L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

Part 4

Chapter 43,453 wordsPublic domain

Le Vauxhall d'Hiver, le sieur de La Salle, liv. s. d. forfait pour l'année. 600 » » Les grands danseurs de corde, le sieur Nicolet, à 48 livres par représentation. 18,048 » » Ambigu-Comique, le sieur Audiot, à 36 livres, par représentation. 16,048 » » Variétés-Amusantes, les sieurs Maltère, à 36 livres par représentation. 20,868 » » Redoute chinoise, le sieur Plainchêne, à 24 livres par représentation. 2,391 » » Les Associés, du 1er octobre, 600 livres par an. 300 » » Figures en cire du sieur Curtins. 150 » » Spectacle du théâtre des Beaujolais. 835 » » Le sieur Préjean. 25 » » Ombres Chinoises. 120 » » Optique du sieur Zaller. 180 » » Les Fantoccini italiens. 345 » » Les feux du sieur Ruggiere. 936 » » Joute de la Rapée. 324 » » Joute du Gros-Caillou. 384 » » Courses de chevaux du sieur Ashley jusqu'au 16 février 1785. 2,016 » » L'homme ventriloque. 24 » » Machine hydraulique, à 5 livres par mois. 5 » » Le sieur Nicoud, pour avoir le droit de faire voir son singe. 6 » » Le sieur Marigny, pour avoir le droit de faire voir des nains. 36 » » Le sieur Second, pour avoir le droit de faire voir des marionnettes. 48 » » Le sieur Devains, pour un cabinet de figures en cire. 36 » » Le sieur Du Mesuyb, géants, pour la foire Saint-Germain. 30 » » Le sieur Berlin, mécanicien. 12 » »

Total. 63,841 6 8

L'année suivante, les abonnements annuels furent plus nombreux; mais cet arrangement fut tout dans l'intérêt de l'Opéra, qui exigea, à forfait: de la Comédie-Italienne, 40,000 liv.; des Variétés, 40,000 liv.; des grands danseurs de corde, 24,000 liv.; et de l'Ambigu-Comique, 30,000 liv.

La Révolution vint abolir ce vasselage comme tous les autres; mais bientôt, le droit fixe et général du dixième de la recette brute au profit de l'administration des hospices fut établi à Paris, sur tous les théâtres sans exception. Cette mesure détermina la plupart d'entr'eux à augmenter du dixième le prix de leurs places, par ce calcul que le public ne serait point éloigné ou diminué par cette augmentation, qu'ils regardaient comme insignifiante, et qu'ainsi ce serait uniquement lui qui supporterait cet impôt. C'est ce qui explique le prix actuel de 44 sous pour une place de parterre à la Comédie-Française. Il n'était antérieurement que de 40 sous.

Un document administratif, récemment publié, fait connaître les sommes que les différents théâtres ont payées pour ce droit depuis trente-cinq années, que l'on divise en périodes quinquennales. L'Opéra a versé, pour sa part, 2 millions 573,000 fr.; le Théâtre-Français. 2 millions 215,000 fr.; l'Opéra-Comique, 2 millions 60,000 fr. En voici le détail:

Opéra. Français. Opéra-Comique.

De 1807 à 1811, 293,000 351,000 334,000 fr. De 1812 à 1816, 305,000 385,000 337,000 De 1817 à 1821, 282,000 344,000 323,000 De 1822 à 1826, 314,000 348,000 306,000 De 1827 à 1831, 309,000 234,000 243,000 De 1832 à 1836, 498,000 251,000 215,000 De 1837 à 1841, 572,000 303,000 302,000

Nous bornant à ces cinq dernières années pour les autres théâtres, nous voyons que, de 1837 à 1841, en prenant, non pas le rang que leur assigne le plus ou le moins de dignité de leurs genres respectifs, mais l'ordre que nous indique l'importance de leur tribut, ils ont payé:

Cirque-Olympique, 356,000 fr. Italiens, 315,000 Palais-Royal, 277,000 Variétés, 238,000 Gymnase-Dramatique, 216,000 Gaieté, 201,000 Vaudeville, 195,000 Porte-Saint-Martin, 180,000 Ambigu-Comique, 162,000 Folies-Dramatiques, 124,000

Nous avons souvent entendu et lu des réclamations contre ce prélèvement sur les recettes des entreprises théâtrales; mais nous n'avons pas été frappés de la force des arguments qu'on a mis en avant pour les justifier. Pour notre part, nous ne croyons pas que l'art y gagnât plus que l'ordre public et la morale, si la libre concurrence était permise en spéculations de ce genre. Le législateur a donné à l'autorité le droit de limiter le nombre des théâtres et d'accorder les privilèges nécessaires pour les exploiter. C'est une faveur, par conséquent, qu'elle accorde; son droit d'y imposer des conditions est donc incontestable, et, pour notre pari, nous ne trouvons celle de remettre un dixième des recettes aux pauvres ni injuste ni excessive.

Nous savons bien qu'on a argué contre ce droit des déconfitures nombreuses qui se sont succédé dans les directions; nous ne pensons pas qu'il en ait été le moins du monde la cause véritable; nous n'ignorons pas davantage qu'en additionnant les chiffres des déficits des faillites pendant une période dont on avait fait choix, on a trouvé que leur total était aussi celui des paiements faits aux hospices. On en a conclu que si les pauvres n'eussent rien reçu, les directeurs qui avaient fait de mauvaises affaires auraient au contraire pu payer intégralement leurs créanciers. Nous regardons ce calcul comme purement spécieux, et la conséquence comme fort peu logique. La plus forte partie de ce total des versements faits aux hospices a été fournie par les entreprises qui prospéraient, et par conséquent celles qui sont tombées pour n'avoir pas fait de recettes, à moins de se substituer aux pauvres, n'auraient profilé en rien de ce tribut des théâtres heureux. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher la cause des malheurs financiers d'un grand nombre de directeurs, et le tort de l'administration, qui, à nos yeux, n'y est pas étrangère, mais par un tout autre fait que celui qui lui est reproché par les adversaires du droit des hospices.

Les théâtres concourent à la prospérité de Paris en y attirant les étrangers, et le gouvernement est le premier à reconnaître l'influence politique qu'ils peuvent ainsi indirectement exercer; chaque année des subventions importantes sont demandées aux Chambres et votées par elles pour soutenir ceux des grands théâtres qui ont à faire face aux frais les plus considérables. Ils encouragent l'art, ils activent l'industrie, et l'on a calculé qu'en fournisseurs qu'ils alimentent et en individus qu'ils emploient, depuis le premier ténor de l'Opéra jusqu'à l'ouvreuse de loges des Funambules, vingt mille familles (plus d'un trentième de la population) sont intéressées plus ou moins directement à l'existence des théâtres. Enfin, le total annuel de leurs recettes ne s'élève pas à moins de 10 à 12 millions. On comprend facilement dès lors la portée désastreuse qu'ont nécessairement les malheurs financiers de ces sortes d'entreprises.

Depuis 1830, dans une période de douze années, _vingt et un_ privilèges en autorisation équivalant à des privilèges (non compris les cinq théâtres royaux subventionnés) ont été exploités à Paris: la Renaissance, le Théâtre-Nautique, le Vaudeville, le Gymnase, les Variétés, le Palais-Royal, la Porte-Saint-Martin, la Gaieté, l'Ambigu, le Cirque, les Folies-Dramatiques, les Délassements-Comiques, le Panthéon, Beaumarchais, le Luxembourg, Saint-Marcel, Molière, Saint-Laurent, les Jeunes-Élèves, le Gymnase-Enfantin et les Funambules. Eh bien! dans cette, même période, la _Gazette Municipale_, qui s'est livrée, dans un article très-bien pensé, à cette triste supputation, compte _dix-huit_ déconfitures!

