L'Illustration, No. 0036, 4 Novembre 1843

Part 5

Chapter 53,840 wordsPublic domain

La façon dont la figure de l'étranger s'allongeait mesure que les plans et projets d'architecture domestique se déroulèrent devant lui, n'aurait pu échapper à personne, à plus forte raison à Martin, dont la sagacité était aiguisée par l'incertitude de sa position. Malgré d'héroïques efforts pour se montrer aussi encourageant que possible, l'Américain ne put s'empêcher de hocher une ou deux fois la tête: c'était comme s'il eût dit en langue vulgaire: Cela n'ira pas! Mais il le prit ensuite sur un ton enjoué et cordial, et s'engagea (puisque New-York n'offrait aucune des facilités que désirait Martin) à s'informer immédiatement s'il pourrait trouver mieux dans quelque autre ville. Déclinant ensuite son nom, Revan, il apprit à Martin que, sans exercer activement la médecine, il était reçu docteur. La conversation roulant sur des circonstances relatives à la famille de l'Américain et à lui-même, conduisit les promeneurs jusqu'au bureau du _Rowdy_.

Ils étaient encore assez loin de la maison, lorsque l'air patriotique anglais _Rule Britannia_, énergiquement sifflé, vint, saluant leurs oreilles, annoncer que Mark Tapley prenait ses ébats sur le palier du premier étage, Suivant les sons, ils trouvèrent Mark retranché au milieu d'une fortification de bagages, s'évertuant à rendre justice à son hymne national, à l'évidente satisfaction d'un nègre au crâne grisonnant qui occupait un des forts avancés (une valise en cuir) et tenait ses gros yeux rivés sur le chanteur. Celui-ci, à demi couché, la tête appuyée sur sa main, rétorquait le compliment par des regards distraits et rêveurs, tout en continuant de siffler sans relâche. Mark venait de dîner, comme le témoignaient sa bouteille cassée et quelques débris de viande étalés dans un mouchoir près de lui; du reste, ses loisirs n'avaient pas été perdus, à en juger par ses initiales d'un demi-pied de long, qui, de concert avec le quantième du mois tracé en caractères moins gigantesques, le tout employé d'une bordure du jet le plus hardi, ornaient la porte du bureau du journal.

--Je commençais presque à vous croire perdu, monsieur, s'écria Mark interrompant l'air à l'endroit où les fiers Bretons déclarent qu'ils ne seront jamais, jamais, _never, never..._ Rien ne va mal, j'espère, monsieur?

--Non, Mark. Qu'avez-vous fait de votre bonne amie?

--La pauvre créature timbrée, monsieur? oh! tout va au mieux pour elle à présent.

--Quoi! a-t-elle retrouvé son mari?

--Oui, monsieur;--c'est-à-dire ses restes,--dit Mark Tapley se réprimant.

--L'homme n'est pas mort, j'espère?

--Pas complètement, monsieur, répondit Mark; mais il a tremblé les lèvres suffisamment pour être plus qu'à demi trépassé; en ne l'apercevant pas sur le rivage, j'ai cru _qu'elle_ allait rendre l'âme; vrai, je l'ai cru.

--Comment donc? n'était-il pas là pour la recevoir?

--_Lui_, en chair et en os; non pas, il n'y avait rien que sa faible vieille ombre, étirée, amincie, qui se traînait lentement en descendant vers la plage, et pouvait ressembler au fort et vigoureux camarade que la pauvre femme avait jadis connu, à peu près autant que votre ombre vous ressemble, monsieur, quand le soleil couchant la dessine longue et grêle sur le sol. Enfin, c'était tout ce qui restait de l'homme, et elle s'en est contentée, pauvre âme, aussi joyeuse, aussi ravie que si c'eût été lui tout de bon.

--A-t-il donc acheté des terres? demanda M. Bevan.

--Ah bien, oui, qu'il en a acheté, et qu'il les a fièrement payées aussi, je vous en réponds, répliqua Mark Tapley tiraillant la tête: c'est qu'au dire des agents elles réunissaient toutes sortes d'avantages naturels, ces terres; tout au moins y avait-il une richesse qui ne faisait pas faute, l'eau foisonnait.

--Je présume qu'il aurait pu difficilement s'en passer, dit Martin avec quelque impatience.

