L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843
Part 2
A sa sortie du ministère, il vint en Europe et y fit un assez long séjour. A cette époque, l'horizon politique de la république n'étant plus aussi menaçant, les Anglais avaient commencé à exploiter les mines du Mexique, et formaient alors la compagnie la plus considérable à cet effet, sous le nom de _Compagnie unie Mexicaine_. Les premières études d'Alaman, ainsi que ses connaissances du pays et le rôle qu'il y avait joué, lui en firent donner l'administration comme directeur, avec des condition» magnifiques. Son ambition ne fut pas encore satisfaite de ce poste lucratif, et il se fit donner par le duc de Monteleune, la gestion de ses propriétés au Mexique.. Le prince de Monteleune, qui est Italien, est le dernier héritier et descendant de Fernand Cortez, et possède à ce titre, sur le sol mexicain, d'immenses biens fonds.
Ce fut pendant son séjour en Angleterre qu'il s'imbut des idées anglaises, et qu'il prit pour le nom français Daverstin qu'il n'a jamais su ou voulu déguiser, tandis qu'il montrait en toute occasion pour les Anglais la partialité et la préférence la plus manifeste. Cependant cette préférence ne fut ni exclusive ni au détriment des intérêts de son pays, comme on le verra dans les efforts qu'il fit pour le doter de l'industrie manufacturière, lors de la fondation de la banque de secours _**** de acto_.
De retour dans sa patrie après les pérégrinations qui lui avaient été si fructueuses, il fut tranquillement occupé pendant quelque» années à la gestion de deux emplois qui lui avaient été confiés, et ce dut être là le temps le plus heureux de sa vie. La chute de Guerrero arriva en décembre 1829, comme on l'a déjà vu, et Bustamante le sollicita de rentrer encore au ministère des affaires étrangères. Alaman voulut décliner cet honneur en alléguant des occupations multipliées, car il ne se dissimulait pas la difficulté de la tâche qu'il allait entreprendre; mais à la fin il accepta, et se rendit aux instances du président.
Lors de son avènement, ou pour mieux dire de sa rentrée aux affaires, voici quelle était la situation du Mexique. Un an s'était à peine écoulé depuis que Mexico avait été livré comme une proie à ses partisans par le général Guerrero. La confiance n'était pas encore rétablie, et ce dernier soutenait encore dans le sud une lutte obstinée contre le nouveau gouvernement. Santa-Anna, retiré dans son _hacienda de Manga de Clavo_, n'attendait que le retour d'un semblant de tranquillité pour avoir le bonheur de la troubler par quelque apparition soudaine dans l'endroit où il fût le moins redouté. Les finances étaient épuisées, les troupes et les officiers réclamaient leur paye à grands cris, le chemin de Vera-Cruz à Mexico était infesté de voleurs; les places, sollicitées par tout ce qu'il y avait d'immoral dans la république, étaient vendues au plus offrant, et une contrebande effrénée, tolérée par les employés supérieurs de la douane de Vera-Cruz, empêchait cet important revenu de remédier à la pénurie du gouvernement.
Voici sur quelle vaste échelle s'exerçait cette contrebande: un navire arrivait de France, par exemple, avec un riche chargement. Des colis composés des plus fastueuses soieries de Lyon, des draps lus plus fins d'Elbeuf et de Louviers, des articles de Paris les plus coûteux, des marchandises, en un mot, les plus luxueuses, et toutes taxées de droits énormes, étaient accouplés à des colis composes des marchandises les plus ordinaires, assujetties à des droits insignifiants. Une même toile d'emballage les enveloppait, et de deux ballots, n'en présentait qu'un seul à la vue. Le navire jetait l'ancre, envoyait à la douane ses manifestes; un douanier mis à bord en était constitué le gardien. Dans la nuit suivante, soit qu'elle fût obscure, soit que la lune brillai le plus glorieusement au haut du ciel, quand on n'entendait plus dans la rade que le sourd clapotement de la mer contre le flanc des navires mouillés, quand tous les feux de la ville mouraient l'un après l'autre, une _lanche_, partie du Môle, accostait mystérieusement le bâtiment contrebandier. La toile d'emballage des caisses était coupée; il ne restait plus dans la cale à moitié vide que le nombre des colis accusé, mais diminué chacun de sa plus précieuse moitié, que la lanche transportait à terre, et que de vigoureux matelots jetaient par-dessus la muraille d'enceinte, à moitié comblée par le sable, aux gardiens de la douane qui les recevaient. Pendant ce temps, le douanier préposé à la surveillance à bord feignait de dormir profondément dans son manteau, ou fumait obstinément son cigare de la Havane dans un coin où il ne pouvait rien voir, ou encore prêtait effrontément la main aux opérateurs, bien sûr, dans tous les cas, que son salaire ne pouvait pas lui échapper. On conçoit aisément que ce mode de perception des droits ne devait pas prodigieusement remplir les coffres de l'État.