La cause est-elle dans l'abandon du goût public? non, car aujourd'hui, autant que jamais, la population se porte nombreuse aux théâtres qui savent l'attirer, et le chiffre total des recettes générales est là pour en fournir la preuve. Il a doublé depuis 1814.

Dans le nombre des théâtres? Mais leur nombre n'a pas doublé comme les recettes, et d'ailleurs, telle entreprise qui a succombé sous une administration réussit immédiatement après sous une autre.

Il faut donc le reconnaître, la prospérité des théâtres est tout entière dans les entrepreneurs qui les dirigent; et, puisque la limitation du nombre de ces entreprises, la durée et la concession des privilèges, constituent un droit purement administratif, c'est l'administration qui devient responsable quand elle n'a pas apporté dans ses choix toute la sollicitude nécessaire, quand elle les a fait porter sur des hommes sans aptitude, sans garanties. Or, nous le demandons, à coté de choix sérieux qui semblent avoir été faits pour être la critique et la condamnation des autres, à côté de choix d'hommes qui ont su faire la fortune de leur théâtre, la leur et celle de leurs cointéressés, combien n'a-t-on pas vu de nominations dont le bon sens public est encore à se rendre compte? Trop souvent, pour se délivrer d'une obsession ou faire cesser une attaque, on a remis à un homme un droit qui lui fournit l'infaillible moyen de se ruiner et de ruiner les autres. Il faut des qualités nombreuses pour faire un bon directeur de théâtre. On a vu, la plupart du temps, prendre les hommes qui en étaient le plus dépourvus.

Nous ne craignons pas de le dire, la Banque de France, si prospère, si opulente, si féconde pour ses actionnaires, la Banque de France elle-même n'eût pas résisté à la direction de certains privilégiés. Qu'on veuille donc bien voir le mal là où il est, et ne pas en aller chercher la cause dans le droit des hospices, impôt respectable et bien assis.

La Sainte-Cécile.

Les vieux usages s'effacent graduellement, et bientôt il ne restera plus rien des institutions dont l'origine était antérieure à la Révolution. Autrefois, le 22 novembre de chaque année, les musiciens de Paris fêtaient leur patronne, sainte Cécile, par une messe du rite solennel. Les plus habiles chanteurs et instrumentistes de nos théâtres contribuaient en cette circonstance à l'éclat des cérémonies liturgiques. Heureuse la paroisse qu'ils choisissaient pour s'y faire entendre! Ce fut, tour à tour Saint-Sulpice, Saint-Eustache et Saint-Roch, et toujours une affluence considérable se groupa autour d'eux, dans l'église qu'ils emplissaient de pieuses harmonies. Cette affluence-même a effrayé l'autorité ecclésiastique, elle a pensé que l'office de sainte Cécile dégénérait en spectacle, et qu'une curiosité profane était le principal motif de ce concours. Une défense expresse de l'archevêque de Paris a interdit la célébration de la Sainte-Cécile. L'association des artistes musiciens ne pourra plus consacrer ses talents à son antique patronne, et devra se borner désormais à des _festivals_ donnés dans la salle de l'Opéra.

Ainsi, quoique Paris soit le véritable chef-lieu du monde musical, la Sainte-Cécile n'y a pas été chômée; quelques ménétriers des guinguettes ont fraternisé, le soir du 22 novembre, dans les cabarets des barrières, mais le _propre_ de la sainte n'a pas été tiré des armoires des sacristies. Il n'en a pas été de même dans les départements; les musiciens de presque toutes nos villes ont rendu à leur patronne leur hommage accoutumé, avec le concours du clergé. Les sociétés philharmoniques, les corps de musique de la garde nationale et des régiments se sont réunis dans les églises, et le plaisir causé par leurs accords n'a nui en aucune façon à l'édification des fidèles. En Flandre surtout le culte de sainte Cécile est plus que jamais en vigueur. Les nombreuses confréries musicales des villes du Nord, différenciées par leurs costumes ou par des ornements particuliers, rivalisent de zèle pour honorer la vierge chrétienne sous la protection de laquelle elles se sont placées.

