L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843

Part 6

Chapter 63,457 wordsPublic domain

Le silence de mort planait sur les Norris. Si cette histoire venait à transpirer, ils étaient à jamais compromis, perdus, grâce à l'imprudence d'un patent campagnard, eux dont l'étoile brillait d'un éclat à part dans les hautes sphères de New-York! Ils voyaient bien graviter d'autres soleils au-dessus et au-dessous, mais pas un ne se compromettait jusqu'à sortir de son orbite, ou jusqu'à échanger un mot ou un rayon avec les soleils voisins; et, cependant, à travers ces sphères intimes circulerait l'effroyable nouvelle que les Norris, déchus de leur antique splendeur, trompés par des dehors distingués, avaient reçu un homme sans le sou, un inconnu! O aigle tutélaire de l'immaculée république! n'avais-tu tant vécu que pour cette infamie!

«Permettez-moi, dit Martin, rompant enfin ce terrible silence, permettez-moi de prendre congé de vous: je sens que je cause ici autant d'embarras au moins que je m'en suis attiré à moi-même; mais, avant de sortir, je dois disculper mon introducteur, qui, en me présentant dans cette société, ignorait à quel point j'étais indigne d'un tel honneur.»

Il salua et sortit, de glace à l'extérieur, tout de feu au dedans.

«Allons, allons, du M. Norris père, encore pâle et parcourant des yeux l'assemblée; il y a cela de bon que ce jeune homme a été initié ce soir à une élégance de manières, à un raffinement de moeurs, à une hospitalité de bon goût, auxquels il était étranger dans le lieu de sa naissance. Espérons que cette circonstance éveillera en lui le sentiment moral.»

Si le sentiment moral (cette denrée tout à fait transatlantique, car, à en croire les hommes d'État, les orateurs et les pamphlétaires indigènes, l'Amérique en a le monopole) implique un bienveillant amour pour tout le genre humain, jamais Martin n'en avait été plus dépourvu. Tandis qu'il arpentait les rues, suivi de Mark, ses dispositions immorales étaient au contraire en pleine activité, lui soufflant d'énergiques et sanguinaires exclamations, que, fort heureusement pour son honneur, personne n'entendait. Il avait cependant retrouvé assez de sang-froid pour rire des ridicules incidents de la soirée, lorsqu'il entendit derrière lui un pas pressé, et se retournant, il aperçut son nouvel ami tout hors d'haleine.

M. Bevan passa son bras sous celui de Martin, le supplia de marcher moins vite, et après un silence de quelques minutes, lui dit enfin:

«J'espère bien que vous me disculpez, mais dans un autre sens.

--Quoi? que voulez-vous dire? demanda Martin.

--J'espère que vous ne me soupçonnez, pas d'avoir en rien prévu la fin de notre visite?

--Non, certes, répliqua Martin. Et je vous suis d'autant plus obligé de votre intérêt, que je vois de quelle étoffe sont faits ici vos honorables citoyens.

--De la même étoffe que la plupart des honorables citoyens des autres pays, je pense. Seulement, mes compatriotes ont de plus le tort de farder la marchandise par de belles paroles.

--Cela se peut, du Martin.

--Je gagerais, poursuivit son ami, que si vous assistiez à une scène du même genre dans une comédie anglaise, vous ne la trouveriez ni improbable, ni chargée.

--Je le crois aussi.

--Sans doute parmi nous la chose est plus ridicule que partout ailleurs, poursuivit son compagnon, mais la faute en est à nos éternelles professions de foi. Quant à ce qui me conrerne, j'ajouterai que je savais parfaitement que vous n'étiez pas au nombre des passagers riches, des passagers de l'arriére; j'avais vu la liste, et vous n'y étiez pas.

--Je vous sais d'autant plus de gré de votre accueil, dit Martin.

--Norris n'en est pas moins, dans son genre, un très-bon homme, je vouss assure.

--Vous trouvez? dit sèchement Martin.

--Oui; il a d'excellentes qualités. Si vous ou tout autre vous fussiez, adressé à lui comme à un être supérieur, réclamant ses bons services, _in forma pauperis_, il eût été toute bonté, toute considération.

--Je ne me suis pas expatrié et n'ai pas fait trois mille lieues pour prendre un pareil rôle,» répliqua Martin.

Lui et son ami continuèrent à marcher sans se rien dire, absorbés chacun dans ses propres pensées.

