L'Illustration, No. 0045, 6 Janvier 1844

Part 2

Chapter 23,859 wordsPublic domain

Le foyer de l'Opéra gagne beaucoup à l'ouverture des chambres; la chronique y languissait; on avait épuisé la question Carlotta Grisi; on était à bout de notes diplomatiques sur madame Stoltz et Duprez; et le _mémorandum_ Maria, Forster et Adèle Dumilatre, n'offrait plus qu'un médiocre intérêt; la Chambre est venue se jeter fort à propos à travers ces questions languissantes et les ranimer en variant leur monotonie; le foyer de l'Opéra, depuis le discours de la couronne, a repris une physionomie curieuse et affairée; on y glisse agréablement l'affaire de l'adresse entre une discussion sur telle roulade ou sur tel rond de jambe, et la querelle de la présidence a singulièrement servi à donner de l'importance à la nouvelle du voyage entrepris par M. Léon Pillet à la recherche d'un ténor.

La découverte du précieux ténor n'est pas encore faite, bien que M. le directeur de l'Opéra courre après ce phénix, bride abattue, tout à travers les Alpes; mais le président de la Chambre est déjà trouvé ou plutôt retrouvé; un ténor serait-il un oiseau plus rare qu'un président?

On sait que c'est M. Sauzet, l'élu constitutionnel des trois dernières années, qui est remonté au fauteuil, en passant sur le corps à M. Dupin, qu'on avait essayé de mettre en travers, pour lui barrer le passage. Or, il paraît que M. Sauzet, le meilleur homme du monde et de l'éloquence la plus fleurie, n'est pas encore aguerri contre les émotions de cette lutte annuelle. Je tiens de son médecin que plus d'un mois avant la session, l'honorable député du Rhône éprouve invariablement des inquiétudes abdominales qui ne font qu'augmenter de jour en jour, jusqu'à l'heure fatale où la grande bataille de la présidence doit se décider; alors le malaise redouble, et M. Sauzet a grand peine à se posséder. La dernière candidature de M. Dupin avait rendu la victoire de M. Sanzet plus incertaine que de coutume. Un spirituel député du centre gauche, qui connaît le faible de M. Sauzet, demanda à un ministre, la veille du combat définitif: «Monsieur, avez-vous vu Sauzet ce matin? Comment vont ses entrailles?» On peut affirmer qu'aujourd'hui les entrailles de M. Sauzet se portent à ravir; mais, en revanche, les entrailles de M. Dupin sont peut-être un peu souffrantes.

En même temps que l'ouverture de la session, on nous annonce l'ouverture des bals masqués. Faut-il voir la une allégorie? La salle de l'Opéra-Comique a donné le signal; le débardeur y a fait ses premières armes dimanche dernier; l'Académie Royale de Musique, ne voulant pas encourir les reproches de reculer devant ce _galop_ prématuré, annonce ses fameux bals du samedi, bals à grand orchestre, toutes bougies et tous lustres flambants. Ou voit que l'année 1844 n'est pas d'humeur à engendrer la mélancolie et à se donner des airs de cénobite. A peine née depuis huit jours, elle embouche le cornet à piston, et se met en branle. Elle aura de quoi s'amuser, la luronne! Le carnaval est long et lui promet des nuits infinies de cachucha. On ne dira pas du carnaval de cette année ce que la chanson de Bélanger a dit d'un de ses aïeux:

Ah! qu'il est court! Ah! qu'il est lourd!

Le mercredi des cendres lui donne pleine licence jusqu'au 28 février inclusivement. Janvier et février seront voués tout entiers à l'archet de Musard et à la politique: on se querellera dans les Chambres, et le soir, on fera un tour de valse. Charmante vie!

M. le préfet de la Seine pourra faire des heureux: ce n'est pas le temps qui lui manquera. Ces bals de M. de Rambuteau sont des plus magnifiques et des plus enviés; ceux qui y dansent ne se sentent pas de joie; ceux qui n'ont point leur part dans la fête, en meurent d'envie ou en sèchent de dépit. Que de journées employées à faire de la diplomatie pour arriver à cette conquête! Que de nuits sont troublées par l'ennui d'être exclu de ce paradis municipal! Si M. de Rambuteau était tenu de répondre à toutes les ambitions de contredanse, il faudrait qu'il demandât à son collègue le préfet de police l'autorisation d'ouvrir son bal sur la place Louis XV; peut-être même y serait-on à l'étroit, et faudrait-il y ajouter les Champs-Elysées pour succursale.

