L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843
Part 6
Cependant le navire, avait été signalé; et de derrière la Capraja débouchèrent deux galères faisant force de rames, qui vinrent à sa rencontre. La vipère des Visconti, peinte sur le pavillon, ne laissait point de doute sur leur maître, Pusterla les regarda s'approcher et ferma les yeux dans l'attente d'un malheur inévitable.
A peine les deux vaisseaux furent-ils proches du _Caspio_, qu'ils le sommèrent d'amener les voiles et de laisser aborder. Le capitaine Samminiato requit les noms des passagers, et Ramengo se présenta devant lui, et, montrant le triste groupe du père et de son enfant, il s'écria: «Celui-ci est Francesco Pusterla.» On le chargea de chaînes et on le mit à fond de cale, où il eut du moins la consolation de n'avoir plus sous les yeux l'infâme Ramengo.
Celui-ci le fit conduire à Gènes, et de là, après une quarantaine qu'on lui imposa à cause de la peste qui régnait alors en Toscane, il entra dans Milan par cette même porte du Tesin qui s'était ouverte pour lui lorsqu'il faisait partie de la marche triomphale, et il se présenta à la cour de Luchino.
Le bouffon Grillincervello se tenait dans l'antichambre, au milieu des camériers et des pages. Il courut aussitôt trouver Luchino. «Combien voulez-vous me payer, si moi, avec ma poudre de perlimpinpin, je vous fais comparaître en personne Ramengo de Casale?»
Luchino ne montra ni étonnement ni plaisir. Il l'attendait, et répondit sèchement: «Qu'il entre.
--Qu'il entre ici ou dans la geôle? demanda Grillincervello surpris.
--Ici, ici, répliqua Luchino.
--Et faut-il que j'aille avertir maître Picci d'apprêter les instruments de son métier?
--Moins de folies,» interrompit Luchino, sombre comme un _dies iræ_; Grillincervello, qui se sentait encore des coups qu'il avait attrapés dans la citadelle de la Porte Romaine, ne se le fit pas dire deux fois. Il introduisit Ramengo, et dit aux désoeuvrés de l'antichambre: «Je n'avais jamais vu les grives souper avec le chasseur.»
Lorsque le vil courtisan fut en présence du prince, il lui raconta toutes les trames qu'il avait ourdies, lui rappela et lui fit contresigner de sa main le bref d'impunité qu'il lui avait demandé pour lui et pour son fils, et faisait sonner bien haut ses services, il lui demanda des honneurs pour réparer les brèches que son dévouement n'aurait pas manqué de faire à sa réputation. Luchino ne le laissa pas finir, et le toisant d'un air ironique, d'un geste furieux et méprisant il jeta à ses pieds une bourse pleine d'argent.» Tiens, lui dit-il, tes pareils se paient avec de l'argent et non avec des honneurs!» et il ne voulut pas en entendre parler.
Quant au malheureux Pusterla, il ne larda pas non plus à arriver, et le peuple courut voir ce fameux chef de rebelles qui voulait bouleverser Milan, défaire la Seigneurie, en renouveler la religion. Il lut renfermé dans la tour de la porte Romaine, où la triste Marguerite l'aperçut précisément entrer, et nous l'avons laissée évanouie à cette vue. L'infortunée s'efforçait de ne pas en croire ses propres yeux. Mais toute son incertitude cessa un jour que le geôlier Macaruffo entra dans son cachot avec des manières affectées et un visage rechigné, s'écriant: «Quelle puanteur en cet endroit! quelle odeur de renfermé! Pourquoi ne donnez-vous pas de l'air à cet appartement?» Et il s'éventait avec un morceau de soie. Marguerite reconnut promptement le tissu où elle avait commencé à broder une marguerite qu'elle n'avait pas finie. Ce tissu avait été pris par Buonvicino dans le salon, le dernier jour qu'il y entra, et on se rappelle qu'il avait remis ce précieux don à Pusterla, qui le porta toujours depuis sur lui. En le revoyant, Marguerite fut vivement émue:
«Qui vous a donné cette broderie? demanda-t-elle avec anxiété au geôlier.
--Quoi? plaît-il? répondit le rustre en la déployant malicieusement devant ses yeux. Un autre camarade me l'a donnée, logé là auprès, et que vous connaissez.