--Aussi, ne lui manquaient-elle pas; il en avait de tous les côtés, dessus, dessous, autour et partout, sans avoir à payer ni taxe ni porteur d'eau. Indépendamment de trois un quatre rivières bourbeuses à son coude, l'homme avait, sur tout le territoire de sa ferme, quatre à six pieds d'eau dans les mois de sécheresse; en temps pluvieux, il ne peut dire au juste combien, n'ayant jamais rien trouvé de longueur à sonder jusqu'au fond.

--Serait-ce vrai? demanda Martin à son compagnon.

--Fort probable, répliqua ce dernier; apparemment quelque lot du Missouri ou du Mississipi.

--Il n'en est pas moins descendu, de ce je ne sais quel endroit, poursuivit Mark, pour venir ici, à New-York, recevoir sa femme et ses enfants; et tous sont repartis en bateau à vapeur, cette même sainte après-midi, aussi contents de partir tous ensemble que s'ils allaient droit en paradis. Ma foi, on peut bien dire qu'ils en prennent le chemin, à en juger sur la mine du pauvre homme.

--Ah çà, pourrais-je vous demander, dit Martin, reportant, avec un froncement de sourcil, son regard de Mark au nègre, ce que c'est que ce monsieur? quelque nouvel ami de votre choix sans doute?

--Chut! murmura Mark Tapley, prenant son maître à part et lui parlant confidentiellement à l'oreille: C'est un homme de couleur, monsieur!

--Me croyez-vous aveugle? demanda Martin avec humeur, pour me tenir faire cette confidence devant une des faces les plus noires que j'aie vues de ma vie!

--Un moment, monsieur, réuni Mark; par homme de couleur, j'entends qu'il a été un de ceux-là qu'on a placardés en estampes, dans les boutiques, sur les enseignes..., enfin _homme et ton frère_, vous savez bien, monsieur, poursuivit Mark Tapley, favorisant son maître d'une pantomime indicative de la figure, si souvent représentée sur les médailles et en tête des brochures en faveur de l'émancipation des noirs.

--Un esclave! reprit Martin à demi-voix, en tressaillant.

_(La suite à un autre numéro.)_

MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XV.

LE PÈRE ET LE FILS

EN entrant dans la ville, ils trouvèrent les rues tendues de draps blancs et vermeils, et de guirlandes de verdure de la saison, qu'on appelle à Pise les _fiorites_. Du haut des balcons et sur les murs se déployaient de riches tapis du Levant, des étoffes de soie, qui paraissaient encore un luxe inouï dans les cours des rois, et qui abondaient dans les maisons de ces actifs négociants. En quelques endroits des fontaines jetaient du vin; à l'entour, une populace avide se pressait pour recevoir la liqueur dans sa bouche ou dans le creux de ses mains. D'un autre côté, on voyait des buffets et des crédences chargés de toutes les raretés venues de la mer Noire, du golfe Arabique, de le Baltique, et conservées en mémoire des navigations heureuses et hardies.

Au milieu du tumulte, de la joie, de la curiosité du peuple, qui ne se souvenait plus que la peste envahissait la contrée de toutes parts, et qui avait oublié sa faim d'hier et celle qu'il aurait demain, nos Lombards s'avançaient dans les divers endroits où ils espéraient rencontrer Alpinolo. Ramengo les suivait, se cachant le visage sous son capuce lorsqu'il lui arrivait de rencontrer quelqu'un qu'il voulait éviter.

Un Milanais parut au milieu de la foule, et Muralto, élevant la voix, lui demanda: «Eh! Ottorno Borro, pourquoi cette multitude? Pourriez-vous nous dire où est Alpinolo?

--Il est au premier rang pour combattre sur le pont; tous nos camarades sont là; je cours les rejoindre.» Et il disparut dans la foule.

«Mais que diable lui a-t-il pris, s'écriait Ramengo, de se fourrer dans cette inutile bagarre? Combattre avec des bâtons, comme un manant?

--Allez le lui dire, répondaient-ils. Il est ainsi fait. Quand il s'agit de donner une preuve de courage, vouloir l'en détourner, c'est combattre le vent.»

