L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843
Part 6
En proie à ces terreurs que cause la captivité, lorsqu'il entendit crier la clef dans la serrure de son cachot, à une heure si inaccoutumée, Pusterla crut d'abord à un assassinat nocturne; il recommanda son âme à Dieu, et par cet instinct paternel qui survit dans les moments les plus terribles et se montre admirable jusque dans ses puérilités, il porta Venturino dans un coin de la cellule, le couvrit de son manteau, et lui fit un rempart de tout ce qu'il put trouver dans le cachot; faible rempart, s'il eût dû protéger l'enfant contre la fureur des assassins, mais qui servait au moins, dans l'imagination désespérée d'un père, à calmer un moment les craintes qu'il concevait pour la vie de son fils. Quelle fut la joie de Pusterla lorsqu'au lieu du bourreau, ce fut un ami, un ami dévoué qu'il pressa sur son sein, et qui venait lui procurer les moyens de fuir! Il reprit brusquement Venturino, lui recommanda de se taire, et ils sortirent tous du cachot de Francesco pour s'acheminer vers celui de Marguerite.
Bientôt après, les deux époux étaient dans les bras l'un de l'autre. Minute de ravissement qui vaut des siècles de vie, félicité, extase, surprise, tout le coeur humain dans le baiser que ces lèvres, depuis si longtemps séparées, se donnèrent en se réunissant. Mais il fallait abréger ce moment d'ineffable ivresse; ce n'était pas le lieu de perdre le temps, même à être heureux. On remit entre les bras de Marguerite le jeune Venturino, fardeau sacré, précieuse charge, dont elle était privée depuis si longtemps, et qu'elle ne pouvait se lasser de couvrir de caresses. Quoiqu'il ne pût voir qu'il était dans les bras de sa mère, et qu'un ne l'en, eut point averti, l'enfant répondait aux baisers de l'inconnue par ces doux baisers de l'enfance, si pleins de charmante affection; puis, tous se tenant par la main dans l'ombre, reprirent leur marche silencieuse, guidés par Macaruffo.
Déjà ils ont passé le premier corridor; ils ont franchi la porte derrière laquelle dorment les gardes. Après avoir traversé un couloir obscur, ils entrent dans la cuisine du geôlier qui ferme derrière lui la porte et respire comme ayant accompli le plus difficile de l'entreprise. Une autre porte donnait sur une cour: ils l'ouvrent; là, en face, une poterne: cinq pas, sortir, sauter le petit fossé, et ils sont sauvés du péril; ils tendent l'oreille... tout est silencieux. Mais une sentinelle dormait, étendue sur un petit mur latéral à hauteur d'appui; Macaruffo, plein d'anxiété, l'indiqua à Alpinolo; mais celui-ci le poussant en avant, lui lit entendre par signes que ce n'était rien, et que le sommeil du soldat était profond. Tous étaient sur le seuil, précédés de Macaruffo et du jeune page. La lune, fendant les nuages, jeta comme une gerbe de rayons sur le front pâle de Marguerite, que Francesco et Alpinolo regardèrent avec amour, respect et compassion. L'enfant, lui-même, souleva sa tête d'ange, et de sa petite main écartant les cheveux qui lui cachaient le visage de celle qui le portait avec tant de tendresse, il reconnut sa mère. Quelle joie! pauvre petit!! «O ma mère! ma mère!» s'écria-t-il avec un cri aigu; et il lui jeta les bras autour du cou. Le froid mortel les saisit tous à ce cri. Marguerite ferma la bouche de son fils avec sa main; ce fut en vain, il était trop tard. La sentinelle, éveillée, leva la tête, vit plusieurs personnes réunies et cria: «A l'aide! aux armes!» Elle n'avait pas fini de hurler ces paroles, qu'Alpinolo lui avait tranché la tête; puis, de son sabre ensanglanté, il invitait ses compagnons à courir, à fuir, à s'échapper, pendant qu'il resterait à la porte, pour leur donner le temps de s'éloigner avant qu'on se mit à leur poursuite. Tout fut inutile; l'alerte était donnée; de tous côtés les soldats accoururent. Alpinolo fit des prodiges de valeur; mais il tomba renversé d'un coup de sabre que Sfolcada Melik lui donna par derrière, et le combat fut bientôt terminé. Ou arrêta Macaruffo, malgré ses protestations, et bien qu'il eût espéré, dans la mêlée, dissimuler le rôle qu'il avait joué en se joignant aux soldats contre ses complices, il acquit bientôt la certitude que la vérité était connue à Sfolcada, et il se borna à des supplications qui se perdirent dans les airs.
