L'Illustration, No. 0042, 16 Décembre 1843
Part 2
_L'album_ et le _keepsake_ triomphent; le renouvellement de l'année est la saison de leurs victoires et conquêtes. Dans quinze jours, le boudoir et le salon étaleront leur récolte de _keepsakes_ et d'_albums_ pour 1844 négligemment abandonnés sur le marbre de la cheminée, sur la table de palissandre, sur l'acajou, sur le velours: agréables refuges pour le désoeuvrement de la soirée, jouets brillants qui empêchent la satiété et l'ennui; les charmantes fantaisies de Grandville et de Tony Jobannot, les douces romances de Loïsa Puget et de Labarre sont d'un merveilleux secours pour rompre la monotonie d'un long tête-à-tête, ou ranimer une conversation qui se meurt d'inanition.--Vous êtes à bout de paroles, vous vous sentez la bouche sèche et le cerveau malade; cette crise de nerfs qui s'appelle un bâillement vous saisit à la mâchoire et à la gorge; que devenir et que faire? Si vous restez court, vous passez pour un sot, et pour un manant si vous cédez à la crise nerveuse: l'_album_ et le _keepsake_ viennent heureusement à votre aide et vous sauvent de ce double affront. Oh! quel charmant livre! dites-vous en vous levant; quel délicieux recueil de romances! Et vous allez droit au bienheureux spécifique; tandis que vous en parcourez les pages une à une, vous reprenez haleine, la salive vous revient, et, si peu que vous soyez un bâilleur exercé vous glissez adroitement votre bâillement entre deux feuillets.--Il ne faut donc pas s'étonner du grand nombre de _keepsakes_ et d'_albums_ que le 1er de l'an consomme; l'étrenne, comme on voit, en est utile et agréable.--A tout commencement d'année, on doit s'attendre à être visité, pendant douze mois, par une quantité d'ennuyés, d'ennuyeux et de niais; il est sage de se précautionner et de faire ses provisions: l'_album_ distrait ces gens-là, et le _keepsake_ leur donne une contenance.
L'occasion est bonne: je pourrais vous recommander des _albums_ et des _keepsakes_ par douzaines; il en pleut de toutes les couleurs, tous plus ou moins satinés, veloutés, illustrés et dorés sur tranche; mais dans cette multitude, j'ai une préférence que je vais vous confier ingénument; de tous ces _albums_, c'est l'_album_ de Frédéric Bérat que j'aime le mieux; ma première raison, c'est que Frédéric Bérat est mon ami; vous me pourriez dispenser d'en donner une autre, mais je suis homme de conscience: si Frédéric Bérat n'était qu'un bon compagnon, je le darderais pour moi seul; mais vraiment il a du goût, de l'esprit, du coeur, et je suis assez généreux pour vous en faire part. Prenez donc le nouvel _album_ de Bérat, prenez-le, croyez-moi: vous y trouverez tout ce que je vous annonce là, de tendres mélodies, des chants naïfs et spirituels. Frédéric Bérat n'est pas de ces gens qui font grand étalage d'une science souvent stérile; il chante avec ses émotions, et aussi émeut-il souvent ou fait-il sourire. Poète et compositeur tout à la fois, Bérat écrit la rime et la note de la même plume; de tous ses gracieux enfants, lui seul est le père, musique et paroles.--Mais quelle simplicité de vous parler ainsi de Frédéric Bérat! comme si vous ne connaissiez pas mieux que moi l'auteur de la douce romance: _Je vais revoir ma Normandie!_ qu'on a tant chantée et que vous chantez peut-être encore au moment où je vous parle. Heureux Bérat! qui se recommande si bien lui-même!
Nous représentons, page 211, des demoiselles qui ne se contenteraient certainement pas d'une romance de Bérat pour leurs épaves du jour de l'an: ce sont ces demoiselles de l'Opéra, surtout ces demoiselles de la danse, espèce médiocrement bucolique de sa nature, et fort peu disposée à regretter le lait pur, le simple galoubet et les pâturages de sa Normandie. Le cachemire, entre nous, le divan aux moelleux coussins, et le Champagne glacé, leur semblent d'une qualité préférable. Amaryllis et Tityre n'ont pas élu domicile dans les coulisses de l'Académie royale de Musique, et ne font pas encore partie du corps des ballets.
