L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

Part 3

Chapter 33,676 wordsPublic domain

Le grand corps des pèlerins réunis à Damas marche sous l'escorte d'une véritable armée, qui est chargée de les protéger contre les attaques des Arabes nomades, surtout dans les déserts de la Syrie et de l'Arabie, et qui les conduit jusqu'à la distance de trois journées de Médine. Là, ces pèlerins se réunissent à ceux d'Afrique, qui marchent également sous la garde d'un des premiers beys d'Égypte. La sortie de la grande caravane, qui part du Caire dans les derniers jours du mois de décembre, et qui met quarante jours pour arriver à la Mecque, se fait en grande pompe. Au jour fixé, toute la foule des pèlerins, logée sous des tentes en dehors de la porte des Victoires, se met en chemin, ayant à sa tête le chameau mahmel portant le tapis offert chaque année à la ville du prophète. Tous les deux ou trois ans, les sujets de l'empereur de Maroc font aussi ce voyage en corps, sous la conduite particulière d'un officier de ce monarque. Les mahométans de la Perse, du Japon, des Indes et du reste de l'Orient, marchent d'ordinaire par bandes vers l'Arabie, et pourvoient par eux-mêmes à ce qui leur est nécessaire, tant pour la sûreté que pour la commodité du voyage. Arrivés sur les terres de l'Arabie, tous, en général, se reposent sur la vigilance et sur les soins du chérif de la Mecque, qui est censé répondre d'eux.

Le chérif de la Mecque reçoit le corps des pèlerins à la tête de troupes nombreuses chargées de veiller à leur salut pendant les stations hors de la cité, soit avant, soit après la célébration de la fête des Sacrifiers, comme aussi de maintenir l'ordre parmi les pèlerins eux-mêmes.

Toutes les pratiques, aussi austères que minutieuses, qui constituent le pèlerinage, se terminent par des fêtes et des réjouissances qui durent trois nuits du Raman, et pendant lesquelles le chérif de la Mecque, les pachas de Damas et d'Égypte font tirer des milliers de fusées, tandis qu'une bonne partie des pèlerins, surtout les Égyptiens et les Arabes, s'ébattent par toutes sortes de jeux et de bouffonneries.

Tout musulman qui se destine au pèlerinage se nomme _hallal_ (débutant), jusqu'au moment ou il prend l'ihram dans l'une des stations aux environs de la Mecque. Couvert de ce manteau, il porte le nom de _mohrim_, auquel succède celui de _hadj_, qui signifie pèlerin. Aussitôt qu'il a satisfait à toutes les pratiques requises pour cet acte religieux, cette dénomination de _hadj_, que la religion accorde à tous ceux qui ont visité le sanctuaire, devient une espèce de surnom que les pèlerins de tout état, de tout rang et de toute condition conservent le reste du leurs jours. A cette prérogative qui leur concilie une espèce de vénération publique, se joint encore celle de se laisser croître la barbe, comme étant une pratique consacrée par la loi et par l'exemple même du prophète.

Sous la domination turque, l'époque ordinaire du départ d'Alger pour le pèlerinage de la Mecque était à peu près fixé au mois de novembre, afin que les pèlerins pussent arriver assez à temps au Caire pour se joindre à la grande caravane qui part de cette ville. Le pèlerinage était autorisé par le bey dans une réunion du Medjlis (tribunal des ulémas) qu'il convoquait à cet effet et où était appelé l'oukil (administrateur) de la corporation de la Mecque et Médine. Celui-ci remettait au muphti les sommes destinées aux pauvres de ces villes, et qui étaient fixées invariablement pour chaque année a environ 10,800 fr. Cet argent était ensuite confié par portions égales à chacun des pèlerins, qui en devenait le gardien et en faisait la remise, à la Mecque, à un beit-el-mal (trésorier), qui était regardé comme le chef de la caravane d'Alger. Cette caravane se composait de trois à quatre cents pèlerins, qui se réunissaient à Alger de tous les points de la régence. Les Arabes habitant les contrées les plus voisines du désert s'adjoignaient à la caravane de Maroc, qui traversait une partie du Sahara pour se rendre à Alexandrie. Ces voyages se faisaient ordinairement sur un ou plusieurs bâtiments de transports frétés par des négociants d'Alger. Chaque pèlerin payait son passage: celui du beit-el-mal et des gens à son service était seul gratuit.