Cependant Marguerite était dans les bras de son mari, et ils confondaient leurs larmes. Les cris de l'enfant éclataient sous la voûte. Ils ne se dirent rien dans ce moment terrible; Francesco s'écria seulement: «Ma bonne Marguerite!» et ces paroles, qui lui étaient chères dans les jours de la prospérité, résonnèrent si doucement aux oreilles de l'infortunée, qu'elle y puisa toute la force nécessaire pour supporter les insultes et les brutales railleries des soldats qui, les séparant de vive force, les reconduisirent chacun dans sa prison.
CHAPITRE XX.
UN MOINE ET UN PRINCE
Frère Buonvicino veilla plusieurs nuits, attendant avec des chevaux les fugitifs près du noyer, comme il en était convenu avec Alpinolo. La nuit même où le jeune page tenta, comme nous venons de le voir, d'arracher les Pusterla aux horreurs de leur prison et au sort qui les menaçait, le moine l'avait passée en prières, partagé entre l'espérance et le désespoir, et lorsqu'il entendit chanter le coq du côté des chaumières voisines, «Ce n'est pas encore pour aujourd'hui,» se dit-il en renvoyant les chevaux avec leur guide; il revint au couvent de Brera. Le jour n'était pas encore parfaitement levé, et les paysans des bourgs voisins s'acheminaient vers Milan pour y vendre du lait, du raisin, des légumes. Ceux-ci portaient deux grandes corbeilles suspendues à leurs bras; ceux-là, deux jarres en équilibre sur leurs épaules; d'autres, des hottes pleines sur leur dos; quelques-uns chassaient devant eux leurs ânes, ou traînaient des chariots; quelques villageoises, les bras et le col nus, portaient des seaux de lait sur leur tête, en parlant entre elles de la tempête de la nuit passée, qui séparait l'été de l'hiver, de la prospérité ou des ravages de leurs champs et de leurs jardins, de la famille régnante, de la peste qui les menaçait, de leurs commères, de leurs amis; et elles comptaient d'avance les deniers que leur rapporterait la vente de la journée.
Arrivés à l'esplanade, située entre San-Calinero et la tour de la porte Romaine, ils voient je ne sais quoi attaché à une branche; ils s'approchent: c'est un homme pendu. «Eh! compère, regardez donc: quel gros fruit cet arbre a produit!
--Oh! oh! qui sera-ce jamais?
--Et que diable a-t-il au cou?
--Une bourse.
--Une bourse? Voulez-vous dire qu'elle est pleine de sequins?»
Et ils montraient le pendu à ceux qui venaient par derrière, et ils désiraient apprendre la vérité, pour être les premiers à la raconter dans les maisons, où ils allaient porter la crème, du lait et les légumes, ou aux servantes, leurs pratiques, qui arrivaient avec leurs paniers sur le marché.
En passant devant la tour, les soldats qui guettaient le passage des belles laitières leur apprirent que c'était le geôlier de la porte Romaine qu'on avait ainsi pendu. Bientôt le bruit s'en répandit par la ville, et lorsque Buonvicino rentra au couvent, le frère portier, Angiolgniel de Concovallo, en était déjà instruit. Son premier soin fut d'apprendre cette nouvelle au moine, qui, le coeur navré, s'informa aussitôt si quelque soldat n'avait point été tué dans la mêlée. La renommée avait exagéré les choses, comme à son ordinaire, et on lui répondit que plusieurs gardes étaient morts.