Pendant qu'ils parlaient ainsi, le beffroi de la commune sonna. «C'est le signal! c'est le signal! «cria-t-on de toutes parts. Mats il n'y avait point d'espérance d'arriver jusque auprès des combattants. S'étant donc arrêtés sous un portique, soutenu d'un coté par une colonne de porphyre égyptien, de l'autre par une colonne grecque cannelée, par les voies de douceur et par celles de la violence, ils parvinrent à se hisser sur une plate-forme portée par l'attique. De là ils purent dominer cette foule de têtes nues ou couvertes de la façon du monde la plus variée, depuis l'éclatant turban de l'Orient et jusqu'au sombre béret du Vénitien, depuis les plumes ondoyantes du chevalier provençal jusqu'à l'infâme réseau jaune de l'Hébreu infortuné, depuis la toque en velours et or des barons napolitains jusqu'au capuce renversé des Milanais, qui s'étaient placés au premier rang pour être témoins des prouesses de leurs compagnons.

Alors les trompettes sonnèrent, et on vit paraître le gonfalonier et les anciens dans une tribune décorée à la façon d'un pavillon turc. La foule des spectateurs se pressait de plus en plus, pendant que ceux qui se disposaient à combattre frémissaient d'impatience aux barrières qui commandaient les deux têtes du pont, comme un torrent frémit au pied de l'écluse; puis lorsque, à un nouveau signal, les barrières tombèrent, ce fut un cri universel. Tous se précipitèrent contre tous. Quelque attention que mit Ramengo à discerner quelque chose, il ne vil d'abord qu'une orageuse mêlée de gens qui assaillaient, de gens qui les repoussaient, de bâtons noueux qui tombaient avec fureur sur de tristes épaules, et des têtes meurtries, les cris de ceux qui battaient, les gémissements de ceux qui étaient battus, le tout aux acclamations de «Vive sainte Marie! Vive saint Antoine!»

Peu à peu, la mêlée s'éclaircissant à cause des morts et des blessés, ou de ceux qui s'étaient retirés étourdis par le bâton ou accablés de fatigue, on pouvait déjà deviner de quel côté penchait la fortune. Cependant on voyait transporter dans les barques, grelottants et tout trempés d'eau, ceux qu'on avait retirés du fleuve. Tantôt les maltraités se traînaient ou étaient emportés à bras hors de la bagarre, pansant de leurs mains leurs membres blessés, leurs tempes saignantes, et prenant à témoin le ciel et la terre de ne plus s'aventurer dans ces ridicules batailles; mais, croyez-moi, ceux qui guérissaient ne manquaient pas d'y retourner.

La fureur s'accroissait, ainsi que l'intérêt de l'escarmouche, de toutes les passions des factions et de toutes les haines politiques. Les deux partis des Raspanti et des Bergolini, qui, dans les conseils, et dans de fréquentes luttes, divisaient la ville de Pise, favorisaient les uns sainte Marie, les autres saint Antoine: leur cri de guerre, les applaudissements, les insultes enflammaient la rage générale, et le tumulte était à son comble.

Bientôt, à la tête de ceux de sainte Marie et des Raspanti, on vit un jeune homme se distinguer entre tous par la force de ses coups, par le large cercle qui s'agrandissait autour de lui, par le carnage qu'il faisait partout sur ses pas. Ramengo, à la beauté du jeune combattant et aux cris de ses compatriotes, ne tarda pas à reconnaître Alpinolo. Il ne ne cacha plus ses regards du hardi guerrier, tantôt inquiet de ses périls, tantôt plein d'étonnement et d'admiration pour une si merveilleuse vigueur.

Les Bergolini et saint Antoine ne purent longtemps rester à l'épreuve d'une telle furie, et pour garantir leurs têtes, ils tournèrent le dos. Alors ceux qui, cachés comme derrière une tour, s'étaient fait un rempart des épaules d'Alpinolo, se précipitèrent, avec un courage indicible, à la poursuite des fuyards, pour avoir la gloire moins belle, mais plus sûre, de les frapper au dos, hurlant de toute la force de leurs poumons: «Vive sainte Marie!--Vivent les Raspanti!--Honte aux Bergolini!--Vivent les Cambacurti!--Vivent les Aliati!--A bas Lino della Rocca!» C'étaient les noms des chefs des deux factions.

