L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre 1843

Part 3

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Ce qui peut fortifier la philosophie de l'année mourante et lui faire prendre si bravement son parti, c'est qu'elle est sûre d'avoir un héritier direct, c'est-à-dire une héritière; les années sont toutes du sexe féminin; l'une engendre l'autre; et ainsi de mère en fille, jusqu'à la fin des siècles; par exemple, l'année 1844 vient d'arriver au monde immédiatement après le trépas de l'année 1843. Vous remarquerez, s'il vous plaît, ce phénomène unique un son espèce, à savoir qu'en fait d'années, l'enfant naît le lendemain de la mort de la mère. Et pour surcroît d'originalité, toutes les années sont baptisées et enterrées le même jour, sans exception, d'une part au 1er janvier, de l'autre au 31 décembre.

SAINT SYLVESTRE.

A toute mort, à toute pompe funèbre il faut un fossoyeur qui jette la pelletée de terre; saint Sylvestre est chargé de cet office, d'année en année, depuis un temps que j'appellerais, immémorial, si je ne trouvais pas qu'on a par trop abusé du mot. Saint Sylvestre a été choisi pour clore la paupière à l'année, parmi tous les saints; et Dieu sait cependant si la légende est longue! D'où vient cette préférence donnée à saint Sylvestre? Aurait-il fait valoir un goût naturel et particulier pour les enterrements? La place s'est-elle donnée au concours? a-t-elle été obtenue par la protection de quelques députés ou hauts fonctionnaire du martyrologe? C'est un point qui n'a pas été éclairci; j'aime à croire cependant que saint Sylvestre doit ses fonctions de fossoyeur-général de toutes les années passées, présentes et futures, à son mérite et non point à la faveur: il me répugne de prendre saint Sylvestre pour un intrigant!

Quoi qu'il en soit, saint Sylvestre justifie complètement la confiance que l'Almanach a mise en lui; il se tient toute l'année, pendant douze grands mois, en vedette sur la frontière qui sépare le 31 décembre du 1er janvier, prêt à rendre les derniers devoirs à l'année qui expire et à dire à l'année qui commence: «Alerte, ma fille, c'est à ton tour!»

Avez-vous vu quelquefois un gros chat tapi dans la verdure? Il passe là des heures entières sans mouvement, dans une complète immobilité, la patte tendue, le corps allongé, l'oeil fixe, dans l'attitude d'un braconnier qui attend sa proie. Que veut monseigneur Raminagrobis? Il guette une souris ou un oiseau au passage, et ne quittera pas la place sans l'avoir happé. De même saint Sylvestre épie l'année et attend patiemment l'heure de lui mettre la main dessus; or, connue à une aimée passée succède invariablement une année présente, saint Sylvestre est toujours en sentinelle et sur le qui-vive: saint Sylvestre reste éternellement à cheval sur le 31 décembre!

SATURNE

Saint Sylvestre a pour compère _le Temps_, que les anciens appelaient Saturne, respectable vétéran qui avait la singulière prétention d'être le père de Jupiter. Le Temps et saint Sylvestre s'entendent à merveille. Dès que l'année sent sa fin venir, Saturne et le saint entrent dans la chambre de l'agonisante et se placent à son chevet, de compagnie, bien décidés à souffler dessus la pauvrette et à éteindre les dernières lueurs de vie qui lui restent, sauf à en allumer une autre.

Cette scène d'extrême-onction et de résurrection est représentée ici-même, par un ingénieux crayon, mieux qui je ne pourrais le faire du bond de ma plume. Je te renvoie donc au dessin de Bertal, cher lecteur, avec la modestie et l'abnégation qui me caractérisent.

