L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843
Part 3
Ce mémorable _speech_, que je pourrais vous répéter textuellement à l'instar du _Times_ et du _Chronicle_, racontait les efforts de Macready, constatait leur réussite, malheureusement incomplète, et donnait les raisons qui le décidaient à quitter la partie. Un ministre apportant sa démission aux Chambres n'aurait pu mettre dans son exposé de motifs plus de dignité, de mesure, de franchise apparente et de courtoisie réelle que ce directeur-acteur avouant sa défaite. Il faut reconnaître, à l'honneur anglais,--lorsque toutefois il la possède,--une éloquence particulière dont le mérite est de commander le respect des auditeurs par le respect que l'orateur semble avoir pour lui-même. Macready nous en donna ce soir-là un échantillon remarquable.
A dire vrai, je trouvais un peu longues les soirées passée à étudier l'Angleterre dramatique. Pièces et acteurs, tout a cinquante ans de progrès à faire pour atteindre à l'état actuel du vaudeville, de l'opéra-comique et même du mélodrame français. Le mélodrame, par exemple, tel qu'il se joue sur la rive droite de la Tamise, à Surrey au Victoria-Theatre, ferait sourire de pitié l'ombre terrible des Caigniez et des Pixerécourt. _Le Sonneur de Saint-Paul_ me paraient prodigieux de conception quand je le comparais au _Guy Mannering_ et au _Pilote_,--tant bien que mal découpés dans le roman de Walter Scott et dans celui de Cooper,--que je vis à ces deux théâtres. Les autres se disputaient, comme je l'ai dit, _la Part du Diable_,--ce chef-d'oeuvre de l'esprit humain,--mutilée, démontée, enniaisée, attristée à faire pleurer M. Scribe lui-même; plus, un petit vaudeville du Cymnase, passablement dédaigné chez nous, mais qui, chez nos voisins, faisait fureur. Cela s'appelle _Un Ange au cinquième Étage_.
[Acteurs anglais.--Buckstone.]
Vous devinez sans peine à quels bâillements immodérés j'étais souvent réduit. Un artiste de mes amis, en compagnie duquel j'assistais à toutes ces rapsodies, imagina, pour me distraire, de croquer sous mes yeux les acteurs qui me semblaient dignes de cette reproduction. Grâce à lui, je puis vous présenter aujourd'hui un des plus célèbres acteurs du théâtre anglais, gros garçon, criard et bruyant, la joue enluminée, l'oeil vif et la voix éclatante, c'est Bartley qu'il faut voir surtout, comme dans la comédie du _Turf_, représenter au naturel les grossiers jockeys, les chasseurs de renard, les Osbaldestone de la vieille et joyeuse Angleterre.
Il me resterait à vous peindre la seule comédienne digne de ce nom que j'aie découverte à Londres, perdue dans l'obscurité d'un petit théâtre, le Strand,--une femme gracieuse et belle, qui joint à la joyeuseté de mademoiselle Déjazet, tempérée par une nuance de pruderie britannique, toute l'élégance de mademoiselle Plessy, et quelque peu de la finesse de mademoiselle Anaïs. Mais le portrait de cette ravissante personne m'a été dérobé,--j'ai honte de le dire,--par mon grave compagnon de voyage, qui en était devenu amoureux. Il parlait déjà,--cet homme marié,--de solliciter à Paris un engagement pour mistress Sterling. Ainsi se nomme notre merveille. Il fallait toute ma prudence de célibataire pour l'empêcher, à cette occasion, de se compromettre. _O hymen! ô hymenée_.
Farren y rendait à merveille la sensibilité nerveuse, la faiblesse touchante, la gaieté puérile et presque douloureuse du centenaire-enfant, victime des jeux de son petit-fils. Dans la même pièce, Webster jouait avec une rare vivacité une gaieté communicative, le rôle de Bob Lincoln, clerc d'avoué, ou, comme il le dit lui-même, «un gentleman à une guinée par semaine.»
