L'Illustration, No. 0045, 6 Janvier 1844

Part 3

Chapter 33,516 wordsPublic domain

C'est une assez pauvre idée que _l'Idée du Médecin_: ce médecin a une soeur; pour attendrir un infidèle qu'elle aime, il fait courir le bruit de la mort de cette soeur abandonnée; l'infidèle, en effet, est au désespoir; au fond c'était une bonne âme; puis, il s'aperçoit qu'on s'est moqué de lui, et s'amuse à prendre sa revanche contre le médecin et sa soeur, en feignant de vouloir convoler en secondes noces. Le tout finit, on s'y attend, par une explication et un raccommodement général; l'idée n'est pas neuve.

Projet de perfectionnement de la Navigation à la Vapeur, et suppression de la Cheminée dans les bateaux, par M. Lefebvre.

Il a paru, il y a quelques semaines seulement, une brochure fort intéressante de M. P. Lefebvre, ancien élève de l'École Polytechnique. Cette brochure est consacrée aux développements d'une idée fort bizarre, relative à la navigation à vapeur. Bien que des expériences convenables n'aient pas encore déterminé la valeur de cette invention, comme les bases sur lesquelles elle repose n'offrent rien de contraire aux théories, que peut-être un jour, appliquée de l'autre côté du détroit, sommes-nous destinés à la voir revenir triomphalement en France et donnée comme la millième preuve de la supériorité de l'esprit ingénieux des Anglais, les lecteurs de _l'Illustration_ n'en liront pas sans intérêt la description.

C'est du reste un de nos engagements vis-à-vis du public de ne laisser rien paraître de nouveau, dans quelque genre que ce soit, sans être les premiers à les mettre de suite au courant.

Dans les questions de mécanique, où il s'agit de surmonter des résistances, comme, par exemple, dans la locomotion sur terre, on ne s'occupe pas seulement du système qui doit se mouvoir, on n'améliore pas seulement la voiture, le mode d'attelage: on s'occupe aussi, avec grand avantage, du moyen de diminuer la résistance qui s'oppose au mouvement; c'est pour cela que l'on construit les routes ferrées, pavées, les chemins de fer.

Or jusqu'ici, dans le problème de la navigation, on n'a pensé qu'à agir sur le corps flottant; il reste à résoudre la deuxième partie du problème, à opérer sur le fluide en vue de diminuer la résistance.

C'est dans cette voie toute nouvelle que M. Lefebvre s'est efforcé d'entrer. De même que sur les routes ordinaires, l'introduction du fer disposé en rail, permettant l'emploi des machines en diminuant les chocs et les frottements, a donné à la locomotion cette rapidité qui n'est pas une des moindres merveilles de notre époque; de même sur les fleuves, les canaux, M. Lefebvre pense que l'air est appelé à jouer un rôle analogue et à augmenter d'une manière considérable la vitesse de la navigation à vapeur.

Ainsi, dans le système de l'auteur, le corps flottant, le vaisseau ne doit plus avoir à vaincre la résistance d'un liquide, de l'eau, mais d'un mélange infiniment moins dense de gaz et de liquide, de l'eau et de l'air.

Certes il serait difficile de disputer à M. Lefebvre la priorité de son ingénieuse idée, et si nous rapportons le fait suivant, c'est bien moins pour lui enlever le mérite de son invention que pour faire comprendre tout ce qu'elle peut avoir de pratique.

Un mécanicien de Séville avait fait une pompe au moyen de laquelle il espérait élever l'eau à une grande hauteur; mais, arrivé; à trente-deux pieds, l'eau s'arrêtait, et tous les efforts du mécanicien étaient superflus; dans un moment d'emportement il jette avec violence son marteau: le tuyau de la pompe est atteint, et l'eau s'élance au niveau désiré! On chercha la cause du phénomène: c'était un petit trou ouvert dans la paroi du tuyau; et c'est ainsi que fut trouvée la pompe de Séville, dont on voit quelques modèles dans de vieux cabinets de physique. Un livre, déjà ancien, donne de cette manière la description d'une de ces pompes exécutée en grand:

«On a vu il y a quelques années, place Dauphine, une pompe aspirante qui jetait l'eau sans interruption à une hauteur de cinquante-cinq pieds. Son canal d'aspiration était percé d'un trou très-petit qui restait constamment ouvert. L'air, entrant impétueusement par cet orifice, entrecoupait l'eau à mesure qu'elle montait dans le canal aspirant; de sorte qu'il se formait dans ce canal une colonne mixte d'eau et d'air, et par conséquent assez légère pour pouvoir être portée à la hauteur de cinquante-cinq pieds par l'air extérieur qui pressait sur l'eau du réservoir.»

