L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843

Part 3

Chapter 33,880 wordsPublic domain

Cet ouvrage est la traduction, on plutôt l'imitation d'un mélodrame de M. Mélesville qui eut jadis un grand succès à la Gaîté. Il était orné, à cette époque, de décorations fort belles, dont M. Daguerre, si je ne me trompe, était l'auteur Il eut pendant quelques mois, un grand retentissement; puis il quitta Paris, et fit son tour de France; puis il passa les monts. Une fois en Italie, il adopta, en mélodrame avisé qu'il était, le costume et les usages du pays; il se fit _libretto_ et les compositeurs lui firent fête; M. Carafa le revêtit à Milan, d'une belle partition pleine de charmants motifs et de nobles harmonies. Qu'était-il devenu depuis lors? Je l'ignore. Il s'était apparemment retiré du monde. M. Persiani l'a rencontré je ne sais où, et vient de le rhabiller à la dernière mode. M. Persiani et son fantôme, l'un portant l'autre, ont été bien accueillis par le public.

Ce fantôme habite le château de Scylla. Le lecteur sait trop bien sa géographie et sa mythologie pour que je lui dise où est Scylla. Mais Scylla a subi d'étonnantes transformations avec les années. Après n'avoir été bien longtemps qu'un aride rocher, une affreuse caverne, hantée par ce monstre bruyant et vorace dont les anciens nous ont laissé de si épouvantables descriptions, Scylla est devenu un château magnifique, ceint de hautes murailles et de fossés profonds, et défendu par des donjons menaçants. A l'abri de ces remparts inexpugnables s'élèvent des bâtiments de la plus riche architecture, qui renferment des appartements splendides.

C'est là que notre fantôme a élu domicile. Pendant le jour, personne ne l'aperçoit; pendant la nuit, il erre à pas lents à travers les longs corridors et les vastes cours du château, et sa promenade nocturne aboutit toujours au même point: à la porte de la chapelle. C'est là que le duc Ansaldo a été récemment assassiné. Les autres habitants du château ont conclu de là que le fantôme est l'ombre du défunt qui vient demander vengeance.

De qui demande-t-il vengeance? quel est son assassin? Là est la difficulté.

Le duc Ernest, frère du mort, prétend que c'est Adolphe; et Roger, l'écuyer du duc Ernest, assure qu'il en a la preuve, et qu'il est en mesure de l'alléger. Je ne puis nier que les apparences ne soient, jusqu'à un certain point, de leur côté. Adolphe aimait Herminie, la fille du due Ansaldo. Il l'a demandée en mariage; Ansaldo lui a répondu qu'il était un impertinent, et lui a intimé l'ordre de sortir immédiatement de sa présence; en langage vulgaire, il l'a mis à la porte. Est-il donc si invraisemblable qu'Adolphe se soit vengé de cet affront? Une circonstance grave dépose d'ailleurs contre lui: le duc, quand on l'a trouvé, avait le corps traversé par une grande épée, que tout le monde a reconnu pour celle du jeune chevalier. On l'a cherché: il avait disparu, D'une commune voix, il a été déclaré coupable, et l'on a mis sa tête à prix. Malheur à lui s'il reparaît! On a affiché, dans toute l'étendue du domaine de Scylla, cette inscription menaçante, qui fait d'ailleurs beaucoup d'honneur au talent poétique des huissiers de la Calabre.

L'empio Adolfo, uccisor del duca Ansaldo Se in Calabria si cela, Morte avra chi occultar osa il ribaldo, Premio chi lo rivela.

En attendant, le duc Ernest ne néglige rien pour faire tourner à son profit les malheurs de sa famille. Herminie ne peut plus décemment songer à épouser l'assassin de son père. Pourquoi n'épouserait-elle pas son cousin Hermann? Par ce mariage, le fief passerait de la branche aînée à la branche cadette, ce qui serait pour lui, Ernest, une grande consolation. Herminie, après quelques façons, s'y résigne. C'est une fille bien élevée, pleine de courage et de bons sentiments. Mais, ô fortune ennemie! comme elle se dispose à marcher à l'autel, Adolphe paraît tout à coup, et lui rappelle sa promesse, en jurant ses grands dieux qu'il n'est point coupable, et que, si l'on s'obstine à l'accuser, il est prêt à purger sa contumace. Ou le saisit, on l'enchaîne, et il paraît bientôt devant le tribunal.