Que viendraient-ils chercher, je vous le demande, l'un avec sa blanche brebis, l'autre avec sa flûte champêtre, au milieu de ces jambes légères et de ces coeurs fragiles? Figurez-vous Mélibée entrant au foyer de la danse, dans ce foyer tout plein de sourires faciles, de regards indulgents, de pieds mutins et de mains étourdies, dans ce damné foyer que vous avez là sous les yeux.
La toile vient de se baisser; nous sommes au moment de l'entr'acte. C'est l'heure où le _lion_ se met en chasse; s'élançant de l'orchestre et de l'avant-scène dans les coulisses, il y rôde un instant, flaire à droite et à gauche, et gagne le loyer de la danse; le foyer de la danse est son antre préféré. Là, le lion secoue fièrement sa crinière, aiguise ses griffes, se met en arrêt et attend sa proie.
En ce moment le lion, ainsi que vous le pouvez voir, est dans son quart d'heure de repos et d'humanité; il ne mord pas, il roucoule comme s'il était une modeste colombe.--Sur le premier plan, vous voyez un lion d'un âge mûr, dans l'altitude mélancolique du bipède qui se sent devenir vieux; plus loin, trois lionceaux debout, se confondant en douceurs et en politesses pour une des gazelles de l'endroit; ce sont des lions à peine émancipés, des lions à leur premier coup de dent, si j'en crois leur mine respectueuse et guindée; la gazelle s'en aperçoit et les écoute d'un air légèrement maussade; la gazelle n'aime pas les lions conscrits. Parlez-moi du lion qui est là-bas, assis négligemment sur un canapé, les pattes croisées; celui-là est un beau jeune lion rompu aux armes; j'en atteste cet air penché, ce sourire satisfait et victorieux. Cependant, au fond de l'autre, lion et gazelles se cherchent et se confondent; c'est un bruit mêlé de rugissements et de soupirs. Les propos y sont lestes comme cette péri, cette sylphide ou cette wili au jupon court qui s'élance, bondit, et provoque le parquet de son pied agaçant... mais, hélas! le foyer des danseuses a beaucoup dégénéré depuis que le prince russe y est devenu rare, et que l'ambassadeur a fait place au commis banquier et au maître clerc!
Passons de l'entrechat au poignard, de Terpsychore à Melpomène (vieux style). Or, Melpomène est un peu consolée; après six semaines d'abandon, elle a retrouvé sa chère Rachel, son trésor, son orgueil. Qu'étiez-vous devenue, ô Roxane? Pourquoi nous délaisser, Hermione? Sans vous, Camille, que faire? Chimène, si vous nous quittez ainsi, que dira Rodrigue?
N'accusez ni Roxane, ni Hermione, ni Camille, ni Chimène de désertion et d'infidélité; le mal les avait vaincues. Au lieu du diadème d'or et du manteau de pourpre, ces belles reines, ces princesses passionnées avaient pris la camisole et le bonnet de malade; Curiace et Bajazet, Rodrigue et Pyrrhus ne les visitaient plus que sous un habit de médecin. Adieu, jalousies et tendres fureurs! adieu, rimes brûlantes! Phèdre, voyons votre pouls! Eryphile, suivez cette ordonnance! qu'on apprête cette tisane pour Esther!
Mais enfin voici mademoiselle Rachel debout, grâce au ciel! Après cette longue maladie, il était prudent de ne pas se jeter, pour premier essai, dans l'emportement des ardeurs tragiques; ainsi mademoiselle Rachel a commencé par la douce et simple Monime: Phèdre, Roxane, Hermione, exigent toute la vigueur d'un talent plein de santé; Monime convient à une convalescente: c'est la continuation d'un régime adoucissant.
