L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843
Part 5
Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire, car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les coeurs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu.
Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes, le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se demandaient: «Quel est cet homme?»
Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et se demandant encore: «Quel est cet homme?»
Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect. Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts. Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre, comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente d'un sublime plaisir.
Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête, retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se cachait haletant et superbe.
Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à un même accord.
Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les coeurs de respect et d'attente.
Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut:
Paganini!
Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y trouvait pas quelque chose de celle de Satan.
Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement, jusqu'à la rampe allumée.
A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste.
Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé.
Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme.
Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne, pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse. Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache.
Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu, mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments, il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du lion qui se réveille irrité et rugit.
Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme.
Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé.
Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles inspirations.
L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître.
Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient leurs coeurs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire, lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon.
Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon, mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui; il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux adorés.
Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité.
Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant la même et profonde révérence.
Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un homme.
Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil:
Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.
Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la musique du grand violon.
Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini.
Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse.
Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce caprice, homme de génie?
Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de mélodies.
C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le _son harmonique_.
Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces, lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin.
Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum.
Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel les coeurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges, tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?
Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi.
Paganini reparut une troisième fois; il avait repris toutes ses cordes et sa fureur, plus de délices, plus de suavités, plus de ravissements célestes; à présent c'est l'Océan qui va mugir et se soulever tempétueux; c'est la création de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammées de la terre; ce sont les dernières convulsions de l'univers lorsque le Seigneur l'arrêtera dans sa marche, et lui dira: «Meurs!»--Paganini ne veut rien peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au grandiose, au terrible.
Alors toutes les cordes à la fois frémissaient, hurlaient sous les coups redoublé de' ses doigts, qui tombaient pressés comme la grêle avec la foudre. L'archet, de son côté, les déchirait, les irritait, les entr'ouvrait, les écorchait toutes vivantes, et se roulait sur elles avec barbarie; elles s'écriaient dans leur douleur... et tous ces cris étaient sublimes.
Lui, Paganini! dans son génie et sa fureur, savourait ces blessures, rugissait et se débattait dans ce martyre du violon; il le pressait de plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses... et cette barbarie était sublime.
Lui, l'orchestre, était haletant, effrayé, suivant avec horreur, et comme un seul corps, l'archet du maître... et cette horreur était sublime.
Lui, le peuple, la foule, pendait à cet archet, exalté, ravi dans son effroi, brisé d'émotion, accablé d'enthousiasme, ne respirant point... et cet effet était sublime.
Et le concert se termina.
Paganini salua une dernière fois avec le sourire du génie et de l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scène lui jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une masse vers lui comme pour se précipiter à la fois à ses pieds, pour toucher se mains et son archet sacrés.
Il disparut...
La foule s'écoula; et bientôt dans cette grande salle d'harmonie, devenue déserte et silencieuse, tout fut éteint et vide.
Lui regagna sa chambre, épuisé de cette soirée de gloire et de plaisir; il se lassa tomber sur un canapé, presque évanoui et soupirant.
O mon grand! ô mon beau! ô mon sublime Paganini! m'écriai-je au milieu de ses pensées; car j'étais si fière, si joyeuse, si grande avec lui!
La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette.
Il fit mettre le vase sur une table... c'était de l'opium...
Ah!... à cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chaînes qui me retenaient à lui, et sortis, effrayée et le maudissant, du cerveau de Paganini.
Amélioration et Ouverture des Voies publiques à Paris.
Quand on jette un coup d'oeil inattentif et rapide sur un plan de Paris, on n'y distingue d'abord qu'un réseau de lignes confuses, dirigées dans tous les sens, se coupant sous tous les angles, dédale inextricable où les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent éparpillées comme au hasard. Mais après un moment d'attention, ce chaos apparent se régularise peu à peu; l'oeil saisit sans peine et suit dans leur développement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artères principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner presque symétriquement autour des différents centres de circulation, les routes, qui répandent du coeur aux extrémités la vie et le mouvement de la grande capitale.
Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les couper commodément et les relier entre elles de distance en distance par des voies secondaires, les diriger de manière à rendre le chemin d'un point à un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus considérables attributions de l'administration municipale parisienne.
Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres, elles franchiraient la frontière et conduiraient presque jusqu'à Turin, puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamètres de développement(2). Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont bordées de hautes maisons, et que pour élargir seulement un mauvais passage, redresser un coude incommode, régulariser un carrefour dangereux, il faut blesser les intérêts de vingt propriétaires, risquer vingt procès, et dépenser en dernier résultat beaucoup de cet argent que les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on l'économisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition, quatre ou cinq grandes entreprises de voirie à la fois sont déjà beaucoup. Mais sur cette vaste étendue où tout le monde appelle des améliorations presque sur tous les points à la fois, qu'est-ce que quatre ou cinq améliorations à quarante lieues de distance l'une de l'autre? Ajoutez à cela l'indifférence ordinaire du Parisien pour tout ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de ses affaires. Parlez à un habitant du Luxembourg de l'importance du percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine à un élégant de la Chaussée-d'Autin, il vous répondra que ce n'est certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort peu; qui sait même s'il ne se trouverait pas d'honnêtes bourgeois ignorant l'utilité de la rue Rambuteau?--Paris est tout un monde dans lequel l'hémisphère de la rive droite ne s'inquiète nullement de l'hémisphère de la rive gauche; et l'un peut être bouleversé par une comète de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en émeuve.
[Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8 m. 08 c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8 m. 74 c.) dans les quartiers de la rive droite.]