Webster pourrait justement être comparé à Bardon, du Vaudeville; Strickland le serait plutôt à Lepeintre jeune, quoiqu'il ne jouisse pas d'une conformation tout à fait aussi exceptionnelle. Vous le voyez tel qu'il nous apparut dans le costume du lord grand chambellan, dans le rôle du _baron Stout_, espèce de parvenu politique, essayant, à force de grands airs, de se faire une place dans les rangs dédaigneux de l'aristocratie.
Strickland est, après Farren, le meilleur _père noble_ du théâtre anglais contemporain.
M. Buckstone a de doubles droits à l'illustration. Ce n'est pas seulement un acteur leste et dégagé,--grimacier quelquefois, mais amusant toujours;--c'est aussi l'auteur des plus jolies petites _farces_ qu'on ait jouées, dans ces derniers temps, au théâtre de Hay-Market. Il excelle dans les rôles du maris justement jaloux, d'amoureux mystifiés, de dandys évaporés et joués sous jambe, dans tous les personnages enfin qui demandent de l'entrain, de la gaieté, du mouvement. Il revenait d'Amérique lorsque je le vis jouer dans deux pièces composées pour lui par lui-même; _A Kiss In the Dark (Un Baiser dans l'Ombre?)_ et _la vie des Maris (Maried Life)_. C'est dans ce dernier personnage que je vous le présente, véritable, type de _mirliflore_ anglais, avec sa redingote à pattes, ses bas chinés et ses escarpins à rosettes.
[Acteurs anglais.--Mistress Fitz-Williams.]
Mistress Fitz-Williams,--comme qui dirait, à Paris mademoiselle Julienne, si mademoiselle Julienne vivait encore,--revenait, elle aussi, des États-Unis, qu'elle avait charmés par sa bonne humeur, sa malice narquoise et l'originalité de son jeu. La voici costumée à la russe et avec la coiffure dont M. de Custine s'est tant émerveillé, dans le rôle de _la Vieille (the old Woman)_, qui n'est point à confondre, malgré le titre et la couleur locale, avec _la Vieille_ de M. Scribe.
O. N.
Embellissements de Constructions nouvelles, à Paris.
PONT DE LA CITÉ.
Vers l'année 1630 ou 1614, suivant Piganiol de la Force, on construisit un pont léger communiquant de la Cité à l'île Saint-Louis. Ce pont, bâti en bois, comme l'ancien pont de la Tournelle, l'ancien pont Royal et le pont au Change, brûlé en 1621, etc., fut appelé cependant, par exception, _le pont de Bois_; c'était une simple passerelle.
Pendant le désastreux hiver de 1709, les glaces qui s'accumulèrent sur la Seine, et la débâcle qui s'ensuivit, démolirent en grande partie cette passerelle. Il fallut l'abattre entièrement en 1710; elle avait duré près d'un siècle. Ou mit sept ans à la reconstruire; elle ne fut terminée qu'en 1717.
Ce fut encore en bois qu'on l'édifia. Pour lui donner plus d'élégance, ou peut-être plus de durée, on peignit le nouveau pont d'un bel écarlate. Cet affreux barbouillage lui fit donner le nom caractéristique du _petit pont rouge_; mais en admettant que cette enluminure l'embellit, elle ne le rendit pas plus solide, car il dura moins que son devancier. La Seine l'emporta au commencement de la Révolution.
Ce dernier désastre parut refroidir beaucoup les constructeurs. On resta une douzaine d'années sans songer à rétablir le pont Rouge. Enfin, en 1804 il se forma une compagnie qui entreprit la construction de trois ponts en fer sur la Seine: ce furent les ponts des Arts, d'Austerlitz, et de la Cité; elle les édifia tous trois dans un différent système de construction. Le pont d'Austerlitz seul fut établi pour recevoir des voitures. Quant au pont de la Cité, le ceintre était en fer, mais revêtu de bois; on le dispensa cette fois du barbouillage rouge appliqué en 1717. Cependant cette couleur brillante avait tellement frappé les yeux des Parisiens que, croyant sans doute la voir sans cesse, ils continuèrent par habitude à nommer le pont de la Cité le _petit pont Rouge_. Les étrangers cherchaient en vain la cause de cette dénomination populaire, que rien dans l'aspect du pont ne semblait justifier.