Voici donc un cas dans lequel, par l'introduction de l'air dans l'eau, on parvient à constituer un liquide d'une densité moindre qui se comporte alors comme un nouveau corps.

Or, telle est précisément la donnée du problème que s'est posé M. Lefebvre.

L'auteur propose de faire mouvoir par la machine à vapeur d'un bateau une machine soufflante, ce qui est d'une exécution facile. Cette machine soufflante sert à chasser de l'air par un tuyau placé au point le plus bas de l'avant du bateau; et ce tuyau est lui-même percé d'une infinité de petits trous tout le long de sa partie supérieure. L'air arrivant dans l'eau en petits filets rendus discontinus par la marche du bateau forme une multitude de globules. Voilà donc un bateau ne rencontrant plus dans sa progression qu'un mélange composé partie de liquide, partie de globules d'air, mélange dont la densité est bien moindre que celle de l'eau, fig. 1 et 2. Deux questions se présentent de suite à l'esprit pour apprécier la valeur de cette proposition.

1º La résistance sera-t-elle réellement diminuée?

2º Y aura-t-il avantage à utiliser la force motrice, à vaincre de cette manière la résistance?

La théorie permet de répondre affirmativement à la première. En effet, la résistance considérée comme proportionnelle à la densité du fluide, doit nécessairement diminuer.

De plus, si l'on cherche à se rendre compte des effets obtenus par ce bouillonnement d'air à l'avant du bateau, on trouve:

1º Que le volume déplacé par le bateau en mouvement aura une moins grande masse;

2° Que pressé en tout sens par le liquide, le bateau le sera moins à l'avant qu'à l'arriére, et par ce seul fait sera sollicité dans le sens de sa marche.

En effet, la pression de l'eau, d'après des expériences admises, ne s'exercera pas sur les globules d'air en mouvement comme si elles étaient en repos.

3º La succession de chocs produits par la rencontre du fluide en repos et du bateau en mouvement consommera une moins grande quantité de travail, vu qu'au moyen de l'espèce de coussin formé par le mélange d'air et d'eau, ils n'auront plus lieu qu'entre corps élastiques.

Pour se former une idée juste de l'importance de cette dernière considération, il suffit de savoir que M. Piobert, chef d'escadron d'artillerie et membre de l'Institut, charge par le gouvernement d'expériences fort curieuses sur la pénétration des corps, ayant tiré des boulets de canon dans l'eau, vit leur mouvement s'amortir avec une extrême rapidité; ce qui prouve l'énorme résistance opposée. Le choc à l'entrée était tel que des obus (boulets creux) qui pénètrent sans se rompre dans des terres rassises étaient constamment brisés.

Rien dans l'état actuel de la science ne peut nous mettre à même de résoudre la deuxième question: sera-t-il plus avantageux d'employer une partie de la force motrice à vaincre la résistance de la manière proposée? M. Lefebvre établit par un calcul dont les données sont tirées de l'ouvrage de M. Poncelet, qu'une pompe qui chasserait à l'avant d'un bateau un mètre cube d'air par seconde, devrait être mue par une force équivalente à seize chevaux-vapeur. Reste donc à savoir, et l'expérience seule peut nous l'apprendre, si un bateau dont les roues seraient mises en mouvement par une force de cinquante chevaux, par exemple, n'irait pas tout aussi vite que si trente-quatre chevaux seulement étaient employés à faire mouvoir les roues, et seize à faire jouer la pompe proposée. Une pareille expérience nous semble devoir être nécessairement faite un jour ou l'autre.

Au reste, pour que ce système fût réellement avantageux, il ne suffirait pas qu'il pût servir à diminuer la résistance qui s'oppose au mouvement du bateau, il faudrait encore que par son emploi, on parvint à dépasser le maximum de vitesse obtenu jusqu'à ce jour. Or cette limite, dit M. Lefebvre, résultant bien plus de la diminution rapide de la proportion d'effet utile de l'appareil moteur, quand on augmente sa vitesse, que de la difficulté d'accroître la force motrice, il est évident que le système proposé l'emportera sur l'ancien pour obtenir les derniers accroissement de vitesse.

Il paraît ainsi que son succès commercial est probable, surtout dans les cas où il importe d'obtenir avant tout de grandes vitesses, condition souvent la plus importante de toutes.

L'auteur a relégué dans une de ses notes, et nous sommes fâchés qu'il ne lui ait pas donné plus de développement, une proposition que nous regardons comme le complément de son système: c'est la suppression de la cheminée.