A un signal du gonfalonier, la barrière se baissa de nouveau. Les trompes et les clarinettes sonnèrent à l'intérieur des fanfares de triomphe; Sainte-Marie sonnait à tout rompre, et les Milanais, se frayant un chemin, s'approchèrent d'Alpinolo, l'embrassèrent triomphant, le prirent sur les bras, et le portèrent dans la direction de l'estrade où il devait recevoir la couronne des mains de la seigneurie. Ils criaient; «Vive Alpinolo!--Vive Milan!--Vive saint Ambroise!»

L'éclair de joie que la victoire faisait briller sur le visage d'Alpinolo se mêlait d'une façon indéfinissable avec la consternation qu'y avaient imprimée les malheurs passés, et avec les signes de la profonde douleur qui le dévorait, lorsque Aurigino Muralto réussit à l'accoster. Bonne nouvelle! lui cria-t-il; réjouis-toi: il est arrivé un Milanais.

--Un Milanais?... et qui?

--Une de tes connaissances, Lauterio de Bescapé, le bras droit de Pusterla. Il a des choses à te dire de la plus haute importance, mais à toi seul.»

Ce fut un pêle-mêle d'idées dans l'esprit d'Alpinolo. Francesco, Marguerite, Fra Buonvicino, les Aliprandi, tous les amis qu'il avait laissés à Milan, se présentèrent à sa pensée, avec l'espoir de voir quelqu'un d'eux, d'en recevoir peut-être un message, au moins des nouvelles. Ainsi pressé de la plus vive impatience, sans plus attendre les prix et la couronne qui lui étaient dus, il se dégagea des bras de ses compatriotes, et se dirigea vers l'endroit où on lui avait dit qu'il trouverait cet ami, sous le portique de marbre; malheur aux poitrines et aux bras de ceux qui l'entravaient dans la rapidité de sa course! «Le voici! regarde-le,» dirent les Lombards en montrant le nouveau venu à Alpinolo, qui, fixant ses regards sur lui, se trouva vis-à-vis de Ramengo.

En vain celui-ci aurait voulu se soustraire à cette rencontre subite et voir Alpinolo en particulier, en vain il faisait signe au page de se taire, de venir, qu'il avait à lui parler; un père qui trouve un aspic enlacé au cou de son fils unique n'a pas les yeux plus épouvantés qu'Alpinolo lorsque ses regards rencontrèrent le visage exécré du traître.

«Ramengo!» hurla-t-il d'une voix semblable au mugissement d'un taureau blessé. Puis, sans faire attention aux signes de son adversaire, il saisit de nouveau le bâton, son arme triomphale, et courut sur le Milanais en criant: «Infâme espion!» Ce fut l'affaire d'un moment. Les Lombards, ne sachant comment expliquer cette colère, se retiraient et laissaient faire; mais Ramengo ne s'arrêta point à attendre le furieux, et se précipita derrière les marbres accumulés en cet endroit; puis, sortant du côté opposé, il se jeta au milieu de la foule; la plus épaisse, et petit à petit, au sein de cette fourmilière, il parvint à s'échapper. Alpinolo ne perdait point cependant les traces du fuyard, répétant à haute voix: «Espion, enfin je te liens! Au large! prenez garde à vous! Laissez-moi l'atteindre! Un seul coup le punira de tous ses crimes.» Et pour se faire place, il frappait à droite et à gauche sur quiconque se trouvait sur ses pas pour ses péchés.

La plèbe de Pise semblable à celle des autres pays et des autres temps, avait éprouvé un peu de dépit (que d'autres rappellent national) de ce qu'un étranger avait remporté l'honneur de la journée; et, comme il arrive, les vainqueurs ne lui en voulaient pas moins que les vaincus. Lorsqu'ils virent Alpinolo, non content de dédaigner le prix, entrer en si furieuse colère, et, sans rien considérer, maltraiter tous ceux qui l'entouraient, ils se tournèrent contre lui: «A qui en veut donc cet enragé?--Par tous les saints du calendrier, disaient les autres, il faut qu'il ait bu du sang de dragon et mangé de la chair de crocodile!--Finissons-en une bonne fois avec cet Ambroisien endiablé!»

Et entre les Milanais et les Pisans commença la bataille des langues qui précède ordinairement la bataille des mains.

«Faites-nous place, Pisans, honte des nations! criaient les Lombards en regardant de travers.

--Passez votre chemin, Milanais, grands mangeurs de fèves! répondaient les Pisans en montrant le poing.

