L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843

Part 6

Chapter 63,737 wordsPublic domain

PLAN DE PARIS INDIQUANT LES PERCEMENTS DE RUES NOUVELLES.

Les rues tracées en lignes noires sont celles dont l'ouverture est projetée ou en cours d'exécution.]

Alors l'industrie privée, en l'absence d'initiative gouvernementale, prit l'essor, et un nouveau système parut. Ce fut le système des percements combinés, exécutés d'ensemble, des _quartiers neufs_. En quelques années, on en vit surgir une foule: quartier de François Ier, quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la Nouvelle-Athènes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier Poissonnière ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que spéculations de terrains, morcellements, lotissements et percements. Sans doute ce système présentait de grands avantages: d'abord celui de combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui facilitait la circulation; ensuite d'épargner l'argent des contribuables, en laissant les dépenses d'exécution à la charge des compagnies concessionnaires et à l'industrie privée. Mais qu'arriva-t-il? C'est que tout dégénéra en spéculations, en véritables agiotages, ou les premiers et les plus avisés gagnèrent, où les derniers et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, après avoir réalisé les bénéfices, refusèrent de remplir les charges; c'est que ces plans si beaux, après avoir reçu un commencement d'exécution, après avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les démolitions, des jardins verdoyants et d'agréables résidences, restèrent en grande partie sur le papier;--c'est que les terrains accumulés ainsi entre un petit nombre de mains, et trop considérables pour être couverts de constructions par un seul propriétaire qui spéculait sur le capital sans bâtir lui-même, restèrent en savanes, et paralysèrent ces quartiers que l'on avait espéré créer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore aujourd'hui la réalisation complète des plans ordonnancés en 1825.

L'administration nouvelle a donc hérité à la fois des idées monumentales de l'Empire et des spéculations industrielles de la Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et dû faire, elle a rempli activement une partie de sa tâche. La ligne des quais, qui touche à son terme, est une oeuvre colossale; la rue Rambuteau est également une création utile et vaste; mais l'administration a manqué d'adresse et de prévoyance pour le boulevard Malesherbes. Elle a laissé la spéculation particulière la devancer dans les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard à peu de frais, et où les rues Lavoisier et Homfort lui créent aujourd'hui de nouvelles difficultés pour une ligne indispensable qui s'exécutera tot on tard, et pour laquelle elle a pris des engagements sérieux.

Au reste, on ne se fait pas une idée suffisante des études qu'exigent de pareils travaux, et combien d'intérêts bien éloignés en apparence se trouvent réunis sur un seul point qu'il faut savoir découvrir. Prenons pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont l'etendue, est très-restreinte, et dont on ne soupçonnerait peut-être pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey. Plaçons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive gauche y verse par son artère principale, la rue Dauphine, se dirige sur la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce nom. Mais à Notre-Dame-de-Lorette deux voies se présentent: l'une trés-fréquentée encore, la rue Saint-Lazare, s'infléchit vers le sud, et ramène la circulation par une courbe désavantageuse au point où l'aurait directement conduite la rue Saint-Honoré; l'autre, c'est la rue Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On connaît aussi quelle a été la fortune rapide de cette rue, aussitôt après son ouverture. Au delà, la place Saint-Georges, la rue de La Bruyère, continuent cette ligne élégante et populeuse; mais là se trouve un point d'arrêt, et la rue Boursault n'a point de débouché. La rue Moncey doit le lui donner, en l'unissant à la rue de Berlin et à la rue de Londres, qui la conduit à la barrière Mousseaux, et aux rues de Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrières du Courcelles et du Roule. Cette ligne devient donc une artère principale de circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en communication immédiate les barrières de Sèvres, de Vaugirard, d'Enfer, etc., avec les barrières de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges.

Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilité générale. Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavés, et pour résultat, souvent un mécompte du spéculateur. Y avait-il un intérêt de circulation à l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins des hôtels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on à faire concurrence à la circulation des rues Babylone et Plumet, où il passe peut-être cent piétons par jour? C'est percer des rues pour que l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue du l'Université et celle de Saint-Dominique.

On ne pourra certes pas faire ce reproche à la rue Rambuteau, qui, coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans contredit un des percements les plus utiles qui aient été exécutés depuis longtemps, et il fait honneur à l'administration.

Ce percement aura pour complément la régularisation des halles, projet dont on s'occupe activement dans les bureaux.

