L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre 1843
Part 5
Selon l'_Anacharsis_ romain que nous venons de citer, _strena_ est un bonheur qui doit se répéter trois fois. Or, M. Spon et le père Tournemine, auteurs de deux petits traités spéciaux sur l'origine des étrennes, ne sont pas du tout de cet avis. Dans leur opinion, lorsque Tatius, un des Sabins, partagea avec Romulus le gouvernement de Rome, il reçut un présent qu'il regarda comme de l'augure le plus heureux; c'étaient quelques branches de verveine coupées dans un bois consacré à la déesse _Strenna_, c'est-à-dire à la _déesse de la force_. «Aussi, dit Spon, ce mot _strena_, qui signifie _étrenne_, se trouve quelques fois écrit _strenna_ chez les anciens, pour témoigner que c'était proprement aux personnes de valeur et de mérite qu'était destiné ce présent. Tournemine, d'accord avec son collègue sur l'étymologie du mot, nous donne cependant une explication différente. «Le peuple, simple et superstitieux, croyait que ces branches et cette verveine donnaient de la force et conservaient la santé. On sait que les druides gaulois pratiquaient la même cérémonie, qu'ils allaient, au commencement de l'année, prendre dans des bois sacrés le gui, qu'ils distribuaient au peuple comme un présent des dieux, dont la vertu était admirable.--D'où pouvait venir une semblable persuasion? N'y reconnaissez-vous pas un souvenir confus de l'arbre de vie planté dans le paradis terrestre, souvenir dont les prêtres païens, habiles charlatans, se servirent, pour mettre en vogue leurs bois sacrés, auxquels ils attribuaient la même vertu? Le nom de la déesse _Strenna_ confirme nos soupçons sur l'origine de cette superstition; il a bien du rapport au mot Hébreu _éloïm_, qui peut signifier le _dieu fort, le dieu de la force_. C'est de ce mot que Moïse s'est servi dans les premiers chapitres de la _Genèse_, ou il parle de l'arbre _de vie_ que Dieu avait mis dans le paradis terrestre.»
Nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs les pièces du procès; qu'ils jugent s'ils l'osent. Quant à nous, nous leur demandons la permission de ne pas nous prononcer encore sur cette grave question, car nous venons de lire vingt pages d'un gros in-folio intitulé _Novus thesaurus antiquitatem romanorum congestus ab Alberto Henrico de Sallengre_.--Ces vingt pages sont entièrement remplies par un traité de _Strena_ en douze chapitres, d'un sieur _Hieronymi Rossii Ticinensis, civis nobilis et patricii romani atque in palatina academia regii éloquentiae professoris_--Or, cette délicieuse monographie nous a révélé deux ou trois étymologies que nous réservons à nos abonnés pour leurs étreintes de l'année prochaine.
«Tibère, avec, son humeur triste et sauvage, dit encore M. Dezobry, s'accommodait peu des réceptions populaires, et surtout des échanges d'étrennes avec les citoyens. Il s'y prêta néanmoins dans les premières années de son avènement à l'empire, et il avait même coutume de rendre quatre fois la valeur de ce qu'on lui offrait; mais, fatigué d'être dérangé pendant tous le mois par ceux qui n'avaient pu le voir le jour des kalendes, il prit d'abord le parti de ne plus rien rendre passé ce jour; puis il finit par s'absenter de Rome à l'époque des kalendes, pour éviter de recevoir des étrennes. Il blâmait Auguste de s'être soumis à cet usage, qui causait beaucoup de fatigue et surtout de dépense; il ne faisait, cependant pas comme son prédécesseur, qui, avec les étrennes qu'il recevait, achetait de belles statues des dieux, qu'il dédiait dans divers quartiers de la ville.»
Caligula imita Auguste, et Claude suivit l'exemple de Tibère. A partir du règne de Claude, le peuple romain cessa donc de présenter des étrennes à ses empereurs; mais la coutume d'offrir des présents le premier jour de l'année n'en subsista pas moins; seulement ce furent désormais les supérieurs qui en donnèrent au lieu d'en recevoir.
