L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Part 3

Chapter 33,618 wordsPublic domain

Ce rôle est aujourd'hui fort bien rempli par M. Mocker, à qui doit revenir, pour une grande part, l'honneur du succès de la reprise du _Déserteur_. Il le joue avec beaucoup de goût et de distinction. Son éternelle ivresse est plaisante et point du tout désagréable, et il ne franchit jamais la limite qui sépare la mauvaise plaisanterie de la bonne, limite presque imperceptible et où il est si difficile de s'arrêter! En quelque position que l'auteur du poème place Montauciel, qu'il épèle sa leçon de lecture, ou qu'il se fâche contre Alexis qui le renverse d'un seul coup de poing: ou qu'il abuse de la niaiserie du grand cousin Bertrand, et déroule son interminable cravate (incident burlesque dont la gravure, annexée à cet article, peut donner une idée à nos lecteurs), jamais M. Mocker n'est vulgaire.

Il chante son rôle comme il le joue, et il a de charmants morceaux à exécuter. Les deux airs _bouffes_ que Monsigny a mis dans cet ouvrage sont deux chefs-d'oeuvre. Le style bouffe était encore, à cette époque d'invention toute récente, et l'on est surpris qu'un milicien français qui n'avait pas, comme Grétry, habité l'Italie pendant plusieurs années, ait pu si vite et si complètement en surprendre les secrets et s'en approprier les ressources.

Dans les morceaux sérieux, qui sont en majorité dans cette partition, Monsigny est surtout remarquable par la variété et l'énergie de son expression. Les airs d'Alexis ont sous ce rapport un très-grand mérite, ainsi qu'un duo et un trio dans lesquels on a admiré des mélodies charmantes traitées avec une grande habileté de contre-pointiste. En somme, le suffrage de la génération actuelle vient de sanctionner les applaudissements que _le Déserteur_ a constamment obtenus des générations précédentes, et c'est un beau et noble triomphe. Parmi les oeuvres contemporaines y en a-t-il beaucoup qui soient destinées à une si longue vie, et auxquelles on puisse promettre, dans soixante-quatorze ans, un succès comparable à celui que _le Déserteur_ vient d'obtenir?

_Eve_, drame en cinq actes de M. LÉON GOZLAN (THÉÂTRE-FRANÇAIS.) --_Madame Roland_, drame en trois actes de Madame ANCELOT (VAUDEVILLE).

Eve est une quakeresse; son père, le quaker Daniel, habite la Pennsylvanie; c'est un homme bon, simple, vertueux comme sa croyance le lui enseigne, et adorant sa fille. Eve, cependant, inquiète cette tendresse paternelle; non pas qu'elle ait le moindre vice et commette la moindre faute: Eve est la vertu même; mais elle a des moments d'extase, comme Jeanne d'Arc, et rêve à l'affranchissement de son pays. Nous sommes aux premiers temps de l'insurrection de l' Amérique du Nord contre l'Angleterre. Dans ses heures d'enthousiasme patriotique, Eve s'échappe de la maison du vieux Daniel et se perd dans les bois et sur les monts, encourageant les insurgés, par sa présence; l'armée américaine la prend pour son ange protecteur, l'armée anglaise pour son mauvais génie. Vous comprenez maintenant l'inquiétude de Daniel; il n'est pas rassurant d'avoir une fille qui court ainsi les champs.

Eve n'est pas seulement possédée par le désir de délivrer l'Amérique: elle veut détruire un ennemi mortel de sa religion et de ses frères, le marquis Acton de Kermar; Eve ente Judith sur Jeanne d'Arc.

Le marquis de Kermar a des vices terribles et des passions formidables; il bat et tue ses esclaves pour un mot, change de maîtresse tous les jours, déshonore les familles et poursuit particulièrement les quakers d'une haine féroce, sous prétexte qu'ils prêchent l'égalité et la fraternité, Kermar ne veut pas de cette philosophie, et de temps en temps il fait crever les yeux à un quaker ou deux, pour les en guérir.

Kermar demeure à Québec, dans le Canada; c'est donc à Québec qu'Eve va le trouver pour le tuer, comme Judith tua Holopherne; le vieux Daniel, qui devine le sanglant projet de sa fille, la suit à la piste.

Judith avait, gagné tout droit la tente d'Holopherne; Eve fait plus de façons: elle se promène dans les forêts qui avoisinait le château de Kermar, et au moindre bruit s'esquive comme une biche légère. Tout en errant à travers bois, Eve préserve Kermar, qu'elle ne connaît pas, de la piqûre d'un venimeux serpent, et sauve ainsi la vie à l'homme qu'elle veut tuer: la contradiction est flagrante.

Cette rencontre suffit pour rendre Kermar éperdument amoureux d'Eve; et comme c'est un homme qui n'a pas l'habitude d'attendre, il met ses esclaves à sa poursuite. Les esclaves font si bien, qu'ils s'emparent de la belle quakeresse et ramènent au château. Ainsi Eve est chez Kermar. Que ne le frappe-t-elle? Elle n'en a plus le courage; sa haine est désarmée, ou plutôt l'amour lui a fait place: Eve aime Kermar, commue elle en est aimée. Ceci contrarie très-fort l'esclave Caprice, la bien-aimée et la favorite de Kermar avant l'arrivée d'Eve. Caprice n'a pas d'autre ressource que de chercher à se venger, et elle se vengera. Il y a, sur le lac voisin aux eaux dormantes, certaines fleurs jaunes qui composent un poison parfait pour en finir avec une rivale. Caprice en fera son affaire.

Kermar d'abord n'a pas d'autre idée que de s'amuser d'Eve comme il s'est amusé de tant d'autres; mais tout à coup, pour la première fois de sa vie criminelle, il hésite et se trouble; l'innocence, la pudeur, la sérénité d'Eve, l'émeuvent malgré lui; il faut cependant qu'il possède Eve! Un homme comme lui, qui n'a jamais mis de bornes à ses désirs, dont la passion s'est toujours satisfaite à l'instant même, de gré ou de force; un Kermar, qui joue, qui tue, qui se livre aveuglément aux caprices les plus monstrueux et crève, les yeux aux quakers; un tel don Juan, un tel démon, un tel damné reculerait devant un enfant? non pas. Kermar se met donc à attaquer Eve par tous les moyens de séduction que son nom, son audace, son esprit, sa richesse, peuvent lui fournir: promesses, flatterie, le plaisir et l'or, il n'épargne rien, le serpent! Eve cependant résiste et ne mord point à cette pomme. Tandis que le combat s'engage, Caprice, obligée par Kermar de servir Eve à genoux, a tenté de l'empoisonner; mais le crime avorté; Caprice prendra plus tard sa revanche.

Ce n'est pas seulement la vertu d'Eve que Kermar a pour adversaire, mais encore le ressentiment de Daniel, arrivé à Québec et réclamant sa fille, mais les remontrances du vieux duc de Kermar, pauvre vieillard dont la raison est affaiblie par le chagrin et le malheur. La passion de Kermar se raidit contre cette double attaque de deux pères irrités; il traite Daniel comme un quaker, et lui ferait volontiers crever les yeux, suivant son habitude; quant au vieux duc, il le chasse de sa maison. Oui, le fils chasse son père!

Daniel aura recours au gouverneur de Québec, et lui demandera justice. Que m'importe? dit Kermar; et il arme ses esclaves pour défendre son château et repousser toute attaque de la force publique.

Vous le voyez, Kermar est arrivé au paroxysme de la passion et de la violence. Maintenant rien ne le retient plus; qu'Eve se prépare à subir enfin la défaite. Quoi donc? Kermar recule encore! l'ange intimide le démon! Pour étouffer cette hésitation de sa conscience, Kermar cherche à réveiller son audace à la flamme d'une liqueur brûlante, et tout chancelant, le voici qui frappe violemment à la porte d'Eve. En est-ce fait, ô douce brebis, et seras-tu dévorée par ce tigre furieux'?

Tout à coup la scène change, le tigre apaise ses rugissements et devient doux comme un agneau sans tache. Qui produit cette conversion dans le coeur de Kermar? qui fait un saint d'un damné? la nouvelle subite de la mort de sa mère. Ce trépas inattendu, cette disparition rapide de sa mère, qu'il aimait, jette au coeur de Kermar la crainte et le doute; il interroge sa vie passée, il se juge et se condamne. Aussitôt commencent le repentir et la pénitence: Kermar appelle Daniel pour lui demander pardon et lui remettre sa fille; il se prosterne humblement aux genoux du vieux duc, son père, qu'il avait outragé et chassé; il rend la liberté à ses esclaves, qu'il traitait avec l'inhumanité, d'un bourreau; Kermar fait plus encore, pousse le repentir jusqu'à l'humiliation, souffre l'injure sans se plaindre, et refuse un duel, au risque d'être traité de lâche, lui, l'intrépide, le terrible Kermar! Après quoi, ce persécuteur des quakers se fait quaker lui-même pour achever l'expiation.

Qu'est devenue Eve, cependant? Eve, pour se mettre à l'abri des poursuites de Kermar et se défendre, contre son propre coeur, Eve s'est confiée à Caprice; alors la jalouse Caprice a si bien fait que, sous prétexte de sauver Kermar d'un grand danger, elle a entraîné Eve dans une démarche qui, laissant au fond sa vertu intacte, la déshonore par l'apparence. Caprice est vengée: Eve lutte vainement contre cette prévention de l'opinion publique. Elle s'enfuit pour se dérober à cette honte imméritée, tandis que Kermar se met à la tête des insurgés américains, pour rendre utile une vie jusque-là nuisible, pour laver son passé par un présent et un avenir glorieux.

Plus tard, Eve et Kermar se retrouvent; Eve, devant le tribunal des quakers ses frères, sous le poids d'une accusation d'impudicité; Kermar, au contraire, victorieux et triomphant. Les Américains le nomment leur sauveur, et les quakers le choisissent pour leur suprême juge. Triste mission! car c'est Eve que Kermar doit juger! Les faits attestés par Caprice; entraîneront la condamnation de l'innocente Eve. Daniel se désespère; Kermar fait comme Daniel; mais, Dieu merci, Eve trouve enfin le moyen de se justifier. Ce moyen lui est fourni par l'étourdi même qui l'a compromise, par un certain marquis de Rosemberg, que nous n'avons pu pincer dans notre récit, attendu qu'il joue, dans la dame de Gozlan, un rôle assez, considérable, il est vrai, mais tout à fait en dehors de l'action principale.

Pour aller droit au fait, et c'est là un point difficile dans un drame tellement compliqué de hors-d'oeuvre romanesques, il a donc fallu mettre de côté ce Rosemberg, venu tout exprès de France, sur la réputation de Kermar, pour lutter avec lui de folies, le provoquer en duel et lui enlever ses maîtresses; il a fallu passer sous silence les compagnons de débauche de Kermar, leurs insolences, leurs orgies, leurs duels, mille fantaisies cruelles et bizarres de Kermar lui-même, mille récits merveilleux, mille incroyables aventures, les surprises, les mystères et les reconnaissances dont le drame de M. Gozlan est surabondamment pourvu.

Ce luxe de détails infinis, qui se croisent et se débattent dans les ténèbres, est le grand vice de l'ouvrage; il est plein d'inventions mais d'inventions pêle-mêle accumulées; l'esprit y abonde, mais il va jusqu'à l'excès, et déborde souvent en images prétentieuses, fausses et de mauvais goût. Que vous dirai-je? il y a là plus de richesses qu'il n'en faut pour faire une pièce; mais c'est l'ordre, le goût, la clarté, la logique, l'ensemble, qui manquent à ces éléments épais.