C'est sur la foi des anciens actes de sainte Cécile que les musiciens l'ont adoptée pour patronne. Ses biographes racontent qu'élevée dans le christianisme, au sein d'une famille païenne, elle s'exerçait à chanter les louanges du Seigneur en s'accompagnant sur la harpe. Elle fut martyrisée, selon Fortunat de Poitiers, entre l'an 176 et 180, sous les empereurs Commode et Marc-Aurèle. Sa fête est solennisée, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe. Deux auteurs anglais, Pope et Congrève, ont composé des odes à sa louange. «Que les poètes, s'écrie Pope, cessent de nous vanter Orphée; Cécile a reçu le don d'une puissance irrésistible. Les chants d'Orphée ramenèrent une ombre des enfers; ceux de Cécile transportent nos âmes au ciel.»

Théâtres.

THÉÂTRE-ITALIEN.

_Maria di Rohan_, mélodrame tragique en trois parties, musique de M. DONIZETTI.

M. Donizetti est assurément le plus fécond des compositeurs modernes. Il lui faut moins de temps pour jeter sur le papier un _mélodrame_ tragique ou comique, qu'à M. tel ou tel pour composer une romance. A-t-il quarante ans? je ne sais; mais, ce que je sais bien, c'est qu'il a déjà produit soixante-quinze opéras. Dom Sébastien est le dernier; _Maria di Rohan_ est le soixante-quatorzième.

Qui n'a vu au Vaudeville, il y a quelque dix ou onze ans, un drame en trois actes intitule _Un Duel sous le cardinal de Richelieu?_ Qui peut avoir oublié combien Volnys y était terrible, combien madame Albert s'y montrait pathétique et passionnée? C'est ce drame que M. Cammarano, poète ordinaire de Sa Majesté Donizetti ler, a traduit en vers italiens et intitulé _Maria di Rohan_. Maria, c'est la duchesse de Chevreuse, infidèle à son mari et éprise du prince de Chalais, par un de ces bizarres caprices du coeur qu'on ne peut s'expliquer; car il n'y a pas un spectateur ni une spectatrice qui ne donnât volontiers dix princes de Chalais pour le duc de Chevreuse.

M. Cammarano, qui a plus de sens qu'on ne le supposerait quand ou voit jouer son _Bélisario_, a suivi, scène par scène, le drame de M. Lockroy. Il est donc inutile que je raconte ce une tout le monde sait. La surprise, la douleur, l'indignation du duc, quand il se voit trahi par son meilleur ami et par la femme pour laquelle il aurait donné mille fois sa vie, sa joie cruelle quand il est sûr de se venger, l'abattement du prince, la terreur de l'épouse coupable, tous ces éléments de terreur et de pitié font du dénouement de _Maria di Rohan_ l'une des scènes les mieux conçues et les plus vigoureusement exécutées du théâtre contemporain. Cette scène a inspiré à M. Donizetti un trio d'un effet puissant, et qui aurait suffi au succès de son soixante-quatorzième ouvrage. Il s'y trouve cependant bien d'autres morceaux remarquables, un air plein d'éclat et de passion chanté par le duc de Chevreuse, quand le terrible secret lui est révélé, deux charmantes cavatines, un duo fort agréable, et des couplets où pétille toute la gracieuse malice et toute la verve satirique du jeune abbé de Gondy. A tout ce mérite dramatique du poème, à toute cette richesse mélodique de la partition, ajoutez la supériorité de l'exécution, la finesse et la grâce de madame Brambilla, l'habileté vocale et la mélancolie de Salvi, l'énergie dramatique de mademoiselle Grisi, la profonde et brillante passion de Ronconi, ce grand acteur, et vous ne vous étonnerez plus que la salle Ventadour soit pleine jusqu'aux combles à chaque représentation de _Maria di Rohan_, depuis tantôt quinze jours.