«Voilà donc, s'écrie Spon, tout le fondement que nous avons de notre coutume; et ce fondement étant aussi léger que de la paille et du chaume, nous ne saurions être solidement fondés à conserver une superstition païenne à laquelle nous ne pouvons trouver _aucun appui par l'autorité de l'Écriture Sainte ou des saints pères_.» Les saints pères, en effet, protestèrent en vain contre cet usage qui avait passé du paganisme dans le christianisme; plusieurs conciles essayèrent même inutilement de le détruire.
Cependant quand les peuples chrétiens cessèrent, par la suite, de pratiquer les cérémonies païennes, c'est-à-dire d'offrir de la verveine et de certaines branches d'arbre, de chanter et de danser dans les rues, l'Église leur permit de s'embrasser et de se donner des cadeaux le premier jour de l'an. A dater de cette heureuse époque, l'espèce humaine a fait, sans scrupule et sans remords au renouvellement de chaque année, une effrayante consommation de baisers, de bonbons et de présents de toutes sortes et de toutes qualités.
Les Petits Bonheurs du Jour de l'An.
L'année finit. L'année renaît; tandis que la pauvre décrépite disparaît, comme dirait _le Constitutionnel_, dans l'abîme du passé la jeune année se montre souriante et parée; elle n'a pas vingt-quatre heures qu'elle est déjà grande demoiselle; il n'est pas besoin de songer à lui nommer un tuteur; un régent ne lui est pas nécessaire, et, dès sa première heure, elle est en pleine majorité; personne n'est obligé de l'appeler l'innocente Isabelle.
Au point du jour, le règne de la nouvelle année commence; son royaume est immense; il est si grand, si grand, et s'étend si loin, si loin, qu'il faudrait je ne sais combien de mètres de ruban rose pour en faire le tour: c'est, à proprement parler, l'empire universel que de très-grands conquérants ont tenté sans pouvoir y parvenir. La nouvelle année n'a pas besoin de faire autant de bruit que ces terribles fiers à bras pour établir sa domination: cela lui vient de soi-même.
Les nouveaux règnes et les avènements sont tout sucre et tout miel; le souverain est toujours charmant, le peuple (le bonhomme!) toujours content; on se passe et l'on se repasse des douceurs et des promesses; il n'est pas jusqu'au féroce Néron, il n'est pas jusqu'au méchant Christiern, qui n'aient eu plusieurs quarts d'heure d'amabilité au début de leur souveraineté.--Je ne suis pas fâché de vous glisser ce petit trait d'érudition en passant.
Mais la nouvelle année se distingue, entre toutes les reines et tous les rois frais éclos, par une grâce, une munificence, une affabilité qui n'ont pas d'égides. D'abord, elle n'est pas fière du tout; elle a des caresses, et des baisers, et des poignées de main pour tout le momie, du plus petit au plus grand; et puis, voyez là! contemplez en face cette excellente et très-aimable, majesté. Son sourcil, tant s'en faut, n'est point capable de faire trembler le monde comme celui de feu Jupiter; elle ne marche pas escortée de gardes farouches, et ne déguise pas sa personne sous un tas de crachats, de rubans et de croix. Oh! qu'elle est meilleure fille et bien plus philosophe que cela!
La bonne reine s'habille à la légère, taille souple et fin corsage; à gauche, du côté du coeur, elle porte un cornet de bonbons: c'est son cordon de la Légion-d'Honneur; Marquis, son grand-chancelier, l'en a décoré de sa propre main. Les deux bras étendus sur son peuple, elle laisse tomber une pluie de soieries et de douceurs. Cela fait venir l'eau à la bouche! Sa robe ample et flottante est brodée de boîtes pleines de chatteries. Le premier ministre de la nouvelle année, son président du conseil a toujours été un confiseur.
Au fronton de son palais, elle a fait inscrire ces mots pleins de sagesse: _Aux petits bonheurs_; et sur son caisson elle porte, cette devise inscrite: Sinite parvulos venire ad me; laissez venir à moi les petits garçons et les petites filles.
