L'Illustration, No. 0036, 4 Novembre 1843
Part 2
A l'extérieur s'offre toujours, sur le premier plan, l'Irlande, ou bien plutôt l'Angleterre; car on est bien plus embarrassé à deviner comment sir Robert Peel sortira de l'impasse où il s'est engagé, qu'inquiet du sort d'O'Connell et de ses coaccusés. A Londres comme à Dublin, on a répandu, à la fin de la semaine dernière, le bruit que les poursuites étaient abandonnées. Cette nouvelle était absurde: mais elle n'a en cours que parce qu'elle l'était infiniment moins que les poursuites elles-mêmes. Si on ne les abandonne pas, on songe du moins à les ajourner le plus possible. Au lieu des derniers jours de novembre, les premiers jours de janvier arriveront, dit-on, avant que les débats judiciaires s'ouvrent. On semble espérer que l'avenir et l'imprévu apporteront une solution à une difficulté qu'on commence à reconnaître inextricable aujourd'hui. On songe à recommencer l'enquête entreprise, qui, entachée d'irrégularité et d'évidente inexactitude, fournirait des armes redoutables à un légiste et à un procédurier de la force d'O'Connell. En un mot, on croit avoir tout à gagner à perdre du temps. En attendant, les témoignages de sympathie, les adhésions à l'association et les offrandes arrivent au chef du rappel de la part de prélats qui jusqu'ici étaient demeurés en dehors de l'agitation nationale; des prières sont faites dans toutes les paroisses de l'Irlande, et la formule de l'une d'elles nous paraît assez nouvelle dans la liturgie: «Puissent les amis de la liberté ne jamais avoir affaire à d'autres ennemis que Peel, Sugden, Wellington et compagnie!»--L'Espagne mérite de plus ou plus l'épithète de malheureuse qu'on lui a tant de fois donnée depuis trente-cinq ans, quand on a eu à raconter les événements dont elle a été continuellement le théâtre. Barcelone et Girone, à l'heure où nous écrirons, sont peut-être en feu ou déjà en cendres. Les dernières nouvelles annonçaient que les bombes des assiégeants se succédaient sans interruption, nombreuses et terribles, que les murailles s'écroulaient, et que le carnage était imminent.--La France, qui a vu une première fois son consul conjurer les dernières rigueurs contre Barcelone de la part d'Espartero, avec le gouvernement duquel elle était dans des termes plus que froids, la France n'a-t-elle donc rien pu obtenir d'un gouvernement qui se dit son ami? Si elle n'y a pas réussi, il faut le déplorer; mais si elle ne l'avait pas même tenté, il faudrait le déplorer plus encore. A Madrid, en présence de pareils événements, les Cortès sont demeurées très-longtemps à se constituer, et un projet de loi pour déclarer la majorité de la reine est jusqu'ici la seule mesure qui leur ait été présentée. Peut-on raisonnablement attendre de son adoption la fin des malheurs de la Péninsule: Nous le désirons beaucoup, tout en l'espérant bien peu.--Athènes a perdu de sa confiance dans la franchise de l'adhésion du roi à la révolution de septembre. Un aide-de-camp d'Othon, qui avait vu ces changements politiques avec beaucoup de dépit, est arrivé à faire croire à ce monarque qu'une contre-révolution devait éclater une belle nuit; car, en Grèce, c'est toujours à la belle étoile que les mouvements s'opèrent. La crédulité du prince, les ordres qu'elle lui a suggérés, ont donné à penser qu'il avait une grande confiance dans les ennemis de la révolution et trop peu de foi dans son avenir pour en être un partisan bien sincère. Cette défiance ne facilitera rien, et tôt ou tard les puissances voudront venir en aide à des embarras qu'elles pourront bien accroître encore par l'intervention de leurs diplomates.--Les nouvelles de Chine n'ont guère apporté que des détails sur l'étrange cérémonial observé par les grands dignitaires du pays dans leurs rencontres avec les chefs anglais; mais ces programmes ont leur importance en ce qu'ils font voir que les Chinois ont renoncé à leur ancienne prétention d'humilier les Barbares, et qu'ils sont résignés aujourd'hui à les traiter d'égal à égal. Nous saurons plus tard si les présentations à l'empereur n'amèneront plus ces complications d'étiquette qui ont fait reculer toutes les précédentes ambassades. L'expédition anglaise a sans doute contribué pour beaucoup à ce résultat; mais on doit croire aussi que les progrès des missions catholiques n'y sont pas tout à fait étrangers. Dans un rapport officiel publié à Londres, nous voyons qu'on compte 52,000 catholiques dans le vicariat apostolique du Sut-Chuen, 40,000 dans celui de Fokien; Chensi et Hon-Kouang, 60,000; Tche-Kiang et Kian-Li, 9,000; Pegu et Ava, 6,000; Siam, 8,000; Malaca, 6,000; Cochinchine, 80,000; Tong-King oriental, 160,000; dans le diocèse de Nang-King, 40,000; dans celui de Macao, 52,000, et dans le vicariat apostolique du Tong-King occidental, 180,000.