Madame de Pontalba menace de faire pâlir l'éclat des bals de l'Hôtel-de-Ville; ce n'est pas que madame de Pontalba et l'Hôtel-de-Ville aient précisément la même clientèle; l'Hôtel-de-Ville, en bon prince qu'il est, donne la main à ses douze arrondissements, les fait danser et leur sert des sorbets et des glaces avec une affabilité presque roturière; c'est Paris qui saute et se rafraîchit au bal de la préfecture, et, en définitive. Paris c'est un peu tout le monde. Madame de Pontalba n'imite pas ces habitudes bénévoles et démocratiques; elle ne prend ses danseurs que dans la fine fleur du grand monde, et toutes ses valseuses habitent les hauts sommets du faubourg Saint-Germain; il faut avoir eu au moins un aïeul ou deux tués à la bataille de Nicopolis, pour être admis à faire un avant-deux chez madame de Pontalba; et s'il n'est pas prouvé qu'un de vos ancêtres était intime ami de Beaudoin de Jérusalem, on vous refuse le balancez-à-vos-dames et l'on vous destitue du tour-de-main. Ainsi les bals Pontalba et les bals de l'Hôtel-de-Ville ont un mérite très-distinct, ce qui n'empêche pas que l'on puisse porter ombrage à l'autre. Cette année, par exemple, l'Hôtel-de-Ville pourrait bien avoir le dessous et s'éclipser devant Pontalba. «Allez-vous chez madame de Pontalba:» sera évidemment le grand mot de ralliement qui courra cet hiver du salon au boudoir. Longtemps on n'avait fait que cette question: «Allez-vous au bal de l'Hôtel-de-Ville?» D'où vient ce changement? Est-ce que les pèlerinages d'outre-Manche et l'air de Belgrave-Square tourneraient les têtes de l'aristocratie?

Le monde raffiné se prépare à faire son plus gracieux accueil à M. le prince Poniatowski, qu'on attend tous les jours d'Italie; le prince vient passer l'hiver à Paris, non pas pour dresser un plan de campagne avec Napoléon, comme aurait pu le faire naguère son illustre père, mort glorieusement dans la retraite de Russie; M. le prince Poniatowski actuel, fils du héros infortuné, est un parfait musicien qui arrive tout exprès pour chanter, de sa belle voix, des airs qu'il compose lui-même, et pour faire le bonheur de nos charmantes petites Parisiennes: «Un prince qui chante si bien! un Poniatowski auteur de si jolies romances! mais c'est délicieux! ravissant! ne trouvez-vous pas cela divin, ma chère?»-M. de Poniatowski ne va pas seulement sur les brisées de mademoiselle Loïsa Puget, de Bérat et de Labarre, il court après la gloire de Mozart et de Rossini; l'Italie a eu en ce genre des échantillons de son savoir-faire: M. Poniatowski l'a gratifiée d'un ou de deux opéras de son crû. On cite entre autre un ouvrage intitulé: Bonifacio di Geremei; peut-être M. le prince Poniatowski nous fera-t-il aussi le plaisir de nous faire entendre ses opéras; pourquoi Paris serait-il plus malheureux que ne l'a été Florence? Quoi qu'il en soit, il est évident que M. le prince Poniatowski va succéder, dans le monde parisien, à M. le prince Belgioso, longtemps célèbre ici par les charmes de sa voix et ses autres talents d'agrément. M. Belgioso a quitté Paris depuis un an, le volage! Il a bien fallu lui donner un remplaçant: prince pour prince, ces dames n'y perdront rien.

On marie et on tue les gens, dans ce pays-ci, avec un aplomb remarquable. Remontez-vous au fait, vous trouvez que l'homme marié est toujours un parfait célibataire, et que la défunte et le défunt sont plus vivants que jamais. Ainsi, l'autre jour le bruit de la ville m'avait conduit adresser l'autel nuptial pour M. Berryer et madame la marquise de Sommariva; eh bien! j'en suis pour ma corbeille de mariage! M. Berryer n'a nulle intention de s'afficher à la mairie, et madame de Sommariva continue à vivre en paix dans le veuvage. Et moi, qui avais déjà commandé mon babil de noces! je vais intenter une action en dommages et intérêts,--contre qui?--contre l'air, contre le vent qui nous apportent tous ces contes inventés par on ne sait qui, et venus on ne sait d'où?