Vous voyez que les petits ne se font pas prier, ils accourent en foule: à la bonne heure! voilà une nation agréable; jamais reine, jamais roi, jamais empereur eût-il de plus charmants sujets; tresses blondes, petites tailles mignonnes, fin sourire, voilà pour le féminin; le sexe masculin est rond, dodu, de belle humeur; je vous recommande particulièrement ce jeune homme en robe, chaussé de brodequins écossais et coiffé d'un chapeau à la Henri IV, un panache flottant. Certainement, ce monsieur doit être un des citoyens les plus distingués du royaume de la nouvelle année.
Comme la joie éclate de tous côtés! Ce que c'est que de nourrir son peuple de dragées! Soyez, sur, ô roi, que le moyen est bon pour obtenir des enthousiasmes difficiles à décrire, et prenez exemple, croyez-moi, sur le tableau touchant que vous offre cette reine assiégée par l'amour de ses sujets, qu'elle bourre de pastilles et de confitures. Les uns joignent les mains pour l'adorer, les autres grimpent, dans leur joie, jusque sur les marches du trône; celui-ci, ne pouvant se contenir, bat du tambour; celui-là croque un bonbon! et là-haut,--ô spectacle digne de mémoire!--un citoyen de six mois reconnaissant qu'il était trop en bas âge pour marcher, s'est fait porter des bras de la nourrice aux pieds de sa souveraine, pour tâcher d'attraper un sucre d'orge. Il n'y a de pareils exemples de patriotisme qu'à Rome ou à Sparte!
La nouvelle année les reçoit pêle-mêle dans son palais royal. Ce palais, d'une architecture remarquable, n'a certes pas son pareil. Vous connaissez, le château de Joux, en Franche-Comté; celui-ci s'appelle le château de Joujoux, ce qui ferait soupçonner que les deux châteaux ne sont pas éloignes d'être proches parents. Mais il n'en est rien: Joux est armé de forts et de bastions; Joujoux n'est pas le moins du monde partisan des fortifications. «Au petit bonheur,» dit-il, sans s'inquiéter davantage.
On songe à jouer, en effet, dans le palais de la nouvelle année, et non point à se battre; on songe à être heureux, et heureux comme des enfants, ce qui est le _nec plus ultra_ du bonheur.--Allons, mes chers petits, quel petit bonheur choisirez-vous?--Moi, je veux cette poupée, dit la petite fille à la voix flûtée.--Et moi ce polichinelle, répond mon gros citoyen coiffé à la Henri IV.--Moi, ce soldat; moi, ce paillasse; moi, ce caniche; moi, ce tambour; moi, ce sabre; moi, tout! s'écrie le plus gourmand.--Celui-là ira loin et conquerra le monde quand il aura treize ans, s'il ne meurt pas à l'hôpital.
La nouvelle année ne s'épouvante pas de ces ambitions en bourrelets: on les contente avec si peu! et les petits bonheurs sont si faciles! Ce jeu de quilles va faire cent heureux; ces sabres de bois et ces pistolets de paille en feront deux cents; que de petits bonheurs il y a dans ces ménages de fer-blanc, dans ce poupard, dans ces moutons de carton, dans ces cerceaux! Les petits bonheurs que donneront ces soldats de plomb ne sauraient se décrire, et cette lanterne magique lâchera l'écluse des petits bonheurs!
Ils sortiront de ce beau petit palais de fées, le coeur joyeux, la joue rose, l'oeil étincelant, chacun emportant son petit bonheur dans sa poche ou sous son bras! il puis, quelle joie au logis! comme on aimera sa poupée; comme on l'embrassera, comme on la dorlotera! comme on lui fera de jolies petites robes et de charmants petits bonnets! De quel coeur on sonnera de cette trompette et l'on battra de ce tambour! Quel roulement! Ah! Polichinelle, mon ami, que nous allons rire de la double bosse et de ton nez! Quelles bonnes petites _dinettes_ nous ferons avec ce ménage! Et ce sabre, quelles estafilades! Et cette armée de bois, quelles batailles d'Austerlitz! Et cette lanterne magique, quelle Académie Royale de Musique! Et ce ballon, quelles courses et quels rires éclatants sur la pelouse!
Allez, mes enfants, soyez heureux! jouissez des biens que la nouvelle année vous envoie; roulez-vous sur ses présents, faites claquer son fout, et caracolez sur ses chevaux. Vous êtes dans la bonne veine; jamais vous n'aurez tant de bonheur.