Rien n'est encore arrêté à ce sujet. Cette entreprise soulève les plus importantes considérations d'économie et d'ordre public. La question des halles centrales est une des plus graves qu'il soit donné à l'administration municipale de traiter.

Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le prolongement de la rue de la Ferme en face du débarcadère Saint-Lazare. L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de Versailles et de Rouen amènent sur ce point, déjà très-fréquenté, rend indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner une issue. Le projet tracé sur notre plan est celui qui avait été adopté primitivement par le conseil municipal; mais il a soulevé des critiques qui paraissent en partie fondées. La largeur de la voie publique paraît insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce moment à une nouvelle étude.

C'est à cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que des vues d'ensemble président à ces travaux administratifs. Il est évident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels ne peuvent suffire à l'affluence qui s'y étouffe; il faut donc à tout prix lui ouvrir de nouveaux débouchés. Eh bien! le percement Moncey la dégagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallèle au nord. En même temps, si l'on donne une issue directe aux tronçons séparés du boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du Rocher amène aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste à l'endroit où les débarcadères écrasent la population, trouvera un débouché direct et facile sur la Madeleine et les boulevards.

Dans ces environs de la Madeleine, la rue projetée sur les terrains de M. Grandmaison n'est qu'une spéculation analogue à celle de la rue Greffuthe, et à laquelle la circulation générale gagnera peu de chose. La régularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail d'agrément, et une satisfaction artistique donnée à la ligne droite.

Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en détaillant tous les projets élaborés par les spéculateurs, et dont la plupart ne verront probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare, entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projetée sur le passage Sandrié; de la rue en prolongement de celle Chantereine, sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le passage Saint-Pierre, huitième arrondissement, etc.--Ces percements opérés sur les terrains de la Boule-Rouge ont été une spéculation de constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pâté de masures. Quant à ceux qui sont projetés sur le nouveau Tivoli, nous ne leur voyons aucune utilité, et le résultat le plus clair est la destruction du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu devenir une oeuvre utile si le projet primitif eût été exécuté dans son ensemble et si la traversée du passage des Petites-Écuries, en l'unissant à la rue Martel, lui eût donné une importance réelle.--Le projet de rue débattu entre la ville de Paris, les Messageries royales et le Domaine, derrière les Petits-Frères, n'aurait encore qu'une utilité secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le même motif, les percements projetés ou en cours d'exécution dans les onzième et douzième arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intéressent guère que les riverains et les propriétaires des rues plus ou moins abandonnées qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm, qui, se réunissant à celle de la Santé, aurait une voie principale de circulation et prendrait sous ce point de vue un caractère d'utilité générale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrêter sur ces projets d'_intérêt local_, qui ne fournissent rien à la discussion des intérêts généraux.

[Partition musicale.]

JE T'AI BIEN LONGTEMPS ATTENDU.

ROMANCE Paroles de M. Henri Blaze. Musique de M. Allyre Bureau.

Au joli mois de renouveau Et des pâquerettes mignonnes Tous deux ensemble au bord de l'eau Nous devions tresser des couronnes Je l'ai bien longtemps attendu Hélas, hélas! Et tu n'es pas venu Nulle couronne n'est tressée. Et voilà la saison passée Voilà la saison passée.

Que de fois tu m'avais promis De venir aux moissons prochaines Cueillir avec moi des épis De beaux épis mûrs dans les plaines Je t'ai bien longtemps attendu Hélas hélas et tu n'es pas venu Nulle gerbe n'est amassée Et voilà la saison passée Voilà la saison passée.

Tu m'avais promis bien souvent Encor de venir à l'automne Faire de l'herbe au petit champ Hélas maintenant l'herbe est jaune Le temps est passé, l'heure sonne Le bonheur s'est évanoui Viens sur ma tombe pauvre ami Si tu veux faire une couronne Si tu veux faire une couronne.

Procédés d'E. Duverger.

Monument élevé par les Écossais à la mémoire des Prisonniers Français.