C'en était fait chez le major du thé ou du souper, bref, du repas du soir, de quelque nom qu'on le nomme en Amérique, lorsque Martin et son compagnon arrivèrent. Cependant la nappe, surchargée d'un renfort de taches, couvrait encore la table. A l'un des bouts siégeait madame Jefferson Brick, flanquée de deux autres dames. Toutes trois, évidemment en retard, enveloppées de châles et de chapeaux, venaient de rentrer, et dégustaient leur thé à la terne clarté de trois chandelles inégales plantées dans trois chandeliers dépareillés.

Les trois dames causaient entre elles à haute voix; mais, à l'aspect des survenants, elles se turent et affichèrent une réserve excessive. Pendant qu'elles échangeaient tout bas quelques remarques, la température de l'eau bouillante qui emplissait la théière descendit de vingt degrés sous l'influence de leur souffle glacial.

«Êtes-vous allée à l'assemblée, madame Brick? demanda l'ami de Martin avec un clignement d'yeux moqueur.

--Non, j'étais au cours, monsieur.

--Ah! pardon, j'oubliais. Vous n'assistez jamais, je crois, à l'assemblée?

Ici la dame qui occupait la droite de madame Brick toussa pieusement comme pour dire: _Moi_, j'y assiste. Elle y était, en effet, fort assidue, et ne manquait pas un seul des sermons de la semaine.

«Le prêche était remarquable sans doute?» demanda M. Bevan s'adressant à cette dernière.

Elle leva les yeux d'un air béat, en répondant: «Oui.» Elle avait été on ne peut plus édifiée des points de doctrine acerbes et mordants qui s'appliquaient à tous ses amis et connaissances, et qui leur disaient leur fait sans appel et de la façon la plus énergique. De plus, son chapeau ayant éclipse tous les autres chapeaux de la congrégation, elle avait lieu d'être complètement satisfaite.

«Quel cours suivez-vous en ce moment, madame? dit l'ami de Martin revenant à madame Brick.

--Un cours sur la philosophie de l'âme, tous les mercredis.

--Et les lundis?

--Celui sur la philosophie du crime.

--Et les vendredis?

--La philosophie des végétaux.

--Vous oubliez les jeudis, ma chère, le cours de philosophie gouvernementale, fit observer la troisième dame.

--Non, c'est tous les mardis.

--C'est juste, s'écria l'autre, les jeudis sont réservés à la philosophie de la matière.

--Vous voyez, monsieur Chuzzlewit, que nos dames ne manquent pas d'occupation, reprit M. Bevan.

--Non, certes, «entre d'aussi graves études au dehors, et les soins du ménage au dedans, leur temps doit être bien employé.»

Martin demeura court; évidemment l'éloge ne prenait pas, quoiqu'il lui fut impossible, de deviner ce qui lui attirait l'expression dédaigneuse qui se peignit sur les trois visages. Aussitôt que les dames eurent quitté la chambre, ce qui ne tarda pas, M. Bevan lui apprit que ces philosophes femelles avaient en grand mépris les tracas domestiques; il y avait cent à parier contre un que pas que de ces érudites n'était en état de faire le plus simple ouvrage de femme, encore moins de façonner une robe ou un bonnet pour ses enfants.

«Décider si, en fait d'instruments tranchants, les aiguilles ne leur siéraient pas mieux que la controverse, est une autre question; mais ce dont je puis répondre, c'est que tout en s'exerçant sur autrui, elles ont soin de ne se pas blesser elles-mêmes. Les assemblées dévotes et les Cours instructifs sont nos bals et nos concerts. Elles y vont pour échapper à la monotonie, pour passer en revue les toilettes, puis reviennent au logis.

--Par logis, entendez-vous une pension, une maison comme celle-ci?

--Oui, souvent. Mais je vois que vous n'en pouvez plus. Bonsoir; demain matin, nous causerons de vos projets. Vous devez, déjà voir qu'un plus long séjour ici vous serait inutile; il faut pousser plus avant.

--Peut-être pour trouver pire, dit Martin.

--J'espère que non; mais à chaque jour suffit sa peine, comme vous savez. Bonsoir.»

Ils échangèrent une cordiale poignée de main et se quittèrent.

Dès que Martin fut seul, l'excitation causée par le changement de lieux et par la nouveauté des objets tomba soudainement. Il se sentit si abattu, si épuisé, que l'énergie nécessaire pour monter l'escalier et se traîner jusqu'à son lit lui manqua. Quel changement douze à quinze heures n'avaient-elles pas opéré dans ses espérances, dans ses projets les plus chers! étranger à ce sol, à cet air, il n'avait pas foulé l'un, respiré l'autre un jour entier, que déjà son entreprise lui semblait avortée; toute téméraire, toute hasardeuse qu'elle lui fut apparue à bord, elle avait pris à terre un aspect bien autrement sombre. Les pensées qu'il appelait à son aide, loin de le soulager, prenaient les formes les plus tristes, les plus décourageantes; l'éclat même du diamant qu'il portait au doigt se noyait dans les larmes, et n'avait plus pour lui un seul rayon d'espoir.