L'oeuvre de 1804 dura bien moins encore que celle de 1717; on s'aperçut dernièrement qu'une pile était entièrement ruinée. Il a fallu reconstruire le pont. Cette fois on ne l'a ni édifié en bois, ni peint en rouge: on a fait une passerelle suspendue, et on a cherché, à harmoniser cette invention moderne avec le style de la vieille cathédrale et avec celui de la fontaine gothique qui a été élevé; pour compléter les embellissements de cette, partie de la Cité.
C'est à M. Homberg, ingénieur des ponts et chaussées, qu'est due cette nouvelle passerelle. Elle a été construite aux frais de la Compagnie des Trois-Ponts, et le tarif du péage est la conséquence du privilège accordé à cette compagnie en 1804. Nous ne savons si les Parisiens, toujours frappés de la magnifique couleur rouge qu'ils ont vu briller là, il y a plus d'un siècle, continueront à baptiser l'oeuvre de M. Homberg du même nom; mais nous lui souhaitons une plus longue durée que celle de l'oeuvre édifiée en 1804, et même en 1717.
Courrier de Paris.
Voici le mois de décembre venu, le mois sombre, le mois lugubre, le mois ruisselant de brouillards et de pluie: il est né le front dans un linceul de nuages gris, et les pieds dans la boue; il mourra comme il est né; pas un faible rayon, pas un pâle sourire du ciel ne se glissera dans les plis de son manteau, et ne viendra égayer sa tristesse.--On se plaint de la mauvaise humeur et de l'air maussade de ce mois lamentable; écoutez toutes les rudes apostrophes dont on salue son arrivée: entendez les reprochas sans pitié qui l'accompagnent partout, à toute heure, à toute minute, depuis le jour de sa naissance jusqu'à son dernier jour; c'est une kyrielle d'insultes et de malédictions: mon Dieu, quel mois! quel vilain mois! quel triste mois! quel horrible, quel épouvantable, quel détestable, quel exécrable mois!--Voilà ce qu'on en dit, et décembre se laisse dire; on voit, au fond, qu'il sent son faible, et que lui-même ne se trouve véritablement ni gai, ni gracieux, ni aimable, ni souriant. Il n'y a rien de pis que d'avoir le sentiment de sa tristesse et de sa difformité; on n'a plus la force de répliquer un mot ni de se défendre; on baisse les yeux, on se blottit dans son coin, le corps droit, les bras pendants, le regard timide, la lèvre pâle; et volontiers vous cacheriez-vous dans les entrailles de l'enfer si quelque démon phosphorescent vous offrait le refuge d'une trappe tout à coup entrouverte, avec accompagnement de _tam-tam_ et de poix résine, comme à l'Opéra.
Décembre aurait cependant d'excellentes raisons à donner pour justifier sa tristesse et faire absoudre son vêtement de deuil. Cette hypocondrie qui le caractérise, cette escorte de nuages sombres et de pluie lugubre où il vit et meurt sans rémission, vous lui en faites un crime; eh bien! toute cette pompe funèbre tourne au contraire à l'éloge de ce pauvre infortuné décembre. Vous êtes bien noir, lui dites-vous, bien humide, bien lamentable.--Que voulez-vous donc qu'il fasse? n'est-il pas dans son rôle? n'est-ce pas lui qui conduit le deuil de l'année? n'a-t-il pas vu mourir successivement, et un à un, onze de ses frères bien-aimés: janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre? Ne reste-t-il pas le douzième et le dernier de tous, pour leur rendre les honneurs suprêmes, les bénir, faire creuser leur tombe, les ensevelir, et s'enterrer lui-même après eux?--Il est sombre?--Parbleu, je le crois bien, on le serait à moins.
--Lamentable?--Au milieu du trépas du tous les siens, et si voisin de sa propre mort.--Humide?--Ne voyez-vous pas que ce sont ses larmes, et n'est-il pas juste qu'il pleure le désastre et la fin de toute sa maison? Vaudrait-il mieux que cet honnête mois de décembre fit comme les veuves de ce pays-ci qui se parent, sourient à tout venant, et passent du _De profundis_ au petit souper, de l'Opéra et au bal, avec une aisance et une grâce qui font l'éloge de leur philosophie, mais doivent causer quelque tressaillement à l'ombre du défunt, Décembre a plus de coeur que cela: il fait les choses en conscience, s'attriste, se voile, pleure des torrents de pluie, et enveloppe le ciel et la terre de jours semblables à des nuits.