Tandis qu'on mariait M. Berryer malgré lui, on tuait ma dame Catalani sans plus la consulter; il est vrai qu'on la ressuscitait le lendemain. L'illustre cantatrice a été morte et vivante trois ou quatre fois dans la même semaine. Tout, compte fait, il paraît malheureusement que madame Catalani est positivement morte: un journal musical donnait hier la triste nouvelle d'une façon si affirmative et d'un air si candide qu'il est difficile d'en douter, à moins qu'il n'y ait plus aucune espèce de bonne foi sur la terre. Suivant cette version nécrologique, madame Catalani aurait rendu le dernier soupir dans sa villa, près de Sinigaglia; elle était âgée de soixante ans, étant née en 1784.--Mais de quoi m'avisé-je de le prendre sur ce ton lugubre et de mettre un crêpe à mon bras? Peut-être demain faudra-t-il vous annoncer que madame Catalani n'a jamais joui d'une santé plus parfaite, et qu'au lieu d'un enterrement, elle a donné dans sa villa romana un dîner magnifique où les convives joyeux ont vidé le vin de Chypre et de Champagne, en l'honneur de son teint vermeil et de son embonpoint. On a vu des résurrections, moins extraordinaires, témoin celle de M. Duponchel, ancien directeur de l'Opéra, dont le trépas avait été, il y a trois ou quatre ans, annoncé dans toute la ville par billets de faire part: «Vous êtes invité à assister au convoi et enterrement de M. Duponchel, directeur de l'Académie royale de Musique, mort à huit heures du matin hier, 11 novembre.» La famille, les amis éplorés arrivent au domicile mortuaire pour mener le défunt en terre, et le trouvent dans sa salle à manger, dévorant d'un rude appétit un certain pâté de foie gras.--C'était une plaisanterie de quelques mystificateurs; mais une plaisanterie un peu noire, on l'avouera.

On a calculé la quantité de citoyens français qui ne portent pas de souliers; le chiffre, suivant ce dénombrement, s'élève à vingt millions. Vingt millions sur trente-quatre millions d'habitants! Ou voit que notre patrie n'est pas très-bien chaussée. Il est juste, cependant, de tenir compte de ceux qui portent des sabots; nous en donnerons le total une autre fois, toujours est-il qu'il y a plus de va-nu-pieds en France que de semelles. Un journal annonce, à ce propos, qu'un cordonnier vient d'inventer une mécanique merveilleuse qui peut fabriquer quarante paires de souliers par jour. Mettez cette mécanique dans les mains de tous les cordonniers et de tous les savetiers de France, et vous aurez en peu de temps un incroyable approvisionnement de souliers: de quoi satisfaire tous les pieds qui n'en ont pas. Le journal en question se réjouit fort de cette découverte, et semble croire une toute la France va marcher avec des doubles semelles et des bottes vernies. Nous nous en réjouirions volontiers avec la feuille philanthropique, si une petite réflexion n'ajournait notre joie: fabriquer des millions de souliers à la minute, c'est quelque chose; mais la grande question est de pouvoir payer les mémoires du cordonnier. Quand notre ami le journal aura inventé une mécanique pour donner six francs à tous ceux qui n'ont pas le sou et veulent des souliers, et vingt francs pour une paire de bottes, la question commencera à s'éclaircir. Voilà la vraie mécanique difficile à trouver, et qu'on ne trouvera jamais, j'en ai peur.

La dynastie des Vestris n'est pas morte: un Vestris vient de débuter à l'Opéra, entre mademoiselle Maria et M. Albert. Il a le jarret ferme et digne de ses pères, les grands Vestris. Ombre de Vestris 1er, tu as dû, en voyant ton petit-fils pirouetter si agréablement, battre dans ta tombe un entrechat à huit!