Le public n'a pas laissé M. Gozlan sans conseils et sans avertissements; toujours prêt à applaudir les scènes spirituelles et intéressantes, il s'est montré sévère et juste aux fautes de railleur. Les deux derniers actes se sont achevés au milieu de la tempête; mais c'est un de ces naufrages qui n'engloutissent ni le vaisseau ni l'équipage: _Eve_, par ses bizarreries même, excita la curiosité, et la curiosité est très-proches parente, d'un succès.

Le théâtre a fait de grands frais de costumes et de décors. Tous les acteurs ont joué loyalement et bravement; il faut citer entre les plus habiles mademoiselle Plessis, M. Firmin et M. Ligier.

Quelques jours avant, madame Ancelot faisait aussi son petit roman, bien que madame Ancelot ait certainement cru faire de l'histoire. C'est une des plus nobles et des plus touchantes figures de la Révolution française que madame Ancelot a choisie pour sujet à son élucubration romanesque; j'ai nommé madame Roland.

Nous voyons d'abord madame Roland, qui n'est encore que Manon Philipon, chez le duc d'Oronne; déjà Manon est possédée de l'amour de la liberté; à cet amour sérieux se mêle un autre amour, un tendre penchant pour Barbaroux. C'est au milieu de ces rêves que la Révolution les surprend tous deux; et tous deux saluent du plus ardent de leur âme cette grande union: d'une ère immense.

Plus lard, Manon Philipon devient madame Roland, et Barbaroux met, comme membre de la Convention, son éloquence au service de la cause nationale. Femme du ministre de l'intérieur, madame Roland emploie son autorité, d'une part à défendre la patrie, de l'autre à adoucir le sort des proscrits que frappe le malheur des temps.

Peu à peu la tempête révolutionnaire menace toutes les têtes, et ne respecte pas même les plus dévouées et les plus patriotes; nous retrouverons Barbaroux et madame Roland à l'Abbaye, marchant à l'échafaud d'un pas héroïque.

Ce sujet, simple en apparence, est noyé dans une foule d'épisodes qui l'alanguissent et lui donnent tous les caractères d'une oeuvre de fantaisie, sous prétexte de la Révolution.--Peut-être serait-il mieux de ne pas jouer ainsi avec de tels événements et de tels hommes, et de ne point les rapetisser jusqu'au vaudeville. Il y a cependant des mots spirituels et quelque intérêt dans cette pièce, quoique, l'effet en soit bien sombre pour un théâtre habitué aux chansons. (Le Vaudeville a tort de _toucher à la hache_.)

Misère Publique.

L'hiver approche: pour le riche c'est la saison du luxe et des plaisirs, pour le pauvre c'est celle du dénûment et des plus rudes souffrances. Mais comme c'est le temps aussi où, de toutes parts, les magistrats municipaux et les bureaux de bienfaisance font appel aux hommes heureux pour qu'ils viennent en aide aux indigents, nous croyons que c'est le moment de dresser une statistique de la misère.

D'après le recensement fait en 1841, le chiffre total des individus recueillis en France par les hospices et hôpitaux se montait à 93,335. Mais la division de ces malheureux entre les départements ne saurait rien prouver quant à la misère proportionnelle, qui y règne. En effet, nous voyons dans ces tableaux qu'en général ce sont précisément les départements où il y a le plus d'aisance qui, ayant trouvé le plus facilement des ressources pour fonder de grands établissements de charité et pour secourir la misère sur une plus large échelle, fournissent le chiffre le plus élevé; tandis que les autres départements qui n'ont pu recourir aux mêmes moyens, quoique la misère y soit plus grande, fournissent nécessairement et malheureusement un chiffre moins considérable à la statistique ministérielle. Ce document ne prouve donc pas plus que ces autres calculs qui établissent que, dans le département du Nord, sur 6 habitants on en compte un qui a besoin d'être secouru, tandis que, dans la Creuse, il ne se trouve qu'un pauvre sur 58 personnes. Ces chiffres fussent-ils exacts, on aurait à se demander si la situation des 57 habitants de la Creuse considérés comme non indigents parce qu'ils ne sont pas secourus, leur permettrait, alors qu ils y seraient portés, de venir aussi efficacement en aide à l'indigent qui est à côté d'eux que la situation des 5 citoyens aisés du Nord leur permet d'adoucir la position de leur concitoyen pauvre. Il est évident que des associations de secours mutuels entre travailleurs, qu'une meilleure réglementation du travail modifierait bien promptement la proportion dans ce dernier département. Mais quelles nombreuses et quelles lentes améliorations ne faudra-t-il pas pour que la proportion donnée ne soit plus mensongère dans les départements pauvres du centre, et de quelques autres parties de la France?

