L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

Part 6

Chapter 63,764 wordsPublic domain

Puis, dans ce moment solennel, elle s'agenouilla aux pieds du moine pour recevoir sa bénédiction. Lorsqu'il eut appelé sur elle, de toutes les forces de sa prière, toutes les grâces que le ciel peut donner à l'ame qui va quitter la terre, pensant qu'aux approches de la mort la vertu confère aussi une sorte de sacerdoce, il tomba aux pieds de la malheureuse Marguerite, implorant à son tour la bénédiction de l'innocence et du malheur. Elle étendit ses blanches mains sur la tête inclinée du moine, et conjura le Seigneur de se charger de la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers lui, et qu'elle ne pouvait lui payer.

Cependant une grande foule était rassemblée sur la place des Marchands. Peuple, seigneurs, femmes, vieillards, enfants, attentifs, regardaient les valets du bourreau qui assuraient l'échelle et qui achevaient d'établir le funèbre échafaud.

Le bourreau se tenait lui-même à côté du billot, la hache à la main, presque nu, vêtu seulement d'un caleçon de peau collant. Il raillait grossièrement avec ses suppôts; et les mères montrant à leurs enfants l'appareil de mort, leur disaient: «Vois cet homme là-haut, avec sa grande barbe si noire et sa peau si rouge: c'est celui qui mange les petits enfants méchants en deux bouchées, c'est Croquemitaine, c'est Satan; et si tu pleures, il t'emportera avec lui.»

L'enfant épouvanté jetait ses petits bras autour du cou de sa mère, et se cachait le visage dans son sein.

En attendant l'arrivée de la nouvelle victime, on racontait dans la foule le supplice dont les Milanais avaient été témoins la veille. On parlait de la fierté courageuse du seigneur Pusterla, et surtout du pauvre enfant à qui un avait fait payer la haine qu'on portait à son père. On racontait ses cris, ses pleurs, ses sanglots; comment il appelait son père et sa mère, et comment ou avait eu peine, malgré sa faiblesse, à le contenir et à l'amener près un fatal billot. Mais le moine, frère Buonvicino, qui se tenait à ses côté, lui dit que son père irait avec lui dans le paradis. Alors, l'enfant le regarda avec des yeux consolés, et lui dit; «Et ma mère?--Ta mère vous rejoindra aussi dans peu de temps.--Alors, dit l'enfant, si je restais ici, je demeurerais sans eux?» et comme le moine lui répondit affirmativement, il se mit à genoux, leva au ciel deux petites mains blanches comme la cire, pendant que le bourreau lui coupait les cheveux.

Cependant sur la pantera, qui était tendue de noir et garnie de coussins de velours, ou vit arriver les principaux magistrats, le podestat, son lieutenant, et le capitaine Lucio. J'ai déjà dit qu'à cette époque la justice était atroce, mais non pas hypocrite; les juges venaient admirer les fruits de leur travail.

Bientôt il se fit un grand bruit dans la foule. «La voici! la voici!» cria-t-on de toutes parts. On vit paraître, rangés sur deux files, les confrères de la _Consolation_, principalement institués pour assister les condamnés et les ensevelir. Ils étaient vêtus d'une longue robe blanche, avec un capuce qui n'avait d'autre ouverture que deux trous pour laisser passage à la lumière, et une croix rouge couvrait la place du visage. Ils chantaient la messe des trépassés, et portaient le cercueil et la civière pour un être encore plein de vie et de santé! On élevait en tête du cortège un étendard noir, bordé de jaune, sur lequel étaient peints un squelette tenant une faux et un sablier; à ses côtés, un homme la corde au cou et un autre homme portant sa propre tête dans ses mains.

Ils arrivèrent au pied de l'échafaud, en fendant la foule, et ils y déposèrent le lit funèbre et la civière. Il se fit un grand silence, et on vit apparaître, sur un char traîné par deux boeufs de grande taille, Marguerite, qui, les mains jointes sur son chapelet, semblait couver du regard le crucifix que Buonvicino tenait sous ses yeux et portait de temps en temps à ses lèvres.