Au moment du départ d'Alger, l'oukil de la Mecque et Médine remettait au beit-el-mal l'oukfia, ou état nominatif des personnes de la ville sainte qui avaient droit aux secours annuels envoyés d'Alger. La somme de 10,800 fr. versés par la corporation s'accroissait parfois des dons faits par les hauts fonctionnaires de la régence. La caravane arrivée à sa destination, les fonds étaient distribués par le beit-el-mal aux personnes désignées, dans la proportion d'un tiers pour les pauvres de la Mecque et de deux tiers pour ceux de Médine.

En cas de décès d'une de ces personnes, les héritiers avaient droit à sa portion. Si, dans la traversée, un pèlerin venait à mourir, le beit-el-mal s'emparait de ses effets, en faisait la vente, prélevait un droit de dix pour cent, et rendait compte il son retour des successions qu'il avait recueillies.

Aucun envoi de marchandises n'était expédié de la régence, dont le commerce d'exportation était presque nul; mais les denrées produites par l'Hedjaz, (nom de la province où est située la Mecque) étaient importées en assez, grande quantité et donnaient un bénéfice important au commerce algérien, tels que l'ambre, la perle, les cachemires, le café moka, le musc, les bois d'aloès et de sandal, l'écaille, les chapelets et les étoiles brochées de Damas.

Après la conquête d'Alger par la France, les pèlerinages ont été interrompus, et les indigènes ont pu voir dans cette omission d'une pratique qui leur est chère, une preuve de notre mépris ou tout au moins de notre indifférence pour leurs moeurs et leur religion. Dès le commencement de 1836, cependant, l'attention de l'administration algérienne s'était portée sur l'utilité de faire revivre en Algérie les pèlerinages, sous les auspices et avec la protection de l'autorité française. Les circonstances difficiles dans lesquelles le pays s'est trouvé, l'état de guerre sans cesse renaissant et de permanentes hostilités ont, pendant plusieurs aimées, encore retardé la réalisation de ce projet. Mais en 1842, la situation favorable de notre colonie a permis enfin de mettre à exécution une mesure dont l'importance politique et commerciale même ne saurait être l'objet d'aucun doute; car en même temps que les indigènes trouveront naturellement dans l'assistance accordée par le gouvernement à l'accomplissement de l'une des prescriptions de l'islamisme une preuve de l'égale sollicitude avec laquelle l'administration s'attache à protéger toutes les croyances religieuses, sans distinction de culte et de nation, il est présumable que nous retirerons de grands avantages pour l'influence morale de notre domination et pour l'extension de nos relations commerciales d'une disposition dont l'effet doit être, tôt ou lard, d'attirer dans nos ports les caravanes qui aujourd'hui font le commerce du désert par le Maroc.

Parti de Toulon le 13 septembre 1842, un bâtiment à vapeur de l'État, _le Caméléon_, de 220 chevaux, commandé, par M. le capitaine de corvette Poutier, a été expédié en Algérie pour être mis à la disposition des pèlerins. Cent vingt-quatre indigènes, appartenant aux classes riches et lettrées, et recueillis dans les provinces d'Alger, d'Oran et de Constantine, ainsi que dans la régence de Tunis, ont pris place à bord de ce navire, et ont été transportés aux frais de l'État à Alexandrie, où ils sont arrivés le 3 octobre suivant. A leur débarquement, les dispositions prises par les soins de notre consul-général leur ont assuré l'aide et l'assistance qui leur étaient acquis en leur qualité de sujets de la France, et dont ils avaient besoin pour accomplir leur pèlerinage. Comme la plupart étaient venus sans provisions, le gouvernement a pourvu à leur nourriture pendant la traversée, et avait fait mettre à bord des approvisionnements consistant en moutons, volailles, oeufs, fruits secs (raisins et figues), riz, biscuit, sucre et café. Le pèlerinage terminé, un autre bâtiment de l'État, _le Tancrède_ est allé rechercher les pèlerins, et les a ramenés, au mois de juillet 1843, dans les divers ports où ils avaient été embarqués.