Du jour, mes petits amis; toi, mon garçon, quand la barbe te sera venue; toi, ma fille, quand tu auras les vingt ans, vous courrez, après d'autres polichinelles et d'autres poupées; toi, tu voudras avoir un véritable ménage; toi, commander des soldats en chair et en os; il vous faudra peut-être des chevaux pur sang et de brillants équipages; et au lieu de vos _dinettes_ un souper fin au _Café de Paris!_ et au lieu de votre lanterne magique, une loge d'avant-scène à l'Opéra! et au lieu de vos jeux sur le gazon, des tapis de Sallandrouze! et au lieu de ce bon rire épanoui, des places et des croix! en un mot, ô mes enfants! vous courrez après ce qu'on appelle les grands bonheurs. Mais, hélas! vous deviendrez jaunes de vermeils que vous êtes, de joyeux vous serez maussades, et la crampe d'estomac, les maux de foie, l'hypochondrie remplaceront votre humeur folâtre.--Vous reconnaîtrez, alors que les plus grands bonheurs sont en effet les petits.
Les Petites misères du Jour de l'An
Accourez tous, messieurs et mesdames, le spectacle va commencer; prenez vos places! prenez vos billets! Hop! hop! hop!
Il y en a à cinq, il y en a à trois, il y en a à deux, il y en a à un son, selon le goût et la fortune des personnes; ce spectacle intéressant est fait pour toutes les bourses et pour toutes les conditions; académiciens et cuisinières, fiacres et ambassadeurs, pairs de France et marchands de peaux de lapin, tous les sexes, tous les âges, toutes les tailles, le nain et l'Hercule du Nord, le borgne et le citoyen propriétaire de deux prunelles irréprochables, le bossu et le bel homme, ont parfaitement le droit d'entrer. Nous ne sommes pas fiers; nous ouvrons la porte à tout le monde, pourvu qu'il ait de la monnaie dans sa poche, qu'on soit blanc de. Nogent-sur-Marne, ou nègre de Californie, on s'en soucie comme des drames de M. un tel ou des romans de mademoiselle une telle! _L'Illustration_ ne connaît pas ces distances-là, comme dit la Fanchon de feu M. Bouilly.
Vivat! Hosanna! alléluia! ovohé! la foule nous entend; Dieu! quelle queue! et vraiment, un public parfaitement couvert! La mise décente est de rigueur. Il nous en vient de toutes les latitudes, de tous les coins de l'univers, et de mille autres lieux.
Voici d'abord d'aimables militaires, d'agréables chasseurs d'Afrique (où ces braves ne se fourrent-ils pas?)--deux Arabes de la tribu d'Ouleïd-Chott-Mocktar;--un capitaine russe des bords du Volga;--un Indien du Yisapour;--Cette tête ronde à la Titus représente l'Amérique,--et ce terrible visage coiffé de son caftan, cet homme à l'oeil noir, au nez busqué, à la barbe féroce, n'est, ni plus ni moins qu'un cousin du kalifah Ben-Sha-Djazzar-Ria-Engad-Sidi-Embarek, qui a été dernièrement envoyé _ad patres_ par le général Tempoure. Il est impossible d'avoir un public plus varié et mieux choisi; le beau sexe y brille par son absence.
C'est le Temps, cet éternel Saturne, ce vieux dur à cuire, qui est le metteur en scène, le directeur-général du spectacle que nous avons l'honneur de vous offrir. Vous remarquerez qu'il ne ressemble à aucun directeur connu, ni à M. Jouslin-Delasalle, ni à M. Crosnier, ni à M. Delestre-Poirson; il est beaucoup plus joli, bien qu'il ne se soit pas rasé ce matin.