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.

_Dom Sébastien, roi de Portugal_, opéra en cinq actes, paroles de M. SCRIBE, de l'Académie Française, musique de M. GAÉTANO DONIZETTI, divertissements de M. ALBERT, décorations de MM. PHILASTRE et CAMBON, SÉCHAN, DIETERLE DE DESPLÉCHIN.

Le roi dom Sébastien,--celui de l'histoire,--eut un jour, comme on sait, la fantaisie de conquérir le Maroc. Il leva une armée de quatorze mille hommes, ou à peu près, et s'embarqua. A son arrivée en Afrique, il trouva devant lui soixante mille hommes au moins sous les armes, lesquels étaient commandés par l'empereur de Maroc en personne. Cet empereur de Maroc était un homme d'un caractère et d'un talent remarquables. Il recula d'abord devant les Portugais, qui se mirent à sa poursuite et s'éloignèrent ainsi de la côte. Tout à coup il fit volte-face, étendit autour de la petite troupe de dom Sébastien les immenses ailes de sa cavalerie, le sépara de sa flotte, l'investit complètement, et ne livra la bataille qu'après s'être assuré de la victoire. Dom Sébastien périt dans la mêlée, et les Portugais furent exterminés.

Dom Sébastien fut on grand fou, on ne peut le nier; mais il fut puni par où il avait péché, et son malheur fut assez grand pour que l'on dût considérer sa faute comme expiée. M. Scribe n'en a pas jugé ainsi, et ne l'en a pas tenu quitte à si bon marché.

C'est donc l'histoire du roi dom Sébastien, revue, corrigée et considérablement augmentée par le très-spirituel auteur de _Bertrand et Raton_ et de _la Camaraderie_, qu'il faut que je vous raconte.

--Bélier, mon ami, commence par le commencement,--Je ne connais guère de précepte plus sage, et auquel il soit plus utile de se conformer. Au premier acte, donc, le roi est au moment du s'embarquer. Son oncle, dom Antonio, qui doit être, en son absence, régent du royaume, l'attend sur le port. C'est le même que l'histoire appelle dom Henri.

Dom Antonio est en compagnie de dom Juan de Sylva, grand-inquisiteur. Ils causent en attendant l'arrivée du roi, et dès les premiers mots, l'on voit ce qu'ils sont et à qui l'on a affaire. Il serait difficile de trouver un oncle et un inquisiteur moins délicats. Jugez-en;

DOM ANTONIO.

Ainsi nous l'emportons, et le destin entraîne L'imprudent Sébastien sur la rive africaine.

JUAN DE SYLVA.

Mais, prêt à s'éloigner, votre royal parent, O dom Antonio, vous remet la régence...

ANTONIO.

Que je dois à vos soins, vous, ministre prudent. Vous, grand-inquisiteur... et, pendant son absence, Je pretends avec vous partager la puissance...

JUAN, à part.

Que ta débile main ne gardera qu'un jour.

Cet hypocrite maraud de dom Juan s'est, en effet, vendu et a vendu sa patrie au roi d'Espagne, qui n'attend que le moment favorable pour s'emparer du Portugal.

Ces deux honnêtes personnages sont interrompus,--quand ils n'ont plus rien à se dire,--par un soldat armé d'un placet. Vous jugez comme on le reçoit: «Arrière, vilain! hors d'ici, manant!» Mais le roi n'entend pas qu'on traite ses soldats d'une façon si cavalière, et il arrive tout à propos pour prouver au soldat maltraité qu'il _vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints_. «Qui es-tu?» dit-il au pauvre diable.--Celui-ci lui raconte qu'il a été matelot, soldat et poète; mais il ajoute, et à mon sens il a grand tort, qu'il a été de l'expédition de Vasco de Gama. Il ne faut jamais se vanter d'exploits qu'on n'a pas faits.

