L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843
Part 5
Une violente tempête, qui a causé de nombreux sinistres, a éclaté, pendant les journées du 31 septembre au 2 octobre, dans les parages du sud de la Floride et des Bahamas. Outre plusieurs navires grands et petits, sur lesquels personne n'a péri, on cite un brick que l'on croit être le _Virginia_, qui allait de Boston à la Nouvelle-Orléans, avec environ soixante passagers, et qui a été englouti en vue de l'île Perry, l'une des Bahamas. La catastrophe a eu lieu tout près du rivage, aux yeux d'une foule nombreuse qui était accourue pour porter secours, mais qui en a été empêchée par la fureur de la mer. Personne n'a pu être sauvé. Une goélette s'est aussi perdue non loin de là, sur la côte d'Abaço, avec son équipage composé de cinq hommes. Une autre goélette du port d'Abaço a sombré dans les mêmes parages; il y avait à bord huit hommes, onze femmes et deux enfants. Tous ont péri.
«A ces naufrages, ajoute le _Courrier des États-Unis_, journal français de New-York, nous aurons sans doute à ajouter plus tard ceux de plusieurs bâtiments dont la longue disparition ne laisse guère d'espoir sur leur sort. De ce nombre est le brick _Francis-Ashby_, qui est parti de New-York pour Matanzas le 23 septembre, avec plusieurs passagers parmi lesquels nous signalons à regret un de nos compatriotes. M. le comte d'Adhémar, qui compte de nombreux amis à New-York et à la Havane.» Un des plus beaux paquebots à vapeur naviguant entre Liverpool et les États-Unis, le _Sheffield_, s'est également perdu, mais toutes les personnes qui étaient à bord ont été sauvées.
Pendant que les compagnies se préparent et s'organisent pour solliciter des Chambres, quand elles seront réunies, la concession des lignes de fer qui sont encore à accorder, le chemin atmosphérique de Dublin, par les épreuves dont il sort vainqueur, confirme la pensée où étaient les premiers commissaires que notre ministère des travaux publics a envoyés pour l'examiner, qu'une révolution est au moment de s'opérer dans les voies de fer. M. Mallet, du corps royal des Ponts et Chaussées et ancien député, nommé, en dernier lieu, pour faire sur ce système un rapport détaillé et en quelque sorte définitif, est de retour d'Irlande, et sa conclusion, comme celle de M. Brunet et des autres hommes de l'art qui se sont réunis à lui sur les lieux, est que ce système nouveau doit être regardé comme parfaitement pratique et sûr. Il est indispensable que, sans plus tarder, il soit essayé en France; car on sait qu'il est applicable sur un des bas-côtés des voies de terre, qu'il n'exige ni terrassements, ni nivellements, ni travaux d'art, et que par conséquent il épargnerait des capitaux énormes qui seraient dépensés en pure perte si on devait un peu plus tard adopter l'air atmosphérique comme force motrice. D'un autre côté, la _Gazette générale de Prusse_ annonce que M. Shuttleworth, ingénieur anglais, propose un autre système, qu'il appelle chemin de fer _hydraulique_. La description qu'elle en donne est exactement conforme à celle d'un chemin atmosphérique, à cette différence près que la pression de l'eau remplace celle de l'air, et qu'il faut établir au-dessus du niveau du chemin des réservoirs toujours remplis d'eau et ne la laissant jamais perdre. Ce système n'est encore qu'à l'état de pure théorie.
