L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre 1843

Part 6

Chapter 62,165 wordsPublic domain

Après une rencontre si brûlante, ou éprouve naturellement le besoin de prendre moindre chose pour se rafraîchir, un verre d'eau sucrée, un échaudé, un petit verre de rhum. Ainsi fait notre homme. C'est lui-même en personne qui vient de s'asseoir dans ce café, sur ce fauteuil, autour de cette table ronde. «Au moins là, pense-t-il, le jour de l'an ne viendra pas me prendre ma bourse ou m'étrangler!» L'homme propose, mais le garçon dispose. Au moment ou la victime de cette Iliade digne de mémoire a pris son chapeau et sa canne pour se retirer tranquillement, le garçon arrive armé du cornet d'amandes grillées qu'il présente, sous prétexte de bonne année, au bourgeois effaré; il a pris, pour réussir, son air le plus penché, son geste le plus élégant, son plus anacréontique sourire. Mais qui a su échapper à un portier ne donnera pas dans le cornet d'un garçon. «Merci, dit l'autre, je ne peux pas souffrir les pralines; ça m'incommode.» Et il part sans délier sa bourse, emportant après ses talons cette apostrophe du garçon: «Vieille bête, va!»--Ici il y a un entr'acte: l'orchestre et le souffleur déclarent qu'il leur serait agréable de se reposer; vous pouvez en faire autant ô mes très vénérés spectateurs, et aller vous promener.... Pan! pan! pan! à vos places.

QUATRIÈME ACTE.

Contemplez ce mortel coiffé d'une énorme boîte de satin, étendant les bras, écartant les jambes, et cherchant sa route à talons, comme un simple quatre-vingt: c'est la continuation de notre martyrologe.--Il traversait la rue des Enfant-Rouges, songeant encore avec effroi au cornet de pralines, et cependant reprenant peu à peu ses esprits et commençant à mettre la main dans ses poches, comme un bon bourgeois qui rêve à ses quartiers de rentes, et se promet de vivre dans sa maison, le dos au feu, le ventre à table. Tout à coup,--ô fortune infidèle!--une fenêtre s'ouvre, et du haut d'un cinquième étage au-dessus de l'entresol, une énorme boîte s'échappe et va le coiffer comme vous le voyez, là: bonnet imperméable, très-peu commode!

C'est tout simplement une fille qui s'étant mise au balcon avec une boîte à ménage que son parrain venait de lui apporter, a laissé choir l'objet, qui n'a rien de plus pressé que de tomber en plein sur le crâne de notre illustre ami, et de s'y plonger jusqu'aux oreilles. O jour de l'an, voilà de tes chapeaux!

Il fit cette réflexion profonde, que c'était là une dragée difficile à digérer; après quoi, s'étant recoiffé et remis de son mieux sur ses jambes, il reprit sa route et gagna la rue Saint-Honoré sans trop d'accident. Un proche parent du grand-duc Hiltchinkenkoff passait précisément par là au galop, traîné dans une voiture attelée de deux quadrupèdes et de quatre valets; monseigneur s'en allait présenter ses souhaits de bonne année à n'importe quel potentat de l'Europe alors du passage à Paris. «Diable! rumina notre ami en voyant ce magnifique équipage, voilà un noble étranger qui n'est pas trop mal mené; excusez! que ça _d'omnibus!_ et il s'apprêtait à ôter respectueusement son chapeau, comme fait tout piéton qui sent où le bât le blesse. Le proche parent du grand-duc, ému de cette politesse, sans seulement mettre le nez à la portière, envoya, par le ministère de ses roues et de ses deux alezans, une énorme gratification de boue et de crotte au visage de l'estimable particulier; son pantalon en fut zébré et son visage moucheté. Remarquez bien que si le jour de l'an n'avait pas lui, notre homme ne serait pas venu dans la rue Saint-Honoré, il n'aurait pas rencontre le proche parent du grand-duc allant porter au potentat susnommé son bonjour et son bon an, et nous n'aurions pas sous les yeux le tableau humiliant d'un citoyen français crotté comme ne le fut jamais Colletet, qui cependant, au dire de Boileau, le fut jusqu'à l'échine!

Le décrotteur a été inventé pour cette situation; sans l'homme crotté, certainement le décrotteur n'existerait pas; il est donc logique que le crotté, dans sa détresse, se réfugie chez le décrotteur, lui demande aide et protection avec un coup de brosse. La victime du proche parent du grand-duc n'en fait pas d'autre; il entre dans la boutique du l'artiste et se hisse sur la banquette dans l'attitude peu gracieuse d'un mortel qui n'a pas à se louer du destin.