Or, la découverte des Indes-Orientales, a eu lieu longtemps avant sa naissance; mais quand il se vante d'être poète, on peut s'en rapporter à lui; il s'appelle Camoens. Que demande Camoens? Deux choses; que le roi lui donne du service dans l'armée d'Afrique;--accordé;--qu'il ne laisse pas brûler vive une pauvre jeune fille qui est tombée dans les griffes de l'Inquisition.

Ce second point est plus difficile, car le cas est grave. D'abord, la condamnée s'appelle Zaida, nom fort compromettant à Lisbonne, car il ne ressemble guère à un nom chrétien. De fait, elle est fille d'un grand personnage du Maroc, bien quelle ne s'en vante pas. On l'a prise à Tunis--que diable aussi était-elle allée faire à Tunis?--on l'a convertie de force, puis on l'a mise au couvent. Elle s'est ennuyée au couvent, et a jeté un beau jour le froc aux orties. On l'a reprise, et on la mène au bûcher. «Pourquoi fuyais-tu? dit le roi.--Pour revoir l'Afrique et mon vieux père.--Tu ne mourras pas.»

Le grand-inquisiteur réclame et défend, comme de raison, les droits de la justice. (Cela s'appelait _justice_, en ce pays-là.) «Sire, vous êtes tout-puissant, mais vous ne pouvez annuler les arrêts de notre saint tribunal.--Eh bien! je puis du moins commuer la peine, et je condamne cette jeune fille à l'exil.--En quels lieux?--_En Afrique, et près de son vieux père_.

Comme un le voit, le roi dom Sébastien est d'humeur plaisante; mais il a affaire à forte partie, et dom Juan de Sylva grommelle entre ses dents; «Rira bien qui rira le dernier.»

Au second acte, la scène est en Afrique, Zaïda est de retour de ses longs voyages et réinstallée dans le palais de son père. Le général en chef des Marocains,--qui d'ailleurs porte un nom peu commun en Arabie, car il s'appelle Abayaldos,--le farouche. Abayaldos est amoureux de Zaïda, et n'a pris aucune inquiétude de ses voyages et de ses aventures. C'est sans doute l'usage dans le Maroc que les jeunes filles fassent toutes seules leur tour d'Europe, pour perfectionner leur éducation. Abayaldos en est plus épris que jamais, et cette confiance héroïque ne lui sert de rien. Zaïda est revenue d'Europe amoureuse de dom Sébastien, ce qui est assez naturel puisqu'elle lui doit la vie. Elle l'aime avec tant d'ardeur que, lorsqu'elle en parle, elle ne sait plus ce qu'elle dit.

Hélas! le doux ciel de mes pères N'a pu consoler mon ennui: Mon âme _aux rives étrangères Est demeurée auprès de lui_.

Elle ne peut ignorer pourtant qu'il est en Afrique, puisque c'est lui qui l'a ramenée, et puisque le cri de pierre des Africains retentit de tous les côtés autour d'elle. D'ailleurs, aussitôt qu'elle apprend l'issue du combat, que fait-elle? elle vole sur le champ de bataille. Ce qui prouve, par parenthèse, avec quelle impudence on a calomnié ces pauvres Orientaux quand on a prétendu qu'ils enfermaient leurs femmes et leurs filles.

Après tout, Zaïda ne pouvait mieux faire que de tenter cette incursion à travers champs, comme vous allez voir.

Le terrible Abayaldos a taillé les chrétiens en pièces. Dom Sébastien est blessé, et dom Henrique aussi. Dom Sébastien s'évanouit au moment même où le sanguinaire Abayaldos arrive auprès de lui, le yatagan au poing, et suivi de ses Marocains. «Où est le roi? dit Abayaldos--C'est moi,» dit dom Henrique en se mourant. Quant il a dit cela, il tombe et meurt. «Puisqu'il est mort, dit Abayaldos, vous ferez bien de profiter de l'occasion pour l'enterrer.» Après tout, cet Abayaldos n'est pas aussi méchant que son terrible nom le ferait croire.