Par une conséquence immédiate, le trésor, privé de ses ressources, ne pouvait payer les soldats, qui ne se faisaient aucun scrupule de mendier dans les rues, même pendant leurs factions, et de s'associer aux voleurs de grandes routes pour compenser l'absence de paye. Ceux-ci n'étaient pas alors, et ne sont pas encore aujourd'hui, organisés comme tous les coureurs de chemins en bandes permanentes qui lèvent un tribut sur tout voyageur qui passe. Ce sont des pères de famille fort estimables, ornés chez eux de toutes les vertus domestiques, en relations avec tous les hôteliers de la route, protégés par l'alcade de leur village, et bénis par leur curé, qui prélevait et prélève encore une dîme sur le produit de leurs courses. Tous, ayant un chez-soi plus ou moins confortable, dédaignent de se mettre en campagne sans qu'un de leurs espions leur ait signalé une riche proie. Alors leurs chevaux fougueux, arrachés à leur succulente provende de maïs, sont sellés et bridés, leurs armes mises en état, et la _cuadrilla_ commence, la croisière sur le passage des victimes qui lui ont été désignées. La petite ville de Tepeaca, le village de Muamantla sont les endroits, sur le chemin de Vera-Cruz à Mexico, qui mettent sur pied les bandes les plus redoutables.
Il arrive alors qu'on rencontre dans les plaines poudreuses de Tepeyalmaleo, dans les steppes arides si bien nommées _Mal Païs_, dans les gorges terrifiantes du Pinal ou dans les forêts glaciales de Rio Frio, une horde de ces routiers, tous admirablement montés. Leurs chevaux frémissants font jaillir sous leurs pieds impatients le sable de la route, et témoignent, par des bonds prodigieux, leur fougueuse ardeur et l'inébranlable solidité de leurs cavaliers. Ceux-ci, la figure ombragée par de larges chapeaux, masqués par des mouchoirs qui ne laissent apercevoir que des yeux étincelants, tenant en main leur inévitable lacet, les excitent et les modèrent tour à tour, pour qu'au moment décisif leur ardeur se change en frénésie, et qu'ils puissent au besoin franchir un précipice pour fuir, ou se jeter pour attaquer à corps perdu au milieu du danger. Le voyageur isolé, qui n'a pour bagage, sur son cheval que son sarape et sa lance, peut tranquillement passer au milieu d'eux en échangeant un salut amical s'il ne les connaît pas, mais se bien garder sous peine de la vie, de témoigner qu'il puisse reconnaître l'un d'eux; il est en sûreté, une proie plus riche leur est promise, et ce n'est pas pour pareille aubaine qu'ils ont quitté leurs foyers et leur famille. Puis, une fois leur coup exécuté, après avoir impitoyablement massacré ceux qui ont tenté de la résistance, ou avoir traité avec assez d'urbanité ceux qui se sont pacifiquement laissés dépouiller, ils regagnent leur village, en n'oubliant pas, dans le partage du butin, l'alcade qui leur a signé leur port d'armes, et le curé qui leur donne l'absolution.
Alaman sentait qu'il n'était pas homme à tolérer de semblables désordres quand il aurait en main l'autorité nécessaire pour les faire cesser; d'un autre côté, il ne se dissimulait pas les obstacles formidables qu'il rencontrerait pour couper dans le vif un mal qui serait devenu chronique, et cette alternative l'avait fait hésiter à accepter le poste qu'on lui offrait. Toutefois, la partie une fois engagée, il n'était plus homme à reculer.