[PARTITION MUSICALE]

LE PARJURE

MÉLODIE DRAMATIQUE

PAROLES ET MUSIQUE DE M. AMÉDÉE DE BEAUPLAN

De quel mot inexorable Viens-tu de frapper un coeur Qui mit en toi son bonheur M'éloigner?... ordre coupable, Un serment fait devant Dieu N'est-il donc qu'un jeu? Cet arrêt ne fut pas rendu; Non, non, je t'ai mal entendu; Un signe, un geste, une caresse, Dis-moi que je n'ai rien perdu De ta tendresse; Quoi! je suis à ses genoux Et sans fléchir son courroux? La fierté renaît dans mon âme, Je ne suis qu'une faible femme, Bannis-moi, sois parjure, mais De tes remords souffre à jamais. Bien longtemps je fus rebelle Aux voeux que tu m'adressais, Aux serments que tu faisais; Tu disais: «Être si belle? Inspirer l'amour si bien Et n'éprouver rien! Quel jeu cruel et sans pitié?» Je t'accordai mon amitié, Chaque jour osant plus prétendre, Tu sus m'arracher à moitié Un mot bien tendre; L'abandon et le mépris, Voilà quel en est le prix. La fierté renaît dans mon âme, Je ne suis qu'une faible femme, Bannis-moi, sois parjure, mais De les remords souffre à jamais. Sais-tu bien que j'étais née Pour un sort meilleur. Pour avoir plus de part au bonheur? Tu brisas ma destinée, Sans toi peut-être aujourd'hui J'aurais un appui, Et pour ce coupable abandon Je t'accorderais ton pardon Non, non, l'amour se change en haine. Ma haine voilà mon seul don. Subis ta peine: En vain tu veux me fuir, Poursuivi par mon souvenir; Non je puis être absente Dans ton coeur une voix puissante Te criera ces mots désormais: «De tes remords souffre à jamais!»

Théâtres.

_Le Laird de Dumbicky_, drame en cinq actes, de M. AEXANDRE DUMAS.--_André Chénier_, de M. DAILLIÈRE.-_Le Médecin de son Honneur_, de M. HIPPOLYTE LUCAS.--_Paris dans la Comète.--Gérolstein.--Une idée de Médecin_, de M. DARTOIS.

Le Second-Théâtre-Français a donné trois drames coup sur coup, les trois drames dont les noms précèdent; M. Dumas, M. Lucas, M. Daillière, sont les pères avoués et reconnus de ces trois enfants; deux sont ornés de rimes et d'alexandrins; le troisième est en simple prose; quand je dis simple, je me trompe: M. Alexandre Dumas ne fait rien simplement Par où commencerai-je? Evidemment par les gros bataillons, c'est-à-dire par M. Dumas et sa prose en cinq actes; MM. Lucas et Daillière, plus légèrement armés, viendront à leur tour. C'est donc _le Laird de Dumbicky_ à qui reviennent les honneurs du pas; ne lui enviez pas cette consolation! Le pauvre. _Laird_ vient d'éprouver tant de malheurs! le parterre s'est montré pour lui si rude et si implacable!

Son nom est Mac-Allan; vous devinez tout de suite que nous avons affaire à un Écossais, et vous devinez juste. Mac-Allan a un oncle, sir David, grand partisan des Stuarts; après la bataille de Worcester, qui ruina complètement la cause royale, lu fidèle sir David recueillit le jeune prince, depuis Charles II, et l'aida à se mettre en sûreté; ceci valut à sir David la haine de Cromwell et la confiscation du ses biens.

La Restauration venue, et Charles II ayant repris possession du trône paternel, sir David songe à obtenir sa réintégration dans sa fortune et dans son autorité; pour réveiller la mémoire du roi Charles, qui l'oublie, il envoie à Londres son neveu Mac-Allan, laird du Dumbicky. A son arrivée, Mac-Allan, trouve qu'au lieu de s'occuper de récompenser la fidélité de ses vieux serviteurs et de songer aux affaires de l'État, Charles II n'a d'autre soin que celui d'une vie dissipée et frivole. Ceci blesse un peu l'honnêteté du noble Écossais. Patience, il en verra bien d'autres. Savez-vous en effet le rôle qu'on va faire jouer à ce brave laird, et quelle récompense on prépare, dans sa personne, au dévouement de son oncle?--Non pas vraiment.--Eh bien! je vais vous le dire. Le laird de Dumbicky, sans le savoir, devient le pivot d'une intrigue honteuse, qui se débat entre Nelly, la maîtresse en titre du roi Charles II, et le duc de Buckingham, son favori. Voici le mot de ce tripotage: Buckingham veut renverser la favorite Nelly, en lui substituant, dans l'autour du maître, une jeune et honnête fille nommée Sarah, que le roi désire; de son côté, Nelly prétend défendre son crédit et avoir raison de Sarah et de Buckingham.