Il y a trente ans environ, quatre ou cinq mille prisonniers français furent _parqués_ au fond d'une petite vallée des environs d'Edimbourg, nommée Valleyfield. Ils y restèrent du 2 mars 1811 au 2 juin 1814, et trois cents y moururent. Le bassin de Valleyfield, entouré de collines boisées, et arrosé par la rivière Esk, avait été transformé en une prison provisoire. Une forte grille en bois en faisait le tour; à l'extérieur s'élevaient, en face l'un de l'autre, deux vastes et solides corps de garde défendus par une nombreuse garnison; et des sentinelles, les armes chargées, veillaient nuit et jour de distance en distance. L'intérieur se divisait en trois parties, comprenant deux casernes et un hôpital. Ce fut dans cet étroit espace que nos malheureux compatriotes passèrent trois ans et trois mois, sans pouvoir en sortir, n'ayant d'autres délassements que le jeu; aussi quelques-uns d'entre eux s'abandonnèrent à leur passion pour le jeu avec une sorte de frénésie, et vendirent pour la satisfaire tout ce qu'ils possédaient, même leur dernière chemise. Leur ration se composait, quatre jours par semaine, de poisson et de pommes de terre, les trois autres jours on leur donnait du boeuf et du mouton. L'uniforme de la prison était jaune, mais la plupart des prisonniers conservaient leurs uniformes avec le plus grand soin, et ils s'en paraient les jours de fêtes. Deux fois par semaine on leur permettait de tenir une sorte de marché dans l'intérieur de la prison; les plus industrieux fabriquaient des tabatières avec des os sculptés, ou des boîtes avec des brins de paille tressés, et ils réalisaient souvent avec le produit de cette vente des bénéfices considérables. Lorsqu'ils obtinrent leur mise en liberté, trois cents manquèrent à l'appel, qui étaient morts de privations et de chagrin sur la terre d'exil. Les habitants de Valleyfield et des environs ont élevé dernièrement, à mémoire de ces prisonniers de guerre français, le petit monument que représente la gravure ci-jointe. La noble et touchante inscription gravée, sur ce monument, et dont nous donnons la traduction littérale, nous dispense de tout commentaire:

THE MORTAL REMAINS OF 300 PRISONERS OF WAR WHO DIED IN THIS NEIGHBOURHOOD BETWEEN THE 2ND OF MARCH 1811 AND THE 20TH JUNE 1814 ARE INTERRED NEAR THIS SPOT.

CERTAINS INHABITANTS OF THIS PARISH DESIRING TO REMEMBER THAT ALL MEN ARE BRETHERN CAUSED THIS MONUMENT TO BE ERECTED AT VALLEYFIELD NEAR EDINBURG.

«Les restes mortels de 300 prisonniers de guerre, qui sont morts dans ce voisinage, entre le 2 mars 1811 et le 2 juin 1814, sont ensevelis près de ce lieu.

«Quelques habitants de cette paroisse, désirant rappeler que tous les domines sont frères, ont fait élever ce monument à Valleyfield, près d'Edimbourg.»

Bulletin bibliographique.

Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne; Catalogue rédigé par P.-L. Jacob, bibliophile. Tome I.--Paris, 1843. In-8º.

Dans le dernier des excellents rapports qu'en sa qualité d'inspecteur-général des monuments historiques, M Mérimée adresse chaque année à M. ministre de l'intérieur, il déplore l'impuissance où le gouvernement se trouve, faute de fonds suffisants votés par les Chambres, d'acquérir les objets d'art d'un certain prix ou les précieuses collections qui sont mis en vente, et qu'on a ainsi le regret, la douleur de voir passer à l'étranger ou être dissémines. Jamais pareille douleur ne put être plus légitime, regrets plus amers, qu'en voyant annoncer la vente, article par article, d'une bibliothèque toute spéciale et admirablement complète, qu'un homme éclairé, infatigable et prêt à tous les sacrifices, a passé sa vie entière à former dans un temps dont les conditions ne se reproduiront jamais, pour qui aurait la résolution de consacrer sa vie et sa fortune à entreprendre la même oeuvre. Encore un peu, et il ne restera plus rien de l'espèce de monument qu'avait élevé M. de Soleinne; il ne restera qu'une volonté méconnue, celle qu'il a maintes fois manifestée à ses amis, la volonté que sa collection ne fût pas dispersée après sa mort; il ne restera enfin que le Catalogue que nous allons examiner tout à l'heure, et qui, nous le craignons bien, lui eût paru aussi étrange que la vente qu'il annonce lui aurait semblé sacrilège.