Deux ans ne s'étaient pas écoulés sans que de notables changements n'eussent été opérés par l'énergie de son vouloir.
_(La suite et le portrait à un prochain numéro.)_
De l'autre côté de l'Eau.
SOUVENIRS D'UNE PROMENADE. (Suite.--Voir vol. II, pages 6, 18, 50 et 134)
LA VITA NUOVA.
J'avais connu Fred pendant un voyage qu'il fit à Paris, où il venait prendre brevet pour une brosse merveilleuse, dure aux habits, molle aux chapeaux, demi-dure ou demi-molle à volonté.
Fred avait d'autant plus le droit d'inventer une brosse qu'il avait fait ses preuves, auparavant, comme doctor-medicus; témoin son beau traite d'_ostéologie_ que je n'ai jamais lu.
Je déterrai cet excellent ami le surlendemain de notre arrivée. Il me reconnut,--probablement au squelette, car mon visage était bien changé depuis notre dernière entrevue,--et je le trouvai tout disposé à me faire les honneurs de son pays.
Quand les premières protestations de bon souvenir furent épuisées: «Eh bien, Fred, lui dis-je, comment avons-nous vécu?
--Mais, pas mal; vous voyez.»
En effet, la maison était confortable, le parloir bien meublé. J'étais assis sur une causeuse élastique, à côté d'un piano splendide. Un domestique noir m'avait ouvert la porte; une cuisinière proprette était venue prendre les ordres de mon ami pour le dîner qu'il voulait m'offrir le jour même. Or, j'avais déjà quelques notions suffisantes pour juger de ce que coûte, à Londres, un petit ménage de célibataire monté sur ce pied.
«Oui-da, repris-je; vous avez abordé le côté pratique et lucratif de votre profession?
--Pas le moins du monde.
--Alors ce sont les libraires qui...
--Fi donc!
--Vous n'avez pas hérité?
--Non, Dieu merci.
--Comment... la brosse aurait-elle?...
--Ah bien, oui!... Depuis la brosse, _my dear friend_, j'ai mangé successivement des queues de boutons, des marche-pieds d'omnibus, des bobines à rouler la soie, deux ou trois espèces différentes de théières économiques, un pavage en cuir bouilli, pas mal de procédés pour l'épuration des huiles, mais surtout un savon de toilette... ah! quel savon! sans le savon j'étais perdu... Grâces à lui, je puis attendre mon grand _improvement_ pour la fonte des suifs.
--Vraiment? J'en suis bien aise. Ce savon m'intéresse au dernier point; j'en userai. Comment le fabriquez-vous?
--Je ne le fabrique pas; et Dieu me préserve d'en user. On le fait d'après mes idées, en substituant à la graisse, qui se vend assez cher, les entrailles d'animaux, qui ne coûtent rien. Cette base économique permet une réduction de prix dont vous pouvez, apprécier le mérite.
--Je l'apprécie... théoriquement; mais, si cela ne vous contrarie pas trop, j'en resterai, pour mon usage personnel, à ce cosmétique suranné qu'on appelle la pâte d'amandes. Vertu Dieu! du savon de toilette fait avec les rebuts de la boucherie!... vous n'y songez, pas, cher ami?
--J'y ai au contraire beaucoup songé. C'est tout un ordre d'idées à exploiter que celui-là. Et, l'homme dont la science utilise les substances regardées avant lui comme inertes, mérite aussi bien de l'humanité que le créateur d'une Force nouvelle... Mais, à part toute considération philosophique, pesez celle-ci... j'ai vécu jusqu'à présent. Je serai riche l'année prochaine.»
Par parenthèse, Fred a tenu parole, et plus tôt qu'il ne le croyait lui-même. L'_improvement_ dans la fabrication des suifs vient de lui assurer une jolie fortune.
Je n'avais rien à répliquer; mais je songeais à part moi que nous vivons dans un temps fertile en miracles, où les queues de boulons soutiennent très-bien leur homme, tandis que ses plus belles inspirations n'empêcheraient pas un nouveau Lamartine de mourir de faim.
