L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843
Part 4
M. Liadières aurait bien aussi quelques velléités de se mettre sur les rangs; mais, pour se dernier, il attend le succès de la fameuse comédie dont on s'occupe si fort depuis quinze jours: les _Bâtons flottants_. La semaine dernière, cette comédie était encore à l'état de logogriphe, et nous en cherchons le mot: ce mot est trouvé, et ce mot est Liadières; on avait cependant compté sur le mystère le plus profond jusqu'au jour de la première représentation; mais un secret à Paris est comme une bouteille de fine liqueur livrée à l'air et qui s'évente; on a beau chercher, personne ne peut dire qui a ôté le premier le bouchon. Quoi qu'il en soit, M. Liadières est éventé; tout Paris désigne l'officier d'ordonnance et le député comme l'auteur de la comédie en question; il n'y a donc plus aucune espèce de mérite à le dire, on ne se donne pas même par là le petit plaisir d'une indiscrétion; aussi les femmes n'en parlent-elles plus.
Croiriez-vous une chose? madame Cindi-Damoreau a quitté Boston et va à la Havane. Deux rossignol, pour traverser ainsi les mers, es-tu devenu alcyon?
Théâtre.
_La Tutrice ou l'Emploi des Richesses_, comédie en trois actes de MM. SCRIBE ET DUPORT (THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Daniel le Tambour_ (GYMNASE).
Le mot tuteur et tutrice a un air rébarbatif; dans un tuteur, la comédie a coutume de ne voir qu'un vieux barbon, goutteux, quinteux, maussade et avare, quelque Cassandre ou quelque Bartholo, fort à charge aux vives Rosines et aux galantes Isabelles; la tutrice a dû en souffrir logiquement; et il semble difficile qu'une tutrice, à son tour, ne soit pas quelque peu respectable et douairière. Mais au connaît M. Scribe; M. Scribe n'aime pas à se traîner dans la tradition; c'est l'homme aux surprises. Il lui est arrivé plus d'une fois, dans ses charmantes esquisses du Gymnase, de montrer de jeunes et aimables tuteurs, des tuteurs très-galants, très-tendres, faits tout exprès pour être adorés des pupilles. Voici maintenant qu'il nous donne une tutrice de l'âge d'une jeune-première, et point du tout maussade.
Elle s'appelle Amélie de Moldaw. Quant à son titre de tutrice, il est plutôt de pure bienveillance que strictement légal.
Voici le fait.
Un vieux feld-maréchal, le comte de Wurtzbourg, est oncle d'un vaurien de neveu, son héritier naturel. Laisser sa fortune, c'est-à-dire trois ou quatre millions, à un tel drôle, c'est jeter une brebis dans la gueule du loup: en un tour de dent les millions seront absorbés. Pour eviter cet appétit vorace, le feld-maréchal nomme Amélie de Moldaw, la fille d'un de ses compagnons de guerre, sa légataire universelle; ceci veut dire qu'il déshérite son neveu. Après quoi, le bonhomme meurt; que la terre lui soit légère!
Amélie accepte le legs; mais ne croyez pas que ce soit par cupidité; tout au contraire. Ces biens immenses, elle les conservera avec honnêteté, avec soin, comme un vertueux tuteur veille à la fortune d'un mineur étourdi, pour la lui rendre intacte quand la sagesse lui sera venue.
Or, comment corriger ce fou de Léopold de Wurtzbourg? comment le convaincre que ses richesses sont faites, non pas pour les perdre sottement en dissipations et en extravagances, mais pour les faire fructifier honorablement pour soi, utilement pour les autres? Telle est cependant la tâche qu'entreprend Amélie, et vous avouerez qu'on ne s'attendait guère à ce cours de morale de la part d'une jeune fille de vingt ans.
Elle trouve naturellement dans Léopold un disciple peu docile. Léopold a beaucoup plus de penchant pour ces demoiselles de l'Opéra que pour autre chose, et l'ordre lui semble bien maussade, en comparaison du désordre. D'ailleurs, pourquoi Léopold écouterait-il les remontrances d'Amélie? N'est-ce pas elle qui vient de lui enlever l'héritage qu'il croyait déjà tenir, et sur lequel il avait fondé tant de charmants rêves de plaisir? Donc non-seulement il décline la compétence d'Amélie en fait d'éducation, mais il se croit en droit de la haïr, aussi bien que feu son oncle. Et pour témoigner aux vivants et aux morts cette haine profonde et le cas qu'il fait de leurs leçons, Léopold se promet d'être plus mauvais sujet, plus dissipateur que jamais; il fera des dettes, il passera sa vie follement; il épousera la Fredoline, illustre danseuse de l'Opéra! En un mot, il compromettra de son mieux le nom des Wurtzbourg.
Léopold le ferait comme il le dit, si Amélie n'était pas la pour l'arrêter dans cette voie de perdition. Que fait-elle? Elle achète tout simplement des créanciers de Léopold de bonnes lettres de change, et en vertu de ce titre en règle, fait arrêter notre étourdi, qui va tout droit en prison méditer sur la fragilité des héritages et sur les danseuses de l'Opéra. Il est d'abord furieux, et maudit Amélie de plus belle; si bien qu'il en fait une grosse maladie. Mais être toujours furieux ou malade, c'est une triste position à vingt-cinq ans. La méditation arrive donc après la rage, et après la méditation viennent la santé et le sens commun, Léopold se décide à être raisonnable, mais c'est encore par vengeance: il veut qu'Amélie ait la preuve qu'elle ne lui a rien pris en lui prenant les millions de l'oncle, et qu'il sait fort bien s'en passer.
Il étudie le droit et devient un avocat distingué; cela s'appelle se venger noblement, et vous conviendrez que cette vengeance vaut un peu mieux que la première, qui consistait à se ruiner et à se déshonorer.
On sait le procédé de Marivaux, et de M. Scribe après lui; M. Scribe et Marivaux ne mettent les gens aux prises et ne les font se haïr d'abord, que pour les faire s'adorer ensuite; telle est la conclusion de la guerre de Léopold de Wurtzbourg contre Amélie de Moldaw.
En retrouvant Amélie, Léopold est tout inquiet d'éprouver je ne sais quelle espèce d'émotion qui n'est plus tout à fait son antipathie d'autrefois. Cependant il résiste, et veut lutter encore; mais, à force de résister, les plus braves souvent succombent: c'est ce qui arrive à Léopold, surtout lorsque Amélie, convaincue de sa conversion, se dévoile à lui, et explique tout le secret île sa conduite; alors, en effet, dans cette femme qu'il a longtemps soupçonnée d'avidité, de mauvaise foi, et de pis encore, Léopold trouve une bonne et charmante fille, dévouée, désintéressée, vertueuse, qui a voulu le sauver de ses propres folies, et, le voyant complètement corrigé, lui restitue toute cette fortune dont il saura faire désormais un bon emploi. A quoi bon vous dire que Léopold, émerveillé, attendri, vaincu, tombe aux pieds d'Amélie, et que bientôt nous célébrerons les noces dans le château du vieux maréchal de Wurtzbourg? cela va de soi-même.
Quelques hors-d'oeuvre d'un goût équivoque, des développements excessifs au début de la comédie, certains mots et certains détails manquant d'une suffisante délicatesse, avaient causé, le premier jour, certains petits désagréments à la _Tutrice_ mais MM. Scribe et Duport ont, dès le lendemain, remédié au mal, et l'ouvrage, sans être un des plus heureux et des plus spirituels du fécond et habile auteur, se fait écouter maintenant sans obstacle et même avec plaisir. Il est agréablement joué par mademoiselle Plessis, Provost, et mademoiselle Brohan.
--Le Gymnase, veuf du Bouffé, a songé tout aussitôt à le remplacer. Le jour même où Bouffé faisait, au théâtre des Variétés, une triomphante entrée, M. Delmas s'essayait au Gymnase dans un rôle destiné primitivement au célèbre comédien. M. Delmas a réussi; c'est un acteur exercé, et qui il manque un peu de distinction, mais qui a du métier, de la verve, de l'intelligence, de la chaleur, C'est déjà beaucoup, et, avec cette première mise de fonds, on peut faire son chemin.
D'ailleurs, il. Delmas n'avait pas précisément besoin, cette fois, des belles manières d'un homme comme il faut; il a débuté par le rôle d'un tambour. Or, ce tambour s'appelle Daniel; il est brave, il est sensible: figurez-vous le tambour modèle. Sa bravoure, Daniel l'a montrée souvent, sur les champs de bataille, et dernièrement en Afrique, au col de Mouzaia; quant à sa sensibilité, voici à quoi il l'emploie:
Tout tambour qu'il est, Daniel est le père d'une charmante fille.--Et la mère, une vivandière?--Non pas, morbleu! la mère est une marquise.--Comment cela se peut-il?--Pardon; mais l'histoire serait trop longue à vous conter.
Or, cette fille charmante, Daniel veille sur elle et revient tout exprès d'Afrique pour faire son bonheur. Vous comprenez bien qu'il n'use pas lui dire qu'il est son père, un simple tambour! mais il fait mieux: il l'arrache à l'inimitié d'une méchante famille qui en veut à son bien, et lui donne pour mari, à la place d'un homme qu'elle hait, un joli petit comte qu'elle aime; après quoi il reprend son tambour, fait un roulement et retourne en Afrique, la larme à l'oeil, mais sans avoir dit son secret.
La pièce, l'auteur M. Auvray, Delmas le débutant, et mademoiselle Rose-Chéri, ont réussi avec accompagnement de bravos et de larmes.
Histoire de la Semaine.
L'attention s'est, cette semaine moins que jamais, portée sur ce qui peut se passer en France. La province n'est occupée qu'à rédiger les pétitions qu'elle veut remettre à ses députés avant que ceux-ci montent dans la voiture particulière dans la malle-poste, dans la diligence, dans le wagon ou dans le bateau à vapeur qui doit les amener à Paris. Quant à la capitale, elle se creuse la tête à chercher douze nom à inscrire sur chacune des listes des douze arrondissements pour l'élection des maires et adjoints, fonctionnaires sans fonctions, archivistes purs et simples des actes de l'état civil, qui n'ont pas assez d'attributions pour pouvoir faire le bien, mais qui, par force d'inertie, arrivent quelquefois à l'empêcher. Les circulaires des candidats se nuisent et font ployer l'électeur sous leur poids. Mais, en vérité, pour l'homme qui ne fait partie d'aucune coterie de quartier, il est bien difficile, au milieu de tous ces prétendants à l'écharpe municipale, à l'habit brodé, et, pour tout dire, à la décoration qui fait partie obligée du costume, il est bien difficile de dégager l'inconnu, et cependant la loi nous condamne à recommencer douze fois cette pénible opération auprès de laquelle les rébus que _l'Illustration_ donne à deviner ne sont qu'un jeu!--Les nouvelles d'Afrique sont venues remplir un peu le vide que le manque d'événements intérieurs ont laissé dans nos feuilles politiques. La brillante et heureuse expédition du général Tempoure demande un récit spécial qu'on trouve dans ce même numéro; quant à la défection d'un chef indigène, dont nous avons déjà parlé, et à la trahison dont une tribu des environs de Constantine aurait eu à se plaindre de la part du gouverneur de cette province, les feuilles officielles n'ont jusqu'ici donné aucun renseignement à ce sujet, sans doute pour être plus à même de répondre avec exactitude aux faits précisés qui ont été mis en circulation.--Notre mission de Chine s'est enfin déterminée à s'embarquer sur l'escadre qui doit la conduire dans le Céleste Empire. Elle attendait probablement pour prendre ce parti qu'Old-Nick eût fait paraître ses premières livraisons de _la Chine ouverte_, qui vont lui servir de _Guide de l'étranger_, et qui vont permettre en même temps aux souscripteurs casaniers de faire, sans se déranger et sans redouter, eux, aucun mécompte, le même voyage que M. de Lagrenée. L'empereur chinois nous ayant fait la gracieuseté de nous adresser son portrait, nous avons cru devoir, en échange lui envoyer celui de notre ministre plénipotentiaire: nous les donnons tous deux aujourd'hui à nos lecteurs.--La nouvelle s'étant répandue que deux Français de la légion que nos nombreux compatriotes ont formée à Montevideo pour défendre leurs personnes et leurs biens, avaient été pris par le général Oribe, torturés et mutilés, que leurs têtes avaient été exposées, le ministère fit annoncer que des explications seraient demandées à ce sujet. En effet, un des bâtiments de notre escadre de la Plata fut dépêché dans ce but à Buenos-Ayres. Qu'en est-il advenu? C'est encore une incertitude que les feuilles du gouvernement ont a faire cesser. D'après _le Patriote Français_, journal qui se publie à Montevideo, M. Arana, ministre de Rosas, aurait, en substance, répondu à M. de Ludre, notre ministre près de la république argentine: «Les deux individus sur le sort desquels vous réclamez étaient du nombre de ceux que MM. Pichon, consul français à Montevideo, et l'amiral Massieu de Clerval, commandant de l'escadre française, ont déclarés officiellement _n'être plus Français_, pour avoir, sans l'autorisation du roi, pris du service militaire à l'étranger. Que signifie dès lors votre réclamation?» Nous ne savons jusqu'à quel point la déclaration de MM. Pichon et Massieu de Clerval serait regardée comme nous engageant, alors même, ce que nous ne croyons pas, qu'elle aurait été faite; car il est bien constant que des hommes placés dans la nécessité de la légitime et de l'immédiate défense personnelle, à Montevideo, où ils sont bloqués, ont quelque chose de mieux et de plus pressant à faire que d'attendre de Paris l'autorisation de prendre les armes. D'après le _Times_, au contraire, les deux Français seraient morts des blessures qu'ils auraient reçues en combattant, et leurs cadavres auraient été mutilés par les Montévidéens eux-mêmes, pour augmenter l'ardeur de leurs auxiliaires et leur rendre l'ennemi plus odieux. De ces deux versions, quelle est la vraie?
Bien des yeux sont en ce moment tournés vers l'Angleterre. L'attention qu'on a prêtée à l'accueil qu'y ont reçu M. le duc et madame la duchesse de Nemours, aux hommages que sont venus leur rendre les ministres des puissances étrangères et, parmi eux, le ministre de Russie, qui a donné son nom à la fameuse convention de juillet 1840, de Brunow, cette attention a fait son temps. La visite que la reine Victoria vient de rendre à sir Robert Peel serait elle-même oubliée si les journaux anglais n'avaient fait gagner et ne reproduisaient pour leurs lecteurs le wagon-salon qui a transporté leur souveraine et le prince Albert. Mais le fait qui éveille le plus la curiosité anglaise en ce moment et qui, de ce côté du détroit, est de nature à faire naître également la nôtre à des titres divers, ce sont les réceptions, les petits levers de M. le duc de Bordeaux, ses entrevues avec les pèlerins de la légitimité qui ont entrepris tout exprès ce voyage, et les harangues plus ou moins mesurées qu'on lui adresse. Plusieurs journaux français s'en émeuvent et annoncent qu'on ne peut manquer, à la tribune de la Chambre, de demander compte de leur démarche aux députés qui ont été grossir la cour du petit-fils de Charles X. Ce qui nous paraît devoir résulter le plus certainement de tout cela, c'est tout simplement une discussion d'adresse fort animée. Du reste, on est fort curieux de savoir quelle réponse sera faite au prince voyageur quand il demandera à faire sa cour à la reine. Ce ministre étranger lui a porté les félicitations de son souverain; c'est le ministre du roi de Hanovre.--Le ministère anglais et les accusés irlandais se trouvent avoir un répit de six semaines, par l'ajournement au 15 janvier qu'ont prononcé les quatre juges de la Cour du banc de la reine(2). En attendant, le cabinet fait imprimer dans ses journaux qu'en définitive, s'il n'obtient pas une condamnation, cela ne fera que démontrer plus évidemment au Parlement la nécessité de lui accorder des mesures coercitives. On voit qu'il s'arrange d'avance pour ne pas paraître trop désappointé dans le cas d'un acquittement. Il croit aussi devoir découvrir de temps en temps des conspirations et des dépôts d'armes, pensant que cela ne saurait faire de mal sur l'esprit des jurés.--Les élections américaines ont définitivement pris couleur, et l'opinion démocratique est sûre aujourd'hui d'une grande majorité. Nous désirons, sans nous en flatter beaucoup, que quand le parti vainqueur aura installé au Capitole de Washington, son influence à la place de celle des whigs, il entend mieux que ceux-ci les véritables intérêts États-Unis, et abroge cette législation de douanes qui équivaut en quelque sorte à une prohibition générale.
[Note 2: L'honorable Édouard Pennefather, président de la Cour du banc de la reine, en Irlande, est dans sa soixante-dixième année. Il a débuté au barreau vers 1796, et a été longtemps l'un des premiers avocats de son pays. Quoique né en Irlande, on assure qu'il ne dissimule point sa prédilection pour l'Angleterre. Un fait qui semblerait venir à l'appui de cette opinion, c'est que, depuis plusieurs années, toutes les propriétés qu'il a achetées sont situées sur le territoire anglais. Il est inutile de dire qu'il est conservateur.
L'honorable Chartes Burton, second juge, n'est pas Irlandais. C'est John Philippot Currau, qui, ayant conçu les plus grandes espérances de son jeune talent, l'enleva à l' Angleterre et le protégea dans ses débuts au barreau irlandais. Il appartient au parti whig. On lui reproche toutefois d'avoir aidé de son crédit et de son argent la candidature de son gendre, M. West, qui est conservateur.
L'honorable Philippe Cecil Crampton, troisième juge du banc de la reine, a soixante ans, il s'était fait de bonne heure une haute réputation de talent dans l'Université irlandaise. Il a été professeur de droit au collège de la Trinité. Il a siégé, comme membre de l'opposition, à la Chambre des communes, et, sous l'administration whig, il a exercé les fonctions de solliciteur-général. Il a de tout temps professé à l'égard d'O'Connell une vive antipathie, et O'Connell, comme on doit le penser, la lui rend bien. C'est un des champions les plus actifs de la grande cause de la tempérance. On rapporte que, voulant donner au père Matthews un gage éclatant de sa loi, il fit un jour vider tous les vins que contenait sa cave (et elle était célèbre parmi les amateurs) dans un ruisseau qui traverse sa villa près Bray, dans le comté de Wicklow.
L'honorable Louis Perrin, quatrième juge, est d'origine française, c'est la révocation de l'édit de Nantes qui a forcé sa famille à se naturaliser en Irlande. En 1834, il a été élu, à Dublin, membre du Parlement. Il est whig. Sa probité, son savoir et son bon sens le font respecter de tous les partis. Il a plus de soixante-dix ans.]
Le roi Othon a ouvert, le 20 novembre, l'Assemblée nationale par un discours qui eût été plus convenablement prononcé le premier jour de l'an. L'allocution royale est toute en souhaits et en voeux que les députés ont dû croire sincères. Tous les membres du corps diplomatique assistaient à cette séance, à l'exception du ministre de Russie.--Les nouvelles anglaises de Chine sont peu favorables. Le comptoir nouveau ne fonctionne guère, et les ports sont encombrés de marchandises anglaises qui ne trouvent pas d'écoulement. D'un autre côté, des fièvres très-dangereuses exercent leurs ravages sur les Européens, et l'île de Hong-Kong: est infestée de vagabonds, de voleurs, de rats et de plusieurs espères de vermine qui s'entendent parfaitement pour en rendre le séjour insupportable aux _Barbares_.--Si nous voulions parler du Penjab, il nous faudrait enregistrer des assassinats nouveaux à la suite de ceux que nous avons déjà annoncés, tracer des noms aussi peu commodes à écrire qu'à prononcer, et avec lesquels nos lecteurs n'ont nul intérêt à faire connaissance. Le général Ventura n'est point, comme on l'avait dit, prisonnier dans une forteresse. Le général Avitabile est également parvenu à se mettre en sûreté. Lord Ellemborough n'a pas encore annoncé l'intention d'intervenir, mais il fait réunir une armée considérable sur le Rutledge, et cette mesure le mettra à même de menacer ou d'agir selon que les intérêts anglais le demanderont.--Nous avons gardé pour la fin, comme on fait des énigmes, les incroyables intrigues qui se croisent en ce moment en Espagne. On a vu précédemment M. Lopez résigner le pouvoir dont, malgré ses concessions ou peut-être plutôt par suite de ses concessions même, le général Narvaez et le personnel qui entoure l'innocente Isabelle étaient arrivés a lui rendre l'exercice impossible. M. Olozaga lui a succédé et a débuté par une déclaration constitutionnelle, par un discours plein de béatitudes, et par un ajournement de la réorganisation des gardes nationales et des municipalités, provoquée par le ministère qu'il venait de remplacer. Il pensait qu'il y en aurait là pour tous les goûts; et, en effet, ses paroles pouvaient plaire aux constitutionnels, son premier acte semblait devoir lui gagner les coeurs des camarillistes. Il n'en a rien été. Le nouveau premier ministre a bientôt été amené à penser que la pauvre enfant, qu'on a déclarée majeure, était bien loin d'être émancipée de l'influence dominatrice du général Narvaez qui règne véritablement sous son nom; et que pour lutter contre cette usurpation de fait, pour trouver quelque part un appui régulier et de quelque puissance, il fallait une assemblée moins également partagée que la Chambre actuelle des Députés, et qui offrît aux constitutionnels sincères une majorité compacte et prononcée. Dans cette conviction, M. Olozaga a soumis à la reine un projet d'ordonnance de dissolution. La reine, bien entendu, était parfaitement incapable d'apprécier si l'acte auquel elle acquiesçait était en soi bon ou mauvais; mais son instinct d'enfant lui donnait, peut-être à craindre que le général Narvaez en fût mécontent. Aussi le lendemain, quand celui-ci, informé de la mesure adoptée, vint au palais trouver la reine Isabelle, la pauvre petite, voyant bien qu'elle allait être grondée, se mit à rapporter. On lui fit grâce de la pénitence, à la condition qu'elle rapporterait comme on voudrait, et qu'elle déclarerait que M. Olozaga, pour lui arracher sa signature, lui avait donné des chiquenaudes, tiré l'oreille et tenu la main. La leçon apprise a été répétée sans trop de fautes. Voilà ce qui se laisse entrevoir dans les correspondances et les journaux d'Espagne. Ce qui est certain, c'est que M. Olozaga a été destitué par une ordonnance du 29 novembre, contre-signée de son collègue M. de Frias, qui, le lendemain, a été amené, ainsi que M. Serrano et les autres ministres, à donner lui-même sa démission. Un jeune député, M. Gonzalès Bravo, avocat, a été nommé minière des affaires étrangères. Il compose jusqu'ici à lui seul tout le cabinet. En qualité de chancelier, il est venu, dans la séance des cortès du 1er décembre, présenter sérieusement la déclaration de la reine portant le récit des violences imputées à M. Olozaga. Une proposition a été faite, ayant pour objet d'éloigner momentanément cet ancien ministre du Congrès. Le renvoi de cette motion à l'examen des bureaux a été prononcé à la majorité 79 voix contre 75. Madrid, nous dit-on, est dans l'inquiétude la plus vive. Nous nous l'expliquons sans peine. Quand on voit une aussi étrange parade se jouer en face d'une grande nation, quand on voit ses députas y accepter des rôles, est-il bien surprenant que le peuple se demande s'il suffit de siffler les acteurs?