A la suite du char, les bras liés derrière le dos, si étroitement que les cordes lui entraient dans la chair, les cheveux en désordre, la tête bandée avec un haillon blanc, environné de soldats et dans un misérable costume, Alpinolo suivait à pied, en boitant et le visage désespéré. Les blessures qu'il avait reçues la nuit de la fuite n'avaient point été mortelles; il s'était seulement évanoui, et lorsqu'il fut revenu à lui, les médecins travaillèrent d'un côté à lui rendre la santé, pendant que de l'autre les juges travaillaient à lui ôter la vie.

En effet, il fut mis un jugement. Mais le procès cette fois n'atteignant pas un homme, mais un soldat, il fut confié à l'expéditif examen de ses chefs. On ne put réussir à le faire parler. Les tourments les plus raffinés furent employés. Ce fut peu de lui disloquer les bras, on lui appliqua le feu à la plante des pieds, jusqu'à ce qu'ils fussent dépouillés de l'épiderme; on lui mit des clous sous les ongles; ou lui apposa la poitrine sous un poids énorme; il souffrit tout sans une contorsion, sans pousser un cri, sans proférer une syllabe. Seulement une fois, transporté hors de lui par les souffrances, on l'entendit prononcer ces deux mots: «Pauvre femme! et, mon père!»

Comme Marguerite passait au milieu des frères de la Consolation pour monter sur l'échafaud, l'un d'eux, d'une voix basse, mais terrible, lui dit: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la Saint-Jean.»

Marguerite, qui semblait déjà planer au-dessus des choses de la terre, tressaillit au son de ces paroles, tourna un regard d'une noble indignation et d'un profond effroi sur le misérable qui avait parlé, et à travers les trous du capuce, elle vit darder sur elle un regard aigu comme celui d'un serpent.

Elle fût tombée infailliblement, si Buonvicino ne lui eut donné la main. Elle la saisit avec cette vigueur que la crainte nous inspire dans ces moments où, sur le point d'être déchirés par la haine, nous sentons le besoin de nous appuyer sur l'amitié. Et l'Umiliato, lui mettant le crucifix sous les yeux, lui disait: «Il mourut en pardonnant à ses ennemis.» Marguerite fixa ses regards sur la sainte image. Elle parut plus résolue, et, rayonnante du pressentiment de l'immortalité, elle s'approcha du billot funèbre. Un instant après, le bourreau, la saisissant par sa noire chevelure, présenta au peuple une tête coupée et sanglante.

Un frémissement universel rompit le silence. Ce furent des cris, des exclamations, les prières des morts. Les plus voisins de l'échafaud crièrent à ceux qui n'avaient pu voir; «Elle est morte!» Alors, avec l'empressement furieux d'une meute altérée qui court à la fontaine, on en vit quelques-uns monter sur l'échafaud, recueillir dans une écuelle le sang qui dégouttait du tronc et pleurait de la tête, et le boire tout fumant, C'étaient des malheureux atteints d'épilepsie; ils croyaient, avec ce remède épouvantable, se guérir de la plus horrible des infirmités.

Lorsque Marguerite posa le cou sur le billot, Buonvicino se mit à genoux à côté d'elle, et tant que l'infortunée put encore l'entendre, il murmura à ses oreilles des paroles de consolation. Puis on le vit presser avec force le crucifix sur la poitrine et lorsque la hache retentit, brisant cette tête, charmante qu'il avait tant aimée, il tomba le front contre terre, comme frappé du même coup. On voulut le relever; il était mort.

Cependant une autre scène était encore réservée à l'avidité populaire. La foule ne s'écoulait point, parce que le drame n'était pas encore terminé et qu'on lui devait encore une autre victime. Pendant que le bourreau balayait la sciure de bois trempée de sang, Ramengo suivait du regard les dernières vibrations du corps mutilé qu'on clouait dans la bière, et s'écriait; «Maintenant je suis content.» Tout à coup Alpinolo se trouve devant ses yeux; cette vue le frappe comme d'un pressentiment confus. Le jeune page ôte un diamant de son doigt, le baise à plusieurs reprises, et, s'en séparant avec une larme dans les yeux, le remet au valet du bourreau, en lui disant: «Tiens, quand je serai mort, tu m'enseveliras à côté de cette sainte.»