Fred devina mes réflexions et y répondit indirectement.
«C'est la vie nouvelle,» me dit-il en me conduisant à la salle à manger.
J'eus le bonheur de lui répliquer par un jeu de mots anglais; et pour la rareté du fait, je demande à le consigner ici textuellement:
«_Yes_ m'écriai-je... _live on patents, is a new patent life!_»
Il faut croire que, sans m'en douter, j'étais heureusement tombé; car mon ami parut tout étonné de me trouver tant d'esprit.
Aucune sorte d'entrailles ne fut servie sur la table, qui pliait sous le poids de l'argenterie, et des cristaux.
LES AMIS DE NOS AMIS.
Au dessert arrivèrent deux gentlemen que Fred avait fait prévenir, et me les offrit plutôt qu'il ne nous présenta les uns aux autres: «Ce sont mes amis, je vous les donne,» me dit-il.
Et ce qu'il y a de beau, c'est qu'il disait vrai. Savant professeur du _King's College_, et vous illustre architecte, je ne violerai point les convenances en vous nommant ici; mais rien ne saurait m'empêcher de proclamer hautement cette vérité désolante:
Que si,--généralement parlant,--l'accueil français a plus de grâce et de cordialité apparentes, l'hospitalité de nos ennemis naturels est bien autrement effective, bien autrement zélée, bien autrement sérieuse que la nôtre.
La différence la voici, je pense: l'hospitalité pour nous est affaire d'élégance et de bon goût; pour eux, de devoir réciproque et d'échange bien entendu. De là vient qu'ils ont le fond et nous la forme.
Un de mes compatriotes, à qui l'on soumettait cette observation, leva les yeux au ciel comme pour y chercher une inspiration.
«La chose est simple... dit-il ensuite; ces gens-là sont des insulaires... ils doivent une certaine reconnaissance à l'homme du continent qui traverse la mer pour les aller voir...
--Ceci pourrait être concluant, lui fut-il répondu, si l'insulaire ne traversait pas la mer pour aller voir l'homme du continent.
--C'est bien différent!...» reprit le Français d'un air convaincu.
Sur dix personnes qui assistaient à cette discussion, huit s'écrièrent d'une seule voix: «En effet, c'est bien différent.»
La neuvième parut se disposer à réfléchir avant de prendre parti.
La dixième dormait profondément.
Quoiqu'il en soit,--j'en atteste les terribles promenades auxquelles le professeur et l'architecte se résignèrent par égard pour moi,--j'en atteste aussi les sentiments que je leur garde,--nulle part mieux qu'en Angleterre, on ne peut vérifier la justesse du vieil adage: _les amis de nos amis_, etc.
LES THÉÂTRES.
Les affiches étaient misérables, et le marasme dramatique s'y révélait énergiquement. Pas un drame national, pas une comédie nationale, pas un opéra, pas un vaudeville anglais! A l'Opéra, Lablache et Rubini; à Princess-Théâtre, madame Eugénie Garcia; ailleurs, mademoiselle Déjazet, Levassor et Bouffé; je ne sais où, des équilibristes arabes, de petits enfants napolitains dansant des ballets obscènes; partout des traductions de _la Part du Diable_; enfin, un beau jour, à Drury-Lane, _Julius César_, et, le lendemain, _Macbeth_.
Personne n'a jamais rendu suffisamment, à mon gré, l'impression de surprise dont on ne peut se défendre quand on entend pour la première fois l'étrange mélopée de la déclamation britannique. Sur une oreille qui n'en a pas l'habitude, cette singulière série d'aboiements entrecoupés d'allitérations furibondes, ces cris, ces gargarismes étranglés, ces intonations: presque toujours à faux produisent un effet consternant. Les noms propres surtout vous font sursauter. Qui diable s'aviserait de reconnaître Brutus dans _Brouteuss_, Cassius dans _Quécheuss_, et César, le grand César, dans un personnage intitulé _Six-Heures?_ Cependant de Julius César je ne saurais dire aucun mal. Macready _(Mecridé)_, malgré ses rides déjà prononcées, sa démarche méthodique et le hochement régulier de sa tête, rendait avec énergie et vérité les nobles inquiétudes, l'héroïque indécision de son personnage. Il y avait là, d'ailleurs, un jeune comédien, son élève, qui déclama la harangue d'Antoine de manière à rendre jaloux O'Connell lui-même. Il se nomme. Anderson; sa figure est mâle et fière, d'un beau galbe égyptien, et animée par des yeux noirs pétillants d'intelligence. Il avait une damnée manière d'articuler ses perfides insinuations contre les meurtriers de César, qui dès l'abord faisait présager sa victoire. Jamais on n'a mieux dit le
... All honourable men!...