Dans ce tableau mémorable, le Temps attire d'abord l'attention et occupe la plus grosse place. A tout seigneur tout honneur. Ou peut, au premier coup d'oeil, trouver que son costume n'est pas taillé sur le patron de la dernière mode, mais il faut convenir du moins qu'il est irréprochable sous le point de vue classique. Hésiode, Homer, Virgile, Ovide, n'y trouveraient pas le plus petit mot à redire, et les Staubs du vieil Olympe lu donneraient à coup sur leur approbation. Rien n'y manque, ni les ailes, ni la faux.. Vous remarquerez d'ailleurs que Saturne pactise du côté de la barbe avec les merveilleux du jour. C'est un _lion_ par la moustache. Le _Café de Paris_ n'a pas son égal.--Son visage ne rappelle pas le velouté de la pèche ni la fraîcheur de la rose, je le confesse; c'est que _le Temps_ n'est pas né d'hier; il existait déjà que rien n'était encore; _le Temps_ est le vieux des vieux, et vraiment il y aurait de l'injustice à lui demander des airs d'adolescent.--Que ses jambes sont grêles!--Eh! mes amis, il n'en marche pas moins vite, vous ne le savez que trop, ô vous qu'il emporte sans cesse et sans repos, d'heure en heure, de minute en minute, de seconde en seconde, plaisir, jeunesse, gloire, amour, génie, beauté.

Le temps plaisante quelquefois; aussi vient-il de convertir un éteignoir son ami saint Sylvestre, et de cet éteignoir il coiffe l'année 1843, qui jetait encore, dans son bougeoir, une flamme mourante. Saint Sylvestre, malgré sa métamorphose, est parfaitement reconnaissable à son visage incrusté sur l'éteignoir en question: front chauve, yeux creux, nez épaté, bouche fendue jusqu'aux oreilles, c'est toujours ainsi que je m'étais figuré saint Sylvestre; l'auréole qui couronne l'extrémité de l'éteignoir ne permet pas d'ailleurs de s'y tromper.

Au même moment où _le Temps_éteint l'année 1843, il allume du bout de la faux l'année 1844, bougie toute neuve qui s'élance fièrement de son chandelier, mèche au vent, en attendant qu'elle brûle à petit feu, comme tant d'autres, et se fonde. Superbe allégorie qui fait voir que le temps reconstruit d'une main ce qu'il détruit de l'autre!

ORAISON FUNÈBRE.

Puisque, hélas! il est surabondamment constaté par tout ce qui précède, que l'année 1843 n'est plus, jetons quelques fleurs sur sa tombe!

La meilleure manière de savoir à quoi s'en tenir sur le compte des morts, c'est de rappeler leurs faits et gestes: Bossuet n'en faisait pas d'autre, et Massillon non plus. Je n'ai pas la prétention d'atteindre à la hauteur de ces grandes éloquences, mais je ferai de mon mieux; et comme, après tout, c'est là mon début dans l'oraison funèbre, je compte sur l'indulgence de mes auditeurs, sans vouloir cependant, comme maître renard, vivre aux dépens de celui qui m'écoute.

Par où commencerai-je? quel fait mémorable aura ma préférence? quelle action digne de souvenir attirera d'abord mon attention? à quoi et à qui dédierai-je l'exorde de mon oraison? O Mnémosyne! ô muse! toi, qui gardes la mémoire des grands événements du passé et qui les transmets à Clio, ta soeur, pour qu'elle les inscrive sur son airain éternel, viens à mon secours; Mnémosyne, aide-moi à rappeler les plus importants chapitres de la vie de très-haute et très-défunte dame l'Année 1843!... Mais déjà la divinité m'anime et m'inspire; les morts ressuscitent, et je vois se dérouler derrière moi les faits merveilleux qui donnent à l'année qui n'est plus une place à part dans l'immensité des siècles.

REGALIA.

Je croirais manquer à la hiérarchie et aux égards que méritent les entrepôts de tabacs, les fumeurs, les divans et les tabagies, si je ne donnais point les honneurs du pas à la grande affaire des cigares à cinq sous, immense question, question palpitante d'actualité, question brûlante, qui a empoisonné les derniers moments de l'année 1843. On nous accordera, en effet, que dans ce siècle de tabac et de blagues, le cigare mérite de passer le premier: qu'y a-t-il aujourd'hui de plus important que le cigare? N'abandonne-t-on pas femme, enfant, père et mère, le monde entier, pour avoir le plaisir d'aller fumer un cigare en plein air?