Il demeurait assis auprès du poêle, absorbé dans sa rêverie, sans prendre garde aux pensionnaires qui rentraient un à un, avalaient quelques gorgées d'eau à même d'une grande cruche blanche placée sur le buffet, et tournoyant un moment, comme fascinés, autour des crachoirs de cuivre, gagnaient pesamment leur lit; enfui, Mark Tapley arriva et secoua Martin par le bras, le croyant endormi.

«Mark! s'écria Martin en tressaillant.

--Moi-même, monsieur, dit le joyeux serviteur mouchant la chandelle avec ses doigts; tout va bien. Votre lit n'est pa des plus larges, monsieur, et il ne faudrait, pas avoir grand'soif pour boire avant déjeuner toute l'eau destinée à votre toilette, et avaler l'essuie-main par dessus le marché. Mais vous dormirez cette nuit sans qu'on vous berce.

--Il me semble être encore en mer; la maison tourne, dit Martin chancelant, je suis écrasé.

--Pour moi, je me sens aussi gai que jamais, et ce n'est pas sans cause, Dieu merci! je devais naître ici. Oui, sur ma lui! Prenez donc garde oû vous mettez le pied monsieur.»

Ils montaient l'escalier qui les couduisit au faite de la maison, dans la chambre préparée pour Martin. Elle était aussi exiguë que possible, éclairée par une demi-fenêtre meublée d'un lit pareil à un coffre sans couvercle, de deux chaises, d'un morceau de tapis de la grandeur de ceux qui servent à essayer les souliers dans un magasin de chaussures, d'un petit miroir cloué au mur, d'une table étroite, soi-disant de toilette, avec un bol à eau et une cuvette que l'on aurait pu prendre pour une tasse et un pot au lait.

«J'imagine qu'ils se polissent la figure avec un torchon sec, en ce pays, dit Mark. Pour ma part, je les crois atteints de _drophobie_, monsieur.

--Tâchez, de me tirer mes bottes, dit Martin se jetant sur une chaise. Je suis brisé '....je suis mort, Mark!

--Vous chanterez sur un autre ton demain matin, reprit Mark, et même ce soir; goûtez-moi seulement un peu de cela!»

Il lui présenta un immense gobelet, rempli jusqu'aux bords de glaçons transparents, au travers desquels une ou deux minces tranches de citron nageants dans un liquide doré, d'un aspect délectable, se montraient à l'oeil ravi.

«Qu'est cela?» demanda Martin.

Mark, sans répondre, plongea un roseau dans ce mélange, produisant un agréable tumulte dans tous ces fragments de glace, et il indiqua, par un geste expressif, que le tout devait être aspiré à travers ce canal par le buveur enchanté.

Martin prit le verre, appliqua ses lèvres au roseau, leva ses yeux en extase, et ne s'arrêta plus que le liquide un fût absorbé jusqu'à la dernière goutte.

Colonie d'Enfants pauvres.

PETIT-BOURG; (SEINE-ET-OISE).

Il y a peu de temps, tout en tendant hommage, dans ce même journal, aux généreux efforts, à la rare persévérance, et, nous sommes heureux de pouvoir l'ajouter, tout en constatant les succès manifestes des hommes courageux et dévoués qui ont fondé des colonies agricoles pour les jeunes détenus, nous exprimions le regret que rien d'analogue n'eût été fait encore pour les enfants pauvres, qui n'avaient point, eux, encouru les sévérités de la justice; nous ne dissimulions pas la crainte que la nécessité d'un baptême en police correctionnelle, pour être admis dans les seuls établissements fondés jusque-là, ne fût envisagée par le pauvre comme une injustice, et ne devint même, une bien involontaire provocation au crime. Nous savions bien que l'on faisait valoir que le nombre des jeunes détenus, dans la France entière, est assez, limité, tandis que le nombre des enfants pauvres est considérable, puisque dans la seule ville de Paris, d'après le relevé du dernier exercice dont les comptes aient été publiés par l'administration des hospices, l'exercice 1841, 12,628 garçons et 12,660 filles, au-dessous de douze ans, avaient été secourus par les bureaux de bienfaisante, et que ce chiffre total de 25,288 indigents déclarés pourrait facilement être doublé, si l'on y ajoutait les enfants indigents qui ne sont pas secourus, parce qu'ils ont dépassé cet âge, et ceux dont les parents n'ont pu se résigner à afficher leur misère et celle des leurs. Nous savions bien que l'on croyait trouver dans ces chiffres effrayants, et dans celui de 1,850,000 qui représente à peu près le nombre total des indigents en France, une excuse pour ne pas oser aborder une lutte corps à corps avec la misère, tandis que la réformation de la situation morale et matérielle des jeunes condamnés, dont le nombre est beaucoup plus restreint, n'avait rien qui décourageât une généreuse et philanthropique ardeur. Nous connaissions tous ces motifs allégués; mais (le dirons-nous) ils étaient bien loin de nous paraître plausibles. Ne pas tenter, parce qu'il est difficile de faire, est un déplorable parti; et ne secourir que le vice, parce qu'il est beaucoup plus long de venir en aide à l'effort une honnête, est le plus mal entendu de tous les calculs.

