L'Illustration, No. 0045, 6 Janvier 1844

Part 4

Chapter 43,883 wordsPublic domain

Cet édifice a été construit sur un terrain compris entre le boulevard des Invalides, la rue de Sèvres, la rue Masseran et de la petite rue des Acacias. L'entrée principale, fermée par une grille en fer placée entre deux pavillons, est située sur le boulevard, d'où l'on peut admirer le fronton de l'édifice dû au ciseau de M. Jouffroy, sculpteur. Le sujet choisi par l'artiste est en parfaite harmonie avec l'établissement; c'est, d'un côté, Valentin Hauy enseignant le travail à ses élèves; de l'autre, une institutrice donnant des leçons aux jeunes filles aveugles, et au milieu, la Religion les encourageant tous deux. Les dispositions intérieures du local ont été combinées de manière à isoler les filles des garçons, et les uns comme les autres trouvent les mêmes commodités, les mêmes dispositions dans la partie qui leur est affectée. Le bâtiment du milieu formant la séparation des deux quartiers n'a de commun que la chapelle qui se trouve au premier étage. Les garçons sont placés dans l'aile de droite, et les filles dans l'aile de gauche au rez-de-chaussée; à l'entrée, sont, des deux côtés, des réfectoires garnis de tables de marbre posées sur des trépieds en fonte fort élégamment ouvragés; les cuisines se trouvent derrière, et, dans le fond, les salles de bains disposées de manière à servira la fois trente-deux bains de corps et trente-deux bains de pieds. Le puits de Grenelle fournit à tous les besoins de l'établissement, et son eau y arrive conservant encore une température assez élevée.

A droite et à gauche sont les salles de récréation. Les salles de classe et d'étude sont au premier étage au-dessus de ces dernières; à leur extrémité, sur le boulevard, les salles de conférence, entre lesquelles se trouve celle du conseil. L'appartement du directeur est à côté, dans le pavillon de droite, et celui de la première institutrice dans le pavillon de gauche. La chapelle se trouve, ainsi que nous l'avons dit, dans le bâtiment du milieu; elle est des ordres ionique et corinthien combinés ensemble; la nef est soutenue par vingt-quatre colonnes, dont quatre en marbre plein et les autres en stuc; le plafond des bas côtés est coupé par des caissons, décoré uniformément par des peintures de fantaisie. Le grand plafond est orné de rosaces dorées qui produisent un très-bel effet. Des inscriptions, renfermées dans des médaillons repliant au pourtour, relatent les phases successives de l'institution. Le monument est de forme demi-circulaire, terminé en calotte; l'autel est placé au fond contre le mur, dans lequel est ménagée une niche pour le tabernacle. Des tribunes sont élevées de chaque côté et se prolongent d'un bout à l'autre de la nef; les dispositions intérieures ont été prises de manière à pouvoir couper le vaisseau en deux parties par une cloison mobile placée à l'origine de l'hémicycle et ménageant en avant une grande salle d'exercice pour les élèves. L'appartement de l'aumônier est contigu à la chapelle. Le deuxième étage est composé, dans les deux quartiers, de vastes salles servant de dortoirs, de logements pour le médecin, l'agent comptable, etc.; le logement des soeurs est au troisième étape, entre l'infirmerie des garçons et celle des filles, à côté desquelles se trouvent d'autres salles de bains pour les malades et un promenoir pour les convalescents. Les archives sont placées sur la chapelle au bout d'un grand dortoir supplémentaire. Viennent ensuite les logements des professeurs, des divers employés de l'établissement, et les ateliers. En résumé, rien n'a été négligé dans le nouvel édifice pour conserver la santé et assurer le bien-être des hôtes infortunés qu'il a reçus: ils y ont trouvé un air pur, des logements vastes et sains, de beaux jardins où ils pourront se livrer à des exercices gymnastiques, et enfin une distribution commode et parfaitement entendue.