--Les fèves sont meilleures que les goujons, dont on achète trente-six pour un poil d'âne.»

Des paroles on en vint aux mains: «Ce sont des guelfes, ce sont des gibelins, ce sont des traîtres Raspanti. Alors une lutte s'engagea, qui donna fort affaire, pour la calmer, aux nobles et aux gonfaloniers. Plus d'un resta mort sur le champ, plus d'un en remporta de fâcheux souvenirs pour toute la vie; mais comme il arrive le plus souvent que les coupables profitent des querelles des innocents, au milieu de ce tumulte, Ramengo put prendre sa course, et par le chemin le plus court s'en aller à la grâce de Dieu.

Lorsque Alpinolo s'aperçut qu'il perdait son temps à le poursuivre, il se prit à se maudire, à maudire le jour qui l'avait vu naître, celui qui le lui avait donné, et la fantaisie qu'il avait eue de prendre part à ce combat. S'il ne s'y fût point mêlé, il aurait rencontré Ramengo; il se serait vengé sur lui en vengeant Franciscolo, la divine Marguerite, la patrie perdue par sa faute, l'humanité déshonorée par le traître.

De son côté, Ramengo, échappé au péril d'être tué par son propre fils, commença à se plaindre et à chercher dans la colère le remède de ses remords: cette circonstance redoubla encore sa haine contre Pusterla.

«C'est parce qu'il m'a trompé par les apparences d'un faux amour, que j'ai tué ma femme. Un fils au moins me restait d'elle, un fils en qui je pouvais me complaire et me rendre l'envie de ceux qui peut-être me méprisent. Et cet infâme vient encore se jeter entre nous; et, pour ses folles fantaisies, le père et le fils sont divisés, sont ennemis; mais, non; je ne me reposerai point que je n'aie réussi à me réconcilier avec mon fils; j'exterminerai celui qui le fascine. Alors je me rapprocherai d'Alpinolo, je reparaîtrai avec lui dans la société, à Milan, à la cour. Lorsque je serai arrivé à un poste brillant, qui cherchera jamais quel fut mon premier pas? Mais toi, toi maudit, qui es la cause de notre séparation, je sais maintenant où tu t'abrites; et que je ne sois pas un homme, si je ne le fais expier ton crime par le sang. Alors seulement tu auras payé ta dette.»

Et il écrivit à Luchino Visconti la lettre que nous avons trouvée dans les mains du secrétaire, le jour de l'entretien du prince et de Marguerite, dans laquelle il demandait l'impunité pour son fils, et laissait entrevoir qu'il était sur le point de partir pour rejoindre Pusterla. Il n'osa plus se montrer, de toute cette journée, dans les rues de Pise; il ne retourna plus dans l'auberge d'Aquevino, qui regardait sa maison comme souillée pour avoir abrité un homme de cette espèce. Une taverne, avec une branche d'arbre pour toute enseigne, où logeaient la nuit des portefaix, des mariniers et de mauvaises femmes, fut le refuse de Ramengo pendant les jours qui suivirent; mais, riche en ruses et en argent, il ne tarda pas à s'entendre avec un capitaine de navire qui, au premier bon vent, devait mettre à la voile pour Antibes; en effet, après peu de jours, il quitta sain et sauf l'Italie. Alpinolo, qui, jour et nuit, l'épiait dans les coins les plus reculés, dans la foule la plus épaisse, eut beau temps à l'attendre. Il ne devait plus le rencontrer que dans un horrible lieu.

CHAPITRE XVI.

L'EXILÉ.