Ce sentiment a été heureusement partagé par des hommes dévoués et pratiques. Sous la présidence de M. le comte Portalis, et par les soins d'un homme actif et entreprenant pour le bien, M. Allier, s'est formée pour le département de la Sein, qui renferme tout à la fois les misères qui lui sont propres et celles que les autres départements lui expédient en grand nombre, une _Société pour le patronage dans les ateliers, et la fondation de colonies agricoles en faveur des jeunes garçons pauvres_. Ce projet est d'une mise à exécution toute récente. Conçu il y a quelque temps, il a été différé parce qu'on a estimé, en apprenant les désastres de la Guadeloupe, qu'il fallu il laisser la bienfaisance publique s'exercer d'abord en faveur d'infortunes auxquelles toutes les autres devaient momentanément céder le pas. Aujourd'hui que les listes de souscription en faveur des malheureux de la Pointe-à-Pitre ont dépassé toutes les espérances, et qu'elles paraissent avoir à peu près atteint leur chiffre définitif, les auteurs de ce projet ont pensé qu'il n'y avait plus, pour eux, de scrupule à avoir de faire à leur tour appel à l'humanité et à la générosité publiques pour venir en aide aux misères de la mère-patrie. Toutefois ils ont voulu que la bienfaisance fût mise à même, par un commencement d'exécution, d'apprécier l'oeuvre pour laquelle elle allait être sollicitée. Le 8 juillet dernier, à l'aide de dons recueillis en silence, ils sont entrés dans la voie où le succès et la reconnaissance nationale les attendent; le 26 août suivant, ils installaient le cadre d'un établissement qui deviendra immense; et, au moment où nous écrivons, _vingt-deux_ orphelins pauvres ou enfants d'indigents ont été réunis par leurs soins, et sont élevés sous leurs yeux.

A huit lieues de Paris, sur la rive gauche de la Haute-Seine et à mi-côte, se déroule une propriété magnifique qui, créée par Louis XIV pour une de ses favorites, madame de Montespan, était de nos jours, et après avoir passé par bien des mains, devenue le lot d'un fermier de la roulette, M. Perrin, puis d'un spéculateur de bourse, M. Agnado. Le château de Petit-Bourg, après avoir été, comme on le voit, dans le principe et à la fin, le théâtre des jeux de l'amour et du hasard, est appelé aujourd'hui à être le berceau d'une grande et noble entreprise. Par suite du travail qui s'opère dans les existences et dans notre société, cette résidence princière, séjour successif de la volupté vénale et de la fortune tristement acquise, eût bien certainement été morcelée, et détruite, si l'association et l'oeuvre de charité, ces deux puissances qui grandissent, ne fussent venues la sauver, en en prenant possession au nom des pauvres. Son air salubre, les terres labourables qui l'entourent, les potagers précieux qu'elle renferme, les immenses emménagements auxquels peuvent se prêter le château et ses communs, tout l'a fait considérer par les fondateurs de la _Société_ nouvelle comme une terre promise, pour eux qui vont avoir à refaire bon nombre de jeunes constitutions compromises depuis leur enfance par un air malsain; qui vont avoir des agriculteurs, des jardiniers à former et des ateliers de toute sorte à ouvrir. Douze cents à quinze cents enfants pourront, sans qu'il soit besoin de constructions nouvelles, trouver place dans ce généreux asile; et pour qu'il suit mis à même de les accueillir, pour qu'il devienne un établissement-modèle auquel, espérons-le, les imitateurs ne manqueront pas, il ne lui faut plus aujourd'hui qu'un peu de cet intérêt et de ce concours publics qui n'ont pas manqué jusqu'ici à des fondations intéressantes sans doute, mais, nous ne craignons pas de le dire, moins utiles et moins vastes par les résultats qui en doivent suivre.