Elle s'est donc montrée un peu pâle encore, un peu chancelante; on a pu entrevoir les traces de la souffrance au milieu même des plus heureux élans de son inspiration; le parterre s'est ému de cette pâleur et de cette faiblesse de Monime; que pouvait-il faire? Lui administrer le seul spécifique qu'il possède, les _vivât_, et les applaudissements, et il ne s'en est point montré avare. Mademoiselle Rachel aura bientôt recouvré la force et la santé, si toutefois les bravos sont un remède souverain.
A peine est-elle revenue, que les poètes se tournent vers elle comme vers leur unique espoir et leur refuge; plus d'un frappe à sa porte, une tragédie à la main: mademoiselle Rachel leur sourit et les accueille, mais elle, n'a encore choisi personne; les tragédies infortunées attendent sur le seuil qu'elle dise à l'une ou l'autre: «C'est toi que je préfère!» Cependant, le bruit court que la jeune souveraine commence à ressentir une curiosité et un penchant secret pour une certaine _Catherine II_, que le comité du Théâtre-Français vient de recevoir avec tous les honneurs dus à une impératrice de toutes les Russies, et à une telle, impératrice. L'auteur est M. Romand, à qui la scène française doit déjà un drame plein d'imagination et d'intérêt, _le Bourgeois de Gand_; le talent du poète et le nom de l'héroïne expliquent aisément le désir qu'éprouve, dit-on, mademoiselle Rache! de se mesurer avec Catherine et l'empire russe. Aux grands talents, les hautes entreprises!
On avait annoncé que les _Bâtons Flottants_ ne se hasarderaient pas sur l'océan du parterre. L'auteur, blessé de l'indiscrétion qui avait prématurément livré son nom au vent et à l'orage, avait fièrement retiré ses _Bâtons_, voilà du moins ce qu'on racontait; mais M. Liadières a démenti ce bruit par une lettre catégorique. _Les Bâtons_ ne sont pas retirés, ils ne sont qu'ajournés; M. Liadières attend que la grande rumeur qui s'est faite à propos de... bâtons soit un peu apaisée; il désire que sa comédie fasse son entrée en public avec modestie et en temps utile. Ces éloges prématurés, cette admiration imprudemment proclamée, ont inquiété M. Liadières; il veut donner à sa comédie le temps de faire oublier, par quelques mois d'abstinence et de retraite, cette ovation de prôneurs, qui pourraient bien, à l'heure qu'il est, compromettre le succès réel, celui que M. Liadières compte demander définitivement au public, son juge naturel. Jusque-là _les Bâtons_ de M. Liadières continueront à flotter entre l'arrêt admiratif du comité de lecture et l'arrêt que tôt ou tard le parterre doit rendre.
A défaut de M. Liadières, on nous donnera M. Bayard et son _Ménage parisien_; M. Bayard n'était connu jusqu'ici que par une veine féconde de vaudevilliste; le théâtre du Palais-Royal et le Gymnase attestent, depuis vingt ans, que si M. Scribe pouvait avoir un rival, c'est dans M. Bayard qu'il le trouverait; mais on se lasse de tout: l'auteur du _Gamin de Paris_ s'est donc lassé de moduler depuis si longtemps le même air sur ses légers pipeaux. _Paulo majora canamus_, s'est-il écrié un matin en s'éveillant; et quelques mois après, il offrait à MM. les comédiens du roi une comédie en cinq actes et en vers, ni plus ni moins, _le Ménage parisien!_ Avant un mois, nous saurons si M. Bayard a fait sagement de quitter pour la comédie le vaudeville, ses premières et longues amours, et si ce divorce a produit un bon ménage.
Les pèlerins de Belgrave-square sont définitivement revenus au bercail; les dernières nouvelles d'Angleterre annoncent que M. le duc de Bordeaux lui-même ne tardera pas à quitter Londres; M. Berner a donné le signal de la rentrée en France, puis, après M. Berryer, M. de Chateaubriand; les autres devaient naturellement suivre ces deux noms fameux, pour le retour comme au départ. Parmi les revenants, on cite M. le marquis de P....., qui passe pour un des fidèles de la petite cour de Belgrave-square; cependant il ne faudrait pas trop s'y fier. M. le marquis, si l'on en croit les langues indiscrètes, ressemble à la chauve-souris de la fable, oiseau ou souris, suivant les circonstances, tenant pour le roi ou la ligue. Voici un trait à l'appui de cette ressemblance.