Il est bien démontré aujourd'hui que le tirage nécessaire à la combustion, obtenu au moyen d'une cheminée, ou, en d'autres termes, la vitesse imprimée à l'air au moyen d'un combustible, coûte beaucoup plus cher que la même vitesse imprimée par des agents mécaniques. M. Clément et M. Peclet l'ont positivement établi, tellement que, sans la complication de la machine et le danger des coups de feu pour les chaudières, il n'est pas un ingénieur qui n'admit qu'il n'y eût économie de combustible à faire précéder le foyer d'un ventilateur qui chasserait l'air, et qu'une combustion mieux utilisée compenserait au moins l'excès de force qu'il faudrait faire développer à la machine.

L'impossibilité de donner beaucoup de hauteur aux cheminées de bateaux est la cause principale du peu d'effet utile du combustible. Or, si l'on fait aspirer à la machine soufflante proposée, au lieu d'air, les produits mêmes de la combustion, n'en résultera-t-il pas qu'une partie du travail qu'elle consommera correspondra à la partie du combustible précédemment employée au tirage?

Dans le cas où il faudrait lancer 1 mètre cube par seconde, soit 360 mètres cubes par heure, chaque kilogramme de houille correspondant en général au passage dans la cheminée de 18 mètres cubes d'air, on voit que l'aspiration d'un mètre cube par seconde suffirait pour la combustion de 200 kilogrammes de charbon par heure, ou pour une machine de quarante à cinquante chevaux.

Les lecteurs de l'_Illustration_ n'ont pas oublié la description de la goélette à hélice _le Napoléon_. Au lieu de ces deux lourdes roues à palette qui flanquent les deux côtés des bateaux à vapeur, la goélette _le Napoléon_ a pour propulseur une hélice placée à son arrière et au-dessous de la ligne de flottaison; en sorte que le bâtiment semble marcher comme par enchantement; mais il reste encore sur le pont cette énorme cheminée qui obstrue le passage, empêche toute voilure un peu complète, et vomit sur la tête des passager» des torrents de noire fumée. Adoptez, le système de M. Lefebvre, et cette cheminée disparaîtra comme dans le système de M. Sauvage les roues ont disparu. N'aurons-nous pas alors atteint l'idéal de la navigation à vapeur?

Séance semestrielle de la Société Philotechnique.

La Société philotechnique, la plus ancienne des sociétés littéraires après l'Académie française, a tenu dimanche, 17 décembre, dans la jolie salle du la rue Neuve-Vivienne, l'une de ses deux séances publiques. L'assemblée était fort brillante et très-nombreuse. Lorsque M. le baron Ladoucette, secrétaire perpétuel, en énumérant les pertes et les acquisitions que la Société a faites depuis six mois, a annoncé la mort d'un de ses plus illustres confrères, Casimir Delavigne, l'auditoire entier s'est montré vivement ému.

Plusieurs lectures en prose ou en vers ont été faites par les membres de la Société. Celles qui nous ont paru produire le plus d'impression sont _les Deux Vieillards_, de M. Villeneuve fils; _Les Deux Ouvriers_, de M. Desaint; une fable de M. Lavalette; _En public_, de M. Berville; une épître sur _l'Ingratitude_, de M. Viennet; et surtout une _Épître aux faiseurs de contes_, de M. Roux de Rochelle.--Ces lectures terminées, un concert vocal et instrumental, dans lequel on a entendu Levassor, a eu lieu comme les années précédentes.

En résumé cette fête artistique et littéraire a été digne d'une Société qui compte parmi ses membres plusieurs de nos artistes les plus célèbres et de nos littérateurs les plus recommandables.

Institution royale des Jeunes Aveugles.