Dès le mois d'août 1842, l'agha El-Mezari (v. l'_Illustration_, t. Ier, p. 349), deux de ses fils et Abd-el-Aziz, chef des Douairs de la province d'Oran, avec une douzaine du personnes de suite avaient été admis comme pèlerins, aux frais de l'État, sur les paquebots partant de Marseille pour Alexandrie, d'où ils ont également été ramenés de la même manière.

Les heureux résultats produits par ce premier essai ont déterminé le gouvernement à le renouveler cette année. Le 4 octobre 1843, le bâtiment à vapeur _le Cerbère_, affecté à cette mission spéciale, est arrivé à Alger; il en est parti le 6 pour aller prendre d'abord à Tanger quelques personnages importants qui ont sollicité cette faveur et auxquels elle a été accordée, il a touché ensuite successivement à Mers-el-Kebir, Cherchell, Alger, Philippeville et Rone, pour recueillir dans chacun de ces ports les pèlerins algériens, et a continué sa marche vers Alexandrie en touchant à Tunis, ou il avait également l'ordre de recevoir à son bord les pèlerins de cette régence. Outre les provisions nécessaires à leur nourriture, _le Cerbère_ a embarqué à Toulon deux cents couvertures de campement, destinées à les garantir des rigueurs de la saison pendant la traversée.

C'est par de semblables mesures, sagement combinées avec les résultats des expéditions militaires et surtout avec le développement de la colonisation, qu'il deviendra chaque jour moins difficile, il faut l'espérer, d'assurer le succès de l'oeuvre importante que la France a entreprise et poursuit depuis plus de treize années en Algérie.

Académie des Sciences.

COMPTE-RENDU DES SÉANCES DES DEUXIÈME ET TROISIÈME TRIMESTRES.

(Voir t. II, p. 182.)

1. Sciences médicales. (Suite.)

_Pathologie médicale_.--M. Guyon a adressé d'Alger à M. Breschet une note sur un cas de morve précédée de farcin qui s'est développée par contagion du cheval à l'homme, et a pu être inoculée de l'homme au cheval. Cette observation, recueillie avec le plus grand soin et très-détaillée, suffirait à détruire tous les doutes, s'il pouvait en exister encore sur la propriété contagieuse pour l'homme de cette affection terrible, et jusqu'à présent incurable dans l'espèce humaine.

M. Moreau de Jonnès a communiqué à l'Académie, dans les séances du 10 juillet et du 7 août, des données statistiques nouvelles sur le nombre d'aliénés existant en France, et sur les causes de l'aliénation mentale. Ce sujet avait déjà été abordé par plusieurs auteurs, mais aucun n'avait pu réunir les éléments de calcul que M. Moreau de Jonnès a trouvés dans une investigation officielle. Les recherches de ce savant consciencieux portent à. 18,350, ou 1 sur environ 2,000 habitants, le nombre des aliénés existant en France. Ce calcul est basé sur huit recensements annuels et généraux.

3,400 à 5,800 aliénés, 1 sur 6,000 habitants, sont annuellement admis dans les hospices; les sorties montent à 3,000, les morts sont de 1,600 à 1,969, 9 à 10 sur 100.

Selon M. Moreau de Jonnès, sur 10 aliénés, 7 doivent la perte de leur raison à des causes physiques, 3 seulement à des causes morales. Parmi les causes physiques, l'_idiotisme_ et l'_épilepsie_ figurent en première ligne et presque pour la moitié des cas; l'ivrognerie, l'_irritation excessive_, etc., viennent ensuite. Le chagrin et l'amour sont les causes morales qui ont le plus d'action; puis viennent les idées religieuses, etc.