Ce tribunal est assez étrangement composé, et d'ailleurs il suit une procédure qui ne serait de mise dans aucun pays civilisé. C'est le duc qui accuse, et c'est le duc qui condamne. Il lui en coûte pourtant de prononcer la sentence de mort. Il s'arrête, il hésite, il prend sa tête à deux mains, et, comme ses assesseurs lui demandent s'il a la migraine, il leur répond naïvement: _Lasciatemi in preda al mio terror_. Là-dessus, tous ensemble prennent la parole à la fois, et chantent un bel _adagio_. Quand l'_adagio_ est fini, la terreur du duc se trouve dissipée, et il condamne Adolphe sans miséricorde. Voilà un beau procédé, et d'invention toute neuve! Ne devrait-il pas s'en servir de temps en temps à l'endroit de messieurs les jurés, qui, lorsqu'on leur présente un fils qui a coupé son père en dix-sept morceaux, déclarent qu'il y a des _circonstances atténuantes?_ Que ne leur fait-on chanter préalablement un _adagio_ pour calmer leurs appréhensions?

Voilà Adolphe bien près de sa fin, et c'est dommage, car Adolphe est un beau jeune homme, fort élégamment tourné, porteur d'une magnifique chevelure noire, et doué d'une des plus charmantes voix de ténor que l'on puisse entendre... Rassurez-vous, lecteur pitoyable; n'ayez aucune crainte, sensible lectrice; le ciel veille sur l'innocence, et Adolphe est innocent.

La nuit vient, et le fantôme recommence sa promenade habituelle. Le voyez-vous, enveloppé d'un vaste manteau, qui glisse à pas silencieux derrière ces sveltes colonnes? Il s'approche: le voilà devant vous; le reconnaissez-vous à présent? O surprise! ce n'est point un mort, mais un vivant! ce n'est point Ansaldo, c'est Ernest lui-même! Ernest est somnambule, et le mystère est pénétré. Il n'est pas seulement somnambule, il est somniloque. Il ouvre la bouche, et que dit-il? Il exprime éloquemment le remords qui le tourmente, et l'horreur que ses crimes lui inspirent. C'est lui qui a tué son frère, et il décrit toutes les circonstances de l'attentat. Or, il n'est pas seul: sa nièce, son fils, Rodolphe, et vingt autres témoins l'entourent et pèsent ses paroles. Que devient-il à son réveil? Il veut se poignarder, mais on retient son bras. «Arrête! les remords t'ont assez puni. Prions tous ensemble le Dieu tout-puissant; puisse-t-il te pardonner, et rendre la paix à ton âme!»

Voilà ce qu'on lui chante en choeur, et le plus harmonieusement du monde. Après quoi chacun va se coucher, et les spectateurs en font autant.

Si cette histoire n'est pas très-amusante; elle est du moins très-morale, et c'est beaucoup. Et puis, comptez-vous pour rien la musique de M. Persiani et le chant de madame Persiani?

Il y a dans la partition des morceaux fort agréables:--une tarentelle, chantée en choeur par les paysans calabrais, qui a paru très-piquante;--un air à trois temps, où le compositeur a réuni comme à plaisir des difficultés de vocalisation qui eussent fait reculer tout autre cantatrice que madame Persiani;--un morceau d'ensemble dialogué, dont la forme a paru assez originale;--plusieurs duos qui renferment des phrases charmantes. On y trouve aussi quelques morceaux assez mal bâtis, je dois en convenir, et dont l'instrumentation pourrait être plus pleine et plus riche; on y trouve des cris, du bruit, et assez d'éclats de trombones et de coups de grosse caisse et de cymbales pour ébranler les tympan» le plus durs et les plus racornis. L'auteur enfin a voulu satisfaire tous les goûts, et il paraît avoir complètement réussi dans cette difficile entreprise. On l'a appelé deux fois sur la scène à la première représentation et deux fois encore à la seconde. Il s'est prêté le plus complaisamment du monde à cette fantaisie du parterre. Il a vaincu, il a triomphé... Je ne jouerai pas le rôle de ces soldats romains qui suivaient le char du triomphateur en parodiant ses exploits et en chansonnant sa gloire. J'applaudis de mes deux mains à son succès, et je m'associe à son bonheur.