La foule que la cérémonie religieuse avait appelée dans cet établissement rendait, en sortant, hommage à l'habile et consciencieux architecte qui a dressé, les plans et dirigé les travaux de cette construction. En trois années il est parvenu à la mener à fin, parce qu'il a su en même temps se renfermer dans ses devis et ne pas dépasser le chiffre de dépense qu'il avait annoncé. Il n'a donc pas eu de crédit supplémentaire à demander et à attendre; il n'a donc pas laissé le temps à l'administration supérieure de changer successivement vingt fois d'avis; enfin il a su éviter tous les inconvénients et tous les scandales qu'on a signalés dans une foule d'autres travaux publics. Cet artiste éminent et honnête homme est M. Philippon, auquel vient d'être accordée la croix de la Légion-d'Honneur, et qu'un journal proposait de nommer ministre, pour la recette, bien rare de nos jours, qu'il possède d'aligner les dépenses avec les crédits.

On a demandé à M. Philippon un édifice qui put recevoir non-seulement les élèves gratuits, dont le nombre vient d'être porté à cent-vingt, mais au besoin, et pour faire face aux éventualités d'augmentation nouvelle du chiffre des boursiers comme au service des élèves payants, un total de trois cents jeunes gens. M. Philippon a fait ce qu'on lui a demandé. Il ne s'est pas borné à construire un établissement salubre pour remplacer celui de la rue Saint-Victor, qui ne l'était guère; on a voulu un collège, non pas un de ces tristes, humides et froids couvents défroqués où nous avons tous été élevés, où nos enfants le seront probablement encore, mais un collège bien ciré, bien chauffé, bien illuminé, qui fît enfin dans les établissements d'éducation et de bienfaisance une véritable révolution. Ce qu'on voulait, M. Philippon l'a admirablement exécuté.

Mais maintenant que nous avons rendu pleine justice à l'artiste, nous sera-t-il permis de penser et de dire que le parti qu'on a pris et qu'on va suivre ne nous paraît pas le meilleur de tous? D'après les calculs de M. Dufau il y a en France trente-six ou quarante mille aveugles. Vous construisez un hôtel où vous pourrez, en recevoir trois cents de l'âge de dix à quatorze ans qui pourront y demeurer huit années. C'est une population qui se renouvellera bien lentement et qui est dans une proportion bien minime avec le chiffre de tous les êtres qui naissent affligés de cette même infirmité. Nous voudrions, et nous croyons ce voeu tout à fait exécutable, nous voudrions que tout enfant aveugle né de parents pauvres fût admis de droit et gratuitement dans cet établissement, y reçut une instruction sommaire, et y apprit un métier; que, cela fait, il fût immédiatement rendu à sa famille et fit place à un autre infortuné. Nous ne croyons pas que cela entraînât l'État à des dépenses bien lourdes pour le budget, dépenses que nous regarderions comme l'acquit d'une dette sacrée envers le malheur. Il ne faut pas le dissimuler, ce n'est pas plus le travail manuel qui domine dans l'éducation donnée à ces enfants que ce ne sont les ateliers qui tiennent la plus grande part de l'édifice de M. Philippon. L'enseignement y est triple: l'enseignement intellectuel, musical et industriel. Tous les élèves reçoivent l'instruction primaire, c'est fort bien; mais on donne l'instruction supérieure à tous ceux qui ne sont pas d'une intelligence absolument rebelle, et nous pensons que les élèves payants et les boursiers annonçant des facultés exceptionnelles devraient être seuls admis à ces cours. Nous avons lu dans un des médaillons qui règnent au pourtour de la chapelle l'inscription suivante: «Paingeon, ancien élève de l'Institution et lauréat du concours général, est nommé professeur de mathématiques au Lycée d'Angers.» C'est sans aucun doute un fort honorable souvenir pour l'établissement; mais nous avons vainement cherché la mention de quelque succès du même genre dans l'industrie. La musique instrumentale ne nous paraît de même devoir être enseignée qu'à ceux des élèves gratuits qui annoncent pouvoir y trouver par leurs dispositions toutes particulières un moyen d'existence. Quant aux professions, concentrez-y presque entièrement l'attention et les efforts des enfants. Déjà vous avez reconnu que les garçons pouvaient être utilement appliqués au tressage des chaussons et des nattes, au tour et à l'ébénisterie, à la brosserie, au tissage de la toile et du molleton, à la vannerie, et les filles au filet, aux dessous de lampes, au rempaillage; déjà aussi la maison et les hospices sont fournis d'un certain nombre d'objets dus à leur travail. Faites qu'ils s'y donnent presque tous et presque uniquement; élargissez encore le cercle des professions auxquelles ils ont été jusqu'ici reconnus applicables; la construction que vous venez d'édifier demeurera le collège de l'institution, et M. Philippon vous construira une école d'arts et métiers qui la complétera bien utilement.