La cécité! est, de tons les maux qui affligent l'espèce humaine, celui qui, en tout temps et dans tous les pays, a été en possession de l'intérêt le plus constant et le plus universel. Le roi saint Louis, auquel les établissements de bienfaisance doivent tant chez nous, acquit de l'évêque de Paris une pièce de terre voisine du cloître. Saint Honoré, appelée _Champouri_ sur laquelle il fit construire une maison, qui plus tard forma l'encoignure de la rue Saint-Nicaise, et qui était destinée à loger et entretenir des aveugles pauvres au nombre de _quinze-vingts_, comme on comptait alors, et qui prit son nom du nombre de ses hôtes. On ignore la date précise de cette fondation: on sait seulement qu'elle remonte à l'année 1260 environ. Voici ce qu'en dit le confesseur de La reine Marguerite: «Aussi li benoyst roy fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où il fist fère une grant mansion porceque les poures avugles demorassent ilecques perpétuelement jusques à trois cens; et ont touz les anz de la borse du roy, pour potages et pour autres choses, rentes. En laquelle mansion est une église que il fist fère en l'eneur de saint Rémi, pour ce que lesditz avugles aient ilecques le service Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyst roy vint as jours de la feste Saint-Rémi, où lesditz avugles faisoient chanter solennellement l'office en l'église, les avugles présens entour le sainct roy.» En effet, Louis IX avait, en 1270, constitué de nouveau trente livres de rentes destinées spécialement au potage de ces trois cents aveugles. Clément XIV, de son côté, par une bulle de 1265, avait recommandé cette institution aux évêques et prélats de France, elles avait invités à accueillir et à favoriser les quêteurs qui allaient recueillant des aumônes pour elle. Guillaume de Villeneuve, dans ses _Crieries de Paris_, nous les présente demandant à grands cris du pain dans les rues:

A pain crier mettent grans peines Et si l'avugle, a haute alaine. Du pain a cels de Champ porri, Dont moult sovent, sachiez, me ri.

Ruteboeuf poète du treizième siècle, dans sa pièce des _Ordres de Paris_, se montre assez peu partisan de cet établissement, dont il dit en substance. «Je ne sais trop pourquoi le roi a réuni dans une maison trois cents aveugles qui s'en vont par troupes dans les rues de Paris, et qui, pendant que le jour dure, ne cessent de _braire_. Ils se heurtent les uns contre les autres et se font de fortes contusions, car personne ne les conduit. Si le feu prend à leur maison, il ne faut pas en douter, la communauté entièrement brûlée, et le roi obligé de la reconstruire sur de nouveaux frais.»

Les quinze-vingts demeurèrent dans leur habitation primitive jusqu'en 1779. A cette époque, le cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, fameux par son luxe, sa crédulité et le rôle qu'elle lui fit jouer dans l'intrigue du collier, le cardinal de Rohan les transféra au faubourg Saint-Antoine, rue de Charenton, dans l'ancien hôtel des mousquetaires noirs, et le nombre des infirmes secourus fut augmente; mesure bienfaisante à laquelle on ne put reprocher que de faire mentir le titre de l'établissement.

Pendant plus de cinq siècles on avait cru avoir tout fait en venant en aide à un petit nombre de malheureux que leur état de cécité absolue et d'indigence constatée condamnait à mourir de faim; mais personne n'avait songe encore à chercher le moyen de mettre les aveugles de naissance dans la position de suppléer en quelque sorte par une éducation spéciale au sens qui leur manquait. En 1781, un homme de bien, un pauvre professeur d'écriture qui était frère d'un savant minéralogiste, Valentin Hauy, auquel pesait la position de frère d'un homme de mérite, eut occasion de voir et d'entendre à Paris, au concert spirituel de mars 1781, une jeune aveugle, célèbre pianiste de Vienne, mademoiselle Paradis, qui au moyen d'épingles placées en forme de notes et de lettres sur de grandes pelotes, lisait rapidement la musique et l'exécutait de manière à enlever tous les applaudissements. Elle n'expliquait pas moins bien la géographie sur des cartes en relief, dont l'invention était due à un autre aveugle, Weissembourg, de la ville de Manheim. Valentin Hauy comprit tout le parti qu'on pourrait tirer pour l'éducation des aveugles-nés, jusque-là totalement négligée en France, de ces procédés ingénieux développés et complétés. Il raconte lui-même, dans une brochure qu'il publia plus tard, que préoccupé de cette pensée, un jour qu'il passait sur le boulevard du Temple, il aperçut des aveugles jouant de plusieurs instruments avec des lunettes sur le nez et feignant de lire la musique placée devant eux. Cette triste parade l'émut péniblement; il s'approcha de ces infortunés, et leur demanda s'ils ne préféreraient pas lire réellement la musique, à se rendre ainsi la risée des passants. Ses observations furent peu goûtées, et il vit bien qu'il n'avait pas encore rencontre les sujets qu'il lui [Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Costume des filles.] fallait. Cherchant un aveugle intelligent pour appliquer la méthode qu'il avait conçue, il le trouva enfin près de l'église de Saint-Germain-des-Prés, C'était un aveugle né à Lyon, qui mendiait pour soutenir sa mère; il se nommait Lesueur, et de même que Valentin Hauy allait devenir pour les jeunes aveugles ce que l'abbé de l'Épée était déjà pour les sourds-muets, Lesueur était destiné de son côté, à en être le Massieu. Valentin Hauy avant interrogé cet enfant, fut frappé de son intelligence; il l'emmena chez lui, le réunit à d'autres infortunés, et, après les avoir instruits, il présenta Lesueur à la Société Philanthropique, qui, satisfaite de cet essai, accorda à l'instituteur une maison située rue Notre-Dame-des-Victoires, nº 18, et des fonds pour l'entretien de douze élèves. Le succès justifia cette libéralité. En 1786, Hauy fut appelé à faire exécuter aux élèves formés par lui leurs exercices devant le roi et toute la cour. Ils devinrent l'objet de l'attention générale, du plus vif intérêt, et le maître reçut des encouragements qui lui permirent d'augmenter leur nombre. Dans cette même année Valentin Hauy dédia au roi et publia un ouvrage de lui, composé et imprimé par ses élèves aveugles, avec des caractères dont la saillie et des presses dont le foulage donnaient un relief tel à l'impression que les aveugles peuvent le lire en promenant le bout de leurs doigts sur les lignes. Le titre de ce livre énumère tout ce que Hauy avait déjà à peu près obtenu: Essai sur l'éducation des Aveugles, ou Exposé de différents moyens vérifiés par l'expérience, pour les mettre en état de lire à l'aide du tact, d'imprimer des livres dans lesquels ils puissent prendre des connaissances de langue, d'histoire, de géographie, de musique, etc., d'exécuter différents travaux relatifs aux métiers. Ces jeunes; aveugles furent aussi utilisés en apprenant à lire à des enfants, clairvoyants.