En attendant que l'eau trouve son utilisation dans les chemins de fer, le tribunal de commerce de Rouen n'entend pas qu'elle serve à faire du vin. Il vient de rendre un jugement fort bien motivé sur l'opération appelée le _mouillage_, dans lequel il apprécie comme elle mérite de l'être la conduite de la régie, qui tolère cette fraude commise aux dépens du consommateur, pourvu que le droit lui soit payé sur le produit des puits comme sur celui de la vigne. C'est étrangement comprendre sa mission, pour une administration publique, que de croire qu'elle n'a point à défendre les citoyens contre l'avidité et la mauvaise foi, et que son rôle doit se borner uniquement à faire que le trésor partage du moins avec les fraudeurs.--En vérité, nous serions tentés d'envoyer M. le directeur-général des contributions indirectes prendre quelques leçons de scrupules d'un nouveau gouverneur d'Abyssinie, sur lequel les journaux allemands nous donnent des détails. Le naturaliste Schimper, après avoir séjourné pendant six années dans ces contrées, s'est fait, disent-ils, une position très-avantageuse auprès du roi Ubie, qui l'a nommé gouverneur d'un district très-étendu. Il rend lui-même compte de ces circonstances dans une lettre écrite d'Ambassa, en date du 30 juin, et ainsi conçue: «Je suis maintenant propriétaire d'un vaste pays qui compte une population de plusieurs millions d'habitants, et dans lequel je suis souverain comme un comte d'empire au Moyen-Age; mais je suis pauvre car il n'y a ici que du blé, des armes et des bestiaux; l'argent y est rare, et je ne veux point m'en procurer en employant des moyens violents, à l'exemple des grands de l'Abyssinie.» Nous faisons des voeux bien sincères pour que M. Schimper ne meure pas de privations _dans sa position très-avantageuse_. Tous les peuples sont intéressés à ce qu'il soit établi, par un exemple prospère, qu'un souverain peut être parfaitement heureux et ne pas mourir de faim sans liste civile. C'est une expérience qui doit être suivie, avec curiosité.
PROCES D'O'CONNELL.--COUR DU BANC DE LA REINE.
Les artistes dramatiques, à qui il arrive aussi souvent le soir d'être rois et reines, n'en sentent pas moins quelquefois le matin les cris du besoin. Ils ont donc formé, entre eux une association de secours qui sert des pensions à quelques vétérans de l'art. Voici les noms de ces pensionnés par ordre d'ancienneté dans la carrière. C'est un curieux tableau, en même temps, de longévité chez les comédiens. M. Fragneau, doyen de tous les comédiens en exercice, 81 ans; M. Mériel, 75 ans; madame Mériel, 72 ans; madame Brunet, 72 ans; M. Bergeronneau, 68 ans; M. Bignon, 76 ans; M. Pougin père, 70 ans; M. Pic-Duruissel, 70 ans; madame Berger, 60 ans; M. Dugy, 70 ans; M. Bougnol, 82 ans; madame Clairençon, 91 ans; mademoiselle Zoé Duquesnois, 72 ans; M. Massun, 73 ans. Ces quatorze vétérans de l'art dramatique réunissent, entre eux _mille trente ans_, dix siècles passés!!!
L'administration de la ville de Paris continue avec zèle ses travaux d'embellissement, et d'amélioration. Les appareils pour la conduite des eaux du puits artésien de Grenelle aux réservoirs de l'Estrapade se poursuivent activement. Jusqu'au succès de cette belle et heureuse entreprise, dix-huit à vingt barrières de Paris se trouvaient à un niveau trop élevé pour recevoir l'eau d'aucun des établissements hydrauliques de la ville. Grâce au puis de Grenelle, voilà qu'on est parvenu à remédier à cette triste disette. Mais on ne s'est pas contenté de cette puissante source pour alimenter Paris; le projet conçu par M. Arago d'élever les eaux de la Seine au moyen de turbines qui doivent remplacer le chétif établissement hydraulique du pont Notre-Dame est définitivement adopté pour recevoir