Le _regalia_, cigare du grand monde, a cru pouvoir profiter de cet immense succès pour se faire valoir; l'orgueil l'a gagné; il a prétendu se vendre autant qu'il s'estimait lui-même, et de vingt centimes se hausser à vingt-cinq; vous avez encore présents à la mémoire les détails de cette entreprise téméraire; les consommateurs jetèrent feu et flamme; une lutte s'engagea entre eux et le _regalia_, parmi des tourbillons de fumée; lutte terrible qui finit par la complète déconfiture; du _regalia_; il avait fait le renchéri, on le quitta pour le punir de son avarice; à vingt centimes il prospérait; tout le monde lui tendait la main, tout le monde le humait avec tendresse; à vingt-cinq centimes, il est tombé l'abandon et se dessèche, attendant, mais en vain, qu'une bouche complaisante s'intéresse à lui par hasard. Il y a là une profonde moralité; je la recommande aux maisons d'éducation, et si j'étais Ésope, La Fontaine ou M. de Florian, je la rimerais en apologue.

Voyez cependant quelle pauvre figure fait le cigare dans son bocal! Nul ne vient à lui, nul ne bat le briquet en son honneur. Si le cigare veut avoir du débit, il faudra bientôt qu'il se fume lui-même. Ce n'est pas tout: ses ennemis se réjouissent de sa disgrâce, et l'insulte par leur gaieté; et quel est le grand ennemi du cigare, si ce n'est la pipe? Or, la pipe est dans le délire, elle ne se contient plus; elle lance en signe de victoire, des tourbillons de fumée; quels feux de joie! On dédaignait la pipe; la pipe était abandonnée aux portiers, aux sergents en retraite et aux cochers de fiacre; la pipe maintenant trône sur les ruines du cigare; elle envahit la Chaussée-d'Autin, et se promènera bientôt au boulevard Italien, dans les mains du dandy.

Le jour de la déchéance du cigare, le gouvernement des pipes a donné un grand bal national; nous en offrons un _fac similé_: toutes les pipes y étaient, sans distinction de rang, d'âge ni de sexe, depuis la pipe de lettre jusqu'à la pipe d'écume de mer incrustée d'or et de diamants, pipes culottées et déculottées. La fête a fini par une ronde furieuse que les pipes ont dansée autour d'un malheureux paquet de cigares, délaissé de la nature entière.

Mais c'est assez nous occuper des hautes questions de politique intérieure; passons à la politique étrangère.

IRLANDE.

La situation de l'Irlande, en 1843, a continuée d'être ce que vous savez; l'Angleterre a joui d'une parfaite santé; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, elle s'est tous les jours assise à une table amplement fournie, arrosant son teint vermeil de porter, de chypre et de bordeaux; nourrissant son ventre énorme et ses grosses joues succulents reliefs, sauf, après boire, à rouler sous la table. Quant à l'Irlande, sa collation est claire; en deux mots, vous en connaissez le menu: l'Irlande dîne peu: son principal repas consiste depuis longtemps à se ronger les ongles; il en a été de même en 1843: la carte n'a pas changé pour elle. En revanche, si cette malheureuse Irlande est affamée, l'Angleterre s'engraisse à vue d'oeil à ses dépens: L'Irlande met la poularde à la broche, et l'Angleterre la dévore. Dans ce pauvre diable de valet au ventre creux, à la mine piteuse, qui se tient debout, une assiette et une serviette sous le bras, jetant un regard suppliant sur un bifteck saignant, que son gros butor de maître engloutit à son nez, ne reconnaissez-vous pas l'Irlande? Et cet ogre sans pitié, qui sue l'abondance par tous les pores, n'est-ce pas l'Angleterre? Quand donc cette dévorante Angleterre donnera-t-elle à cette famélique Irlande un petit morceau de son bifteck?

LITTÉRATURE.

Après la politique, il est bon de faire une excursion dans la république des lettres, comme on disait du temps de la monarchie; cela repose. La politique est un verre de vitriol qui brûle les entrailles; la littérature une tasse de lait pur qui les rafraîchit; je parle surtout de la littérature mère de _Han d'Islande_ et de _Lucrèce Borgia_; c'est, comme chacun sait, tout sucre et tout miel.

La plus grande succès de la littérature de 1843, le succès colossal, le succès pyramidal, le succès monstre, c'est M. Eugène Sue qui la obtenu; à lui la palme! Ses _Mystères_ ont conquis la France et l'Europe: ce n'est plus un mystère; l'univers y passera! L'Asie et l'Amérique viennent de s'abonner au cabinet de lecture, et l'Afrique tout entière en a écrit deux mots à M. Charles Gosselin.

