L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843

Part 2

Chapter 23,661 wordsPublic domain

Il était né à Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa muse fut-il un voyage de Grenoble à Chambéry, dans le goût de Chapelle et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin pour apprendre à rimer; on s'en mêlait dans sa famille, et le poète Léonard était son oncle.

Rimant ainsi, à son loisir, quelques pièces légères, selon la mode du temps, il finit par venir à Paris, dans ce Paris convoité par tous les poètes de province: la poésie descriptive était alors en pleine floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette couronne de Delille, peu à peu glana quelques fleurs et quelques épis dans les domaines du maître. De ce penchant de Campenon pour le genre descriptif et bucolique résulta une grande intimité entre les deux poètes; toutefois, Delille ne communiqua point à son ami l'éclat de sa veine et de sa fécondité. Tandis que le chantre des _Jardins_ semait l'hémistiche à pleines mains, Campenon ourdissait lentement et modestement ses vers. Aussi son bagage poétique est-il des plus légers; on le porterait aisément sous le bras, sans fatigue, de Paris à Grenoble et de Grenoble à Chambéry. Deux petits poèmes composent le plus fort de ce bagage. L'un a pour titre; _L'Enfant Prodigue, l'autre_: La _Maison des Champs_; ajoutez un projet de vers sur _Le Tasse_, que Campenon n'a point achevés, et une vingtaine de pièces fugitives dans le style de ce quatrain adressé à une femme:

Ce auteur doit, sur toutes choses Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps; Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps, Et je vous chanterai dans la saison des roses.

Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon.

Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer à l'Académie; mais rarement on y entra à moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se présenta cependant pour succéder au plus prodigue des poètes, à Delille, et emporta la nomination. L'Académie, en le choisissant, se laissa gagner par l'attrait de donner à Delille pour successeur un homme qu'il avait aimé de son vivant par l'espèce d'analogie qu'il y avait dans les goûts poétiques de l'un et de l'autre, quoique à une immense distance de la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son caractère doux et poli et son commerce plein d'aménité. L'agrément de l'homme servit de passe-port au poète.

L'honnête Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et enseigner, comme le dit la préface de son poème, «à l'homme sensible possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se délasser des fatigues de la ville en poussant la bêche et en portant l'arrosoir, et d'entremêler les légumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du fruit à ceux qui donnent de l'ombrage,» la malignité parisienne, insensible à ces souvenirs d'éducation champêtre, railla la candidature de l'auteur de _La Maison des Champs_; on répétait de salon en salon ce plaisant distique;

Au fauteuil de Delille aspire Campenon: Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non.

Il s'y campa cependant, malgré les épigrammes. Elu en 1813, sa réception en séance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en février 1814. De grands événement venaient d'étonner le monde et de changer la face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu'à la réception de Campenon.--Les circonstances en firent une affaire importante; les passions politiques s'en mêlèrent; les partis y trouvèrent un aliment; dans cette séance académique, Campenon, ardent royaliste, représenta la Restauration, récemment victorieuse, et Régnault de Saint-Jean-d'Angély, chargé de lui répondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mémoire académique, ou n'avait si bruyamment assiégé les portes et si tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu inséré au _Journal des Débats_, Féletz, félicite le récipiendaire de cette foule curieuse. «On y remarquait un grand nombre d'étrangers, dit-il, et particulièrement _beaucoup d'Anglais_ et _beaucoup d'Anglaises_.» Triste éloge et douloureux cortège, derrière lequel l'oeil du citoyen devait toujours voir les infortunes de la patrie!

Le rôle de Campenon était facile à remplir: il ne s'agissait que de louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu; c'est ce qu'il fit. Régnault de Saint-Jean-d'Angély, au contraire, avait la lâche périlleuse. Placé entre son passé, ses affections bien connues et les nécessités du moment, il fallait qu'il ménageai le pouvoir présent sans compromettre son caractère, et tout en laissant percer le fond de sa pensée, il se tira du danger, non sans talent et sans courage. Plus d'un mot détourné, plus d'une phrase habile maintinrent la dignité de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Régnault hasarda surtout une certaine distinction entre le _prince_ et la _patrie_, qui lui attirèrent le lendemain les vives attaques des feuilles royalistes.

Après cette chaude, escarmouche, la gloire littéraire, de Campenon rentra dans la modestie et le silence; quant à Campenon lui-même, il tint de l'amitié de la Restauration plusieurs fonctions importantes, l'une au ministère de l'instruction publique, l'autre à l'intendance des menus-plaisirs. A propos de cette dernière faveur, il courut sur son compte une épigramme qui se terminait par ces deux vers:

Pour le placer dans les menus. On a consulté ses ouvrages.