--Franciscolo?
--Bien deviné. Le seigneur seigneurissime Pusterla.
--C'est vraiment lui! s'écria-t-elle, plutôt en se parlant à elle-même qu'en interrogeant le geôlier, qui continuait:
--Lui-même; en doutez-vous? Croyez-vous donc qu'il ne nous arrive ici que des habits de futaine? Regardez, il est sous la clef que Voici.
--Et son fils?
--Oh! il y est aussi, bien entendu. Ce serait une barbarie de séparer le fils de son père.»
Bien qu'elle s'efforçât de se tromper elle-même, Marguerite était convaincue que son mari et son fils étaient ses voisins de captivité; et son cachot désolé le savait bien, qui retentissait nuit et jour de gémissements sans consolation. Mais se l'entendre assurer à cette heure, mais se voir, par les ironiques discours de ce bandit, arracher le dernier fil de ses espérances, faisait sur elle l'effet que produit sur le condamné la lecture de la sentence de mort, lors même qu'il en connaît d'avance la teneur.
«Et, continuait Macaruffo, il m'a donné cette fleur, voyez comme elle est belle, pour que je vous salue et que je vous la fasse voir.
--Il sait donc aussi que je suis ici? demanda Marguerite.
--Oui, il m'a dit que je vous salue et que...
--Et quelle autre chose me fait-il dire?
--Oh! il vous fait dire beaucoup d'autres niaiseries, mais je ne m'en souviens plus.
--Hélas! cherchez à vous les rappeler, disait Marguerite;» mais ce misérable, incapable d'aucun noble sentiment, répondait:
«Me les rappeler? N'aurait-elle point, votre seigneurie, quelque chose dans sa poche pour me rafraîchir la mémoire?
--Rien. Bon Dieu! vous le savez, tout le peu qui m'était resté, je vous l'ai donné tout entier. Quelle chose me reste-t-il que ce vêtement usé? Hélas! veuillez me faire cette grâce par charité. Qui sait si un jour je ne redeviendrai pas en état de vous récompenser? sinon, Dieu vous en récompensera.»
Et douce, suppliante, appuyant ses belles mains sur les épaules du geôlier, elle tentait de fléchir son impassible cupidité. Mais ses prières ne faisaient pas plus sur lui que le souffle d'un vent d'avril sur une montagne de marbre. Et:
«Que Dieu! que diable! quelle charité? quelle récompense? disait-il. La charité, je suis homme à la recevoir et non pas à la faire. Hé! _qui sait_, les promesses pour l'avenir, l'ivrogne ne les écrit point. Parlons bref: ou vous avez quelque chose à me donner, et je parle; ou vous n'avez rien, et alors renfermez votre curiosité en vous-même, parce que je me tais.»
Et comme elle n'avait rien pu soustraire à la rapacité de Macaruffo, elle ne pouvait lui donner que ses larmes, ses supplications amères, et se jeter à genoux et prier le Seigneur. Mais le geôlier s'en alla, toujours impitoyable, faisant sonner ses clefs plus rudement en fermant les portes, et s'éloigna en chantant. Bientôt Marguerite n'entendit plus que les pas de la sentinelle qui passait nuit et jour devant la prison, et dont les pieds, retombant alternativement, ressemblaient à deux poids métalliques frappant en mesure le pavé.
CHAPITRE XVIII
LE SOLDAT.
[S]UR le pavé de la prison, dans le corridor, Macaruffo, étendu tout du son long, dévorait avec appétit un morceau de pain bis et une tranche de lard. De temps en temps il avalait quelques gorgées d'un broc de vin qu'avec une affectueuse dévotion il tenait entre ses jambes. Il faisait nuit. Un profond silence régnait partout. Pour toute lumière, un lampion vacillant suspendu à la voûte, et à droite de Macaruffo une lanterne sourde dont les rayons, l'éclairant à demi, se réfléchissaient sur le paquet de clefs qui pendaient à sa ceinture. Une sentinelle silencieuse se promenait de long en large, faisant résonner du bruit monotone de ses pas les voûtes du corridor. Ce soldat s'arrêta enfin à côté du geôlier, et s'appuyant sur le bois de sa lance, il se courba un peu vers le Bergamasque et lui adressa la parole: «Compère, ton souper est frugal.
--Pain d'un jour et vin d'un an, répondit l'autre.--C'est toujours ainsi.» Et avalant une gorgée de vin, puis s'essuyant la bouche avec le dos de la main gauche, il ajoutait en branlant la tête:
«Si ce n'eût été, si ce n'eût été...
--Mais si ce métier maudit te pèse si fort, pourquoi ne pas le quitter?
--Le quitter! bon Dieu, tu me fais lire, quoique je n'en aie guère envie. Tu as beau jeu à parler, toi qui portes toute ta maison dans ta valise. Mais, dis-moi: comment faire alors pour nourrir une femme et une nichée d'enfants?
Cependant, si tu trouvais à vivre autrement, le ferais-tu, hein?
--Si je le feras? et de bon coeur! Je ne sais pas quelle vie je n'accepterais pas pour échapper aux clefs, aux nerfs de boeuf, aux menottes et aux chaînes; pourvu pourtant qu'il ne fallût pas travailler de mes mains. Il me conviendrait de me promener tout le jour à faire la ronde comme toi.
--Mais, dis-moi, si ton métier t'offrait l'occasion de gagner?
--De gagner? demanda Macaruffo avec anxiété, de gagner de l'argent?
--Par exemple, une cinquantaine de florins d'or.
--Oui, oui, la chatte les couve. Prends, prends-moi ce broc, mon camarade. Je vois que ton cerveau commence à battre la chamade, et je veux lui porter le dernier coup.
--Je ne perds nullement la tête, et je parle très-sérieusement...»
Et il tira de sa poche une bourse dont les mailles laissaient voir une belle somme d'or.
«Toi! s'écriait, toi, pauvre soldat, tu as reçu une si belle grâce de Dieu! oh! le gras mélier que la guerre! qui vole le plus est le plus brave!
--Ces florins répliqua le soldat avec une colère mal réprimée, ne sont pas volés, mais bien acquis. Et... et s'ils étaient à toi?
--S'ils étaient à moi, répondit l'autre d'un ton de stupeur, s'ils étaient à moi, je demanderais si Bergame est à vendre.
--Eh bien! ils peuvent être à toi avant demain matin, et sans qu'il t'en coûte la moindre peine..
--Est-ce que tu plaisantes? Mais pour les gagner, dis vite, que faudrait-il faire?
--Rien autre chose, répondit le soldat en baissant la voix, que de tirer un verrou et de laisser sortir deux oiseaux de la cage.
--Pst! fit le geôlier en mettant la main sur la bouche de la sentinelle. Puis, d'un ton sérieux et profond:
«Quoi! comment, deux prisonniers? Bon Dieu! mon camarade, je sais que tu te moques de moi.»
Il se tut, puis reprit quelques instants après d'une voix qui indiquait plus de regret que de colère:
«Cela te paraît peu de chose, laisser fuir deux prisonniers... Demain on les cherche, ils n'y sont plus. «Eh! Lasagnone, qu'est-ce que cela veut dire?--Illustrissime seigneur, je n'en sais rien, moi, proprement rien, en conscience.» Et lui: «Hors la camisole. Qu'on lui mette la corde au cou, et de la corde à la potence...» J'aurai fait la panade au diable. L'argent me va bien, mais la potence!
--Certainement, certainement. Mais il me semblait qu'avec cinquante de ses petits frères dans la sacoche, il y avait mieux à faire que ce métier. Réfléchis! en quatre heures tu es aux frontières. Tu passes l'Adda, et te voilà dans ta maison, sur les montagnes, où j'appellerai braves ceux qui viendront t'y chercher. Tu revois ta femme, tes enfants; tu relèves ta maison, tu deviens riche.
--Mais quels sont ces prisonniers? dit Macaruffo en faisant un effort visible.
--Bon, pour que tu ailles les nommer.
--Quoi, moi un espion? non, pas pour le double de l'or que tu m'as offert. Parle donc, qui sont-ils?
--Ce seigneur et cette dame, dit le soldat en montrant les cachots qui renfermaient Pusterla et Marguerite.
--Capperi! de gros oiseaux.
--Gros ou non, qu'est-ce que cela te fait?