L'Horloge qui chante.

NOUVELLE AMÉRICAINE.

(Suite et fin.--Voir page 216.)

Tout allait bien jusque-là; les deux amants se croyaient au comble de leurs voeux; mais le Ciel, qui se plaît à éprouver les bons coeurs, leur réservait un chagrin bien amer. Ce lendemain, si beau dans leur espoir, devait être le plus triste jour de leur vie.--On se rappelle que le méchant Samuel n'était point rentré le soir dans la maison paternelle; tout le jour il avait fait la débauche, et, à la tombée de la nuit, il était allé errer dans la campagne, pour dissiper son ivresse. Il marcha, ainsi à l'aventure, dans les ténèbres, jusqu'à ce que, ne pouvant plus se soutenir, il se laissa tomber sous le premier arbre venu, pour y cuver don vin--Le sort voulut que cet arbre lût précisément le peuplier des deux rossignols.--Peu à peu Samuel, engourdi sur la terre, sentit la fraîcheur de la unit dissiper les fumées de son ivresse. Déjà il commençait à reprendre sa raison, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tête deux voix connues qui achevèrent de l'éveiller! c'était la voix de Daniel et celle de sa soeur. Samuel dressa l'oreille, surprit le secret des deux amants, entendit chanter l'horloge, et ne perdit pas un mot du plan qui avait été concerté pour le lendemain. Sa colère était au comble de voir sa soeur aimer ce _nez-bleu_, cet esclave, comme il l'appelait; mais la violence ne lui aurait servi de rien; il dissimula et conçut dans son coeur un noir projet, qui devait déjouer les heureuses espérances de Louise et de Daniel. Il rentra de bonne heure en compagnie d'un homme de mauvaise mine, et alla se renfermer avec lui dans sa chambre. Tous ses amis avaient cet air-là, et personne ne prit garde à sa nouvelle connaissance.

Le soleil s'était levé radieux; Daniel en conçut un heureux présage; il donna, un dernier coup d'oeil à son horloge, en graissa les principaux ressorts, la monta avec soin, et la renferma précieusement dans son armoire; puis il descendit à la boutique. Son maître était déjà levé, debout sur le seuil de la porte, les deux mains dans ses goussets, il prenait le soleil du matin, et avait un air de bonne humeur qu'on ne lui avait pas vu depuis longtemps. Daniel se sentit tout heureux de cette bonne disposition du maître, et il lui demanda respectueusement des nouvelles de ses yeux.--Ce qui redoubla le contentement intérieur de l'horloger, en lui fournissant une occasion légitime de se plaindre; et, comme il était en train de causer, il se mit à s'attendrir sur la condition commune des horlogers, dont la vue finit toujours par s'affaiblir, à la suite de leurs travaux imperceptibles: «Ménage ta vue, nez bleu! ménage ta vue! Tu es bon ouvrier, tu pourras faire quelque chose, mais souviens-toi que les yeux ne sont pas de fer.» Le disant, le maître tenait familièrement l'apprenti par un des boutons de sa veste. Faveur inouïe! Louise remerciait Dieu d'avoir amolli le coeur de son père.

Quand onze heures furent sonnées, le maître monta dans sa chambre, comme il étail accoutumé de faire tous les jours à la même heure. La plus grande joie du vieil horloger, depuis qu'il ne pouvait plus travailler, était de monter lui-même toutes les horloges de sa maison, et d'en régler le mouvement à une seconde près; il avait dans sa chambre à coucher une collection d'horloges de France, qu'il soignait particulièrement et chérissait plus que ses propres coucous. A l'entendre, lorsque ces horloges arrivèrent de France, elles étaient toutes détraquées, et il n'eût voulu les vendre en cet état qu'aux ennemis de l'Union; mais, depuis qu'il les surveillait, leur mouvement était devenu régulier et constant, à faire envie au soleil. «Or, disait-il, quel est le véritable artiste, de celui qui construit sottement une machine, ou de celui qui règle les fonctions de cette machine et en corrige les rouages indisciplinés?» Tous les jours donc il passait une heure entière à voir marcher d'un pas harmonieux et cadencé ces nombreuses horloges: et, quand elles sonnaient l'heure toutes à la fois, il les comparait à un régiment de soldats qui portent arme tous du même coup, et connue un seul homme. Il ne manquait jamais l'heure de midi, qui lui faisait savourer douze fois son triomphe.