Une santé délabrée et les événements de 1830 éloignèrent Campenon des fonctions publiques. II y avait près de quinze ans qu'il vivait à la campagne entouré d'amitiés et d'affections. C'était un homme d'un esprit agréable après tout, et d'un aimable caractère.

--On nous annonce de tous côtés des hommes de génie et des prodiges à foison. Ici un drame merveilleux intitulé _Diegorias_; là une admirable comédie en cinq actes et en vers dont la réputation court la ville depuis huit jours sous le titre des _Bâtons flottants_. Ces deux chefs-d'oeuvre en espérance ont excité, dit-on, l'enthousiasme de MM. les comédiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir à bras ouverts. L'auteur du drame étonnant est un jeune homme jusqu'ici parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Séjour. Quant au père de l'admirable comédie, c'est bien un autre mystère: personne ne sait ni d'où il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le mot de cette énigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec tant de succès les rébus de _l'Illustration_.

Ce n'est pas assez du Théâtre-Français; l'Académie royale de Musique va bientôt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura été le père et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prêté ses salons à la mise au jour de la merveille; c'était une exhibition à huis-clos en attendant le grand éclat public. Or, la merveille est un opéra en deux actes nommé _l'Égyptienne_; on ne parle pas de l'auteur des paroles; il n'est question que du compositeur qui a écrit la musique; il s'appelle Wilbach et échappe à peine à l'adolescence: Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse émotion à l'intérêt qu'il inspire par son talent précoce; Wilbach est aveugle.

Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'étaient mis à la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai. Ce n'est donc pas l'exécution habile qui devait manquer à l'oeuvre du jeune maestro. Mais, hâtons-nous de le dire, l'oeuvre ne s'est pas manqué à lui-même; il a charmé et surpris l'assemblée; on peut croire aux promesses d'un succès qui avait Meyerbeer et Halevy pour témoins et pour approbateurs L'Académie royale de Musique était représentée par M. Léon Pillet, et l'Académie royale de Musique a battu des mains.--Le nom de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intéressant artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach est de Montpellier; cela est toujours bon à constater d'avance, afin qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas à la France, pour peu que le simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait ce qui peut arriver.

--Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conquérait le monde par ses idées; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus quel touriste raconte avoir assisté, au fond de l'Asie, à la représentation du _Nouveau Pourceaugnac_, de M. Scribe: il est clair qu'avant peu le répertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la Chine, et fera son entrée à la cour du sublime empereur. Quant à la propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve particulièrement remarquable: on assure, et cela _très-sérieusement,_ que S. M. Pomaré, reine des îles Marquises, voulant organiser pour cet hiver un bal à grand orchestre, a fait faire des propositions A M. Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait chargé de faire danser aux îles Marquises, et, en tête, à la reine Pomaré: _la Lionne, la Saltimbanque_ et _les Hussards de la garde_; mais M. Rosisio est l'Hippocrate du _Galop_: il a refusé les présents d'Artaxerce-Pomaré. M. Rosisio tient à ne faire galoper que sa patrie.

--Saint-Pétersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs italiens: au moment où nous écrivons, leur succès tient du délire; _Otello_ a dépassé la fortune d'_il Barbier_; l'empereur se distingue par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'émanent les gracieux sourires et les récompenses. Après cette représentation d'_Otello_, outre ses compliments de satisfaction, il a envoyé à Rubini une bague d'émeraude; à Tamburini une bague de saphir; à Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura une idée de l'aristocratie de ce succès, quand ou saura que telle place de balcon ou d'avant-scène coûte 200 francs.

--Après six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se prépare à rentrer au Théâtre-Français: elle jouera le rôle de Monime. Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscitée, et surtout ne recommencez pas!

De la Destruction des Monuments historiques.

Ou entend souvent des voix s'élever contre la centralisation et prétendre que l'administration supérieure s'est réservé tous les pouvoirs, et que les autorités locales et communales sont sans liberté de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées; mais ce que nous nous trouverons dans la nécessité de constater, c'est que ces autorités usent souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est laissé, et que cette administration centrale, qu'on représente comme maîtresse de tout, est la plupart du temps impuissante à empêcher des actes qu'elle déplore.

Depuis dix ans, les ministères qui se sont succédé ont montré, pour la conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait injuste de ne pas reconnaître. Des fonds ont été demandés dans ce but par les ministres de l'intérieur et accordés par les Chambres; et il y a deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le crédit précédemment voté a été tout à coup doublé. Une commission des monuments historiques près du département de l'intérieur a été formée; un comité des arts et monuments a été adjoint un département de l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses ont été entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-général; des circulaires pressantes ont éveillé le zèle des préfets, ont provoqué le concours des maires; plusieurs prélats ont, par des lettres pastorales, associé leurs efforts à ceux de l'administration; en un mot, rien n'a été négligé pour que la France monumentale, successivement ravagée par les scrupules outrés d'un sentiment religieux peu éclairé, par la fureur révolutionnaire, et par un vandalisme récrépisseur, fût enfin respectée comme elle doit l'être par une génération dont la principale gloire semble devoir être de n'en méconnaître aucune. Ces intentions louables et bien arrêtées, les cabinets qui se sont succédé ne s'en sont pas départis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans un rapport à M. le ministre de l'instruction publique, le comité historique des arts et monuments s'est chargé de répondre à cette question:

«A quoi bon tout ce zèle, y est-il dit, si, pendant que le comité cherche à entourer de respect nos monuments, à les faire étudier et disséquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dégrade, on les détruit? Le dédain, qui regarde en pitié les monuments appelés gothiques; la cupidité, qui spécule sur des matériaux abondants et de bonne qualité; l'ignorance et le mauvais goût, qui sont hors d'état d'apprécier une oeuvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est blanc et uni; le temps, qui achève de miner des monuments âgés ou fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allèrent dans leur qualité une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus éclairée et la plus intelligente, a fait démolir ou laissé ruiner, depuis six ans, quatre églises intéressantes à plus d'un titre: Saint-Pierre-aux-Boeufs, Saint-Côme, Saint-Benoit et l'église du collège de Cluny. Or, Paris donne le ton à toute la France; aussi ne se passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument (_Bulletin du Comité_, I, 28).» Et dans un second rapport (I, 39): «Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien fait, malgré des réclamations motivées, malgré des espérances qu'on avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il était facile de le conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit édifice sans qu'on l'ait dessiné, et sans qu'une inscription rappelle qu'il était l'unique et dernier débris d'un monument fameux. Ce débris, c'est la tourelle Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-même.» Le comité (I, 316) enregistre la démolition, de l'église des Célestins, près de l'Arsenal.

Chacune des pages du même recueil renferme de vives réclamations contre le projet de destruction de l'hôtel de La Trémouille, qui était situé rue des Bourdonnais, puis de trop justes doléances contre cet acte barbare une fois qu'il a été consommé. On y répond par la promesse de faire réédifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la cour de l'hôtel de La Trémouille; mais les débris de celle-ci pourrissent à l'École des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre humide, tandis qu'avec les matériaux de la tourelle Saint-Victor on a bâti un hôtel garni. Nous ne suffirions pas à citer tous les projets vandales qui ont été conçus, et dont un trop grand nombre ont été exécutés, malgré les réclamations les plus pressantes, à Sens, à Bayonne, au Mans, à Besançon et dans presque toutes les villes de France grandes et petites. Mais il n'en était peut-être pas une sur laquelle plus de sollicitude se fût portée de la part des comités que la ville de Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un égal intérêt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de triomphe qui couronnait son vieux pont, avait été recommandé. Plus d'une fois nous voyons la preuve dans le _Bulletin officiel_, auquel nous venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fondé à croire au ministère que cet arc serait réparé et conservé. Hélas! tous les plans de conservation se trouvent déjoués, toutes les espérances sont à jamais déçues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand on écrivait de la Rochelle le bulletin funèbre que voici:

«Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise. Un arc de triomphe, placé au confluent de la Seugne et de la Charente, laissait encore lire sur ses frises qu'il avait été élevé en l'honneur de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dévastateur, tout croulait autour de cet édifice romain, seul il resta debout dans un état de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les Goths et les autres barbares qui tour à tour se ruèrent sur la Saintonge, le respectèrent. Aux ingénieurs du dix-neuvième siècle était réservé l'honneur de le faire démolir. «Depuis un mois on procède à cet acte inqualifiable. Un architecte envoyé de Paris, et uni n'avait pas le temps de rester à Saintes, confia la surveillance des travaux à un salarié du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations personnelles, recommanda à l'entrepreneur d'y faire attention. Cet entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin à son contre-maître, qui, ayant lui-même des travaux à surveiller sur différents points de la ville, s'en rapporta à un Limousin. Les pierres ont donc été mises sans soin, sans précaution, sur un chariot, et transportées dans un pré voisin. Là on les faisait basculer, et, en roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les autres. Pas une n'est restée, intacte, et le peu de sculptures qui subsistaient sont mutilées, méconnaissables. La base de l'édifice, qui oppose trop de résistance, est ouvert à l'aide de la poudre à canon: qu'on juge maintenant de l'état dans lequel se trouvent ces blocs après l'explosion!

«Ce n'est pas tout: le conseil municipal a décidé que cet arc de triomphe serait réédifié sur la route de Rochefort, à plus de cinq cents mètres du lieu où il demeura planté pendant dix-sept siècles. Une députation a été, dit-on, envoyée à cet effet à Mirambeau, près de M. le ministre de l'intérieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En attendant, les blocs de granit sont là gisants dans un pré et dans les rues voisines.