Mac-Allan est choisi par le duc et par Nelly pour l'éditeur responsable de cette double combinaison; d'une part Buckingham lui fait épouser Sarah légitimement, afin de sauver les apparences et d'éviter au roi l'odieux d'une séduction exercée sur une innocente jeune fille. Le mariage couvre tout. D'autre part, Nelly avertit Mac-Allan de ce guet-apens infâme; ce n'est point par intérêt pour lui, mais par un sentiment de jalousie et pour empêcher Buckingham de réussir.

Le laird de Dumbicky, en sa qualité d'honnête homme et de mari sérieux, n'a évidemment qu'une chose à faire: de rendre l'honneur de sa femme et le sien contre les entreprises combinées de Buckingham et du roi! Or, il se met en garde avec d'autant plus de résolution qu'il est sur de la vertu de Sarah et qu'il l'aime sincèrement. Je ne suivrai pas Mac-Allan, Kelly, Buckingham, le roi et Sarah dans cette bataille; j'ai fait connaître le sujet du drame; on a pu voir que c'était une de ces intrigues passablement équivoques, vingt fois exploitées au théâtre, et tout récemment encore par M. Alexandre Dumas lui-même, à la Porte-Saint-Martin, sous le titre de _Louise Bernard_. Nos dramaturges ne font plus que ruminer.--Les détails ne sauvent pas la banalité du sujet; ce sont toujours les mêmes effets peu scrupuleux, les mêmes moyens effrontés: rendez-vous suspects, portes ouvertes, chambres à coucher, escalades, substitutions de personnes, toutes les vieilles brutalités du drame d'alcôve. Oui, vieilles est le terme, car elles ont fait leur temps et lassé l'honnêteté du public, qui n'en veut plus.--Il va sans dire que le roi et Buckingham sont vaincus par Mac-Allan, que Sarah leur échappe, et que Nelly reste souveraine maîtresse.

La soirée a été orageuse. Les sifflets, les sanglantes apostrophes du parterre ont servi d'escorte au drame malencontreux, pendant les deux derniers actes surtout. Au dénoûment, la tempête mugissait avec un effroyable courroux. Cette sévérité n'était que de la justice. Non-seulement le drame méritait peu d'indulgence du côté de l'invention, mais le ton de mauvais lieu qui s'y trahit, mais un dialogue plein de crudités et d'indécence ne pouvaient qu'aggraver les torts de l'auteur. Qu'on n'ait pas du génie et de l'originalité tous les jours, cela se conçoit aisément, les idées nouvelles sont rares, et n'en a pas qui veut; du moins devrait-on toujours respecter certaines convenances et ne pas dépasser les limites permises. On n'a pas besoin pour cela d'être un grand homme, mais tout simplement un homme honnête et suffisamment élevé. Voilà bien des chutes, monsieur Dumas; prenez garde!

L'auteur _d'André Chénier_, M. Daillière, est un jeune soldat dramatique; il fait là sa première campagne; le drame en question est son coup d'essai, ce qui ne veut pas dire précisément que ce soit un coup de maître. Il y a cependant d'honnêtes intentions et quelque mérite dans l'ébauche de M. Daillière. Ébauche est le mot qui convient ici. M. Daillière, en effet, a su, à propos d'André Chénier, assembler quelques scènes d'un effet touchant; mais c'est là tout; l'action, les oppositions, les nuances, la lutte des passions, le contraste des caractères, tout ce qui constitue un drame proprement dit, manque à peu près à l'ouvrage; en deux mots, voici l'affaire:

André Chénier gémit sous les verrous. Pour tromper les douleurs de la captivité, le poète fait des vers. A la poésie se joint une tendre passion, une passion respectueuse et idéale. Une jeune prisonnière, mademoiselle de Coigny, est l'objet de cet amour mélancolique et le partage; c'est pour elle, on le sait, qu'André écrivit cette ode de _la jeune Captive_, qu'il est difficile de lire encore aujourd'hui sans un profond attendrissement.