Dès qu'il fut monté, Daniel, plein de confiance, alla en toute hâte chercher son horloge; il eut quelque peine à ouvrir l'armoire où il l'avait renfermée; la clef tournait difficilement dans la serrure; mais il n'avait pas le temps d'y prendre garde. Il saisit sa précieuse machine et descendit les escaliers quatre à quatre. Arrivé devant la porte du maître, il leva le loquet sans hésitation et entra.--Onze heures et demie allaient sonner aux horloges françaises. Saunders, qui tendait déjà l'oreille, fit signe brusquement à l'apprenti de s'arrêter et de se tenir coi. Daniel demeura sur le seuil; les horloges sonnèrent la demie ensemble et d'un seul son. Un sourire superbe éclairait la physionomie du vieux Saunders. Tout à coup, plus de trois secondes après les autres, se fit honteusement entendre une demi-heure retardataire. L'horloger pâlit, et tout furieux; «C'est le Turc! s'écriait-il; encore le Turc, toujours le Turc! L'imbécile! le butor! je le reconnais bien,» et il montrait le poing à une belle horloge de jaspe, surmontée d'un magnifique Turc en or. La colère de Saunders était effroyable, et se répandait en injures. «Dire que je le réarrange tous les jours, ce gredin de Turc! oui, tous les jours, ce chien d'infidèle! Quel est donc l'âne de Français qui a pu fabriquer une aussi ignoble patraque?... Ils appellent cela de l'horlogerie, de l'autre côté de l'eau!... Va, bélître, je te vendrai au rabais, si tu commues... toujours en retard!» Et se tournant vers Daniel, qui l'écoutait la bouche béante: «Que me veux-tu, imbécile? que tiens-tu là sottement entre tes mains?» Daniel trembla il de tout son corps, comme s'il eut été lui-même le coupable Turc pris en flagrant retard; et il eut bien voulu se sauver, voyant le beau temps et la bonne humeur du matin ainsi tournés en orage et en fureur; mais il n'était plus temps de songer à la retraite. «Voyons, parleras-tu, benêt?» s'écria le patron d'une voix de tonnerre. Daniel jugea que l'heure des résolutions extrêmes était arrivée; et, appelant Dieu à son aide, il dit d'une voix à peu près assurée: «Maître, j'ai à vous parler de choses graves! Saunders ouvrit de grands yeux, et regarda Daniel de la tête aux pieds. «Je suis bon ouvrier, reprit Daniel, sans se déconcerter de ce terrible regard; c'est vous qui me l'avez dit ce matin; et me voici en âge de m'établir.--Tu n'as pas le sou, interrompit le maître.--C'est vrai; mais je sait travailler, et je travaillerai.--Eh bien! va-t'en aux diables! établis-toi où tu voudras, le monde est grand; mais je te préviens que je ne t'avancerai pas un demi-schelling.--Maître, je n'ai point envie de vous quitter.--Ouais! que veux-tu dire?--Maître... j'aime votre, fille, et votre fille m'aime.» Saunders pâle de colère, saisit une chaise; mais déjà Daniel, déposant son horloge sur la table, avait saisi le bras du vieillard d'une façon énergique, qui ne souffrait point la résistance, «Écoutez-moi, M. Saunders; vous êtes le maître, et moi l'ouvrier; mais je suis un honnête homme, et vous n'avez pas le droit de me maltraiter. Je ne viens point, comme un vagabond sans sou ni maille, vont demander la main de votre fille; j'apporte ma dot: la voici; et il montrait son horloge.--Ce coucou? dit ironiquement l'horloger.--Ce n'est point un coucou, mais un rossignol, une horloge qui chante, et mieux encore que celle de l'étranger que vous appeliez un sorcier. Midi va sonner, vous entendrez, ma musique; après cela, vous déciderez.» Daniel lâcha le bras de son patron, et vint tout pâle s'asseoir auprès de son horloge. Saunders croyait rêver.