On raconte qu'en effet M. le marquis s'est rendu à Londres il y a quelque temps; à peine arrivé, il sollicita la faveur d'être présenté à M. le duc de Bordeaux; son désir fut bientôt satisfait: dès le lendemain, M. le marquis eut l'honneur de saluer le prince et de lui offrir son dévouement et sa fidélité. Jusque-là, rien de mieux; mais nous n'avons vu que la souris; voici l'oiseau qui déploie ses ailes.
En sortant de Belgrave-square M. le marquis s'inscrivit à l'hôtel de M. le comte de Saint-Aulaire, ambassadeur de S. M. Louis-Philippe. Le lendemain, il rendit visite à Son Excellence, et la pria de vouloir bien le présenter à M. le duc de Nemours, alors en Angleterre. M. de Saint-Aulaire, assure-t-on, exprima au marquis son étonnement de le voir aller ainsi le même jour de la branche aînée à la branche cadette. Le marquis répondit ingénument qu'il croyait prudent de se préparer à tout événement; M. le marquis de P.... est de l'espèce de ces oiseaux sauteurs qui voltigent de branche en branche.
Au besoin il remplirait l'emploi d'_acropédestre_ au profit de M. de Bordeaux ou de M. de Nemours, selon la couleur du ciel blanc ou tricolore; mais je doute, tout souple et tout agile qu'il est, que notre marquis pût en remontrer à l'_acropédestre_ dont je vous offre ici l'image dessinée d'après nature; le modèle fait ses merveilleux exercices au Cirque-Olympique.
Jusqu'ici on a cru que les pieds étaient faits pour marcher, et pas pour autre chose; erreur! Les pieds sont destinés à jouer à la balle, au bilboquet et autres fantaisies. M. Ducornet avait déjà attaqué les mains dans leur amour-propre et dans leur position sociale, en peignant avec son pied. Chaque salon nous offre tableau du pied de M. Ducornet. M. Richard, l'_acropédestre_, ne fera pas moins de tort à la réputation des mains que M. Ducornet. Quand on a vu M. Richard, on prend ses mains et ses bras en pitié, et l'on se dit: «A quoi cela sert-il?»
M. Richard se couche sur un canapé, les jambes en l'air; après quoi, il prend dans ses pieds un long balancier d'une pesanteur de quarante livres. Vous avez vu des jongleurs indiens faisant pirouetter avec leurs mains de petits bâtons blancs autour de leur tête; avec leurs mains? la belle affaire! c'est avec ses pieds que M. Richard fait aller et venir son pesant balancier, comme une plume légère; il tourne, il glisse, il s'envole, il retombe; il voltige dans tous les sens, il exécute mille évolutions capricieuses; puis, tout à coup, l'_acropédestre_, le retenant dans la paume de son talon, lui imprime un mouvement de rotation prodigieux; le plus habile bâtonniste n'en ferait pas autant avec ses mains; cela n'empêche pas M. Richard de marcher sur ses pieds une minute après, comme vous et moi; d'où il est tout simple de conclure que les mains sont une superfluité, et qu'on ferait bien de les supprimer à l'avenir. Quelle économie de paires de gants.
Madame de B... est revenue de son voyage d'Italie; elle a passé six mois à Florence; la fashion parisienne est ravie du retour de madame de B..., et la fashion a raison: madame de B... est une des plus jolies et des plus spirituelles femmes de Paris. Aussi son salon est-il des plus recherchés; on se dispute le plaisir d'y être admis; c'est à qui pourra y entrer; et une fois entré, on a de la peine à sortir: madame de B... est si aimable! Elle aime tout le monde, y compris elle-même; il est si naturel de commencer par soi! Un jour, madame de B... se mirait dans sa psyché avec une complaisance toute affectueuse; quelqu'un qui s'était glissé là, sans en être vu, l'entendit s'écrier; «Ma foi, je m'épouserais volontiers!»