A Paris la situation est mieux constatée, et les chiffres ont une signification plus réelle. Nous ne nous occuperons pas aujourd'hui de la partie de la population qui est traitée et recueillie dans les hôpitaux et les hospices. Il y a là tout un travail à part que nous nous proposons bien d'entreprendre, mais quant à présent nous ne supputerons que la population indigente secourue à domicile par les bureaux de bienfaisance.

En 1841, dernier exercice, sur lequel l'administration ait publié son travail de compte-rendu, 29,282 ménages indigents ont été secourus. Ce chiffre se décompose ainsi:

Ménages ayant reçu des secours temporaires. 10,424 -- -- des secours annuels ordinaires. 14,383 -- -- Octogénaires, l,223 } -- -- Septuagénaires. 1,962 } -- -- Aveugles. 1,054 } 4,475 -- -- Paralytiques. 236 }

Total égal. 29,282

Ce nombre était de 30,361 en 1829, de 31,723 en 1832, de 28,969 en 1935, et de 26,936 en 1838. Ainsi, malgré l'augmentation constante de la population, le nombre des indigents avait constamment décru depuis 1832, époque à laquelle le commerce et l'industrie commencèrent à prendre du développement, jusqu'en 1838, année de leur apogée. C'est à la fin de cette dernière année qu'on vit commencer la crise à l'influence de laquelle le commerce n'a pas échappé depuis, et dont l'un des effets a été d'augmenter le nombre des indigents de près d'un dixième.

Les 29,282 ménages secourus en 1841 comprenaient 66,487 individus. Ils étaient plus surchargés de famille que ceux de 1829, car à cette dernière date, quoique le chiffre des ménages fût plus élevé de. 1,079, le nombre des individus secourus était moindre de 3,782.

Les chefs de ménages indigents se classaient de la manière suivante: mariés, 11,917; veufs, 10,408; femmes abandonnées, l,898. On y ajoutait ensuite: célibataires adultes, 4,496; célibataires orphelins, 563.

Sur les 29,282 chefs de ménage secourus, 15,250 ont moins de soixante ans; 14,052 ont dépassé cet âge. On y compte un seul centenaire.

Le loyer des lieux qu'occupent ces ménages secourus est, pour 5,399 d'entre eux de 50 fr. et au-dessous; il est de 51 à 100 fr. pour 12,680; de 101 à 200 fr. pour 5,684; de 201 à 300 fr. pour 187; de 301 à 400 fr. pour 13; au-dessus de 400 fr. pour 2 seulement. 3,003 sont logés à titre gratuit, et 2,317 le sont comme portiers.

Dans les 29,282 ménages, 15,495 ont pour chefs des hommes. Nous ne donnerons pas la répartition du nombre entier entre les diverses professions, mais nous indiquerons le chiffre pour lequel quelques-unes y figurent. En le faisant, nous n'avons pas la prétention de fournir des éléments de calculs sur l'aisance et les ressources de telle profession comparée à telle autre; la statistique ne fait souvent que complaire à la curiosité, elle tombe dans le ridicule quand elle a la prétention de l'éclairer toujours, et nous n'imiterons pas Parent-Duchatelet dans son livre sur les femmes dégradées, qui, prenant à coup sûr quelque exception que nous voulons ignorer pour un des éléments de ses calculs, dit que, dans une période de temps qu'il détermine, sur tel nombre de ces malheureuses qui finissent par se marier, il y en a une qui épouse un membre du Conseil d'État.

