L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843

Part 5

Chapter 53,802 wordsPublic domain

Nous donnions dans notre avant-dernier numéro une statistique des missions en Chine et de leurs résultats. Nous aurons bientôt, à ce qu'il paraît, à ajouter à ce travail. Il s'est formé à Berlin et à Koenigsberg des réunions de dames ayant pour but de former et d'envoyer aux Indes des femmes missionnaires appelées à faire connaître l'Évangile aux femmes de l'Orient. La _Gazette ecclésiastique_ de cette dernière ville, qui donne cette nouvelle, l'accompagne de quelques réflexions qui nous paraissent assez justes, et qui ont pour but de rappeler que la sphère sainte, mais retirée de la femme, se prête difficilement à des entreprises intérieures qui appellent son activité hors du domaine que la nature lui indique et que l'Évangile approuve et sanctifie.--L'édification n'est pas le caractère de toutes les nouvelles qui nous viennent d'Allemagne. On écrit de Vienne que le prince Gustave Wasa fils du feu roi de Suède, Gustave-Adolphe IV, détrôné en 1809 et remplacé par Bernadotte, vient de former, après treize ans de mariage, une demande en divorce contre sa femme, la princesse Stéphanie de Bade. On ne peut attribuer d'autre cause, dans la haute société de Vienne, à cette démarche, qui paraîtrait autrement inexplicable que la maladie mentale héréditaire dans la famille du prince. Le consistoire de la confession d'Augsbourg, à laquelle appartiennent les deux époux, aura néanmoins à prononcer sur la demande comme si elle avait été formée raisonnablement.

Le bel hôtel Lambert, situé à la pointe orientale de l'île Saint-Louis, et qui a fourni à _l'Illustration_ le sujet, d'une notice et de gravures (t. 1, p. 195), avait été adjugé, il y a quelques mois, à madame la princesse CZARTORISKA. Il vient d'être restauré avec, un soin remarquable. Si l'illustre étrangère ne se fût présentée aux enchères, les amis des arts, les admirateurs de Lesueur et de Lebrun auraient probablement aujourd'hui à demander compte, au ministère de l'intérieur et il l'administration de la ville de Paris de la démolition de cet hôtel et de la destruction de ses richesses artistiques.

Quand tel médecin embaume un défunt, quand tel journal voit mourir un de ses abonnés, les réclames de l'un ou les nécrologies de l'autre tendent à nous faire croire aussitôt que la France, a fait une grande perte. Il y en a pu avoir quelques-unes de ce genre cette semaine; mais l'on comprendra que nous n'en fassions pas porter le deuil à nos lecteurs. Nous ne mentionnerons donc que la mort d'un naturaliste-voyageur du Jardin-des-Plantes, le docteur A. Petit, envoyé en Abyssinie. Il a été emporté, par un crocodile en traversant une des branches du Nil Bleu, dans les environs de Gondar.

Une Bouteille de Champagne.

NOUVELLE.

(Suite et fin.--Voir t. Il, p. 166.)

Le son du cor de Shinderhannes ne retentissait jamais que pour le combat.

«Aux armes! cria le bandit. Moïse, barricadez le monastère! Zaghetto, distribuez les carabines! Qu'on déploie la bannière de Windschoot, le crane rouge sur champ d'azur! Il faut emporter toute la poudre, toutes les balles et un confesseur; car j'ignore vraiment ce que va coûter d'hommes une bouteille de vin de Champagne.»

La jeune femme devint pâle. C'est seulement alors qu'elle comprenait son pouvoir. Arracher le bandit à l'existence réprouvée du crime ne lui semblait plus au-dessus des forces humaines, puisque, pour une fantaisie puérile, Shinderhannes précipitait sa bande entière à une ruine presque certaine. Elle fut même tentée un moment de revenir sur un ordre dont la satisfaction, aussi promptement terrible, l'effrayait maintenant: l'amour-propre lui ferma la bouche, et la mémoire de la pauvre laitière de Kiedrich fit le reste. Le meurtre de cette victime exigeait du sang.