Comment procède-t-on à cette vente et comment la famille de M. de Soleinne, qui n'ignore pas sa volonté constante et tant de fois par lui exprimée, a-t-elle pu se déterminer à prendre ce parti? C'est ce que le rédacteur du Catalogue s'est chargé d'expliquer et de justifier dans une préface. Nous ne savons si c'est la faute de l'avocat ou celle de la cause, mais, les explications nous ont paru bien peu satisfaisantes et la justification bien incomplète. «M. de Soleinne, y est-il dit, n'avait point d'enfants, en eût-il eu d'ailleurs, il ne leur eût pas laisse la libre disposition de sa bibliothèque.» En vérité, après cette déclaration ou cet aveu, il fallait renoncer à espérer nous persuader que des collatéraux pussent consciencieusement se croire un droit que la confiance d'un père n'eût point délégué à un fils.

«Il avait eu, reprend le rédacteur, le projet de léguer cette bibliothèque au Théâtre-Français et d'attacher une rente perpétuelle pour son entretien et pour sa continuation. C'était là un projet favori dont il fit part plus d'une fois à ses amis et a plusieurs secrétaires du Théâtre-Français.» Voila un dessein connu de la Famille, et un dessein favori. Savez-vous pourquoi elle ne le respecte pas, et pourquoi, au dire de la préface, M. de Soleinne, qui fut, comme chacun sait, surpris par une mort foudroyante, ne l'a pas réalisé? C'est que M. le baron Taylor, _cet ardent régénérateur de notre scène française_, remit ses pouvoirs de commissaire-royal auprès du Théâtre-Français, et qu'alors il ne pouvait plus y avoir, il n'y avait plus, sous la surveillance d'un autre, de suffisantes garanties de bonne administration. Que M. le rédacteur et que la famille au besoin se rassurent! Celui qui écrit ces lignes a beaucoup connu M. de Soleinne et l'a vu beaucoup plus habituellement qu'eux, M. de Soleinne, qui appréciait parfaitement les homme, n'a jamais pris au sérieux l'administration de M. le baron Taylor, et, mieux renseigné que l'auteur de cette préface, qui, pour le besoin de sa cause, lance des accusations que rien ne justifie, il savait parfaitement, au contraire, que ce n'est que depuis que M. le baron Taylor est passé à quelque autre régénération, que les archives de la Comédie ont été classées; que la rentrée du registre de La Grange, prête depuis quinze ans, a été poursuivie et obtenue; que les registres de la Thorillière, qui n'en sont jamais sortis, ont été soigneusement inventorié et qu'enfin l'ordre a commencé à succéder au chaos. Voila ce que savait M. de Soleinne, homme sérieux et réfléchi, qui ne se formait jamais une opinion sans voir, et ne se prononçait que sur ce qu'il savait.

Mais enfin, suivons la préface, M. de Soleinne, dit-elle, avait tourné les yeux vers la Bibliothèque du Roi. Il hésita un instant, en songeant qu'elle reçoit mauvaise compagnie; mais toutefois il persévéra dans cette intention, à condition que sa collection serait séparée des autres de local, d'administration et de destinée.

Il attendait encore pour formuler ses dispositions testamentaires: il voulait savoir d'abord si la Bibliothèque du Roi ne serait pas bouleversée dans un déménagement général, et si on la mettrait du moins à l'abri des chances d'incendie; il hésitait toujours à prendre une décision définitive et irrévocable... lorsqu'il fut frappé d'apoplexie le 5 octobre 1842.»

Croirait-on qu'après ses aveux que nous avons transcrits, après les incroyables excuses que nous venons de rapporter, la préface a le courage d'ajouter: «Les héritiers de M. de Soleinne ont bien vivement regretté qu'il n'eût pas, dans un testament, disposé de cette précieuse collection; ils eussent voulu pouvoir se conformer au voeu de M. Soleinne. En vérité, c'est là le langage d'une comédie de Molière dont M. de Soleinne possédait plus d'un exemplaire. Nous comprenons l'avocat d'un héritier venant dire: «Notre parent est mort, sa fortune est à nous. Il en voulait disposer, il ne l'a pas fait: nous entendons la garder.» C'est un langage franc et net; c'est le droit dans toute sa force et dans toute sa sincérité, personne n'y trouverait rien à reprendre. Mais vouloir nous faire croire à une douleur ainsi jouée et qu'il serait trop facile, à celui qui prétend la ressentir, de faire cesser pour qu'on puisse la croire un seul instant sincère, en vérité c'est faire bon marché de son respect pour l'homme dont on hérite, et du bon sens des lecteurs. Ouvrez-donc vos enchères sans fausse honte; nous allons, nous, ouvrir le Catalogue.