Déjà s'est formée une société de patronage pour les aveugles travailleurs qui a ouvert des ateliers où elle les reçoit et les fait travailler pour son compte. Elle les loge et les nourrit, et en échange leur demande des produits dont la valeur atteigne 1 franc 25 centimes. Lorsque la journée a été plus productive, l'excédant est acquis à l'aveugle. Nous n'hésitons pas à croire que mettre ainsi tous les aveugles-nés en position d'aborder ces ateliers et d'y assurer leur existence, est une tâche plus vaste sans doute, mais aussi plus utile dans ses résultats que celle de fournir quelques bacheliers de plus aux examens de l'Université.

Dieu nous garde de laisser peser sur l'homme éclairé, et dévoué qui dirige cet établissement la critique que cet article renferme. Comme l'architecte, il est forcé de suivre le plan qui lui a été tracé. La révolution que nous demandons ne dépend pas d'un directeur. Elle dépendrait d'un ministre qui voudrait bien prêter à cette question l'attention qu'elle nous semble réclamer et qui aurait auprès des Chambres une réputation de conscience et d'études assez bien faite pour qu'elles n'hésitassent pas à lui fournir les moyens de l'opérer. Ce que nous disons des Jeunes Aveugles, nous pourrions le dire des Sourds-Muets. Par les mesures prises et la marche suivie jusqu'à ce jour, l'État ne vient pas en aide à plus de 1000 aveugles indigents et aveugles-nés (1) et à plus de huit cents sourds-muets. Nous avons déjà dit que l'on compte 36 à 40,000 des premiers; les seconds sont au nombre d'environ 30,000. Dans plusieurs États d'Allemagne, ils sont tous secourus. Nous croyons que le gouvernement français pourrait faire mieux encore, ce serait, à l'aide d'un sacrifice mieux entendu, de les mettre presque tous à même de n'avoir besoin de personne.

[Note 1: La progression de bienfaisance de la part de l'État à l'égard des aveugles a été peu rapide depuis saint Louis. La bienfaisance privée est pour une part dans le chiffre des bourses de l'Institution royale. On lit l'inscription suivante au pourtour de la chapelle: 1829.--Une donation testamentaire de madame Champion, veuve Vignette, crée huit bourses gratuites à l'Institution.»]

Les Caprices du Coeur.

NOUVELLE.

Le coeur d'une femme est une partie des cieux; mais aussi, comme le firmament, il change nuit et jour.

(BYRON.)

1.

Ceci se passait cette année, dans un petit château des environs de Paris, une habitation délicieuse bâtie au milieu d'un site pittoresque, le seul paysage un peu montagneux qui soit à dix lieues à la ronde.

Ce jour-là, qui avait été l'un des plus beaux du mois d'août, le soleil se coucha dans un océan de flammes, et les longues traînées de pourpre qui suivaient son char demeurèrent sur l'horizon plus d'une heure après qu'eut disparu le dernier de ses rayons. La nuit commença, mais une de ces nuits si lumineuses et si tièdes qu'elles ne sont plutôt qu'une hâtive aurore du jour impatient de reparaître. L'âme et le corps, tous deux accablés par les haleines caniculaires, ne se sentent réellement la force de vivre qu'à cette heure du crépuscule où les premières brises du soir trempent leurs ailes dans la rosée, et soulèvent en passant les parfums réveillés des plantes.

Madame la comtesse Clarisse de R***, qui était propriétaire de ce petit domaine, se mit à son balcon, dont elle fit ouvrir les grandes portes vitrées, et s'appuyant sur la balustrade de pierre, elle s'oublia dans une profonde rêverie.