«Ma chère, dit à Julie le capitaine en se tournant vers la belle Allemande, quoique la frontière soit pacifiée, Mayence renferme une forte garnison. Je n'ai pas cent braves dans ma troupe. A défaut de garnison, d'ailleurs, les gendarmes français, que nous avons tant de fois détruits, brûlent de nous rendre la pareille. On peut aisément refermer les portes de la ville derrière moi. Si je suis pris, c'est la mort.

--Il n'y a que les sots, disait Catherine II, qui soient indécis, lui répondit froidement Julie Blasius.

--En marche!» cria Shinderhannes.

Et l'on partit.

Qu'une femme est séduisante, qu'elle parait bien la créature favorisée de Dieu, lorsque, sans autre force que sa grâce et sans autre appui que son sexe, on la voit dompter l'homme, le plus puissant et le plus allier, comme s'il s'agissait d'un enfant mutin! Alors tout grandit autour du triomphe, et celle qui le remporte avec de si faibles moyens s'élève d'autant plus aux regards de la foule qu'elle semblait à la veille d'une défaite. Le bruit circula bientôt parmi les bandits que la captive elle-même conduisait l'attaque. Ou ne s'expliqua pas les causes de ce singulier caprice, on n'en vit que le résultat chevaleresque. L'influence d'une femme est quelque chose de si doux au milieu des dangers, et surtout dans la vie d'exception, que les camarades de Shinderhannes se sentirent ennoblis à leurs propres yeux. On eût dit que la volonté de Julie Blasius relevait ces hommes flétris de leur déconsidération sociale et que le crime solidaire à tant d'imaginations perverses devenait une vertu par l'unique magie de l'emploi qu'en faisait une jeune et innocente fille.

Julie, en habit d'amazone, précédait, à cheval l'arrière-garde, où marchait Picard, qui, par une sorte de vanité militaire, avait demandé de combattre encore; mais il ne devait pas, mort ou vif, remonter au monastère. Le vieux soldat suivait d'un oeil morne le cortège triomphal de Blasius; il devinait toute la passion de Shinderhannes en mesurant la victoire de la jeune femme, et, si la bouteille de Champagne était prise rien effectivement ne pouvait être désormais impossible à la faiblesse du capitaine aussi bien qu'à l'énergie de la prisonnière. Les compagnons du Belge Shinderhannes n'étaient pas d'ailleurs libertins comme la plupart de nos brigands de mélodrame et d'opéra-comique. Presque tous mariés, pères de famille et dévots, ils faisaient de la vie d'exception un peu par haine de la république française, beaucoup par misère, double originalité malheureusement inséparable d'une époque de guerres continuelles et de révolutions générales.

Tout le monde souhaitait donc que le capitaine épousât la jeune femme. Ce n'était pas, assurément, le caractère le moins curieux de l'expédition que le contraste de moeurs patriarcales et de goûts belliqueux entraînés à la conquête ridicule d'un flacon de vin, autant par la soif du meurtre et du vol que par dévotion pieuse à l'ascendant du génie de la femme, au lien providentiel du mariage. Quand l'inspiration morale descend au milieu des existences les plus dépravées, peu importe l'origine du bienfait, pourvu que le but soit atteint. Le prestige de la beauté et de la vertu réunies dans Blasius avait ému Shinderhannes; de l'amour de leur chef était né l'enthousiasme des bandits du Rhin, et le succès du devoir sur le vice ne dépendait plus que d'une circonstance assez folle pour que Julie, en couronnant la passion du proscrit belge, fût certaine de l'arracher en même temps au crime.

On s'arrêta en route entre Georgenborn et Franenstein, à cette pierre tombée du ciel qui marque à peu près la moitié du chemin du couvent d'Eberbach aux remparts de Mayence; on attendait que la nuit fût venue. Une partie de la troupe se glissa dans la ville, sous un déguisement, pour s'emparer d'une porte; un autre détachement se rapprocha des murs pour prêter la main aux camarades qui s'engageaient dans Mayence; enfin l'arrière-garde se tint cachée, avec Julie et le confesseur, autour de Franenstein, disposant des renforts, apprêtant des munitions, observant la plaine, couvrant la route du monastère et se préparant à recevoir les blessés, les morts et la bouteille de vin de Champagne. Picard commandait les hommes postés en surveillance le long des remparts. Il demanda à Julie, en partant, la faveur de lui baiser la main. Le prêtre, chapelain d'Eberbach, vieux et cassé, parut attendri.