Les Pusterla avaient donc vu s'enfoncer leur dernière planche de salut. Buonvicino jamais cru fermement à la réussite du projet d'Alpinolo; mais la triste issue de cette entreprise ne le surprit et ne le frappa pas moins que s'il en eût véritablement attendu le succès; tout homme, nonobstant les remontrances et la raison, est porté à croire ce qu'il espère.
En présence d'un pareil malheur, il résolut d'aller lui-même solliciter Luchino, de lui faire entendre le langage de conciliation, de clémence, de miséricorde que son ministère l'autorisait à tenir, et de tâcher de sauver, par la persuasion, les victimes que la ruse ni la violence n'avaient pu tirer des mains du tyran.
Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre féroces mâtins se levèrent à l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements que les gardes réprimèrent à grand'peine. Grillincervello ôtant, lui aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les railleries qu'il n'épargnait à personne, courut l'annoncer à Visconti, en se bornant à dire aux autres serviteurs à voix basse: «Aujourd'hui, le prince aura le sermon dans sa chambre.»
Visconti était enfermé en ce moment dans un cabinet reculé de la tour avec un homme à grande barbe, enveloppé dans une robe noire qui lui descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou d'imposture (l'un ressemble si souvent à l'autre), tenait le doigt tendu sur une figure géométrique qu'il avait tracée, et, dont il faisait la démonstration au prince. Un astrolabe et une sphère armillaire placés à côté de lui indiquaient qu'il était astrologue C'était, en effet, cet Andalone di Nero dont nous avons déjà parlé, et qui n'était pas moins célèbre à Milan que Thomas Pisan dans Avignon, où Pusterla l'avait si malheureusement consulté.
Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses, avait interrogé Andalone sur un problème qui, depuis des siècles, attire l'attention d'un millier de personnes, c'est-à-dire sur la question de savoir s'il était possible de réunir l'Italie sous un seul maître, et s'il serait ce maître fortuné.
Lorsqu'on lui annonça Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa récente réconciliation avec le pape lui commandait de grands égards envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans la salle de la _Vaine gloire_, afin que les magnificences du lieu lui lissent mieux sentir toute la différence qu'il y avait entre le prince redouté et l'humble frère, entre le souverain environné de tout l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortège que les modestes vertus de la bienfaisance.
En entrant, Luchino, quoiqu'il eût déjà cuirassé son coeur de cette froideur calculée du puissant qui vient écouter celui qu'il n'exaucera jamais, s'avança courtoisement vers le moine et lui dit:
«Soyez le bienvenu, mon père. Qui vous amène ici?»
Buonvicino, s'inclinant: «Quand le ministre du Dieu de la miséricorde passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des conseils de mansuétude et de clémence?
--Et ils seront toujours bien reçus,» ajoutait Luchino avec une soumission affectée, sous laquelle il cachait cette humeur altière que prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que l'obéissance.
Et le moine: «Soyez-en béni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit ouverte à la vérité, si le coeur en repousse les préceptes. O prince! il court par la cité d'étranges rumeurs de nouvelles vengeances...
--Vengeances! vengeances! répondit Luchino en élevant la voix, vengeances! nom ordinaire que la malignité donne aux châtiments. Donc, si un traître se soulève contre moi dans mes États, s'il tente, de m'enlever ce que je possède en vertu de mon droit, et si, en le punissant, je me protège moi-même en défendant la société, dont je suis le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas remis la glaive pour frapper?
--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du prince avait été plus emportée, et Dieu vous accorde les lumières nécessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examiné vous-même si vos affections personnelles n'exerçaient pas sur vous des influences fâcheuses? Êtes-vous certain de n'être jamais trompé par ceux dont il a été écrit qu'_ils préparent continuellement des flèches pour en frapper les bons dans les ténèbres?_ Avez-vous considéré que le sang de l'innocent crie incessamment en présence de l'Agneau?»
Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il souffrait un langage si vrai, mais si inusité. Et le moine continua: «O prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...