M. Parchappe, médecin de l'asile des aliénés de Rouen, a lu à l'Académie un mémoire dans lequel il rappelle que, dès 1839, il a évalué approximativement le nombre des aliénés en France à 1 sur 2,000, chiffre conforme à celui qu'un calcul rigoureux a donné à M. Moreau de Jonnès; cette évaluation était fondée sur les documents publiés par M. Ferrus, dans son important ouvrage intitule _des Aliénés_. M. Parchappe pense aussi, comme M. Moreau de Jonnès, que la civilisation ne peut avoir qu'une heureuse influence sur l'aliénation mentale; mais il s'attache à démontrer que M. Moreau de Jonnès réunit à tort dans un même cadre l'idiotisme, l'épilepsie et la folie. «On ne saurait mettre sur la même ligne ni confondre, au point de vue de leur cause et de leur origine, dit M. Parchappe, l'idiotisme, ou idiotie, et la folie; réunir ces deux affections sous le nom commun d'aliénation mentale, c'est donner à cette expression un sens trop étendu et détourné de celui que l'on s'accorde généralement à lui reconnaître en pathologie.

«L'idiotie n'a de commun avec la folie que le trouble des facultés intellectuelles; elle en diffère essentiellement sous beaucoup de points de vue, mais surtout sous le rapport de l'étiologie, c'est-à-dire de l'étude de leurs causes. L'idiotie est une maladie congénitale, ou au moins contemporaine de la première enfance; sa cause est une défectuosité d'organisation, mais l'idiotie elle-même n'est pas une cause, c'est une maladie; la faire figurer parmi les causes de l'aliénation mentale, c'est agir comme si l'on signalait parmi ces causes la folie.

«On peut en dire autant de l'épilepsie, avec cette restriction pourtant que l'épilepsie est quelquefois une véritable cause d'aliénation mentale; mais habituellement, dans les cadres étiologiques, l'épilepsie ne représente autre chose que la maladie elle-même, compliquée ou non de folie.

«L'irritation excessive, ajoute M. Parchappe, est-elle vraiment une cause de folie, et que signifient, à proprement parler, ces mots? Leur sens est bien vague: irritation ne peut guère être ici synonyme que de susceptibilité; la susceptibilité n'est pas un cause, c'est une prédisposition, et si on la considérait comme cause, ce serait une cause morale.

«Défalquant du total des causes l'idiotie, l'épilepsie et l'irritation excessive, il reste: causes physiques, 2,938; causes morales, 3,147; différence en plus pour ces dernières, 209.»

M. Moreau de Jonnès, sans profiter de plusieurs arguments qu'il pouvait, ce nous semble, faire valoir en sa faveur, a borné sa réponse à dire qu'il avait adopté une classification des maladies mentales différente de celle de M. Parchappe, parce que son travail était antérieur aux publications du médecin de Rouen, et parce que, d'ailleurs, les opinions sur ce chapitre varient à l'infini. Après avoir attaqué la doctrine de M. Parchappe, et avoir dit qu'il persisterait à considérer comme une même chose l'idiotie et l'aliénation mentale, jusqu'à ce que le scalpel lui eût démontré quelque différence entre le cerveau d'un idiot et celui d'un fou, il a décliné toute prétention à traiter la question au point de vue médical, et a déclaré que l'auteur de la classification adoptée par lui était l'illustre Pinel.

M. Parchappe aurait bien des choses à répondre; car, pour s'en référer à l'autorité qu'invoque le savant académicien, qu'aurait dit Pinel si on lui eut interdit de classer les différents délires avant que le scalpel démontrât leurs caractères distinctifs? Si, jusque-là, on lui eût contesté le droit de distinguer une de ces malheureuses créatures, ébauches grossières de l'intelligence humaine, et ce fou de génie, à qui une hallucination faisait voir sans cesse un précipice à côté de lui.