Sans exposer nos lecteurs à des courses transatlantiques de l'un ou l'autre côté des ponts, nous les tiendrons désormais au courant; et dans ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers parisien, sur lequel nous avons tracé en lignes apparentes les principales améliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit en cours d'exécution, soit en projet à l'étude.--_Rue Rambuteau_, rue _de Seze_, prolongement de la rue _de la Ferme_, élargissement immédiat des rues _Saint-Nicolas_ et _Saint-Lazare_, projet des Halles, rue _Laperche_ ou _Moncey_, rue _des Petits-Pères_, rue _Constantine_, rue _Clotilde_, rue _Mayet_, rue _d'Amsterdam_, rue _Neuve-Saint-Jean_, etc. La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais Paris est plus grand encore: ces fragments disséminés dans tous les quartiers sont comme perdus sur le plan général. Cependant quelques-unes de ces entreprises sont considérables. Suivent encore ce ne sont pas les plus longues qui sont les plus coûteuses ou les plus difficiles. Aussi, pour faire comprendre l'importance ou l'utilité de ces divers percements ou élargissements, quelques mots d'explication sont nécessaires. Ensuite ces ouvertures de rues entièrement nouvelles ne sont qu'une petite partie des modifications apportées journellement à la voie publique par suite du système adopté par l'administration municipale.
Lorsque le vieux Paris a été construit, la largeur des rues répondait aux besoins de l'époque: la population était assez restreinte, les voilures étaient presque méconnues. Aussi le Centre de Paris est-il formé de rues sinueuses, étroites, sales, legs fâcheux que la vénérable antiquité a laissé à notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il faut assainir et déblayer.
Aujourd'hui les rues sont classes en trois catégories, suivait l'activité de la circulation qu'elles semblent appelées à recevoir. Les unes doivent avoir 10 mètres de large, les autres 12 mètres, les dernières 15 mètres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces classes, et qui n'ont pas la largeur assignée, sont impitoyablement frappées de reculement. On conçoit tout ce que ce système entraîne de vexations pour les propriétaires forcés de démolir leurs maisons, et de dépenses pour l'administration, forcée de payer fort cher ce qu'elle ajoute à la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne peut être jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisième ordre; peut devenir tout à coup du premier par un événement inattendu. C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc recommencer sans cesse démolir et aligner une seconde fois les propriétés qu'on a fait démolir et aligner une première: nouvelles vexations, nouvelles dépenses.--Une autre conséquence de ce système de démolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable motif d'élargir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite, on les rend aussi irrégulières que possible. On en voit un grand nombre dont les maisons, avançant et reculent tour à tour, ne figurent pas mal le contour extérieur d'une enceinte bastionnée ou crénelée, réceptacles anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-être à la sûreté de la circulation.
L'exécution journalière de ces alignements partiels est en réalité la partie la plus considérable des travaux administratifs de la voirie; mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan, à moins de mettre un point sur chaque rue et sur chaque maison sujette à reculement.--Au reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle, nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point de système spécial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier, suivre, ou compléter les projets de ses devancières, qui toutes avaient un système bien tranché, et nettement marqué par leurs rentres.
Avant la Révolution, dans les grands travaux, l'État faisait tout: tracés, percements, constructions; il concevait l'idée et l'exécutait. C'était ainsi qu'il imprimait à ses oeuvres un cachet uniforme, répréhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honoré, que la place Vendôme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent construites sur un plan architectural symétrique, entreprises que l'industrie particulière eût morcelées et gaspillées. On peut en juger par la continuation vraiment désespérante de casernes disparates et de grandes masures biscornues que nos propriétaires contemporains ont donnée à cette majestueuse rue Royale-Saint-Honoré, et par les ignobles baraques édifiées en guise de vis-à-vis au nouvel Hôtel-de-Ville.
L'Empire, qui succéda à ces traditions monumentales, sut en recueillir une partie, et l'on reconnut le génie et la main du grand homme dans ces lignes hardies qui découpèrent Paris, larges comme la pensée créatrice, rectilignes comme l'esprit géométrique qui atteint le but par le plus cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les Tuileries et réunir le Louvre à la place de la Révolution; le Carrousel déblayé aurait pu contenir les manoeuvres d'une armée; et des colonnades du Louvre, isolé de toutes parts et réuni en même temps à la demeure impériale par de gigantesques galeries, s'élançait une immense voie jusqu'aux colonnes de la barrière du Trône, qu'elle réunissait ainsi à l'arc triomphal de l'Étoile. En même temps, les boulevards prolongeaient leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard Malesherbes se dérouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le Trône envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au boulevard de l'Hôpital. Les quais rectifié, élargis, garnis de solides parapets, supportant les ponts débarrassés désormais des ignobles constructions qui les avaient obstrués jusque-là, ouvraient au centre de la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrémité à l'autre.
L'Empire n'eut pas le temps de réaliser entièrement ces grandes pensées. La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Châtelet les Tuileries, étaient terminés; mais le quartier Rivoli, à peine ébauché, s'arrêta au milieu des planches. Le Carrousel, à demi déblayé, demeura inachevé, encombré des masures qui le déshonorent encore aujourd'hui. La grande rue impériale resta comme un rêve d'une époque fabuleuse; le boulevard Mazas fut oublié; le boulevard Malesherbes, pris, abandonné et repris est encore aujourd'hui à se débattre dans cet état douteux d'une existence contestée. La Restauration tâtonna partout et n'acheva rien.