Nous voudrions de grand coeur donner ici le texte même de l'ouvrage, à ceux de nos charmants abonnés qui ne le connaissent point encore; malheureusement, ou n'a pas jusqu'ici découvert le moyen du faire tenir dix volumes in-8 dans un alinéa; cela viendra plus tard; en attendant, offrons aux impatients le portrait des principaux personnages qui figurent dans le roman de M. Eugène Sue. Le visage étant le miroir de l'âme, en voyant les héros, c'est comme si on lisait le livre; nous garantissons la ressemblance, jusqu'à la fin de la semaine prochaine. Le premier portrait, placé à gauche, vous représente le Maître d'école; un devine aisément à sa mine peu avenante, et ses doigts crochus, au manche de poignard qui s'allonge sur sa poitrine, que le drôle est un scélérat fieffé.--A côté de lui, voici la Goualeuse, ou plutôt Fleur de Marie, comme l'indiquent son attitude naïve et repentante, et ce bouquet de coquelicots et de bluets qui fleurit dans un pot, derrière elle.

Cette femme d'un embonpoint mélancolique rappelle, à s'y méprendre, la tendre et délicate marquise d'Harville.

Rodolphe, la providence, le grand justicier des _Mystères_, se fait facilement reconnaître par sa pose, qui annonce un homme droit, et par son cordon en sautoir, qui atteste le prince.

Au couteau qu'il tient à la main, on est d'abord tenté de prendre le Chourineur pour un vaurien; mais son nez indique qu'il y a du bon dans cet homme, et que ce n'est qu'un Chourineur égaré, non perdu, qui finira par se retrouver.

Murph a bien le _muffle_ de l'honnête homme par excellence. Quant au petit tableau qui lui fait pendant, il est purement et simplement allégorique, et figure le duel du Crime et de l'Innocence: le Crime est le grand maigre, cela va sans dire; l'Innocence pousse à l'embonpoint.

Heureuse année 1843, qui a produit un si rare chef-d'oeuvre!

OUBLIETTES.

Tout le monde n'a pas eu le bonheur de M. Eugène Sue; en conséquence, vous êtes prié, d'assister aux convoi et enterrement de ses confrères; l'année 1843 les a précipités la plupart au plus profond de ses oubliettes: là, _les Demoiselles de Cyr_, pauvres filles qui ont fait beaucoup de scandale pour tâcher de vivre, et n'en sont que plus mortes; ici, _Mademoiselle La Vallière, Mademoiselle Lafaille, Charles VI_, drames et opéras plus ou moins dignes d'oubli;--la comète va retrouver mademoiselle Lenormand, qui n'avait pas deviné celui-là;--des mains envieuses voudraient faire partager leur sort à _Lucrèce_, mais M. Ponsard et un charitable critique interviennent, et arrêtent la chaste Romaine sur le bord de la fosse; M. Léon Gozlan a beau défendre _Eve_ comme sa propre fille, il est prouvé que cette Eve-là n'est pas la première femme du monde; M. Léon Gozlan en est réduit à la mettre dans un bocal pour la confire.--La foule éplorée des poètes et des dramaturges pleure et se lamente; l'un pleure son recueil d'élégies, l'autre sa comédie, celui-ci son drame, celui-là son vaudeville, cet autre ses feuilletons tombés feuille à feuille, et ensevelis le soir même de leur naissance.--_Les Burgraves_ ne sont pas loin;--mais respect à cette douleur de mère, à ce deuil profond qui environne une tombe récente!

Tous ces gens-là, pour se consoler, pêchent à la ligne dans le puits sans fond où les sujets nouveaux nagent pêle-mêle; un professeur de l'Université prend à l'hameçon la question des jésuites qui semblait bien et dûment enterrée.

Que d'autres choses sont tombées dans les oubliettes de 1843, et dont nuire dessinateur ne parle pas; innocence, fidélité, honneur, amitié, amour, et les saintes promesses, et l'espérance, et les serments!