«M. l'architecte de Paris, de retour à Saintes, a paru peu satisfait de la manière dont ces pierres ont été transportées. Il a l'intention de les faire empiler et recouvrir d'un hangar, pour les protéger contre les injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hâte donc, car dans un mois, probablement, deux mètres d'eau les couvriront.

«Si des pierres étaient susceptibles de pourrir, nos descendants pourraient les voir tomber en décomposition avant qu'on eût songé à les remettre à leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient d'acheter, à raison de 5 fr. pièce, des tronçons de colonnes romaines provenant de la reconstruction d'un mur de l'hôpital, pour remplacer les morceaux cassés ou détruits dans la démolition.»

N'est-il donc nul moyen de faire que les efforts du ministère ne soient pas complètement inutiles, que ses voeux formels ne soient pas constamment méconnus?

Théâtres.

_La Marquise de Carabas_ (PALAIS ROYAL.).--_L'Ombre; Louise Bernard_ (PORTE-SAINT-MARTIN).--_Les Moyens Dangereux_ (ODÉON).--_L'Italien et le Bas-Breton; Manon_ (GYMNASE).--_L'Homme Blasé_ (VAUDEVILLE).--_Stella_ (théâtre de la GAIETÉ).--_Piocheurs et Flâneurs_. (VARIÉTÉS).--Reprise de _La Péri_. (OPÉRA).

La liste est longue, Dieu merci, et les théâtres n'ont pas fait les Harpagons cette semaine; ils sèment la prose et les vers à pleines mains, en vrais dissipateurs. Commençons par madame la marquise de Carabas: à toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle débute par être tout simplement Fauchette la meunière, Fauchette, par son air vif et mutin, a fixé un instant les regards de M. le marquis de Carabas; après quoi M. le marquis a délaissé Fauchette, se trouvant trop Carabas pour épouser une si petite fille.--Il ne faut pas mépriser un plus petit que soi; M. le marquis va nous le prouver tout à l'heure. Fauchette, en effet, cette Fauchette dédaignée, le tire d'un très-mauvais pas, c'est-à-dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte de Merluchet, qui veut l'obliger à épouser sa soeur, la très-laide et très-revêche vicomtesse.

«C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant vêtue comme une marquise; et la voilà qui tranche de la maîtresse, parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en déroute les Merluchet; la bigamie étant un cas pendable, la vicomtesse renonce au marquis, puisque voici la marquise.

Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend décidément Fauchette pour sa femme, dût l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur tombe.--Mettez la vive et piquante Déjazet aux prises avec les Merluchet, et vous aurez le secret du succès de ce vaudeville, dont les auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir.

Nous parlions d'ombre tout à l'heure, et nous ne savions en avoir une si près de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie est morte? Oui, vraiment; elle s'est précipitée dans les flots par désespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, à force de pleurer, devient fou.--Ce blanc fantôme qui glisse légèrement à travers les sentiers et les arbres, cette apparition légère que le pauvre Max poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie elle-même; Marie a été sauvée des flots, et, après mille aventures, elle est revenue auprès de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-même dans son ombre. Si Max n'était pas fou, il y aurait de quoi le devenir; mais attendu qu'il l'est bien réellement, il n'a rien de mieux à faire que de recouvrer la raison et d'épouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se réjouit et l'un danse.--C'est la un très-joli ballet-pantomime: l'Opéra n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frères en sont les heureux coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par _Louis Bernard_.

Louise Bernard est une pauvre fille convoitée par le roi Louis XV; Louise a de l'honnêteté, et aime honnêtement un jeune officier; bien entendu qu'au dénouement, les deux amants se réunissent et se marient; mais après combien de traverses, de dangers et de larmes!

Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nommé M. Alexandre Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre.

Le Second-Théâtre-Français fait une grande consommation de vers et de prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des théâtres de Paris; deux ou trois pièces nouvelles suffisent à peine à son appétit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonné, que le parterre, cet autre convive, rejette dédaigneusement. Témoin _le Despote_, petite comédie en deux actes, qui est morte au premier, et _l'Hôtel d'Alban_, proverbe d'une conception si faible que le moindre souffle l'a renversé. La petite comédie, qui a pour auteur M. Dumersan, avait la prétention de fronder ces prétendus philosophes, grands ennemis de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour être les plus intraitables tyrans du monde; l'intention était bonne; mais que faire d'une intention, quand le goût, l'invention et l'esprit font défaut? J'aime mieux, à la rigueur, _l'hôtel d'Alban_, de M. Deslandes; cela du moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la thèse en est tant soit peu surannée, malheureusement pour l'honneur du génie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des femmes auteurs; Molière a rendu l'entreprise bien difficile depuis _les Femmes savantes_; Araminte et Bélise ont pris la place et ne la quitteront pas aisément.