Au moment on vous le voyez, le Temps fait disparaître de sa lanterne magique le tableau des faits et gestes de l'année 1843, et par dessous laisse voir un pan de l'histoire de l'année 1844 qui commence: c'est ce dernier tableau (1844) que _l'Illustration_ compte dérouler peu à peu, de semaine en semaine, pour vos menus plaisirs, et avec l'aide du Temps, vous donnant une grande représentation hebdomadaire de tout ce qui se passera dans l'univers d'ici à 1845.--En attendant, et pour aller au plus pressé, _l'Illustration_ en personne, envieuse de vous faire sourire, va représenter devant vous une pièce à tiroirs, un drame-vaudeville comico-tragique, tiré du grand drame des petites misères du jour de l'an. Vous avouerez qu'il est difficile de trouver nu sujet plus véritablement de circonstance.
PREMIER ACTE
Une nuée de tambours se précipitent à travers la ville, au pas de charge, exécutant sur la peau d'âne une symphonie à triple bacchanal, à quadruple carillon, qui n'a vraiment de douceur que pour les sourds complètement privés du plaisir de l'entendre; les citoyens pourvus des trésors de l'ouïe ont te tympan parfaitement déchiré et se bouchent les oreilles, pantomime qui n'a rien d'héroïque. C'est au bruit de ce _concerto_ assommant qu'on enterre le 31 décembre et que le 1er janvier vient au monde, le but du tintamarre en question est d'avertir Paris et la banlieue que le jour est venu de complimenter MM. les colonels, MM. les généraux, MM. les maréchaux, et de leur donner roulement d'étrennes.
Le tambour-major se livre alors à toutes les grâces d'une délirante pantomime, à toutes les beautés d'attitudes triomphantes qui caractérisent ce magnifique guerrier, doué d'une si belle canne.
La canne du tambour-major est un meuble agréable, j'en conviens; mais si elle a ses douceurs, elle a bien ses désagréments: demandez, plutôt à ce particulier qui s'est mis en course ce matin pour aller souhaiter la bonne année à sa tante; demandez-lui ce qu'il en pense. Demandez-le à cet estimable industriel qui vient d'ouvrir sa boutique pour affriander le jour de l'an. Il est clair que si l'amabilité du tambour-major et ses superbes moustaches donnent dans l'oeil, sa canne y donne aussi.
Éveillé par le _ra_ et le _fla_ des tambours de la légion, le lieutenant a revêtu les insignes de son grade; il se dispose à rejoindre ses chers camarades, et à faire sa visite au château pour y déposer sa fidélité, en forme de carte de visite; le guerrier est parfaitement chaussé, culotté, coiffé et ficelé; il a le nez rouge, ce qui est d'uniforme; cependant on s'aperçoit, à son col de chemise s'élançant vers l'oreille, qu'il aurait autant aimé finir son somme que de déposer son hommage.
Au jour de l'an, tout n'est pas rose dans le militaire... et dans le civil donc! Ici la toile se baisse... et se relève sur le second acte.
DEUXIÈME ACTE.
Le théâtre représente la chambre à coucher d'un gentleman parisien; le coup d'oeil en est magnifique. Les décors sont de MM. Sechan, Dieterle, Cambon et Cicéri.--Le gentilhomme, est étendu dans son lit, sauf votre respect, et coiffé du casque à mèche classique que le foulard a détrôné, le révolutionnaire! Mais notre héros tient aux saines doctrines: il a fait récemment le voyage de Belgrave-Square. Hier, il s'était endormi, c'était le soir de la Saint-Sylvestre, le teint frais et les joues rondes, humant les rêves les plus parfumés. L'infortuné se réveille le 1er janvier dans l'état ou vous le voyez: il n'est certes pas beau; le jour de l'an en est cause, le jour de l'an qui vient d'enfoncer sa porte sous la forme de sa couturière, de sa femme de ménage, de son tambour, du bedeau de sa paroisse, du clerc de son huissier, du porteur de son journal, du garçon de son tailleur et de tous les moustiques dévorants que le 1er janvier fait naître.
Il en fera une maladie, c'est sûr! mais sa bourse est encore plus malade que lui. Dans l'intention de ménager la santé, de cette pauvre bourse, qui n'a pas les reins forts, il regarde par sa fenêtre, guettant l'heure où le portier, homme illustre, est occupé à balayer sa cour; paré, dressé, ciré, cravaté, orné de pied en cap et prêt à courir la visite; l'ingénieux Parisien saisit adroitement l'occasion et s'esquive au moment où la loge est vide. Quel fin diplomate! Il s'épargne, par ce tour adroit, la douleur de tirer de sa poche 3 francs 50 centimes d'étrennes au portier. C'est autant, de gagné, pour la caisse d'épargne.