Nous venons de visiter cet établissement et nous voudrions que les hommes riches ou aisés de la France entière qui peuvent lui venir en aide, pussent, comme nous l'avons fait, l'admirer dans son ensemble et l'examiner dans ses intelligents détails. Là où l'ordre est si bien établi, où il est si exactement suivi et maintenu, une journée et son emploi vous font connaître l'emploi de l'année tout entière. Il faut voir ces enfants recueillis dans leurs prières, silencieux et actifs dans leurs travaux, heureux et animés dans leurs récréations, passant d'un exercice à un autre par des marches et des évolutions symétriques qui maintiennent l'ordre, et que les colons exécutent avec une discipline militaire... faisant entendre à l'unisson des chants qui renferment toujours quelque pensée morale. Quand l'heure du travail a sonné, les jeunes agriculteurs se rendent aux champs, les jeunes jardiniers au potager, les jeunes menuisiers et les jeunes tailleurs à l'établi. D'autres ateliers s'ouvriront bientôt, et dans deux ans peut-être, si dès aujourd'hui et sans retard Petit-Bourg est mis à même, par le concours que le gouvernement ne saurait lui refuser, et par celui que les personnes bienfaisantes lui accorderont à coup sûr, de recevoir un nombre d'enfants en rapport avec le personnel d'instituteurs, de comptables, de surveillants qu'exige la présence de _vingt-deux_ enfants comme celle de _mille_ dans deux ans peut-être le produit du travail de ces artisans improvisés mettra l'établissement dans la position de se suffire à lui-même, et de former une masse de réserve au profit de chaque colon, assez forte pour permettre de lui donner, à sa sortie de l'établissement, un trousseau, les outils de la profession qu'il aura apprise et un pécule.

Bien qu'aujourd'hui l'espace soit surabondant, il est, dans une prévision qui ne peut manquer de se bien prochainement réaliser, ménagé comme il devra l'être quand l'établissement sera porté au complet. Les _vingt-deux colons_ occupent une salle de 30 mètres carrés à peu près, qui leur sert à la fois de classe, de réfectoire et de dortoir. Là, des poteaux et des traverses, qui se placent et s'enlèvent avec une facilité et une rapidité égales, reçoivent et supportent les hamacs qui servent de lits aux enfants. Un hamac plus élevé que les autres est celui du surveillant, qui, d'un coup d'oeil, peut observer tout le dortoir. Tous ces détails sont parfaitement bien combinés; quelques-uns sont empruntés à Mettray, d'autres ont été très-ingénieusement et très-heureusement modifiés par M. Allier.--La nourriture est saine et abondante. Le pain est fait avec le plus grand soin, et dans le service, comme partout dans cet établissement, il règne un luxe, le seul qui soit demeure dans ce château naguère aux lambris dorés, le luxe de la propreté.

Nous avons visité l'infirmerie, qui, installée dans un bâtiment à part, et merveilleusement distribuée pour l'isolement des maladies contagieuses, est placé sous la surveillance de soeurs de charité, tout nous a paru là, comme ailleurs, entendu avec beaucoup d'intelligence. Mais, le jour de notre visite, il manquait à l'infirmerie une chose fort rare à ce qu'il paraît à Petit-Bourg, des malades.

Les enfants peuvent être reçus dans la colonie dès l'âge de huit ans; à seize ils ne sont plus admis. Un contrat d'apprentissage est passé entre la famille et l'administration pour assurer à celle-ci la direction du jeune colon pendant un nombre d'années fixe. Un des nombreux élèves qui vont avoir chacun leur atelier dans l'établissement commence à lui être immédiatement appris, après le choix qu'en ont fait la famille et l'enfant. Les instructions religieuses de l'aumônier et l'enseignement de l'instituteur marchent de concert avec l'apprentissage.

Les jeunes colons sont convenablement vêtus. Le costume quotidien de l'hiver se compose d'un pantalon gris en étoffe de laine, d'une blouse écossaise rouge et blanche en fil, d'une ceinture de cuir, de chaussons de laine foncée et de sabots: l'été, le pantalon de laine fait place au pantalon de toile grise; les jours de fête, un habillement complet en drap bleu de roi, avec boutons de cuivre, et un chapeau de cuir, métamorphosent les jeunes travailleurs en marins.