--Cela me convient, dit Macaruffo; mais, d'honneur! ce n'est pas l'arpent qui me décide. A propos, le seigneur n'a-t-il pas un enfant avec lui?
--Qui, son fils, leur enfant à tous deux.
--Mais, je veux dire, ils vont donc le laisser ici?
--Non, non, il s'en ira avec eux.
--Mas tu n'as parlé que de deux personnes.
--Oh! l'autre, c'est sous-entendu. C'est la bonne mesure par-dessus le marché.
--Que parles-tu de bonne mesure, de par-dessus le marché? Trois personnes pour cinquante florins d'or! Tu n'es pas raisonnable, et nous n'en parlerons plus, si tu ne le deviens pas davantage.»
Le soldat lui montra un diamant qu'il avait au doigt, et lui remettant les florins d'or, lui promit le diamant aussitôt que les trois prisonniers seraient sortis de leur cachot. Le marché fut conclu, et Macaruffo, joyeux, se mit à compter ses florins d'or.
Ce soldat était Alpinolo, que nous avons laissé, dans cette funeste soirée du 20 juin 1310, sur la route de Brera, où il remit à Buonvicino le jeune fils de Pusterla. Certain d'être inscrit sur les listes de proscription, désespéré surtout de l'imprudence qui, en livrant à Ramengo le secret d'une conspiration imaginaire, avait fait prendre et traiter des mécontents comme des révoltés, il se mit d'abord à fuir au gré de son cheval, plutôt par un mystérieux instinct de conservation que par un acte bien réfléchi de sa volonté. Puis lorsque sa pensée parvint à se dégager des ténèbres qui l'obscurcissaient, et qu'il put voir clairement sa situation, dégoûté de la vie, résolu d'en finir avec les angoisses de ses remords, il tourna brusquement son cheval et reprit au galop la route de Milan. Il en était à peu de distance, lorsqu'il rencontra une troupe de proscrits dont il connaissait les principaux membres, qui lui firent rebrousser chemin, combattirent sa résolution et l'emmenèrent avec eux. Il demeura quelque temps avec ses frères d'infortune; mais les malédictions, dont ils accablaient l'auteur inconnu de la persécution qui était venue les atteindre, la pensée poignante qui torturait Alpinolo, que c'était lui, lui-même qui en était le véritable auteur, lui rendirent leur compagnie insupportable, et un jour, n'écoutant que son désespoir, il les quitta brusquement.
Il se rendit à la cabane des bons meuniers qui avaient pris soin de son enfance. On a vu, par le récit de Maso à Ramengo, comment il y arriva, et comment il avait laissé en partant son cheval, son argent et les lettres de sa mère; mais ces braves gens, lorsqu'il partit, n'avaient point pénétré les funèbres pensées qui l'agitaient. Las de cette vie et des hommes, il résolut de mettre fin à ses jours. Après avoir jeté un dernier regard sur la maison des meuniers, qu'il apercevait encore dans le lointain, il se précipita dans le fleuve, et les flots se refermèrent sur lui; mais porté au fond de l'eau par l'effet de son propre poids, augmenté par la vitesse de sa chute, un mouvement de réaction le ramena bientôt à la surface, pendant que le courant l'emportait toujours en avant. A ce moment, l'instinct animal se réveilla en lui; presque à son insu, et sans qu'il eut aucune conscience raisonnée de ce qu'il faisait, ses mains s'étendirent pour fendre les flots, et comme il était excellent nageur, il réussit promptement à gagner la rive, où, épuisé de fatigue, il tomba dans une torpeur semblable au sommeil. Revenu à lui, il se repentit de sa tentative de suicide. «Je dois vivre, dit-il; je vivrai pour mon tourment et pour punir ce traître infâme.»
Lorsqu'il eut séché au soleil ses habits, désormais sa seule fortune, il se mit au service des paysans pour gagner sa vie. Parvenu en travaillant jusqu'à Pise, il y retrouva tous ses anciens amis de Milan, et reprit avec eux cette vie des bannis si pleine d'espérances, de projets, d'exagérations, qui, pour la plupart, se résolvent en fumée.
Un jour qu'ils cherchaient de concert les moyens les plus prompts de recouvrer leur patrie, un des plus passionnés eut l'idée d'attenter aux jours de Luchino. Exalté par les discours qu'il avait entendus, entraîné d'ailleurs par sa propre haine, Alpinolo proposa de se charger de l'exécution de ce crime.