Nous remarquons d'abord sur le tableau général que cinq états qui, précédemment, comptaient des indigents secourus, n'en ont point eu en 1841: ce sont les albâtriers, les arroseurs, les ciriers, les lamineurs et les cimentiers.--Les affineurs, apprêteurs de draps, artificiers, batteurs d'or, charcutiers, chocolatiers, décatisseurs, égouttiers, facteurs, machinistes, pédicures, satineurs, n'en ont compté qu'un seul chacun.--Nous remarquons encore, dans les professions où il y a eu peu d'indigents à secourir ou du moins secourus, les bandagistes, les brodeurs en or, les dentistes, les estampeurs, les frangiers, les interprètes, les lapidaires, les mouleurs en plâtre, les parcheminiers, les parfumeurs, les sertisseurs, qui n'y figurent chacun que pour deux:--les artistes dramatiques, les chantres de paroisse, qui y sont portés chacun pour trois.

Les dessinateurs fournissent quatre indigents; les libraires et bouquinistes, six; les compositeurs d'imprimerie, pour lesquels le travail est cependant fort inégal, mais qui ont eu le bon esprit d'entrer largement dans la voie des caisses de secours mutuels, dix, chiffre bien peu élevé en raison de leur grand nombre; les graveurs, quinze; les relieurs, vingt-quatre. Quant aux imprimeurs en caractères, dont l'emploi des machines a diminué sensiblement les garanties d'occupation, cent trente-neuf ont été dans la nécessité de recourir aux secours.

Vingt-sept tambours se sont trouvés dans la même situation.

Dans les chiffres dépassant la centaine, nous trouvons: les charpentiers, 111; les tourneurs, 119; les chiffonniers, 122; les fileurs de coton, laine et soie, 124; les tisserands, 129; les terrassiers, 130; les savetiers, 131; les anciens domestiques, 132; les charretiers, 140; les anciens employés et écrivains, 140; les manoeuvres, 140; les balayeurs, 149; les corroyeurs, tanneurs, mégissiers et peaussiers, 156; les cochers, 171; les porteurs d'eau, 189; les ébénistes, 192; les bonnetiers, 197; les peintres, vitriers et colleurs, 278; les maçons, 300; les serruriers, 333; les menuisiers, 406; les tailleurs d'habits, 477; les marchands revendeurs, 778; les cordonniers, 880; les commissionnaires et hommes de peine, 1,429; les portiers (hommes), 1,283; les journaliers, 1,805; les individus sans état, 1,982.

Le rapport de la population indigente à la population générale de Paris a été, en 1841 (prenant pour cette dernière le résultat du recensement de 1836), de 1 sur 13 habitants 307 millièmes. Voici le rapport dans les arrondissements:

Dans le 2e, 1 indigent sur 33 habitants 705 millièmes. -- 3e, 1 - 27 - 152 -- 10e, 1 - 19 - 172 -- 1er, 1 - 17 - 985 -- 5e, 1 - 17 - 951 -- 7e, 1 - 17 - 624 -- 11e, 1 - 16 - 180 -- 6e, 1 - 15 - 904 -- 4e, 1 - 13 - 756 -- 9e, 1 - 8 - 427 -- 8e, 1 - 6 - 597 -- 12e, 1 - 6 - 235

Les recettes faites par les bureaux de bienfaisance sont le produit d'une subvention de l'administration des hospices, de legs et donations, de dons, collectes et souscriptions (en 1841. 259.549 fr.); des troncs et quêtes dans les églises (27,692 fr.); de représentations théâtrales, bals et concerts (9,682 fr.), et d'autres fonds généraux et spéciaux.

Leur dépense a été, en 1841, de 1,361,635 fr. Le douzième arrondissement, le plus chargé d'indigents, est entré dans ce chiffre pour 244,323 fr. C'est presque toujours en objets d'habillement et de coucher, en pain, en viande, en bouillon et comestibles, en médicaments, en combustibles, que ce budget de bienfaisance est dépensé. Les secours en nature sont démontrés par l'expérience être bien préférables aux recours en argent. Cependant, ceux-ci étant parfois indispensables, 95,811 fr. ont été distribués en espèces.