ni avec un _crescendo_ d'amertume mieux calculé pour faire effet sur la foule.
La foule, soit dit en passant, est beaucoup mieux représentée par les figurants anglais que par les nôtres. Il est vrai que les nôtres,--indépendamment de leur stupidité naturelle,--n'ont presque jamais sous les yeux le tableau d'une émotion populaire. Nous n'avons pas de _hustings_, nous; nos élections se font à petit bruit, au fond de trois urnes de bois, sur un tapis vert, dans une salle de mairie où deux valets de ville entretiennent le bon ordre. Il y a bien loin de là au _poll_ anglais, au vote à ciel ouvert, aux _hurrahs_ poussés par des milliers d'électeurs enrubannés, enrégimentés, gorgés de bière et stimulés par des suffrages à coups de poing. Le figurant anglais a vu tout cela; il a pris part à ces accès de fièvre politique; il est chartiste peut-être ou _repealer_; le nôtre n'est pas même garde national. De là l'immense supériorité du premier. Dans _Julius César_, d'ailleurs, se trouve une des plus magnifique conceptions de la tragédie ancienne ou moderne. Je veux parler de cet entretien tenus la tente où la colère impétueuse de Cassius se brise d'abord contre la résolution calme, la droiture inflexible de son compagnon d'armes, et dont plus tard cette résolution, cette droiture fléchissent à l'appel d'une ancienne amitié. Dans cette scène, chaque mot est vivant, le dialogue palpite.. Comme la voix frémissante des acteurs, le vers tantôt s'élève et tantôt faiblit. Pâles imitateurs de Shakspere, partisans ampoulés du naturel dramatique, charlatans énervés qui parodiez, l'athlète, montre-nous dans la vide exubérance de vos prétendues fantaisies un seul éclair de génie qu'on puisse égaler à celui-ci, et nous nous déclarons prêts à vous pardonner tout le reste.
Drury-Lane allait fermer; Macready, las de tenir tête à l'indifférence du public pour le drame classique (legitimate drama),--c'est-à-dire,--tant les mots changent de sens!--pour Shakspere, Massenger, Olway, etc., etc.,--Macready donnait ce jour-là sa démission de directeur. Ce fut le rôle de Macbeth qu'il choisit pour faire ses adieux à Londres. Or, savez-vous ce qu'on a fait de _Macbeth?_... Je rougis en y songeant: on en a fait un libretto d'opéra; on y a intercalé de force une évocation infernale qui rappelle la forêt du _Freischutz_ et le monastère du _Robert le Diable_. On a fait descendre sur la bruyère désolée où les soeurs barbues préparent leur thé diabolique,--un peu de la manière de m'ame Gibou,--on y a fait descendre un _basso cantante_, des choristes graves, des choristes aigus, des choristes circonflexes; et tous ces gens-là braillent, avec des voix qui n'appartiennent, disait Odry qu'à cette estimable population:
Cuisez ensemble au fond de ce chaudron, Aile d'orfraie, aiguillon de vipère, Sel de lézard, pince de scorpion, Langue de chien à la dent meurtrière, Chauve-souris, noire hôtesse de l'air, Aveugle ver qui rampe dans la fange; Cuisez ensemble, et formez un mélange Aussi brûlant une le brouet d'enfer (1).
[Note 1: _Fillet of a fenny snake_, etc. (_Macbeth_, acte IV, sc. I.)]