--Eh quoi! tout ce sermon aboutit à cette péroraison. Dès qu'il s'agit d'une belle femme, c'est ainsi, mon révérend, que vous prenez, les chose à coeur?»
Ces paroles allèrent jusqu'au fond de l'âme de Buonvicino. Il examina rapidement en lui-même si ses anciennes amours n'avaient pas trop de part dans sa conduite présente. Il lui parut que non, mais il se dit dans son coeur: «Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs passées.» Luchino, à qui cette raillerie était échappée dans un de ces moments où le naturel prévaut sur la réflexion, continua plus sérieusement:
«Vous n'ignorez, pas comment les conjurés ont été mis en jugement, et que de leurs aveux spontanés il ne résulte que trop que la famille Pusterla, malgré tous mes bienfaits, était à la tête d'une conspiration tramée contre ma sûreté et contre celle de l'État. Oseriez-vous mettre en doute une chose jugée?
--Christ aussi fut jugé, les martyrs furent jugés. Et le chrétien qui se le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui monte à l'échafaud, et le réprouvé de Dieu dans celui qui l'y condamne.
--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, répondit Luchino. Quant à moi, pour ne point sembler mû par des passions personnelles, je les ai soumis à des juges indépendants, et il sera fait selon ce qui paraîtra à leur justice.
--Celui-là seul est grand, reprit Buonvicino en s'animant, qui sous le manteau de la justice ne masque point l'iniquité. Les juges seront-ils incorruptibles? auront-ils le courage de prononcer contre ce qu'on leur montrera comme le désir du maître?...»
Luchino fut bien aise de trouver un prétexte pour s'irriter et se soustraire aux arguments du moine, qui lui étaient d'autant plus insupportables qu'il les exposait avec plus de calme et de soumission. «Eh quoi! cria-t-il, vous oseriez douter de l'intégrité de mes juges? Mon père, tant qu'il ne s'est agi que de moi, tant que vous vous êtes borné à me recommander mes devoirs, à tort ou à raison, je vous ai prêté l'oreille avec la soumission d'un fidèle chrétien. Maintenant, je ne puis plus me taire; vous vous attaquez aux plus honorables de mes sujets. Silence donc, il suffit. Pour l'intérêt que vous prenez à mon âme et à ma renommée, grand merci; je vous en récompenserai mieux que par des paroles: mais la finit votre rôle. Vos protégés comparaîtront devant leurs juges, ils y verront dévoiler leur scélératesse, et,... et ils mourront.»
Il parla d'une voix résolue, qui n'admettait point de réplique. Ce dernier mot: ils mourront, qui venait de s'échapper de sa bouche, résonna terrible sous les voûtes de la salle, et frappa comme d'un coup de foudre le moine, qui baissa la tête et se tut. Quand il la releva, il vit Luchino qui franchissait le seuil à pas précipités, et le laissait seul. Ainsi, le petit nombre de fois que la vérité peut se faire entendre à l'oreille des tyrans, leur funeste habitude de voir leur volonté convertie en loi étouffe les réclamations et met encore à la place du droit l'arbitraire et la violence.
Luchino retourna rêver la conquête de toute l'Italie avec Andalone di Nero. _L'umiliato_ descendit comme aveugle les escaliers du palais, traversa la cité, plein de compassion pour les peuples à qui Dieu envoie le pire des fléaux contenus dans les trésors de sa colère, un mauvais souverain. Il arriva au couvent de Brera en méditant sur les misères du juste, qui lui crient que sa patrie n'est point ici-bas.
_(La fin au prochain numéro.)_
Bulletin bibliographique.
_Les Diplomates européens_; par M. CAPEFIGUE (3)--_Galerie des Contemporains illustre_; par un HOMME DE BIEN(4).--_L'autre Monde_; par GRANDVILLE (5).
(3) 1 vol. in-8. _Imprimeurs Unis_, 7 fr. 50 c.
(4) 5 vol. in-18 (L'ouvrage en aura 10.) Chaque volume contient 12 biographies et 12 portraits, _I. René_ 4 fr. le vol.