Cependant, Samuel Saunders descendait à la boutique, et reconduisait jusqu'à la porte son vilain compagnon; une mauvaise joie était peinte sur sa figure, et son rire saccadé n'annonçait rien de bon. Louise se trouvait seule alors dans la boutique, et baissait les yeux pour ne point rencontrer les regards méchants de son frère. Samuel ricana quelque temps, debout devant elle, puis il la prit rudement par la main: «Viens là-haut, lui dit-il; midi va sonner;» et il la traîna de force jusqu'à la chambre de leur père.

A la vue de Samuel qui riait, et de la pauvre Louise toute tremblante, Daniel sentit un froid mortel pénétrer dans son coeur, «Ah! te voilà, bonne fille!» s'écria le vieux Saunders d'un air menaçant. Daniel se mit entre Louise et son père, et sa figure était si déterminée que le vieillard recula. Samuel s'était assis dans un coin de la chambre, riait méchamment dans sa barbe rousse, et sifflotait suivant sa coutume.

«Midi!» s'écria Daniel. Les horloges de France frappèrent leur premier coup. «Elle est en retard ta machine,» dit froidement le vieil horloger. Il n'avait pas fini ces mots, qu'un bruit rauque se fit entendre, comme si l'on eut tourné une vieille crécelle, ou fait crier une corde sur une poulie rouillée. Le pauvre Daniel poussa un cri d'angoisse, et Louise vint tomber sur une chaise, à demi morte. Samuel éclatait de rire; le vieux Saunders s'élança sur l'horloge de Daniel, la jeta à terre, la brisa en mille pièces d'un coup de pied, et poussa rudement Daniel par les épaules, en le chargeant d'injures grossières. Le pauvre garçon était tellement stupéfait, qu'il se trouva dans la rue sans savoir comment. Samuel se frottait les mains pendant cette belle exécution; il donna aussi, lui, un coup de pied dans les débris de la machine, il sortit.

Louise se trouva seule alors dans la chambre de son père; et telle était la douleur qui l'oppressait, qu'elle ne pouvait pleurer; enfin, elle s'agenouilla sur le carreau, et se mit pieusement en devoir de recueillir les morceaux de l'horloge brisée. La première, pièce qui tomba sous sa main fut une petite roue d'argent, que Daniel avait mis deux grandes nuits à faire, et qui devait faire mouvoir les principales cordes du clavier de l'horloge.--Toutes les dents de cette roue avaient été coupées: et la trace de la méchanceté était si visible, qu'on ne pouvait conserver aucun doute sur la mutilation de l'horloge. Le premier mouvement de Louise fut pour courir montrer à son père cette pièce accusatrice, et dénoncer le coupable. Mais le coupable était certainement Samuel son méchant rire seul le prouvait, et Louise connaissait son père pour juste autant que sévère. Pour une action si noire, il eût maudit son mauvais fils, il l'eût chassé, frappé peut-être de sa main; et Samuel, dans sa fureur, aurait-il respecté l'auteur de ses jours? Non! ce n'étaient point là les auspices sous lesquels Louise devait s'unir à celui qu'elle aimait.

Louise enveloppa soigneusement la roue mutilée et la fit tenir au pauvre Daniel, avec ces simples mots: «Mon frère est le coupable! Je n'ai rien dit à mon père. Adieu! je ne vous oublierai pas.» Le lendemain, les pluies arrivèrent et les deux rossignols du peuplier s'envolèrent. Samuel fit entrer chez son père, à la place de Daniel, le vilain homme qu'il avait amené déjà, il était un ivrogne et un brutal de son espèce, ancien ouvrier horloger, chassé pour vol de chez son premier maître; il avait fait la connaissance de Samuel à la taverne, et le jeune Saunders le paya pour venir détruire l'horloge de Daniel. Une mauvaise action était une bonne aubaine pour ce méchant homme, et il avait mis toute son adresse à couper les dents de la petite roue d'argent sans déranger les rouages ordinaires, afin que la confusion du pauvre apprenti fût plus complète. Samuel présenta son nouvel ami à Louise, en lui disant que c'était là le beau-frère de son choix et celui qu'il souhaitait.