Ce balcon plongeait à pic sur un précipice façonné par la main des hommes autant que par celle de la nature. On y arrivait par le rez-de-chaussée, composé d'un petit salon de travail que venait de traverser la comtesse, et d'un boudoir attenant aux appartements particuliers de cette dame. De cette plate-forme appuyée dans le roc au moyen de cariatides, l'oeil plongeait à trente pieds plus bas, dans les flots obscurs d'un feuillage épais, du sein desquels perçait ça et là quelque pointe de silex dont la teinte blanchâtre tranchait heureusement avec cette sombre verdure. Le creux, qui se prolongeait assez loin dans la plaine, servait de lit à un filet d'eau amené là pour entretenir la fraîcheur parmi les bouleaux, les saules, les coudriers, les acacias et les buissons épineux, tous plantés sur ses bords ou hardiment crispés aux parois de la ravine.

Le silence était descendu dans cette gorge touffue en même temps que les ténèbres. Les oiseaux venaient de s'endormir, et pour qu'un bruit montât encore du taillis, il fallait qu'un frisson courût sous ses ombrages et fit soupirer la naïade qui s'y tenait cachée.

La comtesse Clarisse soupirait aussi. C'était une petite femme de vingt-deux ans, d'un léger embonpoint, d'une physionomie piquante, et fort blanche, malgré ses cheveux noirs. Ce qu'elle avait certainement de plus beau, c'étaient ses yeux. Dans la gracieuse posture où elle se tenait, le visage appuyé sur sa main et le coude sur la balustrade, elle abaissait ou élevait tour à tour ses regards, qui passaient ainsi des sombres réduits de la ravine sur la sereine étendue où la nuit allumait déjà toutes ses lampes d'or. Le mouvement langoureux qu'elle donnait alors à ses prunelles augmentait leur éclat, à peu près comme il arrive d'une escarboucle dont on fait jouer les étincelles. Parfois le feu d'une étoile tombait dans ce beau regard et l'embrasait de mille flammes soudaines dont les reflets se répandaient sur les traits de la rêveuse. C'était un délicieux spectacle assurément; mais ce qui en vint compléter le charme, ce furent deux larmes qui tremblèrent un instant au bord de deux franges d'ébène, et roulèrent le long des joues de Clarisse, calmes et belles dans leur cours comme la nuit qui descendait.

L'art qu'une femme devrait le moins ambitionner est celui des pleurs. C'est un art dangereux pour elle. Je le demande à vous, mesdames, comment s'empêcher de faire pleurer une maîtresse qui paraît mille fois plus enivrante dans l'éclat des larmes? Les belles larmes sèment d'autres larmes en tombant. Après cela, il faut bien le dire, les femmes qui savent pleurer ont à leurs douleurs une compensation pleine d'attrait. Que la tristesse est douce lorsqu'on en peut faire une si charmante parure!

Le bruit qui tira la comtesse de son attendrissement rêveur fut celui d'un vaste fauteuil en point d'Aubusson qu'un domestique vint rouler jusqu'auprès de la porte vitrée.

Bientôt après parut une fille suivante donnant le bras à une vieille dame, qui s'aidait en outre pour marcher d'une canne à corbin d'ivoire. On appelait cette vénérable personne madame la chanoinesse Aurélie. C'était une tante maternelle de la comtesse. Elle avait été attachée, avant la Révolution, au chapitre des Dames d'Auteuil, et pouvait avoir de soixante-dix à soixante-quinze hivers; mais elle se portait à merveille, et montrait encore un enjouement et une activité d'esprit fort remarquables. Le cordon de chanoinesse, insigne que madame Aurélie ne voulut jamais quitter, était passé en sautoir par-dessus son ample douillette en soie puce, et qui ne laissait pas que de lui donner un fort grand air, en dépit de sa taille déjetée et de sa tête tremblante.

Quand elle fut assise, et que la femme de chambre eut avancé un tabouret pour qu'elle put reposer ses pieds, des petits pieds mignonnement chaussés de mules à talons rouges, elle congédia la fille d'un geste amical et regarda sa nièce. Allongeant alors le bout recourbé de sa béquille vers le bras de la comtesse, elle le tira doucement à elle, ce qui eut pour effet d'arracher une seconde fois Clarisse aux pensées dont le triste charme semblait incessamment l'attirer.

«Ma fille, dit-elle alors d'une voix dont le timbre agréable n'était pas tout à fait brisé, je voudrais bien savoir ce que vous pouvez dire aux étoiles? Est-ce que vous leur récitez une héroïde de M. Colardeau?

--Oh! ma tante, je n'y mets pas tant de cérémonie, répondit Clarisse en affectant un air d'indifférence qui réussit assez bien; je ne fais absolument que leur bâiller au nez.

--Vous baillez alors à coeur-joie, comtesse, si bien que les larmes, si je ne me trompe, vous en viennent aux veux.

Clarisse rougit, et la chanoinesse sourit.

«A votre place, petite, continua celle-ci, j'irais bel et bien me coucher. Voilà deux nuits que vous ne dormez non plus qu'un voleur. Vous verrez que vous vous tuerez les nerfs à ce jeu-là.»

Clarisse ne put retenir une petite convulsion d'impatience, à quoi madame Aurélie sourit encore.

«Allons, soit, se hâta-t-elle d'ajouter, ne dormons pas, puisque vous le voulez. Aussi bien je me rappelle que nous autres femmes, lorsque nous sommes en proie à de certains malaises, nous ne gagnons absolument rien à dormir, attendu qu'on les retrouve en rêve...»

La chanoinesse avait une expression favorite: elle disait toujours «nous autres femmes» depuis qu'elle ne l'était plus. Mais il faut bien passer quelque chose aux vieillards.

Clarisse se tourna vers sa tante, lui prit la main d'un air distrait, et la porta néanmoins contre ses lèvres; ensuite, elle s'assit sur le tabouret où la chanoinesse, sans tenir beaucoup de place, appuyait le bout de ses petites mules, et reposa sa tête sur les genoux de la dame. Mais elle ne répondit à la réflexion de celle-ci que par un soupir.

«Quoi! reprit vivement, madame Aurélie, il serait donc vrai, mon enfant, vos chagrins sont de ceux qui ne dorment pas!

--Oh! je vous en supplie, ma tante, ne me pressez pas de questions.

--Ah! mon Dieu, mais c'est inquiétant! Tu crains donc de répondre?

--Non, ma tante, fit Clarisse en hochant la tête d'un air fort grave; mais je crains de mentir en répondant.»

La chanoinesse éclata de rire. Elle trouvait le mot comique.

«Je n'insiste pas, Clarisse, continua-t-elle d'un ton enjoué. Je sais que les femmes ne se disent jamais entre elles que ce qu'elles veulent bien se dire, et que finasser pour obtenir une confidence, c'est du temps perdu; le plus court est d'attendre. Mais voilà, de ma part une discrétion qui mérite sa récompense: tout ce que j'exige, c'est que tu répondes sans mentir à une question que je vais te faire.»

Clarisse leva sur sa tante des yeux inquiets.

«Je la roule depuis deux jours sur mes lèvres, en la retenant comme je peux, et sérieusement je crains qu'elle ne m'étouffe. Voilà près d'une semaine que nous n'avons vu lord Rutland. Est-ce qu'il te boude?»

La chanoinesse regardait sa nièce en dessous, en attendant la réponse.

«On ne boude que ceux qu'on aime, fit Clarisse, comme se parlant à elle-même, et après un moment de réflexion.

--Oh! bien! tranquillise-toi, il te boude!

--Je ne crois pas, ma tante.

--Bah! Est-ce qu'il ne l'aime plus?--Je crains davantage.

--Allons, ne vas-tu pas me faire accroire qu'il te hait?

--Oh! si ce n'était que cela!

--C'est juste, il y aurait de la ressource; mais, alors, tu me fais une peur horrible. Quoi! il ne te hait même pas!

--Pourquoi me plaindrais-je, hélas! n'ai-je pas mérité son mépris?»

Cela fut dit avec un baissement d'yeux des plus hypocrites, à quoi madame Aurélie leva les siens, qui pétillaient de malice.

«Ta, ta, ta, fit-elle d'un ton où perçait une ironie si fine et si légère qu'elle dut échapper à Clarisse; vous êtes un peu bien trop sévère pour vous-même, jolie nièce. Nous autres femmes, voyez-vous, nous sommes les servantes très-humbles de nos coeurs. Pour ceux que nous aimons, tant mieux; pour ceux que nous n'aimons pas, tant pis. Eh bien! parce que vous ne réussissez pas à devenir amoureuse de Rolland, faut-il vous enlaidir à force de pleurer. Qu'il se fasse aimer. Ce sont ses affaires, et non les nôtres.»

