L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843

Part 3

Chapter 33,852 wordsPublic domain

Ces deux bluettes ne comptent guère. Un jeune homme, M. Léon Guillard, petit-neveu de l'auteur d'_Oedipe à Colonne_, arrive après M. Deslandes et Dumersan, annonçant des prétentions beaucoup plus hautes; c'est d'une comédie en cinq actes et en vers que M. Léon Guillard est le père, ni plus ni moins: le sujet est d'un honnête homme. M. Léon Guillard s'attaque au vice, à l'intrigue, au trafic des opinions et des sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comédie manque d'à-propos, et nous ne vivons pas précisément dans un siècle de Curtius et de Catons.

Fiervil est l'homme en qui sont incarnés tous les vices et toutes les cupidités que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le pouvoir, voilà les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que Fiervil veuille les mériter honnêtement, par les voies permises? Non. Fiervil est persuadé qu'on ne devient riche, titré et puissant que par la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Léon Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M. Léon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le dire.--Aussi le dénoûment de la comédie de M. Guillard a-t-il paru invraisemblable à beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par être dupe et victime de ses ténébreuses manoeuvres; la fortune, la femme, la puissance qu'il convoitait, lui échappent coup sur coup, au moment on il se croyait le plus sûr de les tenir; son infamie est dévoilée; il en reste pour sa courte honte, et c'est un honnête homme qui recueille les biens que le malhonnête homme espérait. La leçon est saine, nous ne saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments, exprimés avec vigueur, annoncent que M. Léon Guillard est un coeur sincère, ennemi de la lâcheté morale et qui la flétrit de conviction; c'est beaucoup pour un poète; il n'a manqué à M. Léon Guillard qu'un peu moins de jeunesse et plus d'expérience de la scène, pour faire une oeuvre tout à fait complète. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait de la distinguer et de l'applaudir.

D'où vient cet immense éclat de rire? C'est Arnal qui paraît; le rire inextinguible, le rire olympien sert de cortège ordinaire à cet original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent joué la passion, joue l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tête baissée, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme blasé; le coeur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que ferons-nous d'Arnal?

Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde affligé de deux cent mille livres de rentes; de là vient qu'à trente-deux ans, Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blasé: ni le bon vin, ni la bonne chère, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux châteaux, ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bâille; demeure-t-il, il bâille encore; il bâille toujours.

«Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit!» Et Nantouillet arrête la première femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-là, qu'importe à l'homme blasé? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant, un athlète; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux gaillards qui se battent et se précipitent l'un et l'autre dans la rivière. Quel homme blasé, fût-il le plus blasé du monde, ne se sentirait pas ému d'un pareil plongeon?

Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'être blasé; croyant avoir noyé son rival, il passe son temps à se cacher, à fuir les gendarmes, à se donner pour mort, à manger pain sec, à boire de l'eau claire, à vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles; après quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se montre, reprend son nom et son bien, laisse là mademoiselle de Canaries, épouse une naïve petite fille qui l'aime, et se déclare radicalement guéri de sa maladie d'homme blasé.

Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve.

«Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous parler latin: _Hic, hæc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse_.» M. de Kerkadeck sait l'italien à peu près comme Sganarelle le latin; le fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empêche pas Kerkadeck de triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son excellent beau-père pour un Bas-Breton renforcé, et d'épouser mademoiselle Anna Rompart à sa place. Des quiproquo plaisants roulant sur le bas-breton et l'italien, ont fait réunir cet agréable petit acte, dont l'auteur est M. Armand Durantin.

Tout à l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunière; Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de Longueville, l'héroïne de la fronde.

Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garçon de boutique; et ainsi ils parviennent à s'échapper.

Nous les retrouvons à Paris; là, madame de Longueville continue ses intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est cause de cette jalousie; tout dévoué à madame de Longueville dans sa fuite, il est devenu son secrétaire intime. Cependant il avait un amour dans le coeur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant à Paris, notre honnête avocat revient à ses premières amours, et renonce à la tendresse et à la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac d'admiration: il promet au jeune avocat un siège de conseiller au Parlement. Le Gymnase n'a pas même pensé à demander à M. le garde-des-sceaux son avis sur cette promotion.

M. Jules de Premaray est le père de cette duchesse de Longueville mêlée de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont réussi tous les trois.

Parlez-moi de Stella, c'est là une excellente fille; un beau jour, elle prend des vêtements masculins, s'aventure à pied à travers les pays les plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose à la férocité des bandits, et pour quoi? pour aller délivrer son père qui gémit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le délivre, en effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de quelles terreurs! Le traître Osborne, qui tenait aux fers ce père infortuné, est exemplairement puni.

Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple.

Martial était un piocheur, il devient; de flâneur à mauvais sujet, il n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opère cette métamorphose et en est la récompense.

Si on réussissait par les honnêtes intentions, ce vaudeville aurait réussi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et Lauzanne ont oublié la confiture.

Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta revient _la Péri_. Ce charmant ballet a charmé la perfide Albion. Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet enthousiasme britannique pour l'oeuvre de M. Théophile Gautier; prêtez l'attention à ces tableaux ravissants;

Ceci vous représente d'abord le seigneur Achmet, couché sur son ottomane dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon l'expression turque, le seigneur Achmet _s'embête_: la belle langue que la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant à le distraire, lui apportant, l'un une énorme brioche, du moins je le suppose, surmontée de trois petits pâtés; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un cigare de cinq sous; le troisième, une paire de bottes sur un plateau. Mais Son Altesse est insensible à tous ces agréments, et a parfaitement l'air de dire, toujours en langue turque: Je _m'embête_ et vous _m'embêtez!_

Puisque le cigare _regalia_ ne peut rien sur monseigneur, dit le grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir des bayadères et des almées un peu soignées; mais Achmet se conduit connue un drôle devant ce sexe charmant, et lui bâille au nez, à se décrocher la mâchoire. Enfin la Péri paraît; vous voyez ses grâces, sa taille cambrée, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa coiffure dans le dernier goût. Achmet est ravi: il risque un oeil.

Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire à bout portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave récalcitrante qui s'enfuit du sérail; l'esclave ne reçoit pas la balle dans le visage, au contraire.

La Péri se glisse dans le corps de cette infortunée, comme on entre dans un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espèce de location, métempsycose.

Cela fait, la Péri se livre avec Achmet à toutes sortes d'exercices plus ou moins permis par le sergent de ville.

D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour à Achmet; mais Achmet, qui n'est pas borgne, la découvre à l'instant à cet étage supérieur, et la montrant du doigt, lui crie; «Coucou!» Son jarret tendu, sa mâchoire entrouverte, sa main posée sur son coeur, expriment agréablement sa satisfaction.

Plus loin, la Péri se permet les écarts d'un pas de châle, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à l'air du _ballet des Pendus_. Achmet, surpris par le terrible Mahomet en flagrant délit de Péri, s'esquive adroitement par la fenêtre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds, seule partie d'Achmet

qui lui offre encore prise; cette situation donne à l'honorable sultan la mine d'un cordonnier occupé à prendre mesure à sa pratique.

Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Péri,

suspendue en l'air, s'abandonne à des démonstrations de joie qui le déforment beaucoup; mais l'amour excuse tout.

Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Péri que voici, et pour cette taille de guêpe?

Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de clôture, panache au vent, et toutes jambes dehors.

Vivent à jamais Achmet et la Péri!

ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS. (Voir I, II, p. 26, 58, 105, 139 et 155.)

Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.

(Suite.)

--Ah! dit Mark sur le même ton, vous y voilà! rien autre, un esclave. Si bien que lorsque cet homme était jeune--n'ayez, donc pas l'air de le regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il était jeune, il a reçu une balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a été marqué et tailladé au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un véritable porc. Son corps a été déformé à coup de fouet, son col écorché par un collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoriés gardent la marque des lourds anneaux qu'ils ont longtemps portés. Comme je venais d'aveindre mon dîner, il s'est dépouillé de son habit, et m'a débarrassé de mon appétit par la même occasion (1).

[Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagération, nous copions au hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur dans les journaux américains, et précédés habituellement d'une grossière gravure sur bois représentant un nègre marron, les mains enclavées dans des menottes, courbé sous l'étreinte d'un blanc qui le tient serré à la gorge.

«En fuite, un enfant nègre d'environ douze ans; il porte autour du cou un fort collier de chien, sur lequel est gravé le nom de _de Lampert_.»

«Vingt-cinq dollars de récompense pour qui me ramènera mon nègre Isaac; il a au-dessus de l'oeil droit la cicatrice d'une blessure faite par un coup de bâton, et sur le dos, celle d'un coup de feu.»

«En fuite, un nègre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau. Il aime fort à parler de la bonté de Dieu.»

«En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite cicatrice sur l'oeil gauche, plusieurs dents de la mâchoire supérieure arrachées, et la lettre I marquée au fer rouge sur sa joue, et sur son front.»

«En fuite, une femme nègre et ses deux enfants. Peu de jours avant son évasion je l'avais brûlée à la joue gauche avec un fer rouge, en essayant de faire la lettre M.»