Toutefois, il a l'âme bonne et ne ressemble pas à ces moribonds, enragés de mourir, qui voudraient que le monde entier finit avec eux. Décembre comprend que d'autres vont naître après lui; il voit poindre une année nouvelle, des jours nouveaux, et emploie ses dernières heures qui lui restent à leur préparer une gracieuse réception, à fleurir et sucrer leur naissance, à orner leur berceau de présents, de galanteries et de douceurs. Si décembre est mélancolique, il n'est pas avare. Voyez comme au milieu de sa tristesse, un milieu de ses préoccupations funèbres, il songe déjà à l'année 1844 qui le pousse en terre de minute en minute, et bientôt aura pris sa place. Le peu de temps qu'il a encore devant lui, décembre s'en sert pour donner l'éveil à la marchande de modes, au bijoutier, au confiseur, au luxe, au caprice, à la fantaisie: «Allons sus! leur dit-il; je touche à mon dernier soupir, cela est vrai; mais regardez à l'horizon, cette jeune année qui s'avance au bruit du bal et de la musique! Faites-lui bon accueil; apprêtez, pour la recevoir, ces mille riens ruineux dont Paris tient fabrique; qu'en ouvrant les yeux, qu'à son premier pas, elle soit accablée de présents, de dragées et de baisers!»
Déjà, en effet, la Ville se pare, le magasin étale ses trésors les plus riches elles plus tentants; Susse et Giroux, commencent à lutter de recherche et de magnificence; et les jeunes femmes au pied furtif, les jeunes gens à la botte vernie et au poil retroussé: jettent en passant un regard d'interrogation dans les profondeurs de la boutique, et sur la glace transparente où l'or et le diamant étincellent.--Sonnez les cloches, 1843 finit! 1844 va commencer! Jetez à l'un une pelletée de terre et une oraison funèbre; en l'honneur de l'autre, distribuez les bonbons du baptême!
1843 trépassera sans grand éclat, comme il a vécu; près de nous quitter, il n'a inventé ni plaisirs bien neufs ni nouvelles bien piquantes pour assaisonner ses adieux. Ce qu'on faisait hier à Paris, on le fait aujourd'hui, on le fera demain, et j'ai grand'peur qu'en cela 1844 ne ressemble à 1843, et ne passe par les vieux sentiers où celui-ci a marché. Paris est un vieillard qui rabâche, un homme blasé qui, ayant goûté de tous les mets, savouré tous les vins, essayé de toutes les idées et de tous les plaisirs, ne prend plus même la peine de changer: il fait toujours le même geste, il dit tous les jours la même chose, il traverse les mêmes rues, joue les mêmes jeux, prend les mêmes distractions, mange à la même fourchette et met le pied sur les mêmes pavés. Où est le Paris capricieux, entreprenant, mobile, vif et prompt comme l'éclair?--Que voulez-vous? on n'est pas toujours jeune, et les forts détachés poussent à la mélancolie.
Ne me demandez donc pas: Qu'y-a-t-il de nouveau? que peut-il y avoir de nouveau? Les maisons sont à six étages; l'asphalte dalle les boulevards, le fiacre se paie à l'heure ou à la course; les boutiques s'ouvrent le matin et se ferment le soir; les tuyaux de gaz sont clos à minuit; le garde national fait faction à la mairie; on naît, on meurt, on est malade, on se guérit; il y a des voisins qui médisent du voisin; des époux bien assortis qui s'arrachent les yeux, et des gens qui jouent aux dominos.
Vous voulez du nouveau?--Nous avons eu vingt concerts cette semaine.--Hélas! rien de moins neuf qu'un concert.
--Comment? la salle Vivienne! la salle Hertz! la salle Pleyel! l'Athénée! l'hôtel de M. Jules de Castellane! le violon; le piano, le cor, la flûte, le violoncelle, le hautbois, le duo, le choeur, le quatuor, la romance!--Eh! mon ami, tout cela est vieux comme les rues.