L'artiste fait son office en conscience frotte, brosse, émonde, prodigue le cirage, et remet le malheureux dans un état moins affligeant. Le crotté est décrotté. Il entrevoit un horizon plus serein. Mais où le jour de l'an ne va-t-il pas se nicher? il s'était, là-haut, glissé dans un cornet de pralines; il se présente ici sous la forme d'une tirelire: l'artiste décrotteur l'a déposée, cette tirelire maudite, aux pieds de son client, comme pour placer la récompense à côté du bienfait; et comme tout décrotteur a de la littérature pour avoir ciré les bottes de M. Ligier, de M. Bocage ou de M. Victor Hugo, le nôtre, à l'appui de sa pétition pour étrennes, entonne et détonne une harangue en vers, et de vrais alexandrins!--Le décrotté, hors de lui, se soulève sur ses deux poings, et attend le moment du prendre la fuite, en brûlant la politesse à la tirelire; le grossier!

Le malheur instruit les hommes. «Puisqu'on est éclaboussé quand ou va à pied comme un ignoble barbet, dit-il, en prenant un cabriolet, j'éclabousserai les autres!» Sublime réflexion! assaisonnée d'une légère dose de fiel; car le coeur humain n'est pas bon quand il s'y met. Il s'élance donc, d'un air de prince héréditaire, dans un cabriolet régie. Arrive le tambour-major et ce qui s'ensuit, donnant l'aubade au colonel; le cheval se dresse, le cabriolet roule, et notre homme va mesurer le pavé; là, il prononce ces mots d'une moralité profonde: «A pied, du moins, on ne risque pas de tomber de voiture!» Tandis que le chirurgien du coin est occupé de le panser, reprenons haleine.

CINQUIÈME ACTE.

Le cocher, à la rigueur, aurait bien pu relever le pauvre diable après sa chute; dans un autre temps, il se serait fait un vrai plaisir de commettre cette bonne action et de prodiguer les consolations à l'affligé: le cocher est naturellement sensible dans tout le courant de l'année; mais, au jour de l'an, il est plus dur que le cuir de ses chevaux. Vous vous étalez de vos quatre membres, dans ce bienheureux jour, le cocher vous laisse faire, et, s'inclinant, la casquette à la main, vous souhaite une bonne année. Quel affreux calembour! Enfin, le voilà encore debout: il s'en trouve quitte pour la peur. Redevenu piéton, le pauvre hère chemine, un mitron se trouve à sa rencontre; le mitron porte un souper fin à un _lion_ et à une _biche_ de l'Opéra qui se préparent à célébrer le premier de l'an à la façon de Lucullus, il est nuit, nuit profonde comme dans les mélodrames du M. Anicet Bourgeois; le mitron heurte l'homme, l'homme heurte le mitron, se renvoyant l'un l'autre comme une balle bondissant sur une raquette, et le souper tombe à plat ventre; un chien qui passait par là, et cherchait un dîner en ville, profite de l'occasion pour se mettre à table sans serviette.

ÉPILOGUE

Il est quatre heures du matin... Notre héros malencontreux s'est décidé à se lever de la borne qui lui sert de lit de plume depuis minuit, et à frapper un dernier coup de marteau: ce coup est si désespéré et si lamentable, qu'enfin le portier n'y résiste plus, et tire le cordon; le malheureux entre tout joyeux; mais, ô ruse de portier diabolique! ô trame infernale! les 3 francs 50 cent. ne sont pas suffisamment expiés par toutes ces couleuvres que le récalcitrant locataire avale depuis ce matin: il faut que ce concierge sans âme, sous-prétexte de zèle, lui plonge, à bout portant, un bougeoir allumé dans la poitrine; le jabot prend feu; appelez, les pompiers!

Ou éteint l'incendie, et l'incendie monte l'escalier quatre à quatre. Dieu soit loué! le voici à sa porte; il tire sa clef, l'insinue dans la serrure. O Jupiter! il va enfin se dorloter sur sa couche!--Mais pourquoi cette mine atroce et désespérée? Pourquoi ce furieux chapeau jeté sur l'oreille: La serrure a refusé passage, et vainement la clef a tenté de se faire jour à travers un épais bataillon de cartes de visites que des mains forcenées ont entassées dans le trou. Jour de l'an! jour de l'an! finiras-tu?

Sa seule ressource est d'entrer chez lui par bris de serrure et par une sorte d'attaque nocturne. Il y est enfin, et déjà il a ôté son habit et mis ses pantoufles; mais, ô rage! un élève de Courvoisier a profité de l'occasion du jour de l'an pour lui faire sa visite par la fenêtre, et dévaliser mon homme. Après avoir examiné sa commode et sa cheminée, il dresse inventaire d'une montre, d'un tire-botte, d'un paletot, d'un bâton de cire à cacheter, d'une pendule, d'un morceau de savon à barbe, d'une édition des oeuvres de M. Casimir Bonjour, et de cinq paires de chaussettes dont le bandit a fait sa proie. Il se couche néanmoins après s'être arraché une poignée de cheveux; et sa nuit est pleine de portes, de portiers, de décrotteurs, de princes allemands, de petits garçons, de tambours et de polichinelles..... et murmure ces mots dans un affreux cauchemar: «Jour de l'an!... étrennes!... visites!... ah! ah! oh! eh! ouf!»