Clarisse, un peu surprise d'entendre la chanoinesse parler aussi légèrement d'un homme que la dame avait toujours paru tenir en fort grande estime, la regarda quelques instants avant de répondre; mais le visage de la vieille personne demeura dans un état d'impassibilité parfaite.

«Hélas! dit alors Clarisse avec un long soupir, je n'espère plus, ma tante. Je sens là que je ne l'aimerai jamais.

--Ah! dame, fit la chanoinesse, le coeur a comme cela des mots irrévocables! Mais cela ne vaut pas la peine d'en mourir,» ajouta-t-elle presque aussitôt de cette voix claire et sèche qui rappelle si bien les grandes coquettes du siècle dernier. Elles étaient presque toutes de l'école de Fontenelle, cet admirable égoïste qui avait le coeur plein de cervelle, comme on aurait dit alors.

«Ce que j'ai fait d'efforts pour l'aimer, Dieu seul et moi nous le savons.

--Eh bien! ma fille, le bon Dieu t'en récompensera.» Décidément Clarisse était déroutée. Elle n'avait jamais vu sa tante abonder si bien dans ses idées à l'endroit de Rutland.

«D'abord, s'il faut te parler vrai, continua la vieille madame Aurélie, je lui trouve un défaut terrible à ton Rutland: c'est celui de n'en pas avoir. Est-ce qu'on aime ces bellâtres accomplis où l'oeil ne sait à quoi s'accrocher, non plus que le coeur? C'est bien assez déjà de les admirer. Milord est un ange, un dieu, un héros, tout ce que tu voudras; mais, nous autres femmes, nous aimons mieux les hommes.»

Ayant ainsi parlé, la chanoinesse tira de sa poche une boîte d'or, et se fourra plusieurs pastilles dans la bouche. Clarisse commençait à bouder. Elle ne savait que faire de sa victoire, et cela lui déplaisait beaucoup. Aussi tâcha-t-elle de relever la bataille, pour avoir l'agrément de combattre.

«L'essence de Rutland, dit-elle, c'est l'abnégation de lui-même. Vraiment, ma tante, vous devriez me donner d'autres conseils. Lorsque des raisons puissantes firent de mon mariage avec le comte de R*** une affaire de devoir et de nécessité, lord Rutland, fixé en France depuis quelques années, m'aimait déjà profondément; eh bien! vous le savez, ce fut lui qui eut le courage héroïque de lever tous les obstacles et de favoriser cette union. Ah! voyez-vous, Aurélie, il y a des coeurs qui renaissent de leurs débris comme le phénix de ses cendres. Celui de Rutland, brisé par la douleur, n'en devint que plus vaillant et plus beau. Je n'aimais pas le comte, il me le fit aimer; oui, ma tante, il me le fit aimer... Ah! je dois tout à Rutland, tout, jusqu'à mes vertus!

--Ah bah! dit madame Amélie, qui avait fini de mâchonner son cachou, ne vous inquiétez pas de ce que vous lui devez. C'est un homme à faire crédit toute sa vie.»

Cette réponse acheva d'irriter Clarisse, qui perdit l'espoir de plaider contradictoirement contre Rutland.

«Je crois en vérité, dit-elle en se levant, que vous mêlez un peu de raillerie dans tout ceci. Mais moi, madame, je parle on ne peut plus sérieusement: Rutland m'est antipathique!

--Et à moi donc! Voilà tout à l'heure cinq ans que j'entends chanter ses louanges. Écoute: je suis d'avis de le vouer à l'ostracisme, et qu'on n'en parle plus.

--Mais vous ne songez donc pas, s'écria Clarisse en frappant du pied d'un air de mutinerie charmante, que si je n'épouse pas Rutland, je suis condamnée à un célibat éternel. Oubliez-vous que le comte me fit promettre en mourant de ne donner ma main qu'à Rutland, si je me remariais un jour? Je vous demande un peu, ma tante, si l'amour est de ces choses qu'on règle comme une donation après décès! Non, non, je n'aimerai jamais Rutland. Après cela, qu'il accepte ma main, s'il l'ose!