De grâce, que faut-il faire pour vous donner du nouveau? Voulez-vous jouer à la bouillotte!--O ciel!--Au whist?
--Ah! Dieu!--Dînons.--Je ne fais que cela.--Causons.
--Quoi de plus vieux que la parole?--Dormons.--La belle nouveauté!--Regardons couler l'eau.--La rare invention!
Eh bien! vous allez me suivre au Théâtre-Français.--Corneille et Molière ne sont pas nés d'hier, et leurs successeurs d'aujourd'hui sentent déjà le rance.--Vous écouterez bien un vaudeville?--On jouait le vaudeville avant le déluge, et Noé en avait dans l'arche.--Voyez cependant comme la foule s'agite et se hâte; certes elle n'est pas ennuyée et blasée comme vous!--Où court-elle ainsi?--Au théâtre des Variétés.--Suivons-la, soit! Ici ou là, là ou ailleurs, que m'importe!
Cette multitude curieuse qui se presse depuis huit jours au théâtre des Variétés, c'est Bouffé qui l'occupe et l'attire, le grand acte est accompli: Bouffé a rompu publiquement avec le Gymnase, son fidèle compagnon de quinze ans. Qu'on parle maintenant des vieux amis et des vieilles amitiés! On se prend par hasard, on se garde par habitude, et puis l'on se quitte un beau jour pour un intérêt, pour un caprice, pour un hochement de tête.--Connaissez-vous cet homme qui passe là-bas? vous dit quelqu'un, en vous montrant du doigt votre ancien et longtemps votre meilleur ami.--Moi? je n'ai jamais vu ce monsieur.--De même Bouffé passera devant le Gymnase et sur le boulevard Bonne-Nouvelle sans tourner seulement la tête de ce côté, sans se souvenir que c'est là qu'il est né en quelque sorte, qu'il a grandi et que la gloire lui est venue.
Ce n'est pas que nous voulions accuser Bouffé d'ingratitude; le Gymnase et Bouffé étaient las l'un de l'autre; c'est un traité de rupture au bas duquel les deux intéressés, le théâtre et le comédien, ont apposé, leur signature de tout leur coeur. Mais comment en étaient-ils venus à ce point d'antipathie réciproque, après une liaison si ancienne, si éclatante et se utile pour tous deux? Que vous dirai-je? Un longue cohabitation amenant la lassitude, et, ce qui détruit les associations les plus solides en apparence, certains embarras d'affaires, la prospérité décroissante et la mauvaise humeur, conséquence de la mauvaise fortune, Bouffé et le Gymnase, au milieu de la grande bataille du théâtre et des auteurs, déclinaient en effet de compagnie, et voyaient leur lustre s'éclipser.
Je ne sais ce que deviendra le Gymnase sans Bouffé, mais il est clair que Bouffé se passera parfaitement du Gymnase. Bien plus: cette séparation semble le ranimer et le rajeunir; on dirait d'un prisonnier qui a brisé sa chaîne et qui chante à travers champs et cabriole. Il fallait le voir à son début aux Variétés: ce n'était plus le Bouffé triste et maladif de ces derniers temps, mais le Bouffé alerte, éveillé, ingambe, joyeux; jamais le gamin de Paris n'avait eu plus d'entrain, plus de jeunesse, plus de verve, plus de coeur, plus de malice; jamais il n'avait mis plus de légèreté dans son étourderie, plus de sensibilité dans son dénouement et dans ses larmes; aussi le succès a-t-il dépassé toutes les espérances; Bouffé a pris possession du théâtre de Potier et de Vernet au milieu des bravos et des couronnes. Sans doute il en coûte un peu cher au directeur M. Nestor Roqueplan; cent mille francs de dédit, c'est bien quelque chose; mais là où la vogue arrive, cent mille francs ne pèsent pas un denier.
Faute de pouvoir vous envoyer Bouffé en personne, timbré et sous bande, _l'Illustration_ vous gratifie de son portrait; c'est toujours quelque chose, cherchez dans notre esquisse le comédien spirituel, ingénieux, délié, fin, mélancolique, et souriant d'un sourire si voisin des larmes.