Les premières lignes nous apprennent qu'il devait d'abord être dressé par M. Merlin: mais ce libraire instruit et consciencieux a demandé deux années pour faire ce travail, comme il fait tous ceux dont il se charge, avec soin.. Dans l'impatience d'entendre retentir la voix du crieur public et de voir s'allumer les chandelles du commissaire-priseur, on s'est alors adressé au bibliophile Jacob, qui, lui, n'a demandé que six mois pour fournir un catalogue et un plaidoyer de sa façon. L'oeuvre lui a été adjugée. Le premier volume a déjà paru, enrichi de notes qui, suivant la modeste déclaration de leur auteur, «ont été rédigés pour servir de complément au _Nouveau Manuel du Libraire_, de M. Brunet.»

Nous n'avons jamais lu les romans--de M. le bibliophile Jacob. C'est un tort que nous confessons et qui est d'autant moins pardonnables qu'ils portent sur leur faux titre: _Collection des chefs-d'oeuvre de l'Esprit humain_; nous ne les avons jamais lus, mais nous sommes portés à croire que l'auteur sera difficilement arrivé à y faire preuve de plus d'imagination qu'il en a montré dans ce Catalogue, qui peut laisser à reprendre; sous le rapport de l'exactitude et de la réserve bibliographiques, mas qui doit être considéré comme un livre à part sous celui de l'invention.

Il y a quinze ans qu'un bibliophile académicien, procédant à la vente de sa bibliothèque, eut l'idée, pour donner du prix aux articles qui la composaient, de faire suivre presque tous de petites notes ou il déclarait chacun de ses volumes _unique_. Cela était bien pardonnable; il en coûte de se séparer de ses livres, et, par ce moyen, on espère qu'il en coûtera plus encore à ceux qui les achèteront. On eut la cruauté dans un recueil, la _Revue française_, de signaler cet innocent charlatanisme et d'indiquer les bibliothèques diverses dans lesquelles se trouvaient des frères de ces enfants _uniques_. Avec une collection aussi réellement précieuse que celle de M. de Soleinne, ce procédé n'était pas rigoureusement nécessaire. On n'y a pas cependant complètement renoncé; mais un relevé du genre de celui de la _Revue_ aurait peu d'attraits pour nos lecteurs.

Aiment-ils mieux la logique? Voici un exemple de celle du Bibliophile Jacob. Page 119, n. 618, se trouve enregistrée la réimpression d'une _Moralité_ le seul exemplaire connu de l'édition primitive, acheté six sous sur un quai de Rouen par un curé normand, a été acquis avec empressement, moyennant 800 fr., par la Bibliothèque du Roi. «_Le savant M. Van Pruet vivait alors_» s'écrie le rédacteur du Catalogue; ce qui veut dire, vous le comprenez, que les conservateurs actuels sont des ignorants qui ne sauraient pas apprécier un pareil trésor et se résoudre à un sacrifice pour le posséder. Et plus, sans transition, le rédacteur ajoute: «Nous sommes le premier qui ayons émis des doutes sur l'authenticité de cette édition; nous déduirons ailleurs les motifs de ces doutes, pour démontrer que l'exemplaire unique a été fabrique de nos jours avec de vieux caractères, d'après un manuscrit.» Mais, en vérité, que devient donc dans ce cas la réflexion; «Le savant M. Van Pruet vivait alors!» si vous ne lui faites jouer que le rôle d'un niais qui s'est laissé prendre l'argent de la Bibliothèque, et que la science n'a pas su, à votre avis, mettre en garde contre une mystification?

Ce Bibliophile Jacob nous disait tout à l'heure qu'il avait rédigé ses notes pour servir de complément au nouveau _Manuel du Libraire_ de M. Brunet. Sa manière n'est cependant pas le moins du monde celle de ce bibliographe. Ainsi il dit, lui, habituellement, comme à la page 254 n. 1150: _Nous croyons avoir ouï-dire..._ ou, page 19, n. 124; _Je crois avoir lu..._ ou, page 121, n. 632: _N'avons nous pas lu quelque part?..._ Nous n'en savons rien du tout. Mais M. Brunet a l'habitude de dire: «On lit à telle page de tel ouvrage, etc.» Cela est peut-être un peu positif mais il faut convenir aussi que c'est bien commode.