«Comment envoyez-vous tant de braves gens à la mort, madame, lorsque le capitaine Shinderhannes est votre esclave? dit-il à Julie en tremblant à la fois de crainte et de pitié.

--Mon père, lui répondit la jeune femme en s'agenouillant, pardonnez-moi! On n'est l'esclave d'un homme qu'à la condition de n'être plus maîtresse de sa personne, et Julie Blasius n'a jamais dépendu que du ciel et de sa mère. Cette entreprise coupable cache de saintes représailles. La fin justifiera les moyens. Si d'ailleurs une seule vie est sacrifiée, la mienne aussitôt expiera ce forfait. Pardonnez-moi, mon père!

--Que Dieu soit avec vous,» murmura le chapelain surpris, mais avec un sentiment de confiance absolue.

Cependant les plus détermines de la troupe, conduits par Shinderhannes lui-même avaient pénétré jusqu'au Thiermarckl, grand marché de la ville. Il y avait là un dépôt de vins français que le bandit connaissait de longue date, mais sur lequel jamais il n'avait tiré à si courte échéance. Le marché était désert, tous les habitants se promenaient sur les remparts; c'était l'heure où, dans les places de guerre, chacun soupe ou fume à l'écart, en famille, avec une sorte de rêverie, à l'approche de la nuit qui se ferme et du pont-levis qu'on relève. Les jeunes filles causent d'amour avec les soldats sur le glacis, les enfants jouent dans les squarre, et le guetteur, endormi dans le beffroi, oublie de carillonner la nouvelle sinistre d'un incendie lointain.

Shinderhannes acheta dans le magasin un panier de vin de champagne. Quand il fallut payer, le bandit fit d'abord emporter la marchandise par deux de ses hommes, puis discuta du prix avec le vendeur. Après d'insignifiantes paroles, il refusa tout d'un coup de payer, sous prétexte qu'il n'avait pas d'argent et qu'il avait laissé sa bourse à l'hôtel des Trois-Couronnes. Le vendeur eut des soupçons: il appela un officier de police.

«Pourquoi ne voulez-vous pas payer dit-il sévèrement au bandit.

--Parce que ce n'est pas notre usage, répliqua Shinderhannes irrité.

--Votre usage?... singulière réponse, mon ami. Et qui êtes-vous donc?

--Nous sommes des voleurs.»

Immense fut la rumeur dans le marché. On sortit en tumulte des maisons on entoura l'officier de police et le vendeur, stupéfaits. Le bandit avait habilement calculé tout l'effet de cette première surprise; il eut le temps de gagner la porte de la ville, où ses hommes réunis forcèrent la garde et franchirent violemment le rempart. Aussitôt l'alarme se répandit, le tocsin sonna, la garnison courut aux armes, on ferma les autres portes de Mayence: mais il était trop tard. Appuyés sur le détachement qui veillait au dehors des murailles, les bandits firent leur retraite en bon ordre, et le panier de vin de Champagne, conquis sans effusion de sang, tout au plus au prix de quelques bourrades données aux sentinelles, fut lestement porté à Franenstein, où Shinderhannes, aussi respectueux que brave, le déposa solennellement aux pieds de Julie Blasius.

Quand la jeune fille apprit que l'expédition n'avait perdu aucun homme et que la garnison même n'avait à déplorer aucune perte, elle fut soulagée d'une angoisse bien vive. Cette faveur du hasard donnait plus de mérite à l'obéissance du capitaine; on pouvait croire qu'il avait voulu conquérir sans frapper. Mais l'assassinat de la laitière de Kiedrich n'était pas vengé, et en revenant à Eberbach, la vue du précipice allait rappeler à Julie les circonstances impunies de son affreuse mort. Après la preuve d'amour que lui avait donnée Shinderhannes, comment Blasius devait-elle réveiller encore cruellement de pareils souvenirs? Le confesseur, qui ne savait rien, attendait avec anxiété le résultat de ce mystérieux voyage, et Picard, plus jaloux, plus passionné que jamais, suivait mélancoliquement la trace du capitaine et de la jeune fille, comme un chien fidèle qu'on néglige et dont le dévouement n'est pas moins profond.