Ce que, dans le désespoir de mon âme et de mon tympan, je parodiais ainsi:
Chantez ensemble au doux bruit d'un chaudron, _Chuts_ de hibou, sifflements de vipère, Cris de crapaud, bêlements de mouton, Coassements de grenouille en colère, Unissez-vous pour entonner un air, Pourceaux, canards, corbeaux, rauque phalange, Chantez ensemble, et formez un mélange Bon tout au plus pour _London_... ou l'enfer.
Macready n'en fut pas moins,--entre deux chansons,--un très-habile tragédien. J'ai dit habile, et non pas autre chose. L'inspiration manque à ce dire noté d'avance, à ces attitudes constamment nobles, et qui veulent toujours être dignes des bas-reliefs antiques.--Le rôle de Mac-Duff étant mal joué, la fameuse scène du cinquième acte:
--My chelsen, too?........ ..................................... He has no children!...--All my pretty ones?
manqua complètement son effet, au moins sur moi.
Il est vrai que je commençais à être inquiet pour mon propre compte. Derrière les loges il règne une espèce de pourtour abandonné à des gens assez mal vêtus, qui, m'ayant _entendu rire en français de l'abominable musique à laquelle_ on a mis _Macbeth_, paraissaient m'en vouloir sérieusement. Le mot stupide,--qui m'était échappé, j'en conviens,--répond assez, au _stioupid_ anglais pour qu'ils en eussent à peu près deviné le sens, et je l'entendais circuler avec des commentaires sans doute peu obligeants pour moi.--Heureusement le rideau, en tombant sur _Macbeth_, bien et dûment immolé par Mac-Duff, opéra une favorable diversion.
Je n'ouïs jamais vociférations, trépignements et applaudissements pareils à ceux qui partirent alors de tous les coins de la salle. Il s'éleva une poussière noire, une espère de vapeur qui rougit les lumières des lustres, L'édifice semblait prêt à éclater, et vacillait à l'oeil comme si le vertige des spectateurs eût gagné les murailles. Je compris alors dans toute son énergie l'expression poétique de _tremendous cheer_, mot à mot _effroyable encouragement_, que j'avais lu tant de fois entre parenthèses--au bas des tirades parlementaires ou des toasts politiques.
Ou redemandait Macready. A sa place, je n'aurais pas osé retarder d'une seule inimité le plaisir que cette masse humaine paraissait désirer si passionnément. La toile cependant ne se relevait pas, et les cris, les bravos, tout le sabbat continuait. On ne voyait plus, on n'entendait plus, on ne respirait plus que du bruit. Nous dûmes, mon compagnon et moi, sans attendre l'issue de cette bacchanale, passer au foyer pour y prendre mie glace.
N. B. Le foyer de Drury-Lane est le plus chaste de tous les foyers; Macready l'a nettoyé de toutes les impuretés pareilles à celles de notre ancien Palais-Royal. Ceci lui a valu, avec l'estime des honnêtes gens, un procès du propriétaire de la salle.
2e N. B. Les places sont détestables en Angleterre. ... Au bout d'une demi-heure,--seuls dans le foyer désert, et découragés par la consistance phénoménale de l'espèce de pâte ferme qu'on nous avait servie en guise de sorbets,--nous nous décidâmes à rentrer dans notre loge.
Macready n'avait point encore paru... Les applaudissements continuaient plus furieux que jamais, et devenaient dangereux pour les banquettes. Le lustre ne jetait plus dans l'atmosphère embrasée qu'une lueur indécise et vague, celle du soleil au centre d'un épais nuage. Un de nos voisins avait brisé sa canne en frappant contre les colonnes, et se servait des deux, tronçons comme un tambour de ses baguettes. Mais personne ne songeait à s'irriter contre l'idole récalcitrante.--O France! ô ma patrie, pensais-je, que de pommes cuites ne fournirais-tu pas à un parterre ainsi bravé dans son enthousiasme! Et j'admirai longtemps encore la patience d'Albion, ses poumons, ses pieds et ses poings,--le tout également infatigable.
Macbeth reparut enfin. Ce thane farouche avait déposé le plaid, la claimore et la toque à plume d'aigle, pour revêtir l'habit noir, l'escarpin verni, la cravate blanche, tout l'attirait enfin d'un gentleman bien élevé qui prémédite une contredanse ou un mariage. Il n'était question cependant que d'un discours d'adieu.