Ce diamant rappelle à Ramengo celui de Rosalie, il se précipite sur le valet, le lui arrache des mains, en s'écriant; «donne, donne!» Puis s'élançant vers Alpinolo; «Alpinolo, dit-il, Alpinolo, je te reconnais,» Et il le prend dans ses bras, le presse contre son sein. Lorsque le bourreau, revenu de l'étonnement que lui cause cette scène, veut écarter cet importun qui l'empêche d'exercer les devoirs de sa charge, Ramengo le repousse avec force, et élevant la voix vers l'assemblée: «Non, s'écrie-t-il, non, il ne doit point mourir. Non, il n'est pas ce qu'on croit; il n'est point un soldat mercenaire... il s'est déguisé; c'est le brave écuyer Alpinolo, le même qui sauva notre seigneur à Parabiago. Non, cela ne peut pas être; il ne doit pas être tué ainsi comme un assassin.

--Quelles sottises me contez-vous là? reprenait maître Impicca; qu'il soit ce qu'il voudra, mon métier est de le tuer. Croyez-vous que je ne saurais pas aussi bien faire sauter la tête à un écuyer qu'à tout autre homme? Il fallait dire vos raisons au seigneur vicaire.

--Oui, reprenait Ramengo avec anxiété, le seigneur vicaire le sait; il ne l'a pas condamné, c'est une pure erreur. Il m'a donné l'impunité pour lui. Attendez un moment, par charité, suspendez. Il ne doit pas mourir. Qui commande à Milan, du prince on du bourreau? Il ne doit pas mourir, non, non!

Et comme les soldats, las de ce conflit qui ne paraissait point devoir se terminer, s'approchaient pour prêter main-forte à maître Impicca; «Seigneurs soldats, s'écriait-il, seigneur capitaine! vous qui êtes une race généreuse, voudriez-vous bien venir en aide au bourreau, vous faire bourreaux vous-mêmes? ô honte! Je puis vous faire du bien; j'ai de l'argent, beaucoup d'argent, j'en ai trop; je vous en donnerai; je vous donnerai tout ce que vous voudrez; mais, pour Dieu, aidez-moi, secourez-moi pour que je le délivre. Il est... Il est mon fils!»

Jusque-là, le condamné était resté stupéfait en présence de cette pitié inattendue, et il laissa l'inconnu plaider sa cause avec cette indifférence qu'on apporte au bord de la tombe, mais, à ce nom de fils, toute son âme se réveilla. «Comment! s'écria-t-il, moi votre fils? vous mon père?» et son coeur se fondit, et toute sa haine pour la vie et tout son amour de la mort s'effacèrent en un instant. Il se prit à songer pour la première fois à sa jeunesse, aux longs jours, au bonheur qu'elle pouvait encore lui promettre, et il voulut vivre, il fut pris d'un désir effréné de connaître ce que peut être l'amour d'un père. «Mon père, sauvez-moi, criait-il; oui, je suis Alpinolo, je suis votre fils, sauvez-moi!» Ces paroles redoublaient la rage et la vigueur du malheureux père, qui faisait à son fils un rempart de son corps. Enfin Sfolcada-Melik, ennuyé de ces scènes, dit aux soldats: «En avant, il ne sera pas dit que le cours de la justice aura été interrompu par un manant!

--Un manant, s'écria Ramengo en réponse au connétable; que parles-tu de manant, Allemand mercenaire? Sais-tu qui je suis? Et tirant son capuce, et se découvrant le visage: «Je suis Ramengo Casale; apprends à me respecter.»

Dans le trouble de cette scène, et sous le masque qui le couvrait, Alpinolo n'avait pu reconnaître à la voix celui qui se faisait son protecteur. Mais dès qu'il eut entendu cet horrible nom, dès qu'il eut vu ces traits exécrés, dès qu'il apprit quel père il allait retrouver, il jeta aussitôt la masse dont il s'était saisi pour aider les efforts de son sauveur inconnu; et courant placer sa tête sur le billot, la hache de maître Impicca l'eut bientôt délivré de l'horrible malheur d'être le fils d'un traître.