(5) 1 vol. grand in-8, avec 56 grands dessins coloriés et de nombreuses gravures sur bois. _Fournier_. 18 fr.
M. Capefigue est le fondateur-gérant d'une fabrique de livres historiques. Cet établissement prospère, à ce qu'il paraît, car il inonde le marché de ses produits. Du reste, il a tant fait parler de lui dans la quatrième colonne des grands journaux, qu'il jouit actuellement d'une réputation au moins égale à celle des pharmacies de MM. Régnault et Lamouroux. Alléché par des annonces payées, le public a d'abord acheté de confiance quelques-uns des livres qui portaient sur leur couverture l'étiquette Capefigue et comp., et qu'on lui vendait cependant sans aucune garantie de vérité et de talent. Aussi, examen fait de sa marchandise, l'infortuné reconnut une fois encore qu'il avait été outrageusement trompé, et
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Toutefois la spéculation était si bonne, qu'en dépit de la découverte de la vérité, malgré les avertissements et les sévères reproches de la critique, elle se continue avec un certain succès. Chaque année, la fabrique Capefigue invente, confectionne et met en vente un ouvrage nouveau qui n'a pas moins de six à huit volumes,--la matière première n'est ni rare ni précieuse,--le plus souvent un épisode ou un règne de l'histoire de France. Quand je dis invente, je me trompe: M. Capefigue n'a jamais inventé que son procédé, qui consiste à faire un volume avec cent pages de mauvaises phrases et deux cents pages de notes copiées partout. Le sujet de ses publications, il l'emprunte à d'autres écrivains plus riches que lui. Les journaux annoncent-ils l'apparition prochaine d'un ouvrage en 4 volumes, qui a coûté à son consciencieux auteur dix années de recherches et de travail, le lendemain même M. Capefigue, qui n'y avait jamais songé, en promet un en 8 volumes, et il s'engage à le livrer avant celui de son concurrent, et il tient parole. Ainsi, il a improvisé en quelques mois une histoire de la Réforme et une histoire de l'Empire, lorsqu'il a su que M. Mignet et M. Thiers travaillaient à ces deux ouvrages, et consultaient, pour les rendre dignes d'eux-mêmes et de leur sujet, toutes les archives de l'Europe. On raconte à ce sujet un mot piquant de l'éditeur futur de _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_ par M. Thiers: «Eh bien! Monsieur, je vais vous faire concurrence, lui dit M Capefigue en l'abordant d'un air triomphant.--Comment cela? lui répondit avec le plus grand sang-froid son interlocuteur. Est-ce que vous allez, publier _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_ par M. Thiers?»
Cette année, outre la portion ordinaire de l'_Histoire de France_, M. Capefigue a régalé les dernières de ses anciennes pratiques d'un petit volume supplémentaire. Ce volume, qui a son mérite particulier, est intitule les _Diplomates européens_. Il y a plusieurs années, M. Capefigue avait publié quelques notices biographiques dans les recueils ou grandes revues. On lui a conseillé de les réunir en un corps d'ouvrage, afin d'en mieux faire connaître la tendance et l'esprit, et il se charge de nous apprendre lui-même pourquoi il a cru devoir suivre cet avis. L'aveu est digne d'être cité en entier.
«Le but que je m'étais proposé alors avait été d'effacer les préjugés que les écoles décrépites de la Révolution et de l'Empire avaient jetés sur les vastes intelligences qui ont dirigé les cabinets ou qui les conduisent encore. Ce but, je le crois, fut en partie atteint par les quatre notices sur le prince de Metternich, les comtes Pozzo di Borgo, Nesselrode et le duc de Wellington.