Ici la toile se baisse pour ne plus se relever. Excusez les fautes de l'auteur.

Éphémérides.

Parmi les personnages célèbres à des titres divers, et dont l'histoire doit garder les noms, le 1er janvier a vu mourir; En 379, Saint Basile, évêque de Césarée; En 1380, Charles le Mauvais, roi de Navarre; En 1515, Louis XII, roi de France; En 1560, le poète français Joachim du Bellay; En 1715, le poète anglais Wycherley; En 1763, l'abbé Dangeau, grammairien si passionné qu'il rompit avec toutes ses maîtresses qui ne mettaient pas l'orthographe; et qu'un jour, entendant parler d'une révolution prochaine, il s'écria. «Arrive ce qui pourra, j'ai dans mon portefeuille 2,000 verbes français bien conjugués;» En 1800, le naturaliste Daubenton; En 1817, le chimiste Klaproth.

Le 1er janvier s'est toujours montré favorable à la liberté.--Le 1er janvier 1308, éclata la révolution qui assura l'indépendance de la Suisse.--Le 1er janvier 1804, Saint-Domingue se déclara indépendante et reprit son nom de Haïti.--Le 1er janvier 1815, le Chili proclama son indépendance.--Le 1er janvier 1820, l'infortuné Riégo proclama, à Cadix, la constitution des Cortès, et deux ans plus tard la Colombie promulgua sa constitution.

Parmi les autres événements historiques, scientifiques ou littéraire, qui eurent lieu le 1er janvier, nous mentionnerons la prise d'Harfleur sur les Anglais (1450); le voyage de Charles-Quint en France (1510); la levée du siège de Metz (1554); la création du ministère de police (1796); l'entrée en fonctions du Corps-Législatif et du tribunat (1800); la reddition de Dantzick (1814); la première représentation Phèdre (1677); la découverte de Céres par Piazzi (1801), etc., etc.

Que se passera-t-il le 1er janvier 1844? Nous n'osons pas le prédire; mais... qui vivra verra.

Modes de 1844, par Grandville.--Rébus.

Comment s'habillera l'année 1844? C'est là une grave question, une question qu'il serait bon de soumettre à un conclave de couturières et de marchandes de modes; ces demoiselles (j'aime à le croire) sont compétentes en cette matière, et peuvent seules annoncer l'avenir réservé au cotillon; car elles sont naturellement les Lenormand et les Cassandre de la mode. Pourquoi, en effet, ne la prédiraient-elles pas, puisqu'elles l'inventent? Nous dirons la même chose de MM. les tailleurs, qui ont inventé, entre autres découvertes commodes, les habits qui se déchirent comme de l'amadou, et les pantalons qu'on ne peut pas mettre: mode excessivement agréable pour les personnes qui ont besoin d'allumer un cigare, et pour celles qui tiennent à ne pas être trop vêtues. Quoi qu'il en soit, nous devons à l'indiscrétion d'un tailleur de la place de la bourse, et d'une marchande de modes de la rue Vivienne, le bonheur de pouvoir vous offrir ce _fac similé_ du costume masculin et féminin qui aura cours en 1844, et sera ce qu'on appelle _bien porté_.

Costume de femme: bonnet à la vieille; paletot: manchettes de fourrures; robe à volant, en lambrequin; cigare il trois sous.

Costume d'homme: paletot-sac, canne et parapluie; lunettes; ou continuera à porter beaucoup de barbe, mais très-peu de cheveux.

Costume d'enfant: Scotto-Jean-Jacques.

Ces modes ne sont pas neuves; mais on ne peut pas dire non plus qu'elles soient consolantes; mais que voulez-vous? le monde se fait vieux, et l'humanité n'est pas gaie: il est logique qu'elle prenne un habit uniforme.

Maintenant, chers lecteurs, en attendant que vous passiez chez, votre tailleur ou chez votre couturière pour vous faire habiller à la 1844, permettez-moi de vous offrir vos étrennes, au nom de ma très-chère mère _l'Illustration_: j'ai cherché ce qui pourrait vous convenir le mieux, car j'ai le désir sincère de vous plaire. Ma première idée était de vous envoyer à chacun, dans une papillote, un contrat de 50,000 livres de rentes, 5 pour 100; mais il m'a semblé plus délicat de vous offrir le présent _rébus_. Le rébus fait votre bonheur, je le sais: veuillez donc accepter celui-ci avec mes salutations bien cordiales.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. Moïse sauvé des eaux.