Est-il bien certain, d'ailleurs, que l'impossibilité de distinguer anatomiquement le crâne et le cerveau d'un idiot de ceux d'un fou soit de règle générale; ne serait-ce pas l'exception? puisqu'on cite Esquirol comme ayant partagé l'opinion de Pinel, ne pourrait-on pas faire observer qu'Esquirol a le premier modifié la classification de son maître, et fait le premier pas dans la doctrine qui sépare l'idiotie de l'aliénation, en séparant l'idiotie de la démence, celle de toutes les formes de l'aliénation avec laquelle on s'accorde à lui trouver le plus d'analogie. M. Parchappe pourrait dire aussi que Georget, contemporain d'Esquirol, et dont le nom a bien quelque poids, a considéré l'idiotie comme devant être étudiée et classée en dehors de l'aliénation mentale, proprement dite.

Mais en admettant, avec de très-bons esprit, la question de l'idiotie comme non résolue, que dire de l'épilepsie? Faut-il considérer tous les épileptiques comme aliénés? Non, sans doute, et M. Moreau de Jonnès le dira comme nous. Cependant, un bon nombre d'épileptiques non aliénés partagent l'asile de ceux chez qui l'aliénation se joint à l'épilepsie. Dans beaucoup d'asiles même, et c'est un malheur, les épileptiques, sains d'esprit ou fous, sont confondus avec les aliénés non épileptiques. Est-ce une raison pour enregistrer tous les épileptiques comme fous? tous les cas d'épilepsie comme cause de folie? Parce qu'un hôpital renferme des galeux et des scrofuleux, faut-il confondre dans un même cadre la gale et les scrofules?

«Qu'est-ce que l'irritation excessive?» demande M. Parchappe; mais ici on l'arrête en lui opposant encore le nom de Pinel, et lui disant qu'il est fatal de s'élever contre la parole du maître. Nous avions toujours vécu dans la conviction que rien n'est plus fatal que de jurer sur la parole du maître, et qu'on nous permette de l'avouer, la contre-partie de cet aphorisme nous rappelle les proverbes que Beaumarchais s'amusait à retourner.

M. Négrier présente une note sur un moyen d'arrêter les hèmorrhagies nasales, qui consiste à élever un bras ou les deux à la fois, après avoir bouché préalablement la narine ou les narines si l'écoulement a eu lieu des deux côtés. Il s'appuie sur un assez grand nombre d'observations qui lui sont propres, et que M. Dumas déclare avoir vu ce moyen réussir plusieurs fois. On sait que certaines attitudes, comme la station à genoux et l'extension des bras en croix, sans autre soutien que la force musculaire, amènent chez quelques individus un état voisin de la syncope ou même la syncope complète quand ces altitudes sont maintenues un certain temps. Cela expliquerait assez bien, sous le rapport physiologique, l'effet produit par l'élévation des bras dans l'hémorrhagie nasale. L'expérience aura bientôt décidé de l'importance réelle de ce moyen, que nous n'avions encore vu indiqué dans aucun auteur, et dont il faudra savoir gré à M. Négrier, si la pratique générale vient confirmer les observations qu'il a pu faire.

_Chirurgie_.--M. Jobert de Lamballe a présenté un mémoire sur la cure radicale de la grenouillette par un procédé autoplastique dont il est l'inventeur; ce procédé, fort ingénieux, a réussi déjà plusieurs fois à M. Jobert, et on peut le considérer comme une véritable conquête chirurgicale, puisqu'il permet de guérir sans retour un mal dont les moyens employés jusqu'à ce jour amenaient rarement la guérison momentanée, et n'empêchaient presque jamais la récidive.

Plusieurs mémoires ont été présentés, notamment par MM. Malgaigne et Desmarres, sur des opérations pratiquées pour rendre à la cornée si transparence en enlevant les couches devenues opaques, et pour remédier par l'autoplastie aux pertes de substance on à l'enlèvement de cette importante partie de l'oeil. Les essais n'ont encore été tentés que sur des animaux, et demandent à être continués par de nouvelles et nombreuses expériences, et sanctionnés par le temps avant que ces différents procédés soient appliqués à l'homme. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette question dans le compte-rendu du prochain trimestre.

Des Théâtres et du Droit Perçu sur leurs recettes.