son commencement d'exécution au printemps prochain. Entre autres emplois qu'on se propose de faire des masses d'eau que ces puissants appareils élèveront, se trouve le curage de la rivière de Bièvre. On sait quels germes de mort traîne après lui, dans son cours à peine sensible, ce ruisseau fangeux et cependant si utile aux établissements qui l'avoisinent. Quel immense service que celui de faire contribuer les eaux de la Seine au nettoyage à fond de cette rivière, une fois chaque aimée, alors qu'elle est presque tarie, et que de son lit sortent des miasmes pestilentiels. Ces projets sont des bienfaits réels, et qui honorent l'administration d'autant plus qu'ils s'adressent aux classes laborieuses presque exclusivement, car ce sont elles qui peuplent en très-grande partie, les quartiers que ces mesures vont assainir.--Tout se prépare pour la restauration de Notre-Dame. Un concours a été ouvert L par M. le ministre des cultes, et un projet de MM. Lassus et Viollet-Leduc, auxquels on doit déjà des travaux de ce genre, bien connus et bien exécutés, a été placé en première ligne par le conseil des bâtiments civils. Les réparations si malheureusement faites antérieurement à la partie septentrionale de cette cathédrale commandaient que le plus grand soin fût apporté au choix des artistes à qui seront confiés la restauration générale de la sainte basilique et la construction d'une sacristie au flanc méridional du monument.--Un débat s'est engagé sur un coeur trouvé récemment à la place de l'autel de la Sainte-Chapelle. Suivant quelques archéologues, ce doit être le coeur de saint Louis, son fondateur; auquel cas, un aurait à le transporter sans retard dans les caveaux de Saint-Denis. Mais, suivant le savant M. Letronne, c'est bien plus probablement le coeur du maçon qui a construit cet édifice, et auquel les honneurs royaux ne sont pas dus. Dès qu'il aura été prononcé en dernier ressort, nous enregistrerons le jugement.--On vient de faire placer, sur la maison de la rue Richelieu numérotée 34, en face du monument élevé à Molière, et qui sera, comme nous l'avons annoncé, inauguré le 15 du mois prochain, un très-beau cadre en marbre blanc, au milieu duquel on lit, sur un fond noir, écrit en lettres d'or: «Molière est mort dans cette maison, le 17 février 1673, à l'âge de cinquante-un ans.» Cette inscription est surmontée du millésime 1844, encadré dans une couronne de laurier. Elle ne sera découverte que le jour de la cérémonie.
Nous avions raconté, d'après des journaux de Berlin, qu'une action judiciaire était intentée contre une danseuse espagnole, mademoiselle Lola Montez, qu'on accusait d'avoir malmené un gendarme à coups de cravache. Nous avons dit depuis que cette demoiselle avait écrit au _Journal des Débats_ que la justice de Berlin avait renoncé à ses poursuites contre ce qu'elle appelait une vivacité et que le gendarme qui l'avait essuyée était même venu lui en demander pardon. Cela prouvait qu'Odry n'est pas le seul artiste qui ait rencontré de bons gendarmes. Mais des lettres de Varsovie du 25 novembre viennent nous apprendre que mademoiselle Montez ayant été mal accueillie, par le parterre de cette ville, s'est permis envers lui, sur le théâtre, des gestes qui n'avaient rien de gracieux et qui laissaient à désirer sous le rapport de la décence. Un gendarme lui a encore été envoyé, et ce n'est qu'après lui avoir opposé une rude résistance, qu'elle a quitté Varsovie comme elle avait quitté Berlin. Elle a annoncé, par sa lettre au _Journal des Débats_, qu'elle comptait se rendre prochainement à Paris. Gendarmes! garde à vous!
ROMANCIERS CONTEMPORAINS.
CHARLES DICKENS. (Voir t. II, p. 26, 38, 105, 139 et 214.)
Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.
(Suite.)
Une autre circonstance, des plus délectables, se révéla avant que la première tasse de thé eût été bue. Le croira-t-on? tous avaient visité l'Angleterre! se pouvait-il rien imaginer du plus heureux? Cependant Martin n'en fut qu'à demi content, lorsqu'il eut découvert quel prodigieux monde de ducs, lords, vicomtes, marquis, duchesses, chevaliers, baronnets, étaient intimement connus de ses nouveaux amis, et quel vif intérêt inspiraient à ceux-ci les moindres particularités relatives à tant d'illustres personnages. Aux questions qui pleuvaient pour s'informer de telle ou telle de ces précieuses santés, l'imperturbable Martin répondait: «Oui! oh! oui; à merveille!--Jamais il ne s'est mieux porté.» S'agissait-il de savoir si la mère de _sa Grâce_ la duchesse n'était, pas fort changée; «En vérité, pas le moins du monde, affirmait Martin; vous la verriez, demain que vous croiriez l'avoir quittée hier!» Tout glissait donc comme sur des roulettes. Même lorsque les jeunes miss, inquiètes de la destinée des poissons dorés qui frétillaient dans la fontaine grecque de telle ou telle noble serre, voulurent, savoir s'ils étaient toujours aussi nombreux; après mûre considération, l'Anglais affirma qu'ils devaient avoir doublé; et, quant à ce qui concernait les plantes exotiques, pas moyen d'en parler, foi d'amateur! il fallait le voir pour y croire.
Cet état si complètement prospère rappela au souvenir des membres de la famille les splendeurs sans pareilles d'une fête qui avait réuni la pairie entière, la fleur de la noblesse de la Grande-Bretagne, et tout l'almanach de la cour; fête à laquelle ils avaient été nominativement invités: on pouvait presque dire qu'elle se donnait pour eux. Puis vinrent les délicieuses réminiscences de ce que M. Norris le père avait dit un marquis, et de ce que madame Norris la mère avait dit à la marquise, et de ce que le marquis et la marquise avaient répondu, et des affectueuses et solennelles assurances qu'avaient prodiguées Leurs Grâces, en jurant sur l'honneur qu'il n'était rien qu'elles n'eussent donné pour voir M. Norris, madame Norris et les deux demoiselles Norris, et leur frère M. Norris junior, se fixer en Angleterre, afin de pouvoir cultiver assidûment leur précieuse amitié. Ces agréables récits se prolongèrent longtemps.
L'Anglais, néanmoins, trouvait quelque chose d'étrange, de contradictoire, à voir MM. Norris fils et père (si glorieux de correspondre, courrier par courrier, avec quatre pairs de la Grande-Bretagne) assaisonner de déclarations républicaines le brillant récit de leurs succès aristocratiques. Ils ne pouvaient tarir sur l'inappréciable avantage de vivre, à l'abri de toutes ces distinctions arbitraires, dans la terre classique des lumières et de l'indépendance, où l'on ne connaît de noblesse que celle qu'imprime la nature, où l'ordre social tout entier repose sur une large base d'égalité et d'amour fraternel. Ce thème entraînant inspira au père, un discours qui menaçait de devenir interminable, lorsque M. Bevan s'avisa, pour faire diversion, d'adresser à ses hôtes, quelques questions insignifiantes sur le propriétaire de la maison voisine. M. Norris déclara, en réponse, que ledit personnage professant des opinions religieuses qu'il lui était impossible d'approuver, il n'avait pas l'honneur de le connaître. Madame Norris avait aussi son motif, qui, bien qu'exprimé en d'autres termes, aboutissait à la même conclusion: «Ces gens-là pouvaient être assez bien dans leur genre, mais la bonne compagnie ne les recevait pas.»
Un autre trait fit sur Martin une vive impression. M. Devan raconta ce qui s'était passé entre Mark et le nègre; il devint évident que tous les Norris étaient _abolitionnistes_(3), à la grande satisfaction de Martin, qui n'hésita plus à exprimer sa sympathie pour cette pauvre race noire, vouée à tant de souffrances et d'oppression. Mais, au plus bel endroit de son discours, une des jeunes miss Norris,--la plus délicate et la plus jolie,--fut prise d'un fou rire, qui lui ôta la parole pendant quelques minuits; enfin, quand elle put modérer ses bruyants éclats, elle répondit aux instances polies de l'Anglais, qui la suppliait de lui dire en quoi il était si plaisant? «Que les nègres étaient de si drôles d'êtres, d'un si irrésistible comique, qu'il n'y avait vraiment pas moyen d'en parler sans rire, ou de prendre au sérieux une partie de la création si ridiculement absurde et si grotesquement bouffonne!» M. et madame Norris père et mère, mademoiselle Norris soeur, M. Norris le jeune, et jusqu'à la vieille grand'mère, se rangèrent à cet avis; il n'y avait qu'une voix sur un fait aussi incontestable.
Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs horribles traces n'opposent-elles pas un caractère sacré à l'être humain qui les subit, fût-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi absurde au moral que le plus bénin des Nemrods qui donnent la chasse aux peaux rouges ou noires!...
«Bref, dit M. Norris père, tranchant amiablement la question, il y a une antipathie naturelle entre les deux races.»
[Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.]
M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et secoua délicatement ses doigts comme eût pu le faire Hamlet avoir manié le crâne de Yorrick; on eût dit que le sensitif Américain venait de toucher un nègre, et que la peau du noir avait déteint sur lui.
Averti qu'il s'était fourvoyé, et se trouvait sur un terrain peu sûr, Martin battit en retraite; pour rendre à la conversation son premier essor agréable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la nette et brillante toilette, à l'unisson des petits souliers et des fins bass de soie, annonçait qu'elle étaient pas passées maîtres dans l'étude des modes françaises. De fait, si leur instruction sur ce point était tant soit peu arriérée, en revanche elle était des plus étendue. La soeur aînée surtout, que distinguait sa science en métaphysique, en hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de société de manière à les faire briller dans le discours, soit qu'on parlât chiffon, soit qu'on devisât de la perfectibilité humaine. L'heureux résultat de ce procédé, aussi instructif qu'ingénieux, était de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte d'aliénation mentale.
Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une planche de salut, et supplia l'autre soeur de chanter. Elle y consentit de bonne grâce. Alors commença un concert dont les demoiselles Norris firent tous les frais; les ariettes succédèrent aux airs de bravoure, puis vinrent les romances. Elles chantèrent de l'allemand, du français, de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'était par trop vulgaire. Il en est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince étoffe, dédaignées au logis, mais distingués et choyés au dehors.
Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient venues à l'hébreu, si elles n'eussent été subitement interrompues par l'Irlandais, qui, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix de Mentor:
«Le _giniral_ Fladdock!
--Se peut-il! s'écrièrent simultanément les deux soeurs, suspendant aussitôt leur mélodie. Le général de retour!»
A cette exclamation, le général, en grand uniforme, paré comme pour un bal, s'élança dans le salon avec une telle impétuosité, qu'ayant, d'une de ses bottes, accroché le tapis et rencontré son épée en travers de ses jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tête la première, présentant aux regards consternés des spectateurs un petit point rond, chauve et luisant sur la sommité de son crâne. Ce n'était rien encore: assez replet de sa nature et fort serré dans ses habits, une fois que l'infortuné général fut à terre, il lui devint impossible de se relever; il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire à ses bottes toutes sortes d'évolutions dont un ne trouve point d'exemples dans les fastes militaires.
Il y eut un élan universel pour lui venir en aide; mais l'uniforme était si terriblement et si merveilleusement juste, que le héros fut relevé tout d'une pièce, comme un clown qui fait le mort. Roide et sans pli, il ne reprit possession de son individu qu'en se retrouvant d'aplomb sur ses deux plantes de ses pieds; alors, ranimé comme par miracle, et s'avançant de biais pour tenir moins de place et sauver de tout contact l'or de ses épaulettes, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison et la salua le sourire sur les lèvres.
Il est vrai que la famille Norris n'aurait pu manifester plus de joie à cette apparition inattendue, si New-York eût été en état de siège, et qu'il n'y eût pas eu moyen, pour or ou pour argent, de se procurer un général quelconque.
Par trois fois à la ronde, et à tour de rôle, il serra et secoua la main de tous les Norris; puis s'éloignant de quelques pas il les passa en revue à distance, son ample manteau rejeté sur l'épaule droite, laissant à découvert sa poitrine martiale.
«Est-ce bien vous? s'écria le général; est-ce vous que je reçois, esprits d'élite de ma noble patrie!