En 1790, le duc de Larochefoucauld-Liancourt obtint du Directoire du département de Paris que les jeunes aveugles et les sourds-muets seraient placés au couvent des Célestins, près de l'Arsenal. Cette réunion, sollicitée par un homme de bien, pensa être fatale aux deux oeuvres. L'Assemblée nationale, par un décret du 2 juillet 1791, décida bien que les deux écoles seraient entretenues aux frais de l'État; mais la mésintelligence qui avait éclaté entre les chefs de l'un et de l'autre établissement contrariait toutes les dispositions généreuses prises à leur égard, et pensa amener la ruine de ces institutions. La discorde s'étendit jusqu'aux élèves, qu'on était arrivé à mettre en communication, mais non à faire vivre en bonne intelligence. Les sourds-muets composaient, en caractères en relief, des phrases que les aveugles lisaient par le toucher, et auxquelles ils répondaient par la langue des signes qu'on leur avait apprise. Enfin, en 1795, un décret de la Convention vint sagement opérer la séparation et transféra les jeunes aveugles dans la maison Sainte-Catherine, rue des Lombards. Une bourse gratuite fut en même temps créée pour chacun des quatre-vingt-trois départements que formait alors la France.

Malheureusement Valentin Hauy, à la philanthropie ingénieuse, patiente et dévouée duquel l'institution devait son existence, n'était pas né administrateur. Le regret qu'il avait de se séparer d'un de ses élèves le portait à envisager la maison qu'il dirigeait plutôt comme un hospice qu'ils devaient habiter toujours que comme une maison d'éducation spéciale où ils ne devaient demeurer que le temps nécessaire à leur instruction. Il maria donc des aveugles et introduisit, sans l'avoir prévu, dans l'établissement, les abus qui devaient résulter inévitablement de ce mélange de ménages et de célibataires. Le mal était grand, mais un arrêté ministériel du 4 nivôse an IX (1807) y apporta le pire de tous les remèdes. Il fut ordonné que les jeunes aveugles seraient réunis à l'hospice des Quinze-Vingts, c'est-à-dire que des jeunes gens, auxquels on avait donné de l'éducation, seraient incorporés et confondus avec des aveugles mendiants qui n'en avaient reçu aucune, et avec lesquels, par conséquent, ils n'avaient pas de point de contact.

Ce déplorable état de choses subsista jusqu'en 1815, année où une ordonnance royale prononça enfin la séparation des Jeunes-Aveugles des Quinze-Vingts, et la translation des premiers, opérée, peu après, à l'ancien séminaire Saint-Firmin, rue Saint-Victor.

C'est là que l'institution, classée parmi les établissements généraux de bienfaisance, est demeurée jusqu'à sa récente translation dans les bâtiments dont l'érection a été votée en 1838, dont la première pierre a été posée en 1839, et dont elle a achevé de prendre possession le dimanche 24 du mois dernier, jour de la consécration de la chapelle.