Au monastère, Shinderhannes fit connaître à sa troupe que le voyage n'avait eu pour prétexte que la fantaisie de la belle Allemande, et que, si le butin n'était pas considérable, en revanche Julie Blasius récompenserait leur chef en l'épousant Les bandits répondirent à ce discours par des hourras pleins d'ivresse. La jeune fille seule, pâle et agitée, gardait le silence, Picard la prit à part et lui dit:

«Je comprends votre embarras. Le rôle de Shinderhannes vient de changer: de maître impérieux qu'il était ce matin, le voici maintenant esclave docile; il attend son bonheur de votre main, et vous ne pouvez refuser de le satisfaire, car ce serait perdre le fruit de votre captivité et l'occasion de changer sa vie comme son rôle. Je suis mieux et il est jeune; nous vous aimons tous deux: que Shinderhannes vous prouve désormais son amour en renonçant au crime! Moi, tient le repentir ne ferait pas le bonheur, je vais vous prouver le mien à ma façon. Que le sang de la laitière retombe sur ma tête, et que ma mort expie la sienne!»

A ces mots. Picard se dirigea rapidement vers le précipice, et, avant qu'on se fut opposé à son acte de désespoir imprévu, le malheureux aventurier s'était jeté dans le gouffre. Les brigands entendirent le bruit de son corps qui roulait d'abîme en abîme. Cette scène étrange avait glacé d'horreur tout le monde, même les plus endurcis. Shinderhannes, ému, tenant déjà la bouteille d'une main et un verre de l'autre, sentit que le dénouement d'un semblable épisode appartenait de droit à la jeune fille. Des regards et du geste, il la supplia de parler. Les bandits avaient mis un genou à terre.

«Mon père, dit d'abord Julie au chapelain à voix basse, le meurtre d'une femme exigeait du sang: je comptais lui donner le mien: on m'a prévenue. Maintenant un sacrifice d'un autre genre m'est réservé, et, s'il ne s'agit plus de mourir, mon dévouement ne sera ni moins entier ni moins pénible. Je sauverai ces hommes de la potence; voilà mon oeuvre; je corrigerai Shinderhannes par l'amour; voilà ma vie. En aurai-je la force?

--Oui, ma fille, répondit le confesseur les yeux pleins de larmes et en repassant la porte du monastère; je vous laisse comme Daniel dans la fosse aux lions; mais vous rongerez leurs ongles, et, au lieu d'être la proie de leur colère, vous les livrerez eux-mêmes à la paix du Seigneur.»

Et il disparut. A ce moment Shinderhannes qui avait respecté le secret de la conversation du prêtre, se rapprocha lentement de Julie. Il tenait toujours le verre à la main: il venait de le remplir; le vin de Champagne y pétillait en mousseline au bord du cristal.

«Belle Julie, s'écria le bandit, ne voulez-vous pas boire ce vin à nos fiançailles prochaines?

--Volontiers, dit Blasius en prenant le verre; mais quand ne serai-je plus la femme d'un brigand?

--A notre premier enfant, répondit le jeune homme sincère. Il m'est impossible d'abandonner sur-le-champ mes camarades.

Il y avait sur la physionomie de Shinderhannes comme l'auréole d'une abnégation complète. Transfiguré par le bonheur, l'amant de Julie n'était plus le chef redouté du Hundsruck. Avec cet instinct providentiel, cette pénétration divine qui ne trompe jamais les femmes, Blasius devina son succès, et elle but le vin, comme elle aurait communié à l'autel, pleine de foi et de charité.

Mais le sort fut plus barbare que n'avait été sublime son dévouement. Julie était déjà mère, que Shinderhannes n'avait pas eu encore le temps de dissoudre l'association des bandits du Rhin. Sur le point de disparaître de la scène du crime, il fut arrêté à Francfort et guillotiné à Mayence en novembre 1805. Montez aux tours de Bornhoffen, le soir, au clair de lune, vous écouterez un chant plaintif qui s'élève des vignobles et se perd dans la nuit. C'est la voix de Julie; elle vient apaiser les mânes de Picard et de la laitière.