Pour expliquer les dents arrachées, les oreilles, des doigts, des mains et des pieds coupés, signalements habituels des malheureux fugitifs, nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de mécontentement, de crainte d'évasion, ou lorsqu'une négresse trop belle inspire de la jalousie. Quant aux lettres marquées au fer rouge, c'est une simple mesure d'ordre. Du reste, les maîtres qui font couper une main à leur esclave choisissent de préférence la gauche, comme moins agissante; de même ils ménagent l'orteil en faisant couper les doigts de pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de sang aux propriétaires d'esclaves. Nous pourrions en rapporter de nombreux exemples en continuant à reproduire ces annonces, aussi communes dans les journaux américains, que celles des maisons à vendre dans nos petites affiches; mais cette dégoûtante et barbare récapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigués nous-mêmes.]

--Tout cela serait-il vrai? demanda Martin à son nouvel ami, resté debout à côté de lui.

--Je n'ai nulle raison d'en douter, répondit ce dernier, baissant les yeux et secouant la tête. La chose se voit assez fréquemment.

--Dieu vous bénisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier maître mourut; ainsi fit le second, la tête ouverte d'un coup de hache par un autre esclave qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir, celui qui est là, gagna un meilleur maître, et, en mettant sou sur sou, au bout de nombre d'années, il parvint à racheter sa liberté, qui lui fut cédée au rabais, vu que ses forces déclinaient rapidement et qu'il était fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, où il travaille tant qu'il peut, et économise, de son mieux, afin de se passer une légère fantaisie avant de mourir, de se régaler d'une petite emplette, un rien, une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait racheter... Voilà tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en plus; et vive la liberté! hourah! pour jamais!

--Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trêve à vos folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait là?

--Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le louer à l'avance, à prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me tint compagnie, qu'il me mit en gaîté: aussi me voilà joyeux comme pinçon. Ah! si j'étais assez riche pour passer contrat avec lui, et que je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, là, tous les jours, à mon aise; je deviendrais par trop jovial!»

Il est fâcheux d'élever des doutes sur la véracité de Mark, mais l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment même un démenti formel à sa déclaration de joie.

«Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont si passionnés pour la liberté, de ce côté-ci du globe, qu'ils rachètent, la vendent, la portent avec eux, l'étalent en plein marché! Bref, ils en sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empêcher de prendre avec elle toutes sortes de libertés, et c'est là la raison du pourquoi.

--Fort bien, dit Martin, qui désirait changer de sujet. Et maintenant que vous en êtes venu à conclusion. Mark, peut-être me ferez-vous l'honneur de m'écouter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu où il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins.

--Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? répéta Mark; allons, Cicéron, en avant!

--Est-ce là son nom? demanda Martin.

--C'est son nom, monsieur,» répliqua Mark; et, de dessous le porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure obscurcissaient les ombres, le nègre acquiesça par une grimace et descendit, clopin clopant, chargé d'une portion des bagages, Mark Tapley ayant pris les devants avec le reste.

Martin et son ami les suivirent jusqu'à la porte d'en bas; et ils allaient continuer leur promenade, quand l'Américain arrêta son compagnon et lui demanda, en hésitant un peu, si l'on pouvait se fier au jeune homme.

«A Mark? oh! certainement on peut tout remettre à sa garde.

--Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir avec nous. C'est un brave garçon qui dit son avis trop ouvertement.

--Au fait, répliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habité de république libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler.

--Décidément, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit l'Américain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici dans un État à esclaves, à la vérité; mais, je l'avoue, non sans honte, l'esprit de tolérance est chez nous beaucoup moins commun que ses formes; à la moindre dissidence, notre modération les uns envers les autres fait défaut, et pour peu qu'il s'agisse d'étrangers... Non, réellement il est plus prudent qu'il nous suive.»

En conséquence, Mark fut rappelé; Cicéron et sa brouette s'acheminèrent d'un côté, et Martin et ses compagnons de l'autre.

Ils mirent deux ou trois heures à parcourir la ville, la considérant des points de vue les plus avantageux, s'arrêtant dans les principales rues et devant les édifices publics que M. Bevan leur faisait remarquer. Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre le café chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui paraissait avoir à coeur de le conduire, ne fût-ce que pour une visite d'une heure, chez un de ses amis logé dans le voisinage, finit par l'emporter. Las et fort disposé à décliner la politesse, Martin n'osa persister à mettre en avant qu'il n'était pas connu de ceux auprès desquels son compagnon désirait si fort l'introduire. Une fois donc, en sa vie, à tout hasard et sans que la chose tirât à conséquence, Martin se résigna à faire céder sa volonté à celle d'autrui; le consentement même fut donné de bonne grâce, tant le voyage lui avait déjà profité.

