, pour régulariser la façade, ériger encore une seconde flèche à l'extrémité opposée, et tel était, selon toute apparence, le projet de Jean Van Ruysbroeck.

C'eût été, sans contredit, un prodigieux spectacle que celui de ces deux pyramides pareilles s'élançant l'une à côté de l'autre et rattachées entre elles par les trois nobles étages de l'aile déjà construite. Mais ce plan ne fut pas suivi.

On ne sait pas à quelle main fut confiée, plus lard et vers la fin du siècle, la reprise des travaux. Le plan adopté alors consistait à construire une seconde aile au lieu d'une deuxième tour; de cette manière, la flèche, qui existait à l'angle, se trouva pour ainsi dire reportée au milieu. Mais le nouveau bâtiment n'atteignit pas tout à fait les dimensions calculées par l'artiste, soit que les magistrats eussent reculé devant les inconvénients qu'aurait entraînés l'élargissement de la place, soit que le terrain offrit des obstacles imprévus; de là l'irrégularité que présente aujourd'hui l'ensemble de l'édifice, une des ailes étant plus courte que l'autre.

On avait mis à peu près un siècle à compléter l'Hôtel-de-Ville; mais il était digne de sa destination et pouvait satisfaire l'orgueil de la cité. A peine fut-il achevé, il fallut songer à reconstruire l'ancienne maison échevinale, qui menaçait ruine (1514). En même temps s'écroula un édifice voisin affecté à la police des princes, et que pour ce motif on appelait la Maison du Pain, et plus tard la maison du roi. Ces deux bâtiments furent bientôt remplacés par un petit palais trop splendide pour quelques-unes des administrations inférieures qui l'occupèrent. Malheureusement des modifications successives lui ont enlevé en partie l'élégance des proportions et la pureté de style qui en faisaient un modèle d'architecture gothique.

Le bombardement de Bruxelles, du 13 août 1695, par Villeroi, maltraita surtout les quartiers du centre et les environs de l'Hôtel-de-Ville. Il fallut même abattre et rebâtir une partie de ce dernier édifice (le côté méridional), ainsi que plusieurs des maisons donnant sur le Grand-Marché.--Ce fut alors que les principaux corps de métiers élevèrent une foule de brillants édifices, qui complétèrent la place principale de Bruxelles telle que les étrangers l'admirent aujourd'hui, et telle que la représente notre dessin.

_La Belgique monumentale, artistique et pittoresque_, renferme, outre un certain nombre de grandes planches tirées à part, une foule de vignettes intercalées dans le texte. Avons-nous besoin de vanter la perfection de ces gravures? Leur mérite n'a-t-il pas frappé tous les yeux? Comme on l'a vu, sans qu'il soit nécessaire de le faire remarquer, la librairie belge, que nous appellerons _nationale_, lutte glorieusement avec les librairies française et anglaise. Bruxelles ne se contente plus d'imiter Paris et Londres, elle a honte de les voler; elle crée à son tour des ouvrages originaux, elle les illustre avec le luxe, l'intelligence et le goût qui distinguent ses deux rivales.

Quand _la Belgique monumentale_ sera terminée, nous accorderons au texte l'attention dont nous espérons le trouver digne. Nous dirons seulement, dès aujourd'hui, que c'est un livre sérieux plein de faits intéressants, qui mérite un examen approfondi, et qui compte parmi ses auteurs les écrivains les plus estimés de la Belgique. Le premier volume commence par une introduction de M. Moke; il se divise en trois parties: les _Flandres_, le _Brabant_ et la _province de Namur_. Il contient l'histoire et la description générales de ces trois provinces, l'histoire et la description particulières de Gand, de Bruges, d'Ostende, d'Audenarde, d'Ypres, de Bruxelles, de Louvain et de Namur. Les premières livraisons du second volume sont consacrées au Hainaut.--La France se doit à elle-même d'encourager des entreprises consciencieuses qui auront pour résultat de mettre un terme, avant les traités de commerce, aux terribles ravages du fléau de la contrefaçon étrangère, et de jeter dans un intérêt général les premières bases d'une littérature nationale en Belgique.

_Tente de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne_, ou Tapisserie prise par les Lorrains lors de la mort de ce prince devant leur capitale, en 14777; par M. DE SANSONNETTI, ancien élève de M. Ingres (3). In-folio de 20 pages, avec 6 grandes planches gravées sur cuivre.

[Note 3: Nancy, Grimblot; Paris, Leleux. En noir, 6 fr.; Colorié, 25 fr.]

Depuis plusieurs années, l'étude des monuments de notre histoire et de ceux qui témoignent des arts cultivés par nos aïeux s'est propagée de la capitale aux provinces. «La ville de Nancy en offre une preuve irrécusable, dit M. Sansonnetti. Si le peu qui nous reste de ses anciens monuments doit tôt ou tard subir la commune destinée des choses d'ici-bas, ce ne sera pas sans qu'il en reste des souvenirs; et s'ils ne se montrent pas debout aux générations futures, au moins les retrouveront-elles fidèlement dessinés et soigneusement décrits.--Je n'épargnerai rien, ajoute-t-il, pour qu'il en soit ainsi de la tenture qui décore deux salles de la Cour royale de Nancy.»

Dans l'introduction explicative qui accompagne ses six planches gravées, M. Sansonnetti essaie de démontrer que cette tenture très bien réellement «une des dépouilles du petit-fils de Jean sans Peur, et que l'étang glacé de Saint-Jean-du-Vieil-Atre a eu sa part dans l'immense butin semé sur les bords des lacs de Morat et de Neufchâtel.»

L'origine de cette tenture établie, il nous donne quelques détails sur son état actuel, il explique les scènes qu'elle représente; il termine enfin en exprimant le voeu que l'établissement d'un musée lorrain permette de rassembler dans un meilleur ordre ce qui reste de la tapisserie de Charles le Téméraire, et d'exposer plus convenablement qu'un Palais-de-Justice et dans une salle inaccessible au public ces glorieux trophées de notre histoire nationale.

Physiologie de la Robe.

La femme de goût se met toujours bien, et la femme qui se met bien porte nécessairement son attention sur les trois points saillants de sa personne, savoir: la tête, les mains et les pieds. Elle sait que sa coiffure, sa chaussure et ses gants ne doivent rien laissera désirer sous le rapport de la grâce et de la fraîcheur, soit parce que les parties extrêmes du corps attirent naturellement le regard, soit parce que ces extrémités ont en propre une physionomie qu'on est curieux d'interroger.

Toutefois, les soins indispensables dans les détails de la toilette n'empêchent pas la femme de goût de choisir avec le plus grand discernement la robe dont elle a besoin ou fantaisie. Instruite par expérience ou par intuition de l'analogie qui peut exister entre le vêtement et la personne qui le porte, elle emploie son tact et sa perspicacité à réunir dans une robe le mérite de la couleur, du dessin, de l'étoffe et de la forme, comme à approprier ces divers mérites à son âge, à sa taille, à ses habitudes et à sa position.