ANDRÉ DELRIEU.

MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XIX.

FUITE.

Ces mesures prises, Alpinolo se décida à se confier à Buonvicino, et il se rendit au couvent. Le saint homme se tenait dans sa petite cellule, garnie, suivant la règle, d'une paillasse avec un oreiller, de deux couvertures de laine et d'un escabeau de bois. Il était assis, la tête inclinée, les mains croisées sur ses genoux. Aux rides précoces de son front, à ses joues pâles et amaigries, à ses yeux enfoncés dans leur orbite, chacun aurait pu dire: «Pour cet homme, penser c'est souffrir;» mais sa douleur n'était point du découragement, on pouvait y entrevoir une espérance ou peut-être un souvenir.

Buonvicino ne reconnut point d'abord le jeune page. Sa livrée, sa barbe et l'altération de ses traits le déguisaient même aux yeux d'un ami de son enfance. Dès qu'Alpinolo se nomma, le moine n'hésita point à le reconnaître. Il l'embrassa à plusieurs reprises, avec toute l'effusion d'un père qui revoit son fils après de longues années d'absence, et il lui demanda comment il se trouvait à Milan, malgré la proscription dont il était frappé.

Alpinolo aussitôt, avec l'accent de la haine la plus vive, et sans se ménager lui-même, lui raconta la suite de ses infortunes, la part qu'il avait eue au désastre de Pusterla, la trahison de Ramengo. Enfin, il lui révéla toute une série d'iniquités qu'il n'aurait jamais crues possibles. Mais ce récit n'expliquait point au bon frère la présence d'Alpinolo à Milan. Il le questionna à ce sujet; le jeune page lui répondit que c'était un secret qu'il avait juré de ne point trahir. Toutefois il ne fut pas difficile à Buonvicino de pénétrer ses desseins. Il lui conseilla, il lui ordonna même de ne pas se laisser entraîner par ses passions jusqu'à commettre un crime. Alpinolo lui répondit: «Mon père, vos reproches sont inutiles; je n'ai pas eu le courage d'accomplir mon serment. Votre image, gravée dans mon âme, m'a répété, plus éloquemment encore que vous ne pourriez le faire, ces sages avis que votre bouche autrefois prodiguait à mon enfance attentive. Ce n'est donc point de cela qu'il s'agit aujourd'hui; il faut sauver les Pusterla. Voulez-vous m'aider dans ce projet?»

Et il lui révéla ses plans, comment il avait, à prix d'or, corrompu le geôlier de la porte Romaine, et comment, à la faveur de son rôle de soldat, il espérait mener à bien une tentative d'évasion. Mais ce n'était pas assez de sortir de la prison, il fallait encore, pour la sécurité de ces infortunés, qu'ils eussent des moyens de quitter immédiatement un pays où tout était pour eux un péril. Il expliqua au moine comment il lui répugnait de mettre un nouvel étranger, un second mercenaire dans la confidence de son dessein, et tout ce qu'il avait à redouter d'une pareille confidence pour le succès de son entreprise. Il lui proposa enfin de se charger lui-même de tout ce qui pourrait favoriser la fuite des Pusterla, une fois qu'ils auraient franchi le seuil de la porte Romaine.

Partagé entre la raison, qui lui munirait les faibles chances d'une pareille tentative, et le désir qu'il avait de la voir réussir, hésitant entre les conseils de la prudence et les élans d'une amitié aussi vive que dévouée, Buonvicino fit d'abord quelques objections. Il redoutait d'aggraver le sort des Pusterla si leur projet ne réussissait pas, de précipiter vers leur ruine des êtres qu'il eût voulu sauver au péril de sa vie, et de décider, par une imprudente démarche, leur mort, qui n'était peut-être point encore arrêtée dans l'esprit de Luchino. Mais le page lui montra quelle folie il y avait à croire un moment à l'indulgence de l'amant tout-puissant et dédaigné de Marguerite; qu'ils n'avaient que la mort à attendre, et que, pour les arracher au dernier supplice, rien n'était trop téméraire ni trop dangereux. A moitié persuadé par ces raisons, entraîné surtout par le désir de sauver ses amis les plus chers, Buonvicino déclara qu'il se prêtait aux vues du jeune page, et il fut convenu entre eux que, toutes les nuits, près d'un noyer appelé le noyer de Quadrouno, hors du couvent de Breza, le moine tiendrait trois chevaux tout prêts, afin que Marguerite, Francesco, leur fils, et le courageux écuyer pussent immédiatement s'éloigner de la ville, gagner les frontières et braver dans d'autres contrées la fureur désormais impuissante du tyran.