Mais il lui en cuira! Si la vengeance était exilée de la terre, elle se réfugierait dans le coeur du concierge qui n'a pas reçu d'étrennes; vous en avez sous les yeux une preuve mémorable. En rentrant le soir, l'homme à la caisse d'épargne a beau frapper et sonner à tour de bras, le portier n'ouvre pas; il a ses 3 franc 50 centimes sur le coeur, un plutôt il ne les a pas! et le malheureux locataire est obligé de passer la nuit sur la borne, oreiller rembourré de pierres de taille. Du fond de son antre, l'affreux concierge murmure ces mots atroces: «Enfoncé, vilain ladre!»
Il avait cependant grand besoin de consommer sa nuit dans son lit bien chaud, car il vient de passer une journée remplie de tribulations; pour lui, le jour de l'an n'a été que pluies et bosses, comme l'acte situant vous l'apprendra.
TROISIÈME ACTE.
A peine était-il sorti, à la suite de ce malin tour que vous savez; à peine avait-il le pied dans la rue, qu'il fut accosté par le fils puîné d'un de ses amis intimes. Ce détestable moutard, vulgairement appelé _To-tor_, se précipita à sa rencontre: «Bonjour, papa Chose, s'écria-t-il avec cette grâce qui caractérise l'enfance; ohé! z'veux mes étrennes, z'veux un polichinelle!» En vain cherche-t-il à se soustraire à cet impôt indirect; le terrible _To-tor_ n'en démord pas, et, le saisissant par la basque de habit (son habit neuf!!), il le tire affreusement du coté de la boutique de joujoux. Lui de s'enfuir; _To-tor_ de tirer de plus belle, d'une part l'habit, de l'autre le seigneur Polichinelle; si bien que l'habit reste et que _To-tor_ s'évanouit. La bonne, une ancienne d'Abd-el-Kader, contemple ce spectacle déchirant avec l'immobilité qui caractérise la nation hottentote.
Dans sa chute, le déplorable _To-tor_ s'est enfoncé une côte, et s'est considérablement endommagé l'occiput; tout porte à croire que la famille des Gougibus est menacée de s'éteindre, avant la fin de la semaine, avec ce dernier de ses descendants.
Et, en effet, M. et madame Gougibus ne sont plus capables de se transmettre davantage: ils sont hors d'âge, comme le témoigne, le portrait que nous vous donnons de ces deux illustres conjoints; portrait authentique, pris au moment où cette excellente mère et ce père excellent revenaient au logis chargés de pantins et de polichinelles pour leur _To-tor_. Notre héros, qui les a reconnus, les suit de loin d'un oeil hagard, d'un oeil de sergent de ville; il sent que le cas est grave.
Au lieu donc d'entrer chez les Gougibus, il fait un détour, et se dit: «Eh bien! allons souhaiter la bonne année à ce cher Babylas.» Il entre en effet chez Babylas, qui n'est pas très-bien portant, et le reçoit assis sur une chaise que je ne qualifierai pas. Babylas est marié et père de nombreux enfants: il ne sait pas trop comment cela lui est venu; mais n'importe! il s'en rapporte à madame Babylas. Ces enfants sont nés excessivement caressants: c'est là leur moindre défaut. A peine ont-ils aperçu l'ami de leur père, qu'ils se précipitent dans ses bras pour lui souhaiter la bonne année: c'est une véritable scène d'abordage et de mât de cocagne; jamais le jour de l'an ne manifesta une tendresse plus étouffante; l'un grimpe sur le dos du malheureux, l'autre le prend par le cou; celui-ci se suspend à ses reins, celui-là à sa barbe; et quels baisers! Le célèbre Hercule du Nord n'avait pas plus d'agrément quand il déjeunait avec un fer rouge et quatre poids de cinquante livres sur l'estomac.--Le père Babylas jouit avec attendrissement de ce spectacle domestique: ça le soulage.