ESPAGNE

1843 s'est fort occupé des affaires d'Espagne; il y avait de quoi: le jeu de casse-tête exige moins d'efforts de patience et moins d'attention. La situation politique de l'Espagne, est parfaitement exposée par l'image que nous en donnons; c'est un buisson d'épines, un gribouillage sans; pareil, une épingle à chercher dans une meule de foin; l'esprit de M. tel, la vertu de madame une telle; tout ce qu'on peut y imaginer de plus embrouillé, de plus entortillé, de plus sombre: un peloton de fil, un discours politique, une bouteille à l'encre, la discussion d'un amendement, un drame de M. Bouchardy!

Cherche bien et tâche, cher lecteur, de retrouver dans ce gâchis, Narvaez, Espartero, la reine-mère, Olozaga, l'innocente Isabelle, l'Espagne elle-même; et que Dieu te donne le moyen de te dépêtrer dans ces _pronunciamientos_!

O'CONNELL.

On a beaucoup parlé, EN 1843, d'O'Connell et de ses victorieuses harangues; on en causera probablement beaucoup moins en 1844; aussi, verra-t-on ici avec plaisir la représentation d'un de ces formidables meetings qui ont tant de fois fait trembler les Saxons. Le meeting ci-contre a été pris sur le fait et copié d'après nature, par un de mes amis intimes qui a entrepris tout exprès le voyage de la verte Érin. On sait que tout meeting se compose de beaucoup de pots de porter, d'ale et de genièvre, et de pas mal de cruches pour les déguster; les pauvres Irlandais arrivent par volées et à travers les monts; le libérateur, monté sur un tonneau, leur tend les bras et les nourrit, en attendant le pain et la liberté, de discours accommodés au _repeal_. C'est toujours quelque chose.

VICTORIA.

L'événement particulièrement célèbre, l'événement par excellence, qui classe 1843 parmi les années mémorables!--Eh bien! vous ne devinez pas?--Non, vraiment.--c'est le voyage de la reine d'Angleterre en France; _l'Illustration_ a donné, dans le temps, une histoire complète de cette pérégrination royale au château d'Eu; elle n'a donc plus rien à en dire; _l'Illustration_ ne rabâche pas; mais ce qu'elle n'avait pas fait voir, c'est le moment où la jeune Victoria sentit le besoin de visiter la Normandie. _L'Illustration_ se félicite de pouvoir aujourd'hui remplir cette lacune.

La reine, on en conviendra, a tout à fait l'air d'une personne qui désire aller quelque part; elle dévore la France de son binocle; le monsieur qui la suit, et qu'elle tient en laisse, se nomme le mari de la reine; cette laisse est l'emblème du devoir conjugal. Le mari de la reine étant spécialement choisi pour s'occuper des enfants, on trouvera tout simple qu'il les porte; ces petits, pleins d'attentions délicates pour le porteur, lui paient sa course en lui tirant les moustaches.

LES ILES MARQUISES.

Les îles Marquises ont également occupé l'attention publique. Pouvait-il en être autrement? Un pays vierge, cela est si rare! Beaucoup d'autres ont abordé ce sujet avant nous, et particulièrement M. l'amiral Dupetit-Thouars, qui y est entré avec plusieurs frégates. Nous n'en avons pas autant à notre service; mais du moins pouvons-nous faire ce que M. Dupetit-Thouars n'a pas fait; chacun son art. M. Dupetit-Thouars est marin; nous sommes peintres de portraits; M. Dupetit-Thouars s'embosse dans la question des îles Marquises, nous la peignons d'après nature. Ceci représente la reine des îles Marquises arborant le drapeau de la civilisation. La civilisation l'offre avec politesse; la reine sauvage le reçoit avec une mine dont je me défierais: elle a vraiment l'air de dire à la civilisation: «Tu m'embêtes!»

Ici finissent les admirables annales de l'année 1843. Heureux qui a vécu dans cette illustre année! Heureux qui a pu mourir avec elle! il ne se fera jamais rien d'aussi grand!

Le jour de l'an en Europe.