Puis, après avoir demandé à Buonvicino de le bénir, Alpinolo se précipita hors du la cellule.

Cependant le jour fixé pour l'exécution était arrivé, et tandis qu'Alpinolo, tourmenté par la terreur ou enivré par l'espérance, se livrait à toutes les émotions de l'incertitude. Macaruffo de son côté, assis contre le mur de la prison, dans le corridor où il se tenait habituellement, comptait, en se cachant, les sequins que lui avait donnés Alpinolo. «Un, deux, trois... vingt... quarante-neuf, cinquante! Et ils sont à moi! pensait-il; une nuit m'envoie plus que je n'avais jamais espèré de toute ma vie!... Et moi, lourdaud, qui hésitais encore avant d'accepter! Oui, oui, on m'a bien nommé Lasagnone, le lourdaud. Demain à cette heure, si mes jambes me disent la vérité, j'arrive à la maison. Quelle surprise pour ma femme!» Et il se frottait les mains, et il riait si haut que le soldat de faction s'arrêta pour le regarder. Ce regard produisit sur lui l'effet que produit sur l'écolier, surpris en faute, le sourcillement d'un pédagogue en colère. Alors lui apparut le revers de la médaille; il se voyait surpris, arrêté, pendu. Un moment il se résolut à trahir le soldat qui l'avait payé et à tout révéler à Luchino. Mais la poltronnerie l'empêchait autant que la cupidité de réaliser cette perfidie, parce qu'il ne pouvait sortir de la prison sans être aperçu d'Alpinolo, et qu'il savait que la main du jeune homme ne serait pas lente à le percer d'un coup de poignard.

D'ailleurs, il n'était plus temps de reculer, l'heure était arrivée. Alpinolo vint relever la sentinelle, qui dormait debout.

«Bravo, Quattradita! lui disait le soldat, tu arrives à temps; c'est à peine si je peux tenir les yeux ouverts.

--Va, va, Pagamorta, et dors d'un coeur tranquille; quand le temps de ma faction devrait se prolonger, je ne le gâterai point ton beau petit sommeil d'or.

--Vive Quattradita! répliquait l'autre en lui serrant rudement la main. Touche là '. Un peu sombre, un peu querelleur, mais un bon coeur, brave garçon! Laisse faire, à peine serai-je prince, que je te ferai caporal.»

Et avec un sourire qui se termina en un bâillement sourd, il s'en alla. Ses pas retentirent le long du corridor, s'éloignant de plus en plus. Alpinolo les comptait, regardant en arrière avec anxiété. Le soldat se retira dans le corps-de-garde, laissa la porte retomber derrière lui, et tout rentra dans le silence. Alpinolo fit un tour dans le corridor, l'oreille et les regards au guet, et, n'entendant plus aucun bruit, il s'approcha du geôlier, en lui disant: «Eh bien?»

Macaruffo répondit: «Eh bien?» en levant la tête comme s'il eût perdu tout souvenir de ce qu'il était convenu de faire, et en fixant sur Alpinolo deux yeux pleins d'une stupidité malicieuse.

Mais une menace d'Alpinolo et un serrement de main qui semblait celui d'une tenaille, rafraîchirent la mémoire au geôlier, et lui firent comprendre qu'il n'y avait plus à balancer. Donc, pour tâcher que la tentative d'évasion réussît le plus complètement possible, il ôta ses sandales, s'agenouilla, récita une prière, que la seule terreur amenait sur ses lèvres, et qui n'avait d'autre but que de demander la complicité du ciel. Alors, s'avançant à pas sourds, il éteignit le lampion qui éclairait faiblement le corridor, détacha les clefs de sa ceinture, et, rasant la muraille, il s'avança à tâtons vers la prison de Pusterla.