S'arrêtant devant une maison fort propre, de médiocre étendue, dont les fenêtres, vivement éclairées, illuminaient la rue obscure, M. Bevan frappa. La porte fut immédiatement ouverte par un Irlandais, tellement Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir être revêtu que de haillons, et manquait aux précédents, à son devoir, à toute idée reçue, en se présentant, avec sa figure riante, bien couvert d'un habit complet.

Mark fut laissé aux soins de cette espèce de phénomène, ce n'était rien moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin à ce dernier, l'introduisit dans le salon, dont les fenêtres égayaient et éclairaient la rue. Là, il présenta à ses amis: «M. Chuzzlewit, gentilhomme tout frais débarqué d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la connaissance depuis peu.» Accueilli avec la plus parfaite urbanité, Martin, en moins de cinq minutes, se trouva établi fort à l'aise au coin du feu, et presque sur un pied d'intimité avec toute la famille.

Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une âgée de dix-huit ans, l'autre de vingt,--toutes deux à taille déliées, toutes deux fort jolies; de leur mère, plus âgée, plus flétrie, qu'à l'avis de Martin elle n'aurait dû être; de leur grand'mère, petite vieille à l'air vif et éveillé, qui semblait s'être fait enterrer une première fois pour reparaître ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait le père et le frère des deux jeunes miss: le premier, négociant, le second, encore étudiant au collège. Tous deux, par une certaine cordialité de manières, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils étaient proches parents.

Martin n'avait pu s'empêcher d'établir la généalogie à partir des jeunes filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses pensées, non-seulement parce qu'elles étaient, comme nous l'avons dit, fort jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirés; avantages que leurs chaises berceuses déployaient de façon à tourner la tête aux assistants.

Rien de plus agréable, sans doute, que d'être commodément assis dans une chambre bien close, meublée avec élégance, chauffée par un brillant foyer, remplie de charmantes bagatelles, de décorations ravissantes, y compris quatre ensorcelants petits souliers le même nombre de bas blancs et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes dignes d'être aussi gracieusement enchâssée! Un rude passage dans le Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss Pawkins, avaient merveilleusement préparé Martin à contempler sa nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en conséquence, il devint charmant, irrésistible, et, lorsque le thé et le café arrivèrent, escortés de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits gâteaux du monde, l'Anglais, livré à toute sa vivacité d'esprit, avait fait la conquête de la famille entière.

(La suite à un prochain numéro.)

L'Ame errante

ILLUSTRATIONS PAR TONY JOHANNOT.

L'ÂME.

Quaré tristis es, anima mea?

(_Ps. 12._)

En ce temps-là, une âme fut créée en même temps que des milliers d'autres âmes et jaillit de la pensée incessamment féconde de Seigneur.

Mais tandis que les autres âmes ses soeurs se répandaient dans les mondes, allant se mêler et se fondre dans les êtres auxquels elles étaient destinées;

Que quelques-unes allaient animer des planètes et des soleils, que d'autres restaient auprès de Dieu, divinement conservées dans les anges qui chantent autour de son trône;

Que toutes enfin avaient leur mission, leur être à qui elles pouvaient s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le décret du Seigneur.

Elle seule n'avait point eue de destination, aucun être ne l'attendait dans son sein, aucune planète, aucun soleil ne l'appelaient à eux.

Elle était solitaire, errante dans I'espace, et elle gémissait, la pauvre âme, ne sachant où se poser, où vivre.

Elle s'abattait inquiète sur le calice des fleurs, croyant y trouver un asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rosée, et n'avaient pas de place pour elle.

Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'était qu'une âme.

Puis elle se répandait autour des planètes, sur les soleils, sur les hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la place occupée, le vase rempli.

Et dans son désespoir elle remonta jusqu'à Dieu, et lui dit:

O Seigneur! pourquoi m'as-tu créée, pourquoi m'as-tu faite immortelle, puisque je serai toujours misérable, ne sachant à qui m'unir jusqu'à la fin des temps?

Pourquoi m'as-tu oubliée lorsque tu dispensais à mes soeurs des existences avec lesquelles elles peuvent s'allier?

Et moi, voilà que je suis toujours errante et triste, implorant toute la nature, et repoussée par tous.

C'est en vain que j'offre en hommage mon immatérialité immortelle; tous la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insensés, qui la dédaignent.

Et tous les hommes, ont leurs âmes, et je n'ai pu trouver place avec eux.

J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'âme; et elle était chez eux, et encore plus sublime.