--Oui, répliqua M. Norris; nous voilà en personne; c'est nous-mêmes, général.»
Ce fut alors à qui entourerait le nouvel arrivé, à qui s'informerait de ce qu'il avait vu, fait, pensé, depuis la date de sa dernière lettre: tous voulaient savoir s'il s'était fort amusé à l'étranger, et surtout, avant tout, sur quel pied d'intimité il était avec les nobles ducs, lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et barons, qui faisaient les délices de ces populations abâtardies, perdues dans la nuit de l'ignorance.
«Ne m'en parlez, pas! répliqua le général; à vrai dire, je n'ai vécu que dans ce monde-là; j'ai même rapporté dans ma malle des journaux où mon nom est imprimé (ici il baissa la voix et prit un ton solennel). imprimé en toutes lettres parmi les nouvelles _fashionables_ du jour. O les préjugés, les conventions de cette étourdissante Europe!
--Ah! dit M. Norris père, secouant la tête d'un air mélancolique, et jetant à Martin un regard de côté, comme pour lui dire: Je ne puis pas le nier; je le ferais s'il y avait moyen.
--Et le sentiment moral, combien peu développé! se récria encore le général; quelle absence de dignité chez l'homme!
--Ah! soupirèrent tous les Norris, dans l'abomination de la désolation.
--Non; impossible d'atteindre à la réalité, à moins d'être sur les lieux. Vous, Norris, qui êtes un homme fort, doué d'une imagination vigoureuse, je suis sûr que vous n'auriez jamais pu vous faire une idée de ce qu'il en est avant d'avoir vu de vos yeux vu!
--Jamais! dit M. Norris.
--Que d'entraves! l'orgueil exclusif du rang, les formes sans fin, l'étiquette, le cérémonial! poursuivit le général, augmentant d'emphase à mesure. Oh! que de barrières artificielles dressées entre l'homme et l'homme! quelle séparation de la race humaine, en cartes hautes et basses, en trèfle, en carreau, en pique... On y trouve de tout, hors des coeurs!
--Ah! s'écria la famille entière, ravie de cette pointe; mais l'indignation reprit le dessus.
--Il n'est que trop vrai, général!
--Un moment, s'écria tout à coup M. Norris père, saisissant le bras du général Fladdock; n'avez-vous pas fait la reversée dans le Screw?
--Oui, en effet.
--Est-il possible? s'écrièrent les jeunes miss, quel heureux hasard!»
Le général ne paraissait pas comprendre pourquoi son passage à bord du Screw causait une si vive sensation; et il ne fut pas beaucoup plus au fait quand M. Norris lui présenta Martin en disant:
«Un de vos compagnons de voyage, je crois?
--Un de mes compagnons! répéta le général; non pas, que je sache!»
Il n'avait jamais vu Martin; mais celui-ci l'avait vu, et le reconnut, dès qu'ils se trouvèrent face à face, pour le passager qui, les mains enfoncées dans ses poches, humait sur le pont l'air de la liberté.
Tous les yeux étaient fixés sur Martin; il n'y avait pas d'évasion possible; il fallait que la vérité se fit jour.
«Je suis venu dans le même vaisseau que le général, dit Martin, mais non dans la même cabine. Forcé à une stricte économie, j'avais pris une des places de l'avant.»
Si le général se fût vu transporté en personne près d'un canon chargé, avec ordre d'y mettre le feu sur-le-champ, il n'eût pu tomber dans une consternation plus grande qu'en entendant ces paroles: «Quoi! lui, Fladdock!--Fladdock en grand uniforme de la milice nationale!--Fladdock, le général!--Fladdock, le benjamin des grands seigneurs d'outre-mer!--lui, soupçonné de connaître un quidam juché sur l'avant d'un paquebot, payant pour son passage la modique somme de quatre louis dix schillings! et trouver un pareil drôle établi dans le sanctuaire de la mode, dans le giron de l'aristocratie de New-York!» Il en porta la main à la garde de son épée.