Tous les peuples un peu civilisés de notre globe ont cru devoir, à une certaine époque de leur histoire, et pour des causes faciles à comprendre, mesurer le temps, c'est-à-dire inventer ce qu'on appelle en français des années, des mois, des jours, des heures, des minutes et des secondes. Mais ce besoin commun, les divers membres de la grande famille humaine ne l'ont pas satisfait de la même manière. Il y a eu, depuis le commencement du monde jusqu'au 31 décembre 1843, un nombre beaucoup trop considérable de _calendriers_, _d'ères_, de _cycles_, etc., qui font le bonheur des savants et le désespoir des ignorants. L'Europe moderne a,--la Russie et la Grèce exceptées, toujours fidèles au vieux style,--adopté pour son usage particulier un calendrier appelé grégorien, du nom du pape Grégoire XIII, son inventeur. Cet estimable successeur de saint Pierre, corrigeant une grave erreur du calendrier romain, retrancha, comme chacun sait, à l'année 1582, dix jours qu'elle avait de trop, et il décida qu'à l'avenir on supprimerait trois bissextiles en l'espace de quatre cents ans. Aujourd'hui, grâce à cette réforme, l'année européenne se compose de 365 jours, et tous les quatre ans elle est bissextile, c'est-à-dire qu'elle a 366 jours.

Non-seulement l'année n'a pas toujours été aussi longue ou aussi courte qu'elle l'est actuellement, mais en outre elle a commencé à des époques différentes. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple:

En France, du temps de Charlemagne, Noël était le premier jour de l'an. A dater de la fin du onzième siècle jusqu'en 1563, Pâques ou plutôt le samedi-saint, l'emporta sur Noël. Le 25 mars (le jour de la Conception) triompha à son tour de ses deux rivaux. Enfin un édit de Charles IX, daté du 4 août 1563, décréta que dorénavant l'année commencerait en France le 1er janvier.

Une semblable confusion exista durant plusieurs siècles dans les autres contrées de l'Europe. Peu à peu, cependant, l'ordre se rétablit, et l'unité remplaçant le chaos, le 1er janvier, vainqueur de ses trois adversaires, fut proclamé sans opposition le souverain absolu de l'année. Il règne seul maintenant sur ses 364 sujets, si bien façonnés au joug, qu'ils n'essaient plus du s'y soustraire. Noël, Pâques et la Conception, ou le 25 mars, se contentant des honneurs qu'on leur rend encore, ont cessé de réclamer le glorieux privilège du briller sur tous les almanach en général, et sur celui de _l'Illustration_ en particulier, à la tête de l'année nouvelle.

Toutefois, bien qu'elles reconnaissent son autorité plusieurs grandes nations de l'Europe persistent à refuser au 1er janvier les hommages dont certains autres peuples se plaisent à l'accabler. Qu'a-t-il donc fat pour mériter un pareil honneur? Le 25 mars, Noël et Pâques n'étaient-ils pas plus dignes du commencer l'année? Le 25 mars, la vierge Marie avait conçu le fils de Dieu; le jour de Noël, Jésus-Christ avait reçu la vie dans une étable du Jérusalem; le jour de Pâques, il était ressuscité. Aussi en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Allemagne, ce n'est point le 1er janvier que l'on fête, c'est la Noël, c'est le jour de la naissance du Christ. Christmas, Pascwa, Natale, Weinhnachten, en 1844, _l'Illustration_ racontera et représentera les curieuses cérémonies publiques et privées que ramène chaque année votre glorieux anniversaire!

L'Allemagne seule a, depuis quelque temps, sans négliger la _Weinhnachten_, fait quelques avances au _Neu yahr_; tandis que l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie assistent dans un morne recueillement au renouvellement de l'année, l'Allemagne, s'est décidée à se divertir le 1er janvier; elle célèbre même le 31 décembre presque avec autant du pompe que de joie. Pourquoi tout ce bruit? quelle heureuse nouvelle nous annoncent ces cloches, ces pétards, ces fusées? C'est la mort d'une année que l'on célèbre. Il paraît qu'elle inspire peu de regrets. Mais nous sommes dans une ville universitaire. La nuit est sombre; onze heures viennent du sonner. Où vont ces jeunes étudiants avec leurs torches et leurs fusils? Suivons-les. Ils s'arrêtent devant une maison de belle apparence; c'est celle du prorector. Des acclamations retentissent:» «L'année va finir; que celle qui lui succédera soit heureuse pour notre prorector!» Cependant cette foule si agitée et si bruyante