Cependant Daniel l'exilé s'était retiré Louisville. Il avait, en pleurant, conté sou infortune au bon M. Clarke, qui mit tout en oeuvre pour le consoler, et lui trouva un emploi honorable. Daniel sécha ses larmes, mais son coeur était toujours malade; il refit peu à peu, de ses nouvelles économies, son horloge à musique, et, comme il était guidé par les avis de l'organiste, il réussit bien mieux encore que la première fois; l'ancienne machine n'était qu'un chardonneret auprès de la nouvelle. Daniel n'avait d'autre bonheur que d'entendre la chanson de son horloge, qui le faisait toujours fondre en larmes; tous ses loisirs, tout son argent, étaient employés par lui à embellir ce monument de son amour et de ses regrets. Ainsi, il voulut que le cadran fût surmonté d'une branche d'argent sur laquelle était perché un rossignol d'or, le bec ouvert, la gorge gonflée et les ailes frémissantes.

Toute une année se passa de la sorte. «Elle m'oublie!» se disait Daniel. Un jour enfin il reçut une lettre portant le timbre de Cleveland. Il n'y avait que deux lignes dans cette lettre:

«Mon père a perdu la vue à la suite d'une longue maladie. Mon frère et le nouvel apprenti se sont enfuis avec tout l'argent de la maison. Revenez. «LOUISE».

Daniel prit aussitôt congé de ses bons amis de Louisville, et partit, emportant dans son sac sa nouvelle horloge. Lorsqu'il fut à l'entrée de Cleveland, une femme, qui était assise sur un banc de pierre et avait la tête enveloppée dans une mante brune, s'approcha de lui: «Je suis venue au-devant de vous, lui dit-elle; je savais que vous arriveriez aujourd'hui.» Louise était bien changée; ses joues avaient été creusées par les larmes, et son regard était si triste, que Daniel sentit son coeur prêt à se fendre. «Ecoutez, dit Louise d'une voix brève, en prenant le bras de Daniel, vous rentrez à la maison sous le nom de Patrick; vous venez, de New-York, souvenez-vous-en. Ne parlez pas ou changez votre voix; mon père ne doit pas vous reconnaître.» Puis, après un moment de silence, elle ajouta: «Vous n'aurez pas grand peine à vous taire; notre maison est silencieuse comme la tombe; mon père passe des semaines entières sans ouvrir la bouche.» Ils arrivèrent à la maison; Louise présenta le nouvel apprenti, «envoyé, disait-elle, par un de leurs amis de New-York.--C'est bien,» répondit le vieil aveugle. Daniel ne souffla pas un mot et se mit à travailler.

La pauvre maison ressemblait à la demeure d'un mort; les outils étaient déjà rouilles et toutes les horloges arrêtées. Depuis que Saunders avait perdu la vue, il avait défendu à sa fille de remonter les pendules, que personne ne réglait plus, et qui passaient toute la journée à sonner l'une après l'autre. Privé de ses horloges, le vieillard n'avait plus deux mois à vivre.

Daniel, au bout de quelques jours, eut remis tout en ordre; il visita les horloges de France l'une après l'autre, répara leur sonnerie sans que l'aveugle s'en doutât, et les tint toutes prêtes à marcher au premier jour. Louise le secondait de son mieux, mais elle était toujours triste, et Daniel n'osait lui parler de sa nouvelle machine, de peur de réveiller en elle de douloureux souvenirs. Enfin, un jour, le vieillard étant sorti de sa chambre, où étaient les pendules de France, Daniel se hâta de les remonter, pour qu'elles pussent sonner midi, dont l'heure approchait; puis il courut chercher son horloge et la plaça sur la cheminée, où elle brillait de tout son éclat, avec sa branche d'argent et son rossignol d'or.

Le vieillard rentra appuyé sur l'épaule de sa fille. Toutes les horloges frappèrent à l'unisson le premier coup de midi, puis le second, puis le troisième. Le vieillard poussa un grand cri. Les douze coups sonnèrent ensemble. «Toutes! s'écria l'aveugle; toutes!... jusqu'à ce gredin de Turc!...» Il était prêt à s'évanouir de joie.