Bientôt après, le frère de la Consolation embrassait un cadavre, et continuait à se répandre en cris, en gémissements, en imprécations. Mais, qui l'aurait plaint? c'était un espion.

Les mères, les bonnes mères lombardes, dans la suite, en racontant cet événement à leurs enfants rassemblés, les faisaient prier pour les pauvres condamnés, et leur répétaient: «Préférez un jour d'être Marguerite sur l'échafaud, que Luchino sur son trône.»

A la cour, le bouffon fit beaucoup rire les seigneurs en imitant les gestes de Ramengo disputant son fils à la mort. Luchino rit plus que les autres; mais un historien ajoute qu'il ne dormit pas cette nuit-là. Qui peut l'avoir dit à cet historien?

A la cour comme à la ville, tout fut bientôt mis en oubli. En effet, qu'était-il arrivé de si mémorable? Quelques innocents, déclarés coupables, avaient été injustement condamnés et exécutés; cela n'arrivait-il pas tous les jours? Et moi-même, je le sens bien, j'ai eu tort de penser que le récit de souffrances si monotones, si ordinaires pourrait intéresser longtemps le lecteur. Mais je l'ai dit et je le répète, je n'ai écrit que pour ceux qui souffrent véritablement ou qui ont souffert.

CONCLUSION

Peu de mots suffiront, maintenant, pour raconter ce qu'il advint des divers personnages qui ont figuré dans ce récit à côté de Marguerite.

Le bouffon eut une mort moins gaie que sa vie, quoiqu'on puisse dire, en un certain sens, qu'elle ait encore été une plaisanterie. Voici comment elle arriva: Le seigneur Luchino sa délicieuse villa de Belgiojoso, entretenait une intrigue avec une beauté champêtre. Soit qu'il désirât réellement que cette intrigue fût inconnue, soit qu'il voulût seulement donner à ses amours le piquant du mystère, il ne voyait jamais cette facile beauté que lorsque la nuit avait répandu ses ombres sur les arbres de la villa; alors il l'emmenait dans le pavillon retiré où Alpinolo l'avait un jour surpris endormi, et où il l'eut assassiné si des scrupules n'eussent arrêté son bras.

Quoique le seigneur Luchino fût très-brave à la guerre, il avait peur du diable, des revenants et du moindre soldat de l'armée des esprits. Grillincervello connaissait cette disposition secrète de son noble maître, et n'ayant pas eu de peine à découvrir les relations de Luchino avec la jolie villageoise, il résolut de troubler leurs amoureuses entrevues. Un jour donc, en pénétrant, à l'heure convenue, dans le pavillon, leur asile ordinaire, ils virent se dessiner sur la muraille, à la faveur d'une lumière livide, des formes étranges, moitié hommes, moitié bêtes, avec des queues interminables des cornes menaçantes, et tout l'appareil de ce qui fait un démon. L'air autour d'eux était rempli de sifflements et de bruits de chaînes. La jeune femme effrayée se suspendit au bras de son amant, qui, plus effrayé qu'elle, sortit en appelant au secours.

Les rires de Grillincervello lui firent bientôt comprendre à quelle espèce de diable il avait eu affaire; et de cette heure le bouffon était guéri de la faim pour toujours, si l'agilité de ses jambes ne l'eût sauvé de la _miséricorde_ de son maître.

Mais le maître, un peu revenu de sa colère, résolut, pourtant de rendre au moins au bouffon peur pour peur. S'étant donc entendu avec ses courtisans, un jour que Grillincervello, revêtu d'une robe de la signora Isabella, leur prêtait à rire par ses grimaces et ses coquetteries féminines, il fit venir Maître Impicca, et du plus imperturbable sérieux du monde, lui ordonna de pendre le fou à un arbre, pour le plus grand divertissement de la cour, La corde ne devait point être attachée à la branche, et laisserait retomber le bouffon aussitôt qu'on aurait fait le simulacre de sa pendaison. Il retomba en effet, mais sans mouvement: la peur l'avait suffoqué.

Pour voir plus commodément un ou plusieurs de ses amants la signora Isabella prétexta un voeu à Saint-Marc de Venise. Dans son voyage, elle se livra avec toute sa suite à de tels débordements que le bruit en vint aux oreilles du seigneur Luchino, qui, pour la première fois de sa vie, s'avisa de s'en fâcher. Il eut l'imprudence de laisser entendre qu'il en tirerait une éclatante justice.

La signora Isabella, de retour de son pèlerinage, versa à boire à son mari, un jour qu'il revenait fort échauffé de la chasse. Il mourut quelques heures après dans d'affreuses convulsions, pleuré, disent les gazettes d'alors, par sa femme inconsolable, et aussi par ses sujets, qui versèrent d'incroyables larmes. Le capitaine de justice, Lucio, mourut vieux et honoré, après avoir joui paisiblement de l'énorme fortune des Pusterla, qu'il transmit à ses héritiers.

Dans un oratoire entre Revisio et Montebello, on voit encore un grand tombeau de granit avec une épitaphe qui loue la vie et pleure la mort de celui qui y fut renfermé.

C'est là qu'on ensevelit Lucio: c'est là qu'il attend le jugement de Dieu.

Une nouvelle charge de Dantan.

Tout entier aux oeuvres sérieuses du son art, Dantan jeune semblait avoir complètement abandonné la caricature, et renoncé pour toujours à ces charges spirituelles qui ont signalé son début dans la carrière. Dantan a parfaitement compris son époque; la charge n'a été pour lui qu'un moyen d'attirer l'attention et de forcer la renommée à s'occuper de son nom.

Il avait affaire à un public difficile, qui passe sans s'arrêter devant les ouvrages les plus remarquables, quand ces ouvrages ne sont pas signés d'un nom accrédité; public insouciant et distrait, dont il fallait longtemps solliciter la justice indolente et capricieuse. Cette justice, que le talent est obligé d'attendre, l'esprit pouvait l'obtenir sans délai. Il s'agissait de captiver par une surprise ingénieuse la foule, qui demande avant tout à être amusée, et qui se laisse prendre très-volontiers à des bagatelles originales. Dantan s'était fait une réputation d'atelier par ses caricatures, qu'il dessina d'abord sur les murs de la Madeleine, où il travaillait; plus tard, en Italie, il se délassait de ses fortes et solides études en pétrissant le plâtre, auquel il donnait toutes sortes de formes divertissantes. Il modela ainsi, d'une façon grotesque et piquante, ses camarades, ses maîtres, les personnages les plus connus de Rome, les cardinaux et le pape lui-même, qui prit très-bien la chose et fit faire ses compliments à l'auteur.

De retour en France, après avoir essayé le terrain et payé son tribut au découragement, qui est la préface obligée de toute carrière d'artiste, Dantan pensa judicieusement que le côté futile de son talent, dont il s'était fait un jeu jusque-là, pouvait lui ouvrir les avenues du la fortune et de la célébrité. Un soir, il apporta ses deux premières charges parisiennes dans le salon de Ciéri, qui recevait toutes les notabilités artistiques et littéraires. Le succès de ces spirituelles pochades fut prodigieux; on les exposa aux regards du public, et la foule battit des mains. En quelques jours, le nom de Dantan devint populaire; Paris lui demanda chaque matin une nouvelle caricature, et chacun voulut avoir la sienne. Hommes de lettres, musiciens, peintres, savants, avocats, médecins, acteurs, demandèrent à poser devant l'habile maître; nul ne croyait sa réputation complète, s'il ne pouvait montrer sa charge faite par Dantan. La charge était devenue le cachet de la célébrité.

Dantan avait atteint son but: l'attention publique était éveillée autour de lui, et il s'empressa d'aborder les régions sérieuses de l'art. Il passa du plaisant au sévère. Après avoir modelé le plâtre, il se mit à pétrir le marbre; il avait fait rire, on l'admira; il avait meublé l'étalage de nos marchands à la mode, il orna nos musées, il éleva des monuments.