On a beaucoup parlé de Janus, et même on en a fait un dieu; le beau dieu que voilà! A quoi bon faire tant d'embarras pour un personnage à double face, et cela valait-il la peine de le canoniser? Que direz-vous donc de Bouffé, qui se multiplie, et se métamorphose, et prend tant de figures différentes; tantôt gamin de Paris, tantôt enfant de troupe, tantôt le bonhomme Baptiste, tantôt le pauvre Jacques; ici pleurant, là souriant, le ridicule et la passion, le drame et la comédie?
Bouffé a été le grand succès et l'intérêt capital de la semaine; on s'est plus occupé de Bouffé que de M. de Polignac lui-même qui vient de paraître ici et de disparaître aussitôt devant les susceptibilités et les soupçons de la police. M. Berryer, de retour de Londres depuis trois jours, n'a pas fait une plus heureuse concurrence que le ministre de 1830 à la vogue du _Gamin de Paris_; quelques vieux hôtels du faubourg Saint-Germain ont pu s'émouvoir de son arrivée, comme d'un souvenir et d'une espérance; mais on ne dit pas que le peuple et la foule, se soient assemblés pour aller à sa rencontre, comme ils se précipitent aux représentations de Bouffé. Or, c'est le peuple, c'est la foule qui constatent le sucrés des comédies politiques ou non publiques; il n'y a pas de bonne chance s'ils ne font queue d'abord et ne battent ensuite des mains au dénouement.
A Rouen, ils ont battu des mains pour M. Beuzeville, qui n'est pas le duc de Bordeaux, bien s'en faut. M. Beuzeville est ce potier d'étain dont nous avons déjà parlé, et qui tout à coup s'est éveillé poète, non pas poète pour rire, poète de petits vers, comme l'Oronte du _Misanthrope_; une tragédie en cinq actes, munie de tous ses alexandrins est le fruit des veilles poétiques de M. Beuzeville. Or, une tragédie ne badine pas. Celle-ci a pour sujet _Spartacus_. Le Théâtre-Français, on se le rappelle, avait accueilli avec bienveillance l'oeuvre du jeune ouvrier, mais cet accueil était plutôt un encouragement qu'une approbation complète. Il fallait remanier la pièce, corriger les vers, changer des scènes, donner enfin à Spartacus tout ce qui lui manquait encore. Ce n'est pas le courage, la résignation et la modestie qui ont fait faute à M. Beuzeville; il aurait bien volontiers suivi les avis de messieurs les comédiens ordinaires du roi; mais le jeune poète avait hâte de savoir si, tout imparfaite qu'elle était, sa tragédie donnait vraiment des espérances; il a donc conduit _Spartacus_ à Rouen, et _Spartacus_ n'a pas eu à s'en plaindre: Rouen a vivement applaudi des scènes intéressantes, de beaux vers, de nobles sentiments, du moins le journal normand le dit.--M. Beuzeville est né en Normandie, et l'on pourrait croire que la mère a eu quelque indulgence pour son fils: même un peu de faiblesse et d'aveuglement ne surprendraient pa; mais, dans cette occasion, l'amour maternel ne semble pas avoir empêché l'équité du juge. Le critique rouennais mêle des observations à ses louanges, et Rouen sans doute en aura fait autant. C'est une excellente méthode pour bien élever les enfants et les poètes. Le talent naissant de M. Beuzeville méritait en effet de ne pas commencer par être aveuglement accablé de caresses pour finir et avorter ensuite comme un enfant gâté. Avec un régime fortifiant, il deviendra un homme, nous l'espérons.
Nous l'avions deviné, les ambitions littéraires s'agitent autour de l'Académie, c'est à qui prendra d'assaut le fauteuil de M. Campenon. Les assaillants les plus intrépides et qui portent le plus haut leur bannière sont M. le comte Alfred de Vigny. M. Sainte-Beuve M. Saint-Marc-Girardin, vient ensuite M. Vatout, bibliothécaire du roi, qui frappe à la porte de l'Académie depuis longtemps, comme ces locataires nocturnes à qui le concierge refuse d'ouvrir, bien qu'ils carillonnent sans relâche et à coups redoublés. La bataille s'engagera vivement entre ces quatre candidats; le reste n'est pas sérieux, pas même M. Édouard d'Anglemont.