On trouve dans les registres manuscrits du Parlement, à la date du 27 janvier 1541, des lettres patentes de François ler accordées aux Confrères de la Passion et enregistrées par le Parlement, à la condition de l'accomplissement de certaines formalités. Nous y lisons;

«Sur lettres patentes portant permission à Charles le Noyers et consorts, maistres et entrepreneurs _Au Jeu et Mystère de l'Ancien Testament_, faire jouer et représenter en l'année prochaine ledit jeu et mystère, suivant lesdites lettres, leur a esté permis par la cour, à la charge d'en user bien et duement sans y user d'aulcunes frauldes, ny interposer choses prophanes, lascives ou ridicules; que pour l'entrée du théâtre, ils ne prendront que deux solz de chascune personne; pour le louage de chascune loge durant ledict mystère, que trente escus; n'y sera procédé qu'à jours de festes non solennelles; commenceront à (une) heure après midy, finiront à cinq; feront en sorte qu'il n'en suive scandalle ou tumulte; et à cause que le peuple sera distraict du service divin, et que cela diminuera les aulmônes, ils bailleront aux pauvres la somme de mil livres, sauf à ordonner de plus grandes sommes.»

Cette stipulation d'une somme une fois payée est la plus ancienne redevance connue imposée à un théâtre au profit des pauvres. Nous avons le premier, dans un autre ouvrage, fait connaître cet édit. Nous n'en avons trouvé aucun autre qui ait, sous les règnes suivants, prescrit un prélèvement du même genre; mais si la mesure ne continua pas à être obligatoire, les comédiens furent toujours volontairement charitables. Sur les plus anciens registres que possède la Comédie-Française, sur les registres de la troupe de Molière, on voit souvent figurer à la dépense du jour des articles analogues à ceux que nous y trouvons à la date du 25 mai 1665. On avait donné _Don Japhet d'Arménie_, de Scarron; la recette avait été de 265 livres; voici la dépense:

Frais ordinaires 55 liv. 13 s. A Craunier, pour des menus frais, 1 10 A M. Ducroisy, pour une charité, 11 » Pour les Capucins, 1 »

Ou trouve souvent, sur les registres de cette troupe, de ces mentions de _charités_. On y voit même figurer le prix de _deux messes_; mais c'est quelques jours après la mort de Molière, et sans aucun doute à l'occasion de cet événement. Quant aux aumônes aux _Capucins_, elles reviennent sans cesse pour des sommes de _dix sous à deux et trois livres_. Jusqu'en 1696, ces dons demeurèrent variables; mais, à partir de cette époque, les Comédiens Français consentirent à ce qu'il fût prélevé chaque mois, sur leurs recettes, une somme à répartir entre les plus pauvres couvents de Paris. Les Cordeliers, non compris dans le partage, adressèrent aux Comédiens la requête suivante:

«Chers frères, les Pères Cordeliers vous supplient très-humblement d'avoir la bonté de les mettre au nombre des pauvres religieux à qui vous faites la charité. Il n'y a point de communauté à Paris qui en ait un plus grand besoin, eu égard à leur nombre et à l'extrême pauvreté de leur maison. L'honneur qu'ils ont d'être vos voisins leur fait espérer que vous leur accorderez l'effet de leurs prières, qu'ils redoubleront pour la prospérité, de votre chère compagnie.»

Le 25 février 1699, cet abandon, jusque-là facultatif de la part des directeurs, devint obligatoire, et une ordonnance de cette date porte que «le roi, voulant contribuer au soulagement des pauvres, dont l'Hôpital général est surchargé, a cru devoir leur donner quelque part aux profits considérables qui reviennent des opéras de musique et comédies qui se jouent à Paris par sa permission.»

C'est de cette dernière époque que date ce qu'on appelle _le droit des pauvres_; mais avant la Révolution, cette redevance n'était pas la seule que les théâtres eussent à acquitter. Ils payaient également tribut, la Comédie-Française exceptée, à l'Académie royale de Musique. Des registres que possèdent les archives de l'Opéra nous font connaître les noms et les chiffres des redevanciers pour l'année 1784-85: