L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

Part 5

Chapter 53,818 wordsPublic domain

Cependant le roi dom Sébastien est resté tout seul, évanoui, et couché sur une pierre. Abayaldos ne l'a pas vu, ou l'a cru mort. Zaida paraît tout à coup. Zaida, qui ne va jamais sans son flacon, lui fait respirer _des sels_ (textuel). Il se ranime, il se relève, il chante, et, sans désemparer, se prend pour Zaïda de la passion la plus vive, ce qui convient merveilleusement à sa situation et à sa fortune. Aussitôt Abayaldos revient; il ne s'étonne pas le moins du monde, de trouver là Zaïda, et ne songe pas même à lui demander ce qu'elle y fait; il est trop habitué à la voir courir. Mais, apercevant un chrétien debout, il vent l'abattre. Zaida le défend. «Ne le tuez pas, dit-elle; laissez-le libre, et je vous épouserai.» Marché conclu. L'amoureux dom Sébastien ne trouve pas le plus petit mot à dire à cet arrangement; et, demeuré seul, il chante une romance:

Seul sur la terre, Dans ma misère, Je n'ai plus rien. Amour céleste, Qui seul me reste, Est mon soutien, etc.

On ne s'explique pas trop peut-être cet _amour céleste_ pour une femme qu'il vient de voir marier au superbe Abayaldos sans hasarder même une observation. Mais le grand talent de M. Scribe est justement de promener ses spectateurs dans un monde merveilleux, où rien ne se passe comme dans le monde réel.

Vous voudriez bien savoir quel parti prend dom Sébastien après qu'il a chanté sa romance, et s'il fait quelques tentatives pour entretenir Zaida de cet _amour céleste, qui seul lui reste_. Mais je ne puis vous le dire, par la raison très-plausible que je n'en sais rien.

Quoi qu'il en soit, au troisième acte, nous retrouvons dom Sébastien à Lisbonne. Il y est arrivé tout juste pour assister à son enterrement. En effet, le roi de Maroc a rendu au Portugais le cadavre de dom Henriqne. Non content de ce procédé courtois, il leur offre la paix, _une paix éternelle_, et, pour que ses propositions soient mieux accueillies, il a choisi pour son ambassadeur l'irrésistible Abayaldos. Toute la ville est en l'air; les cloches sonnent à toute volée; la cathédrale drapée et pavoisée de noir est prête pour le service funèbre; bientôt le cortège s'avance. Vous n'exigez pas sans doute que je vous fasse le compte de tous les moines gris, blancs ou noirs du cortège: ils sont innombrables; chacun d'eux tient un cierge allumé dans la main. Après eux viennent les députations des villes, précédées de leurs bannières; puis les autorités constituées du royaume, religieuses civiles et militaires; puis les chevaux de bataille du roi, empanachés, caparaçonnés de noir et d'argent. Il y en a six, quoique l'usage, ne fut pas d'en exhiber plus d'un; mais l'Opéra a jugé qu'un seul cheval serait maigre et de peu d'effet; l'Opéra est mathématicien, il a calculé que si un cheval faisait plaisir à voir, six chevaux feraient naturellement six fois plus de plaisir, et il n'a pas coutume de lésiner avec le public. Après les chevaux vient le corbillard, qui est superbe. Ce spectacle n'est pas très-réjouissant, peut-être, mais il est certainement magnifique, et l'on n'a jamais rien vu de plus beau, même sur le boulevard du Temple, même au Cirque-Olympique. Il nous est doux d'avoir à constater sur ce point la supériorité de l'Opéra.

Dom Sébastien, confondu dans la foule, assiste froidement à cette cérémonie, avec son ami Camoens, qu'il vient de retrouver là, et il est vrai de dire qu'il prend assez philosophiquement la chose. Mais quand un roi veut garder l'incognito, il ne doit pas prendre un poète, pour confident. Les inquisiteurs,--vous savez qu'ils ont un vieux sujet de rancune contre dom Sébastien,--s'avisent de faire son oraison funèbre, et Dieu sait tout ce qu'ils se permettraient si Camoens les laissait dire; mais il se montre, et réclame: «Je ne souffrirai pas qu'on outrage mon roi,» s'écrie-t-il. Dom Juan, l'inquisiteur en chef, survient avec dom Antonio, le régent, qui, sur la nouvelle de la mort de son neveu, est devenu roi. Il ordonne qu'on arrête Camoens et dom Sébastien est obligé de se montrer à son tour. Mais, les deux coquins n'ont garde de le reconnaître. Il a beau se nommer et faire valoir son bon droit, les familiers du saint-office l'entourent, le garrottent et l'entraînent dans les cachots de l'inquisition.

Une fois arrêté, il faut bien qu'on s'en débarrasse. Le sacré tribunal s'assemble; on l'interroge: il répond fièrement qu'il ne répondra pas. C'est ce qu'il peut faire de mieux puisque sa perte est résolue; mais Zaida a demandé à comparaître connue témoin. (Elle est venue à Lisbonne avec son mari.) Elle proclame l'identité du roi. Infortunée! le farouche Abayaldos est derrière elle, sous le costume et le sinistre voile d'un familier de l'inquisition. Il la dément, elle insiste, et laisse percer le secret de sa passion; il se découvre alors, et la livre aux inquisiteurs. Les inquisiteurs, enchantés d'une pareille aubaine, condamnent le roi et l'Africaine à périr sur le même bûcher.--Entre nous, je suis loin de blâmer la sentence, pourvu toutefois qu'on se hâte de l'exécuter.

On ne tarde guère. Dom Juan est aussi pressé que moi d'arriver au dénouement. Mais le dénouement pour lui c'est l'avènement des Espagnols.--Ils s'approchent.

Dès ce soir, Le duc d'Albe sera sous les murs de Lisbonne!

et aucun Portugais ne s'en doute! Voilà une marche merveilleuse!

On amène Zaida devant l'inquisiteur: «Tes jours et ceux de ton complice sont entre mes mains.

--Prends-les.

--Et si je te faisais grâce?

--Je refuserais.

--Et si je sauvais la vie de celui que tu nommes le roi?

--Le sauver! lui? Que faut-il faire?

--Presque rien. Qu'il signe cet écrit, et je vous sauverai tous les deux. Sinon, la mort.»

Zaida fait la commission. Qu'est-ce donc que cet écrit si important? C'est une déclaration par laquelle dom Sébastien cède au roi d'Espagne tous ses droits sur la couronne de Portugal. Dom Sébastien refuse: «Plutôt mourir dix fois!»--Mais voir mourir celle qu'il adore! cet effort est au-dessus de son courage, et il signe. A peine il a signé, qu'on entend une barcarolle.

C'est Camoens qui chante sous les fenêtres du palais de l'inquisition. Ces fenêtres sont tout ouvertes. On se doute bien que l'Inquisition n'aurait jamais imaginé de mettre des barreaux à ses fenêtres. Griller les fenêtres d'une prison! allons donc! pour qui la prenez-vous? Elle n'était pas capable de procédés aussi peu délicats! Camoens entre donc par cette fenêtre sans le moindre obstacle, et dit au prince et à Zaida; «Suivez moi.»

A ce balcon une échelle attachée, Et du toit de la tour une barque, approchée Vont nous conduire à l'autre bout.

C'est fort bien; mais pour qui s'est-il amusé à canter deux couplets de barcarolle, au lieu de monter tout de suite? On l'a entendu, comme de raison. Vraiment, les poètes et les barytons ne devraient jamais se mêler des affaires politiques.

Qu'arrive-t-il? Que pendant qu'ils font sur les toits un voyage fort périlleux, dom Juan et l'implacable Abayaldos se promènent au bas de l'édifice. Il y a, dit l'un, complot pour les sauver.--Je le sais, dit l'autre.--Ils vont fuir.--Tant mieux!--Pourquoi?--Regardez.»

Les trois fugitifs sont sur l'extrémité d'un toit suspendu au-dessus du Tage. Une échelle de cordes pend à ce toit. Dom Sébastien s'y place, et commence à descendre: Zaida le suit. Alors, un coup de fusil part du coin de l'édifice et blesse à mort Camoens; des soldats coupent l'échelle, et Zaida ainsi que dom Sébastien disparaissent dans les flots.

Il va peu de livrets qui renferment autant de faits et d'incidents que celui de _Dom Sébastien_; les événements s'y succèdent avec une telle rapidité que l'auteur a rarement le temps de les préparer, de les expliquer, ou de les développer convenablement. Les situations y abondent, mais les sentiments, les passions que ces situations devraient faire naître, ne sont peut-être pas assez indiquées.

On connaît les qualités habituelles de M. Donizetti, son habileté à manier l'orchestre et à tirer parti de la voix des chanteurs, la facilité de ses mélodies et l'élégante clarté de son style. Ces dons précieux que lui a prodigués la nature, et que l'étude a développés en lui, brillent d'un vif éclat dans une partie des morceaux de _Dom Sébastien_. Il y en a bien quelques-uns où son imagination paraît en défaut, où il semble que l'inspiration lui manque. Dans ces morceaux même il chante toujours; seulement sa mélodie est vulgaire et roule sur des données trop connues pour intéresser. Le choeur d'introduction, l'air de Camoens, les couplets où il prédit l'avenir--(de quoi se mêle-t-il?), l'air du roi: _Entendez-vous la trompette?_ sont de ce nombre, ainsi qu'une bonne moitié des morceaux du second acte; mais la marche des inquisiteurs, où les timbales sont si heureusement employées; l'air où Zaida remercie le roi, qui vient de la délivrer; au second acte, le duo entre Zaida et Sébastien, dont l'accompagnement est si habilement détaillé et si expressif, sont des inspirations remarquables. L'air de Sébastien, qui termine cet acte, est plein de grâce et de mélancolie, et je ne verrais rien à lui reprocher, si M. Duprez le chantait juste. Mais, hélas! M. Duprez ne ressemble-t-il pas un peu trop aujourd'hui à un excellent cavalier dont le cheval est fourbu?

Au troisième acte, il y a deux duos. Le premier, chanté par Massot et madame Stoltz brille par l'énergie; le second a beaucoup de charme, au moins dans la première partie, et M. Bairoilhet y montre une grâce et une facilité d'exécution vocale bien rares aujourd'hui. La seconde partie serait mieux placée à l'Opéra-Comique qu'au grand Opéra. Mais tout cela, et même la charmante romance de Camoens, est oublié quand on entend la marche qui accompagne le cortège funèbre. Les trompettes, les tambours amortis par le crêpe, les chants de l'église et ceux du peuple et des guerriers, combinés avec une habileté souveraine, y produisent un effet qu'on chercherait vainement à analyser et à décrire. Cela serre le coeur, et remplit l'imagination d'idées funèbres et, comme dit Bossuet, de tous les _épouvantements_ de la mort.

Le final du quatrième acte, qui termine la scène de l'inquisition, est encore un morceau du premier ordre, et auquel il n'y a rien à comparer dans le répertoire de l'Académie-Royale de Musique, si l'on en excepte les morceaux d'ensemble de Rossini, et la conjuration des catholiques, dans _les Huguenots_.

Ou trouve, au cinquième acte, un duo remarquable, une barcarolle charmante et délicieusement chantée par Bairoilhet, et un petit trio plein de grâce et d'esprit, et qui serait irréprochable s'il n'était, par malheur, un peu trop léger pour la situation. Ce défaut se retrouve plus d'une fois dans la partition de M. Donizetti, comme dans ses autres ouvrages. Mais où donc n'y a-t-il pas de défauts? La perfection n'est pas de ce monde. On peut du moins avoir assez de qualités pour faire oublier ses défauts, et c'est à quoi M. Donizetti réussit à merveille.

Les décorations de Dom Sébastien sont magnifiques. On y a surtout remarqué trois vues de Lisbonne, et une admirable toile de fond, qui représente la plaine d'Aleazar-Kebir, après la défaite des Portugais. C'est un tableau qui, s'il était peint à l'huile, suffirait pour rendre un paysagiste immortel. L'auteur n'a pas signé, mais je suis bavard, et j'aime à trahir les incognito. C'est à M. Despléchin que l'on doit ce bel ouvrage.

MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XXI.

SENTENCE.

Cependant on disposait tout pour le nouveau jugement. Le procès secret intenté devant la société de justice une fois terminé, son arrêt devait, comme la première fois, être soumis à l'assemblée générale qui représentait ou était censée représenter le peuple milanais. La cloche du _Broletto nuovo_, qui invitait les chefs de famille à se rassembler pour entendre la lecture du jugement et pour donner leur avis, retentit dans le coeur de Buonvicino comme un prélude de mort, comme le râle de l'agonie. Abandonnant sa cellule, il entra dans l'église pour y prier. Il alla se prosterner devant ce même tombeau près duquel il s'était agenouillé pendant ce mémorable vendredi-saint où Dieu avait parlé à son coeur, et, lui inspirant un pieux repentir, l'avait appelé à une vie nouvelle. Que d'événements avaient eu lieu depuis ce jour! Marguerite était encore le principal objet de ses pensées, mais, hélas! dans quelle affreuse situation elle se trouvait alors!

Pendant qu'il priait pour les opprimés et pour les oppresseurs, absorbé depuis quelques heures dans ses méditations et dans ses prières, il se sentit toucher légèrement l'épaule. Il leva les yeux et aperçut un jeune page, élégamment vêtu, qui se tenait à une respectueuse distance. Une grosse vipère brodée en argent sur son justaucorps apprit à Buonvicino que ce page était de la maison de Visconti. Le coeur palpitant de crainte et d'espérance, il marcha à sa rencontre, et, avec un regard qui exprimait toute l'anxiété de son âme, il lui dit:

«Quels sont les ordres du seigneur vicaire?»

Le page répondit en s'inclinant:

«L'excellentissime seigneur vicaire présente ses respects à votre révérence. Il a envoyé de fortes aumônes pour qu'on dise des messes à votre couvent, et il se recommande spécialement à vos prières. Puis il lui fait savoir que ceux qui ont été jugés ce matin....

--Ils ont donc été jugés? interrompit Buonvicino, pâlissant et rougissant tour à tour.

--Ils ont été condamnés à la mort,» répondit le page avec indifférence,

Buonvicino eut à peine la force de demander: «Tous?

--Tous, reprit le page, et le prince, en témoignage de son estime particulière, accorde à votre révérence la faveur de les assister dans leurs derniers moments.»

Était-ce pitié véritable? était-ce' une injure raffinée de Luchino? Le moine ne chercha point à le deviner; mais en un instant il comprit tout ce que devait avoir de pénible pour lui le devoir nouveau qu'il lui restait à remplir. Il leva ses regards vers le ciel, et s'écria:

«Que le sacrifice s'accomplisse!»

Puis se tournant vers l'envoyé de Luchino:

«Rendez grâce au seigneur vicaire de ce que je reçois de lui comme une faveur, et du ciel connue une dernière épreuve, --et la plus redoutable.»

Le lendemain, quand midi sonna. Marguerite entendit ouvrir la porte de son cachot. Oh! cette fois, ce n'était point pour un brutal geôlier qu'elle s'ouvrait; cette fois, Marguerite ne rencontre pas, comme à l'ordinaire, un regard injurieux ou indifférent. Non, elle voit, oh! elle voit, elle reconnaît un ami, elle reconnaît Buonvicino.

«O mon père! s'écria-t-elle, quelle consolation est la mienne! je n'eusse jamais osé la demander au Seigneur. Le ciel ne m'a donc point oubliée, et, au milieu de ce purgatoire, il m'envoie un de ses anges pour me relever.

--Dieu, ma fille, n'oublie rien sur la terre, pas même le vermisseau que nous foulons en passant; comment oublierait-il les créatures qu'il a faites à son image?»

Qui pourrait raconter ce que se dirent, dans une pareille circonstance, ces deux coeurs animés du plus pur amour et vivifiés par la piété la plus ardente? Lorsque Marguerite, accablée par le poids de ses souvenirs, cachait sa tête dans ses mains et se taisait, Buonvicino respectait ce douloureux silence. Avait-elle besoin, au contraire, de laisser s'exhaler en paroles un désespoir si longtemps comprimé, il lui ouvrait son âme. Ils parlaient ensemble de tout ce qu'ils avaient aimé, de tout ce qu'ils aimaient encore et que l'échafaud allait leur ravir; et les récompenses qu'un Dieu consolateur leur promettait dans l'autre vie, leur apparaissant au-delà de ce sombre avenir, adoucissaient leurs affreuses tortures. Mais lorsque le moine fut obligé de se retirer et de laisser Marguerite à elle-même, les horreurs de la mort l'effrayèrent; elle tomba, abattue par la douleur, sur le pavé de son cachot, et donna des larmes amères à cette vie qu'on allait lui enlever dans sa fleur.

Plusieurs jours de suite, Buonvicino revint dans la cellule de Marguerite l'assister de ces consolations si précieuses qui sont le trésor des coeurs dévoués. Un jour, lorsqu'il eut salué sa pénitente d'une voix étouffée et bien différente de la voix d'un homme oui annonce une faveur:

«Madame, lui dit-il, on veut que je vous apprenne que les coutumes vous concèdent la faculté de demander la grâce qui vous plaira le plus.»

Le regard éteint de Marguerite brilla d'une joyeuse espérance; son pâle visage s'anima d'une couleur gracieuse semblable à celle que rêve l'imagination du montagnard exilé, lorsqu'il pense à un coucher de soleil du printemps sur les cîmes neigeuses de la patrie absente; et sans hésiter elle s'écria;

«Qu'on me laisse voir mon mari,»

Le moine avait prévu ce voeu, et réprimant avec effort ses larmes, il répondit:

«Dieu seul peut désormais satisfaire ce désir.

--Il est mort?» demanda-t-elle en reculant épouvantée, et en tendant ses mains raidies.

Le silence du moine, ses soupirs, sa tête baissée, lui confirmèrent la terrible nouvelle.

«Et mon fils? reprit-elle avec une croissante angoisse.

--Il vous attend dans le paradis.»

Comme frappée de la foudre, elle demeura sans mouvement. Elle ne pleura point, elle ne parla point. De telles douleurs n'ont ni sanglots ni paroles. Puis, lorsqu'elle fut revenue à elle, elle s'écria:

«Ainsi tous les liens sont rompus qui m'attachaient à cette terre.» Et levant les yeux dans l'attitude d'une sublime offrande, elle ajouta:

«Préparons-nous à suivre tous ceux que j'aimais.»

Elle tomba à genoux devant son escabeau. Elle répéta avec des sanglots les prières pour les morts, alternant avec le moine, qui s'était agenouillé à côté d'elle. Elle entendit avec la résignation du désespoir les dernières paroles d'affection et les tendres excuses que lui adressait son Francesco. Elle entendit avec quel courage il avait, une heure auparavant, marché au supplice, en paix avec lui-même et avec les hommes, conduisant par la main son jeune enfant, qu'il avait espéré guider sur le chemin d'une vie brillante et glorieuse, et qu'il avait aidé à gravir l'échelle infâme de l'échafaud.

Les pensées de Marguerite ne pouvaient donc plus s'arrêter sur la terre. Pour elle, le ciel n'était pas seulement le port après tant de tempêtes, mais encore le seul lieu où elle pût désormais avoir la confiance de se réunir aux objets de sa tendresse, unique espérance, unique voeu de son coeur depuis tant de jours. La confession effaça les taches qui avaient pu ternir la pureté de son âme, et avec la sécurité de celui qui a bien vécu, elle se disposa à se présenter au tribunal d'un Dieu dont la justice est si différente de celle des hommes.

Cependant la ville de Milan continuait à se livrer à ses travaux et à ses plaisirs. La sécheresse de la saison, la mauvaise récolte de l'année, la guerre qu'on avait craint, la peste qu'on craignait, le dernier impôt établi, les soins domestiques, les divertissements publics, étaient les thèmes usuels des conversations communes. Quelques-uns parlaient de l'exécution qui avait eu lieu dans la matinée; d'autres annonçaient que le jour suivant il y en aurait encore une autre. Mais les malheurs particuliers ne troublaient point les affaires ni les intérêts généraux. C'est là une habitude antique, et en observant une pareille apathie, Buonvicino se souvenait que déjà, de son temps, Isaïe disait, dans ses Lamentations, que «le juste périt et que personne n'y pense dans son coeur.» Les membres de la société de justice, au sein de leurs chères familles, de leurs amis assemblés, dans leurs maisons, sous les péristyles, racontaient la marche du procès, le grand mal qu'ils avaient eu à convaincre de leur crime des accusés qui s'obstinaient toujours à se proclamer innocents. Ils se sentaient, disaient-ils, délivrés d'un grand poids depuis qu'ils avaient, après un si long temps, mené à bien une affaire si importante et si embrouillée. Demandait-on si la sentence avait été juste, ils démontraient qu'elle était légale.

Le seigneur Luchino, pendant cette matinée, abandonna Milan pour aller passer quelques jouis à Belgiojoso, villa si favorable à la chasse dans cette saison. Il emmenait avec lui madame Isabelle, qui savait prendre son parti de l'absence du beau Galéas et s'en consoler. L'archevêque Giovanni chevauchait de conserve avec elle, et, au soin avec, lequel ses cheveux étaient peignés, à la manière dont il portait sa grande tunique rouge, doublée de zibeline, à manches larges, on voyait qu'il désirait se montrer à tous les yeux supérieur par sa beauté à tous les prélats du monde. Derrière lui marchait une grande foule d'amis de coeur, et de serviteurs, de chasseurs, de palfreniers. Le vulgaire courait admirer les beaux chevaux, les meutes merveilleuses de limiers de Tartane, les faucons de Norvège, il vantait le luxe de l'archevêque, la dissimulation de la signora Isabelle, et la grande habileté de Luchino à tirer de l'arc, à atteindre avec le javelot un lièvre, un cerf, un sanglier...

Ce peuple, en donnant à Luchino le droit de condamner à mort les coupables, ne lui avait-il pas donné aussi le droit de leur faire grâce? Un mot de lui pouvait donc les sauver, même en admettant qu'ils fussent coupables. Or, n'est-il pas comparable à l'assassin, celui qui, pouvant empêcher un meurtre, ne l'empêche pas? Mais ces considérations ne venaient point à l'esprit du bon peuple milanais de cette époque; il se serait désolé si la grêle avait ravagé ses champs, mais il aurait regardé comme une folie de prendre, souci d'une injustice commise aux dépens de quelques citoyens.

CHAPITRE XXII.

LA CATASTROPHE.

La veille du jour fatal, Marguerite fut tirée du cachot où elle languissait depuis plusieurs mois, et placée dans une chambre moins humide, moins sombre et mieux aérée, qui servait de chapelle. Une fenêtre garnie d'un grillage de fer s'ouvrait sur la campagne; un matelas, une petite table, un prie-Dieu et deux chaises composaient tout le mobilier; un autel mobile avec deux chandeliers de bois, rappelait ceux sur lesquels les premiers chrétiens persécutés immolaient l'hostie sans tache dans les catacombes.

Ce fut là que Marguerite passa la nuit, sa dernière nuit, dans la méditation et la prière; elle pensait à ceux qu'elle avait aimés, et elle se consolait en songeant qu'elle les reverrait bientôt dans le paradis; elle se rappelait son passé, non les pompes et les magnificences de son palais, non sa beauté vantée ni ses richesses, mais les larmes qu'elle avait essuyées, ses conseils opportuns, sa pitié prodiguée, des injures pardonnées, des dégoûts épargnés; elle savait que c'était là un trésor mis en réserve, dont elle jouirait bientôt.

Buonvicino ne tarda pas à entrer. «O mon père! dit Marguerite, en se retournant au bruit de ses pas, est-il quelque espérance?» Ainsi ce baume que la nature prépare aux malheureux, comme le lait de la nourrice à l'enfant malade, ne manque jamais jusqu'à la dernière heure de la vie. Le moine soupira, leva la main droite et les yeux aux ciel, et dit: «Lahaut sont les espérances qui ne trompent point.» Buonvicino offrit en présence de Marguerite le sacrifice de l'autel, cette commémoration quotidienne de l'immolation un juste pour la vérité, pour la rédemption des hommes, avec qui il avait partagé le pain et les misères. Et comme le sentiment de ses propres souffrances n'empêchait point Marguerite de s'apercevoir de celles d'autrui, elle reconnut à des signes trop nombreux les mortelles angoisses de Buonvicino, et elle pria Dieu de lui donner la force nécessaire lorsqu'il l'accompagnerait au supplice. Après que le moine lui eut donné le pain des anges, l'infortunée se rasséréna, et, munie de ce précieux viatique, elle demeura avec lui raisonnant du néant des choses de ce monde, de sa réunion avec les objets de sa tendresse dans le giron du véritable amour.