Il m'a paru d'autant plus essentiel aujourd'hui de compléter cette publication, qu'on semble prendre plaisir, depuis quelques années, de ne grandir que les démolisseurs. Les corps illustres se donnent le bonheur d'écouter les éloges de tous ceux qui ont ravagé notre vieille société, et l'on n'est pas un homme capable, savant, vertueux, si l'on n'a pas été au moins demi-régicide. Quant à moi, je demande une petite place pour les hommes politiques qui créent, conservent ou grandissent les États, pour ceux dont les oeuvres durent encore et survivent à tous les déclamateurs. Je donnerais toutes les renommées des constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII pour la moindre parcelle de l'intelligence du grand cardinal de Richelieu!»
M. Capefigue est, comme on le voit, assez difficile à contenter. Qu'il n'aime pas les constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII, nous le concevons sans peine; l'Académie des Sciences morales et politiques s'est donné le bonheur d'écouter plusieurs notices biographiques fort remarquables que lui a lues son secrétaire-perpétuel, et dans lesquelles un juste: hommage était rendu à leurs mérites. Or M. Capefigue; ne pardonnera jamais à ces démolisseurs, comme il les appelle, d'avoir été loués par M. Mignet, auquel il a emprunté le titre d'un de ses innombrables ouvrages. Mais pourquoi Napoléon lui semble-t-il si petit? Serait-ce parce que M. Thiers va bientôt publier son histoire? Dans son éloge de lord Castlereagh, M. Capefigue, après avoir approuvé, admiré et loué la conduite du ministre anglais, s'exprime en ces termes en parlant de l'Empereur déchu:
«Au reste, tout fut fait avec égard et convenance; nul ne fut plus _boudeur_, plus _maussade_, et je dirai même plus _petit_, que Bonaparte dans le malheur. Comment avait-il traité le duc d'Enghien? N'avait-il pas poursuivi et traqué Louis XVIII partout en Europe? Était-ce trop, le lendemain de son _aventure des Cent-Jours_, qui nous avait tant coûté, _que de le placer dans un lieu sûr où il ne pourrait_ plus tourmenter l'Europe? Bonaparte s'offense de ce qu'on ne lui donne pas le titre de majesté, de ce qu'on ne lui laisse pas la liberté de vivre bourgeoisement en Angleterre ou aux États-Unis (ce qu'il demandait aussi sincèrement) que d'être juge de paix de son canton avant le 18 brumaire. Voyez-vous Bonaparte citoyen de Westminster ou de Charlestown! _Après un si long drame, quand on n'a pas su mourir, il faut savoir s'effacer_. A Sainte-Hélène, Bonaparte n'eut pas la grandeur de ses souvenirs et de sa gloire, et _j'aime à croire_ que ses flatteurs ont tronqué ses paroles dans les récits sur son exil.»
Des sentiments si nobles et si vrais, exprimés avec tant d'élégance et de distinction, ont-ils besoin de commentaires? Nous ne ferons pas, quant à nous, un si grand honneur à M. Capefigue. Nous aimons mieux compléter cette citation par un autre passage emprunté à l'éloge de lord Wellington, «ce vieux et noble chef des armées britanniques,» qui, à en croire son panégyriste, «n'est pas seulement une haute intelligence dans les combinaisons de la guerre, mais encore une _tête politique_ sérieuse.--En France, ajoute M. Capefigue, les idées marchent moins vite; on y est encore plein de préjugés sur l'esprit et le caractère du duc de Wellington. _La vieille queue du parti bonapartiste pèse sur nous et défigure l'histoire._»
Désire-t-on encore quelques échantillons de ce style véritablement unique dans son genre? Ouvrons au hasard ce volume incomparable:
«La vie publique, quand on a des _entrailles_ s'use vite. (P. 260.)
«L'Assemblée Constituante fut un grand chaos où des hommes de talent se heurtèrent _la tête_. (Page 70.)
«M. Pozzo di Borgo était un homme si plein de faits, qu'ils sortaient parlons les _pores_... Je le vis à son retour à Paris; quelle différence! et que nous sommes petits devant cette main de Dieu qui brise et froisse le _crâne!..._ (Page 189.)
«Les émotions, on s'en souvient toujours... elles s'infiltrent dans la vie entière, elles s'imprègnent au _crâne_ des hommes pour dominer toute leur pensée... (Page 120.)