Une acclamation unanime le confirma dans sa résolution. Milan est une grande et populeuse cité; la barbe qui ornait son jeune visage et qui était taillée à la mode des soldats, ses cheveux arrangés d'une façon nouvelle, un costume différent, lui donnaient l'assurance de n'être point reconnu. On parlait précisément, à cette époque, des recrutements que faisait Luchino parmi les brigands qui, après avoir désolé la contrée, las des profits incertains et irréguliers de leur vie errante, s'enrôlaient avec plaisir sous un drapeau mercenaire, et sous le commandement de Sfolcada Melik, et devenaient les gardiens des lieux qu'ils avaient d'abord infestés.
Alpinolo se détermina à s'enrôler dans ces bandes. Il partit donc, encouragé par tous ses compagnons.
Il se rendit d'abord chez Maso, à qui il demanda le cher dépôt qu'il lui avait confié, l'anneau et les lettres de sa mère. Quelles imprécations il lança contre le ravisseur de ces gages sacrés, lorsqu'il apprit que la faiblesse de Nena avait livré à un étranger les lettres de Rosalie. Mais quand on lui apporta le diamant, comme un père qui retrouve un fils longtemps perdu, il s'apaisa, le pressa contre ses lèvres, et plus d'une grosse larme tomba de ses yeux sur cet unique souvenir de ses parents. Il alla se prosterner sur le monticule qui recouvrait la dépouille mortelle de sa mère, raviva les fleurs qui poussaient à l'entour, et prit congé des bons meuniers.
«Maintenant, tu seras de retour Dieu sait quand, lui disait la Nena. Je suis vieille, une autre fois tu ne me trouveras plus; souviens-toi toujours de moi dans tes prières.
--Point d'idées tristes, ajoutait Maso. Nous nous reverrons, n'est-il pas vrai, seigneur Alpinolo?
--Oui, répondait-il, peut-être plus tôt que vous ne le pensez.
--Et d'une humeur plus gaie, reprenait la Nena.
--Et chargé d'honneurs et de richesses,» ajoutait Maso, qui, ayant vu le monde, savait en quoi consistent les félicités.
Alpinolo partit; il joignit une troupe de ces recrues, et entra avec elles dans la Lombardie. Tristes compagnons! ils étaient tous couverts de haillons, la plupart étaient en outre borgnes mi manchots, parce qu'ils avaient subi, comme voleurs, la peine imposée par les statuts de Milan, qui infligeaient la perte d'un oeil pour le premier vol, et celle d'une main pour la récidive; pour la troisième, la potence.
Il est facile d'imaginer ce que soutirait Alpinolo lorsqu'il vit la tranquillité publique tromper les rêves qu'il avait formés dans l'exil, et lorsque tout dans Milan lui rappelait les joies de sa jeunesse, les maîtres bienfaisants qui les lui avaient procurées, et qu'il devait s'accuser de les avoir plongés dans un abîme de malheurs. Il souffrait d'autant plus qu'il ne pouvait s'abandonner à ses chagrins que dans la solitude où il se réfugiait souvent pour songer à l'engagement qu'il avait pris.--L'occasion favorable de tuer Luchino s'était plus d'une fois offerte à lui, mais au moment de frapper il sentait son murage l'abandonner. Il s'excitait à marcher en avant, mais il reculait épouvanté devant l'impérieuse voix de sa conscience.
Il était un jour, à midi, appuyé dans ce coin du Broletto Normand où il s'était laissé trahir par Ramengo. Pendant des heures et des heures il tenait les yeux fixés sur la porte des Pusterla, par où il avait vu entrer Marguerite. Il alla à la Madone de San-Celso, qui, précisément à cette époque, avait commencé à devenir célèbre par ses miracles, et avec une ferveur brûlante, mais inquiète et tourmentée, bien différente de celle de l'homme qui demande la justice et obtient la paix, il supplia Notre-Dame. «Donnez-moi la force nécessaire pour tuer votre ennemi, l'ennemi du bien public, l'ennemi de cette sainte qui savait si bien vous imiter. Si vous me faites cette grâce, je fais voeu d'aller à Nazareth, comme un pèlerin armé, et de n'en pas revenir que je n'aie mis à mort mille de ces infidèles qui refusent d'adorer votre saint nom.»