Aujourd'hui les bustes de Dantan sont dans toutes les galeries, ses statues décorent les places publiques de nos grandes villes; il achève dans ce moment la tête de Thalberg et la statue de miss Kemble, la célèbre tragédienne anglaise. Mais au milieu de ces grands ouvrages qui occupent sa pensée et son ciseau, l'artiste ne doit pas se montrer ingrat envers les frivoles et charmants ouvrages qui ont commencé sa réputation. Ses charges, comme se oeuvres graves, portent l'empreinte d'un talent exceptionnel; pourquoi les abandonnerait-il tout à fait? Après lui, on a vainement essayé de continuer la vogue des caricatures de plâtre; beaucoup de tentatives ont été faites, toutes ont échoué. Il est bon que, de temps en temps, le maître donne une leçon aux imitateurs impuissants, et leur montre ce qu'il faut de verve, d'esprit et d'adresse pour réussir dans ce genre de travail.

C'est là sans doute ce que Dantan a pensé, et après un long intervalle, voici une nouvelle caricature: la charge de Neuville,--un acteur qui commence sa réputation, et qui fait courir tout Paris au théâtre des Variétés. Dans un vaudeville intitulé _Jacquot_, Neuville imite tous les acteurs comiques de nos divers théâtres; il reproduit avec un art incroyable Odry, Vernet, Lepeintre, Alcide Tousez, Klein, Ravel, et bien d'autres encore. Séduit par le talent et par le succès de Neuville, Dantan a voulu donner à cette célébrité naissante le baptême de la charge. Rien de plus fin, de plus ingénieux, que cette nouvelle composition. La tête de Neuville est posée sur le juchoir d'un perroquet. C'est une tête pleine de vérité et d'expression. Dans les deux petites mangeoires placées sur le premier bâton transversal, Dantan a mis Ravel et Alcide Tousez, tous deux d'une ressemblance frappante; ce sont de ravissantes miniatures. Le perroquet Neuville fait sa nature de ces deux excellents comiques. Sur les bâtons inférieurs, se trouvent le nez de quelques acteurs, qui _en parlent_ toujours; le chapeau d'Odry, le fameux castor de Bilboquet, vénérable couvre-chef tout rempli de pensées philosophiques, de maximes profondes et d'aphorismes ébouriffants; puis ce sont des bouches béantes, toutes les mâchoires, toutes les langues dramatiques dont Neuville reproduit les sons et les accents divers. Le juchoir est planté dans la tête énorme de Lepeintre jeune, coiffée d'une de ces petites casquettes que portent les jockeys de course, Lepeintre est ainsi costumé dans _Jacquot_. Les honorables joues du gros comique, enflées par des torrents d'embonpoint, débordent sur le piédestal de la statuette et menacent d'engloutir le rébus inséparable de toutes les charges de Dantan.

Nous livrons ce rébus à la sagacité de nos lecteurs, qui sont habitués à en deviner de plus difficiles.

Correspondance

_A M. Dz. de D.--Messages boiteux_. Eh! monsieur, n'en riez pas et ne croyez pas nous faire honte. Nous avions précisément songé à emprunter à ce bon vieux messager son titre en y ajoutant seulement l'épithète indispensable _illustré_. pourquoi pas? Longtemps la plus grande partie de la France n'a pas eu d'autre journal, d'autre livre. Le messager boiteux (je crois le voir encore, une lettre à là main) était le bien venu non pas seulement dans la ferme et dans la chaumière: ou l'accueillait dans les châteaux. Vos aïeux, monsieur le comte, ne dédaignaient pas, je suis sûr, de le feuilleter en janvier, pendant les longues veillées.

En auriez-vous conservé par hasard la collection sur quelque rayon poudreux de votre bibliothèque? veuillez le parcourir, et vous serez étonné d'y trouver des faits utiles et curieux qui, aujourd'hui même, auraient (pour d'autres que pour vous) l'attrait de la nouveauté.

_A M. Noug..._--Il ne nous appartient pas de donner des conseils sur une affaire aussi délicate. Cependant nous croyons pouvoir répondre: «Ne vous y fiez pas.»