Il y a eu, l'autre jour, un magnifique dîner chez M. Salvi, ténor du Théâtre-Italien; la littérature et les arts s'y sont mesurés la fourchette à la main; le dîner a eu la durée d'un opéra en cinq actes; les duos de champagne, les quatuors de truffes, les choeurs de romance et de johannisberg se sont succédé dans un accord partait; Meyer-Beer et Donizetti, placés face à face, conduisaient l'orchestre.
Ouverture des Cours de l'École Polytechnique.
L'école Polytechnique a été fondée en frimaire an III (décembre 1794), sur le modèle, au plusieurs points, de l'ancienne école de Mézières, d'après le plan et les idées de l'ingénieur Lamblardie et du savant Monge, qui furent appuyés vivement, dans le Comité de salut public, par Carnot et Prieur (de la Côte-d'Or), tous deux élèves de Monge, à Mézières.
L'illustre Fourcroy fut chargé du rapport: son travail est digne de sa science et de sa réputation. On vota la fondation de l'École, et Lamblardie en fut le premier directeur.
On confia le soin de former le cabinet de physique à Barruel; celui de recueillir les modèles pour le dessin d'imitation à Neveu; celui de rassembler les dessins et modèles d'architecture à Lesage, assisté de Lomet et Ballard; celui de fonder le laboratoire de chimie à Carny, etc.
La commission des travaux publics désigna, pour y établir l'École, quelques dépendances du palais Bourbon, telles que les écuries, les remises, la salle de spectacle et l'orangerie. Lamblardie et Gasser eurent la direction des travaux jugés indispensables pour approprier ces localités à leur nouvelle destination. Chacun s'acquitta avec zèle, promptitude et succès des travaux qu'on lui avait confiés. Il est à regretter que le désir d'arriver vite au but ait rendu le gouvernement d'alors peu scrupuleux sur les moyens de se procurer les objets nécessaires. On mit bien à contribution les propriétés de l'État, mais on ne respecta pas toujours les propriétés des particuliers. «Le sentiment pénible excité par de pareils souvenirs, dit M. Fourey, auteur d'une bonne histoire de l'École, est à peine adouci par la pensée qu'en cette occasion ce fut la science, la patrie, et non la cupidité, qui profita de ces tristes dépouilles.»
On ne tarda pas à régler par des lois les conditions d'entrée et de sortie, les cours, l'administration, les examens, les avantages réservés aux élèves, etc. Des améliorations partielles ont été successivement introduites, mais le plan général est resté le même.
La première ouverture des cours ordinaires eut lieu le 21 mai 1795, et Lagrange ajouta beaucoup à cette solennité en y faisant sa première leçon en présence de la totalité des élèves et des instituteurs eux-mêmes, qui s'empressèrent de se ranger parmi ses auditeurs.
La translation de l'École Polytechnique dans les bâtiments du collège de Navarre, où elle est encore, s'effectua le 11 novembre 1805. Il a fallu d'assez grands frais pour approprier ces anciens bâtiments de leur nouvelle destination. L'hôtel du général-gouverneur de l'École, où sont aussi les appartements du colonel-sous-gouverneur, ceux du directeur des études, les bureaux de l'administration, etc., est d'une construction récente; la porte d'entrée des élèves, dont nous donnons le dessin, a été bâtie, il y a seulement quelques années, par M. Ballard, architecte de l'École. De nombreuses critiques, à notre avis fort justes, ont été faites de ce travail. La statue de Minerve, appliquée à la clef de voûte, est du plus mauvais effet; les médaillons de Bertholet, de Lagrange, de Monge, de Laplace, de Fourcroy, ont été confiés à des mains inhabiles.
La rentrée a eu lieu, cette année, le mercredi 15 novembre; et la nouvelle promotion, composée de 166 élèves, est l'une des plus nombreuses qu'on ait vues depuis longtemps. C'est un grand jour pour tous ces jeunes gens studieux, qui ont eu besoin de tant de courage et de tant de persévérance pour arriver à ce point qui doit leur procurer une position honorable dans le monde, et qui leur donne le titre d'élève de l'École Polytechnique dont ils s'honoreront toute leur vie.