Dans cette prière insensée, dans ce voeu de vengeance fait à la Mère des miséricordes, il crut avoir puisé une nouvelle fermeté, et peu de jours après il lui parut se présenter une occasion favorable. Il était de garde près d'un pavillon de plaisance situé au milieu d'un bois artificiel, dans le parc de Belgiojoso, délices des Visconti. En regardant à travers les barreaux de la jalousie, qui laissait librement circuler l'air, il vit Luchino qui, enveloppé dans un manteau, s'était endormi seul avec ses deux mâtins à ses pieds et qui dormaient aussi. Alpinolo renouvela son voeu, s'approcha, brandit le poignard, le leva sur la tête du tyran, et s'écria au dedans de son coeur: «Chien! tu ne le réveilleras plus qu'au jour du ingénient!»
Le jour du jugement! Cette idée arrêta son bras. «Le jour du jugement! lui et moi nous nous trouverons un jour en présence d'un commun juge! à ce tribunal, Luchino paraîtra avec le cortège de ses crimes--Et moi! devrai-je me montrer la main chargée d'un assassinat?» Il résolut de renoncer à son projet et s'efforça de sortir sans bruit; mais il n'en put faire si peu qu'il ne réveillât les chiens. Ils se levèrent en aboyant. Luchino se réveilla, et se leva en portant la main à son épée. Le hasard voulut qu'à l'instant même le capitaine Lucio entrait d'un air de triomphe rapporter comment on avait conduit dans la citadelle de la porte Romaine Francesco Pusterla et son fils.
La présence du soldat fut interprétée comme un acte de zèle et pour avertir le prince de l'approche du nouvel arrivant, et Alpinolo fut sauvé. Mais le plus horrible des supplices, mais être déchiré, lambeau par lambeau eût à peine égalé pour lui la torture qu'il éprouva en entendant l'atroce nouvelle, en voyant l'impitoyable joie de Luchino et du capitaine de justice, qui se disaient entre eux: «Maintenant, nous allons les faire marcher rapidement. Demain à Milan, et la chose sera bientôt faite.»
Son imprudence, lui avait donc encore réservé ce supplice. Aussi qui dépeindra ses épouvantables fureurs? A partir de cette heure, toute autre pensée fit place dans son esprit à celle de délivrer ces infortunés.
Il lui fut facile de se faire charger de la garde des prisons de la porte Romaine. Nos lecteurs savent déjà comment il gagna le geôlier, et à quel prix Macaruffo lui promit de laisser échapper ses trois prisonniers.
Bulletin bibliographique
_La Recherche de l'Inconnue_; par A. DE LAVERGNE (2).--_Voyage où il vous plaira_; par TONY JOHANNOT, ALFRED DE MUSSET ET P.-J. STAHL (3).--_Les Fastes de Versailles_; par H. FORTOUL.(4).
(2) Deux vol. in-8, Dumont 15 fr.
(3) Un vol. in-8, Herzel, 12 fr.
(4) Un vol. in-8, Houdaille. 16 fr.
Le nouveau roman que vient de publier le fécond auteur de _la Duchesse de Mazarin_ devrait s'appeler _la Blonde et la Brune_, ou _Laquelle des Deux_, ou les _Deux Maîtresses_. Au lieu d'une inconnue qu'il nous promet, M. A. de Lavergne nous en donne deux, et encore ses deux héroïnes ne restent-elles pas longtemps ce qu'elles devraient être. Dès les premiers chapitres son héros les connaît; il les trouve même sans les chercher, et il ne les reperd plus sérieusement. La première qualité d'un titre, ce n'est pas seulement de piquer la curiosité, c'est d'être vrai.--Quels que soient d'ailleurs l'intérêt et le mérite d'un livre, le lecteur garde toujours une certaine rancune secrète contre lui s'il n'a pas réalisé les rêves de son imagination.--La _recherche de l'inconnue_... à l'annonce d'une semblable expédition, qui ne se représente... Mais à quoi bon, en vérité, inventer ici le roman que M. A. de Lavergne aurait du faire? racontons plutôt en quelques mots celui qu'il a fait.