SÛR de la fidélité de Pedrocco de Gallarate, Buonvicino lui confia Pusterla. Pedrocco était le chef d'une de ces espèces de caravanes qui, deux ou trois fois l'an, faisaient le voyage de France pour y porter les denrées du Levant et les draps de Milan. Il avait la tournure d'un portefaix, la face bronzée par le soleil et la gelée, les mains robustes et calleuses. Il était vêtu d'un justaucorps serré à la taille par une large ceinture de cuir noir qui soutenait un cimeterre; souvent son capuce, rabattu sur les yeux, lui donnait une physionomie si dure qu'elle avait quelque chose d'effrayant. Cependant c'était le meilleur homme du monde, un bon vivant aimable et tranquille qui n'eût pas voulu faire de mal à une mouche. Capitaine d'une bande de muletiers, expéditionnaire ambulant, on le trouvait toujours prêt à tout faire, habile et discret. Il eût porté de la même façon une indulgence plénière et une sentence de mort, une châsse pleine de reliques et le prix de l'infamie et de la trahison. Cette fois, il avait chargé son convoi de draps sortis des fabriques des Umiliati de Brera et de la maison de Varez, pour les porter à Louvain, à Sedan et dans d'autres villes qui nous fournissent aujourd'hui. Quand Buonvicino lui eut recommandé de conduire son ami et de se taire, il mit la main sur son coeur, en s'écriant: «Mon père, je ferai tout mon possible;» et il se chargea de cette mission de confiance avec d'autant plus de loyauté, qu'il voyait que Buonvicino jouissait d'une plus grande estime.

Ils s'avancèrent donc par la Valgane avec une file de mulets, et après quelques détours se trouvèrent enfin dans le val Travaglia. Mais au moment où ils étaient engagés le plus avant dans ces gorges, ils se virent attaqués par une bande d'hommes avinés, qui d'abord firent craindre à Pusterla pour sa vie et celle de son fils; rassemblant les muletiers, il se préparait à se défendre. Mais ils s'aperçurent bientôt que ces gens-là n'en voulaient point à leur vie. Ils les laissaient libres de continuer leur chemin, pourvu qu'ils abandonnassent leur convoi ou qu'ils payassent une énorme taille, parce qu'ils venaient de Milan, et qu'ils étaient eux-mêmes les ennemis du seigneur de Milan.

Ils commençaient déjà à dépouiller la caravane, lorsque Pusterla apprit qu'ils étaient les hommes d'Aurigino-Muralto de Locarno. C'était, si on s'en souvient, un des amis de Pusterla; il avait assisté à la réunion de la fatale soirée; et, condamné à mort par les Visconti, au lieu de fuir avec les autres proscrits, il s'était retiré dans les montagnes patrimoniales et à Locarno, dont il était le seigneur. Là, ayant fait alliance avec les Rusconi, seigneurs de Bellinzona, il avait levé bannière contre Luchino.

Ce nom, cette nouvelle, suffirent pour chasser de l'esprit de Pusterla toutes les résolutions de repos, de fuite et de retraite. «Aurigino, dit-il aux hommes de la bande, c'est un de mes grands amis; malheur à celui qui touchera un fil de ces bagages! Nous sommes du même parti, et je viens pour faire cause commune avec lui.»

Il obtint en effet que ces _Masnadieri_, qui avaient une espèce de bonne foi à leur manière, et qui respectaient le droit des gens à la façon des modernes Bédouins, ne touchassent point les bagages: puis il s'embarqua sur le lac Majeur. Le petit Venturino paraissait jouir avec délices de la beauté d'un ciel si pur, de ces eaux, de ces rivages, de cette mer environnée de montagnes escarpées et de ces plages ornées de la plus luxuriante végétation. Il resta un instant les yeux comme fascinés par ces enchantements: puis, se retournant vers son père: «Oh! si ma mère était avec nous!» s'criait-il. Et leurs pleurs se confondaient, et ils soupiraient ensemble.

Mais si le coeur et l'esprit, de l'enfant ne se nourrissaient que d'amour, le père était occupé d'idées bien différentes. Il se voyait déjà le chef d'une armée de braves et résolus montagnards, et la terreur de Visconti. De victoire en victoire, sa pensée courait jusqu'au jour où il imposerait un pacte à Luchino, et où il regagnerait par les armes sa femme et sa patrie. Lorsqu'il arriva à Locarno, il y fut reçu avec enthousiasme. Fêtes, réjouissances, tout lui fut prodigué. On lui montra un grand appareil de puissance, on lui exagéra les forces dont on disposait. Mais Aurigino-Muralto était chef, lui, il y était chef de sa petite armée, et pour renoncer au commandement, il faut plus de vertu et moins d'impétuosité que n'en avait le jeune rebelle. On fit donc des politesses infinies à Pusterla; mais quant à de l'autorité, on ne lui en donna aucune. Aux courtes illusions succéda un prompt désenchantement, et avec son inquiétude habituelle, Pusterla souhaitait être bien loin d'un lieu où ses amis mêmes, disait-il, l'abandonnaient et le trahissaient.