Parmi ces 166, il en est 24 au moins qui sont sans doute animés d'une joie plus vive. La fortune ne les a pas fait naître dans des familles en état de leur ouvrir une carrière; ils ont su, par leur intelligence et leurs travaux, se conquérir les faveurs du gouvernement, qui leur a concédé des bourses ou des demi-bourses dont il dispose. De ces concessions gratuites, huit sont distribuées par le ministre de l'intérieur, quatre par le ministre de la marine, et douze par le ministre de la guerre. Honneur au grand peuple qui sait ainsi encourager le mérite dès la jeunesse! honneur surtout à ces enfants studieux qui attirent sur eux la faveur publique! Nul ne peut obtenir une place gratuite ou demi-gratuite s'il ne fait partie des deux premiers tiers de la liste générale d'admission. Tous les gouvernements, depuis la fondation de l'École, l'ont couverte d'une protection plus on moins éclairée, mais toujours puissante. Le peuple la protège à sa manière, en témoignant aux élèves son admiration et ses sympathies. L'infortuné duc d'Orléans, qui avait suivi les cours en qualité de _stante_ (externe), aimait l'École et payait même chaque année la pension de quelques élèves pauvres. Les élèves ne manquent jamais de placer leur carrière sous la protection d'une charité mutuelle; des fonds sont faits par les élèves pour acquitter la pension de quelques camarades pauvres que leur mérite a fait admettre, mais que le peu de fortune de leurs familles empêcherait de rester à l'École. Les élèves ne connaissent pas leurs pensionnaires; c'est un secret entre ceux-ci et deux caissiers choisis parmi eux dans la masse. Le secret est toujours fidèlement gardé. Il est arrivé dans ces derniers temps qu'un officier adopté ainsi par ses camarades, a économisé sur ses très-faibles appointements pendant douze ou quinze années, la somme qu'on avait dépensée pour lui, et l'a remise aux deux caisses sans se faire connaître, pour qu'elle servit à la pension d'un élève comme lui sans fortune. C'est une imitation de la fameuse pièce d'or de Franklin, qui mérite de trouver à son tour des imitateurs. Avec quel saisissement et quel noble orgueil les élèves se présentent pour la première fois à l'École! C'est le but qu'ils ont sous les yeux depuis leur enfance; c'est là ce qui leur a donné le courage nécessaire pour vaincre les énormes difficultés d'études longues et sérieuses. En parcourant le programme d'admission, on s'étonne que des jeunes gens puissent se livrer à des travaux si graves et si divers; et ce qui rehausse l'honneur du succès, c'est qu'on voit, par la liste des concurrents, que deux sur trois succombent dans des examens de jour en jour plus difficiles.
Il n'est pas besoin de dire que la direction des études et les cours de l'École Polytechnique ont toujours été confiés à l'élite des savants. Il suffira de nommer, parmi ceux qui ne sont plus, les Monge, les Lagrange, les Fourcroy, les Laplace, les Malus, les Prony, les Poisson, les Ampère, les Bertholet, les Petit, les Dulong, les Regnaud, les Andrieux, etc. Les professeurs actuels sont dignes de leurs devanciers, dont ils ont été les plus brillants élèves.
De vastes amphithéâtres, de beaux laboratoires, des cabinets curieux, une riche bibliothèque, fournissent aux jeunes gens tous les moyens de s'instruire, et d'habiles répétiteurs servent d'utiles intermédiaires entre les laborieux élèves et leurs savants professeurs.
On ne dessine à l'École que le soir. La salle, qui faisait partie d'une ancienne chapelle, et dont nous donnons un croquis, est parfaitement disposée pour dessiner à la lumière. Une des préoccupations des élèves qui entrent est celle du triple uniforme, si élégant et si populaire. On ne se sent véritablement élève que quand on a ceint l'épée et porté le petit chapeau historique. C est comme la consécration extérieure, et il semble bien naturel que la brillante jeunesse de l'École s'y montre sensible et soit fière d'un costume qu'ont revêtu tant d'hommes illustres, et qui s'est fait honorablement remarquer dans plusieurs circonstances glorieuses, notamment en 1814, à l'affaire de la barrière du Trône, et en 1830, aux journées de Juillet.