Cependant l'heure fatale approche; déjà le bourreau a frappé plus d'un compagnon de l'infortuné poète; son tour va venir; il vient en effet, et le mélodieux André sort de ce cachot sans espoir, pour aller à l'échafaud, au milieu des larmes de mademoiselle de Coigny, de Marie-Joseph Chénier et du désespoir de son père.

Il n'y a rien de plus dans l'ouvrage de M. Daillière, si ce n'est des rimes et des tirades qui, sans être toujours irréprochables, annoncent une certaine verve qui pourra plus tard donner des résultats plus complets. Quoi qu'il en soit, les bravos n'ont pas manqué à M. Daillière, et c'est déjà beaucoup que de commencer par là.

Dans cette course au drame, M. Lucas est le véritable vainqueur. Aux prises avec MM. Dumas et Daillière, M. Hippolyte Lucas a jusqu'au bout gardé la corde; les deux autres couraient encore, qu'il était déjà arrivé. Calderon y est bien pour quelque chose; dans cette lutte, Calderon a été le partenaire de M. Hippolyte Lucas. _Le Médecin de son Honneur_ a servi d'enjeu à l'illustre poète; M. Lucas n'a fait qu'y entrer pour une certaine part d'esprit et d'étude ingénieuse; Calderon a fourni le capital.

Don Guttière est le héros de l'aventure; c'est un noble castillan, fort épris de sa femme, dona Mencia, et des plus chatouilleux sur le point d'honneur; un jour qu'il rentre subitement au logis conjugal, il a des soupçons; bientôt ses soupçons se changent en douloureuse certitude: dona Mencia le trahit! Dona Mencia donne de secrets rendez-vous au prince Henri de Transtamare! O douleur! que faire? Don Guttière a bientôt pris son parti: qu'a-t-il besoin de recourir à d'autres qu'à lui-même? N'est-il pas le gardien ou plutôt le médecin de son honneur? il guérira donc cet honneur blessé; et voici l'horrible remède qu'il lui applique.--Une nuit, tandis que dona Mencia sommeille, le sombre don Guttière entre au domicile conjugal mystérieusement enveloppé dans son manteau; il vient suivi d'un chirurgien qu'il a fait saisir et amener de force par deux esclaves maures: «Tu vas entrer là, lui dit-il en lui désignant la chambre de dona Mencia; tu y trouveras une femme endormie: tu t'approcheras d'elle et tu lui ouvriras les veines!--Horreur! s'écrie le chirurgien, pâle et tremblant, vous pouvez me tuer, non faire de moi un assassin.--Eh bien! je te tuerai...» Et les deux esclaves s'approchent du misérable, le poignard levé. «J'irai donc,» dit-il, et il entre en chancelant; un instant après, on le voit revenir tout livide, et s'appuyant sur la porte où sa main sanglante laisse une trace de sang. Ce sang en dit assez: don Guttière est vengé.--Survient le roi de Castille: «Qu'as-tu fait? demande-t-il à don Guttière.--Sire, j'ai eu soin de mon honneur, réplique don Guttière; n'étais-je pas son meilleur médecin?» Et cependant don Guttière ne survivra point à cette terrible exécution; il suivra le roi à la guerre et s'y fera tuer.

Cette dernière scène donne le frisson; si l'on objecte que c'est là un drame bien effroyable pour des nerfs français, nous répliquerons que le drame est espagnol; M. Hippolyte Lucas n'a fait que l'accommoder pour l'Odéon avec beaucoup d'intelligence, en vers très-élégants et très-français.

Toute année qui meurt est sûre de trois ou quatre oraisons funèbres mêlées de vaudeville. L'année 1843 a eu le même sort que les autres: ici, c'est le théâtre du Palais-Royal qui l'enterre dans une revue intitulée: _la Cour de Gérolstein_; là, le théâtre des Variétés paie sa dette à la défunte année par une plaisanterie appelée: _Paris dans la Comète_. Ces deux pièces à couplets ne font que répéter à peu près ce que _l'Illustration_ a dit de l'année 1843 dans son dernier numéro: les modes, les théâtres, les pièces sifflées, M. Eugène Sue et les _Mystères de Paris_, les pipes et les cigares, que vous dirai-je? tous les faits mémorables de notre éloge nécrologique de l'an 1843.--Cela n'est pas toujours très spirituel; mais cela fait rire, elle rire est si bon!