La nature a un peu fait relâche cette semaine, et n'a pas continué cette série de tremblements de terre et de tempêtes que nous avions eu précédemment à enregistrer. Mais l'industrie a fourni son sinistre. Le bateau à vapeur _le Clipper_, faisant la navigation entre Bayousara et la Nouvelle-Orléans, au moment où il quittait le port, a fait explosion par l'éclat de ses chaudières, Toute la machine, de grands débris de chaudières d'énormes fragments de bois, un multitude d'autres objets, et, au milieu de tout cela, des êtres humains, tous plus ou moins mutilés, ont été lancés dans les airs. En atteignant sa plus grande hauteur, cette éruption a été projetée, comme les jets d'une fontaine, dans plusieurs directions, et est retombée sur la terre, sur les toits des maisons et jusqu'à 200 mètres de distance du lieu du sinistre. Les malheureuses victimes ont été brûlées, écrasées, déchirées, mutilées et dispersées de toutes parts, les unes dans la rivière, les autres dans les rues, d'autres sur l'autre rive du Bayou, à près de 250 mètres. Quelques corps ont été coupés en deux par des morceaux de bois, et d'autres lancés comme des boulets de canon contre les murailles des maisons. Toute la partie des édifices environnants semble avoir été ravagée par un tourbillon. Le lieu du désastre offrait un spectacle qu'il faut renoncer à peindre. Les planchers des deux chambres étaient jonchés de morts et de mourants. Ceux que l'on transportait, proféraient des prières, des gémissements, des imprécations, et présentaient l'aspect des plus atroces souffrances. L'équipage consistait en quarante-trois hommes; il y avait de plus cinq passagers. Un très-petit nombre de personnes, dont fait partie le capitaine, a été sauvé; les pertes connues s'élevaient à vingt-neuf; mais il manquait encore plusieurs personnes, dont les traces n'avaient pas été retrouvées.
Les journaux anglais nous font aussi connaître les désastres financiers d'un prince noir et d'un prétendu prince blanc. Le premier est le frère de l'ancien roi d'Haïti, Christophe II, lequel, entrevoyant l'orage qui devait détruire bientôt tout à fait son pouvoir déjà ébranlé et sa fortune en ruines, avait envoyé à Londres environ 250,000 fr. pour les placer dans les fonds anglais, au profit de la reine, de ses deux filles, de ce frère et de sa soeur. Madame Christophe a trouvé moyen de s'approprier le tout et d'aller jouir en Sardaigne des moyens d'existence qu'elle eût dû partager avec son beau-frère. Ce pauvre prince, réduit, lui et les siens, à la plus profonde misère, s'est adressé à la Société des amis des étrangers en détresse, et celle-ci lui a envoyé... 5 guinées! Il s'est présenté pour demander des secours au lord-maire, qui lui a répondu, en lui donnant satisfaction sur ce point, qu'il n'avait pas qualité pour agir, mais qu'il espérait qu'on pourrait poursuivre la reine d'Haïti pour le remboursement de 5,000 livres sterling.--Le lord-maire, ou du moins en attendant l'installation de celui-ci, l'alderman qui le remplace, a également reçu la visite de l'autre prince dont nous parlions tout à l'heure: celui-ci était Louis XVII, dont nous avons déjà fait connaître la demande en cession de biens et de droits, même à la couronne de France. Ceci pouvait être assez gai; mais ce qui est triste, c'est que ce malheureux, sa femme et leurs huit enfants sont dans la plus affreuse misère. Ou a vu se présenter, pour appuyer sa demande, un Français, M. le comte de Labarre, dont l'extérieur annonce un homme respectable. «Je n'ai point, a-t-il dit, abandonné et je n'abandonnerai point mon ami, tout accablé qu'il est sous le poids de l'adversité. Je me suis ruiné moi-même pour le secourir, en me faisant ainsi, comme l'a dit un grand écrivain, M. de Chateaubriand, dans une autre circonstance, le courtisan du malheur. M. le duc de Normandie n'a pas droit seulement comme héritier du trône à la commisération des Anglais, il était venu aussi leur apporter le fruit de ses longs travaux sur l'art de perfectionner les projectiles de guerre. --_Une voix dans l'auditoire_: Afin de bombarder ses bons et féaux sujets. (_On rit_.)--M. de Labarre: Quelque opinion qu'on ait sur la légitimité des prétentions du duc, on conviendra, du moins, qu'il se trouve dans une position peu commune: il a huit enfants, dont le plus jeune est âgé de six mois.» L'alderman a fait remettre à l'avocat du duc de Normandie une somme tirée du tronc des pauvres et dont le chiffre n'a pas été révélé au public.
Ce ne sont pas seulement les demandes des princes indigents qui remplissent les journaux anglais, ce sont aussi les réclamations des capitalistes de cette nation qui s'étaient réunis pour entrer dans les compagnies de chemins de fer, sollicitant des concessions en France durant la session dernière. Le chemin de Lyon, qui avait trouvé des souscripteurs dans la Grande-Bretagne, à l'aide de prospectus répandus à profusion, mettant en avant un conseil d'administration composé de pairs et de députés français, auxquels on n'avait pas même; demandé leur agrément; le chemin de Lyon, qui avait vu ses actions, placées par ce tour d'adresse, devenir, à la bourse de Londres, l'objet de spéculations considérables, et obtenir une prime très-élevée; le chemin de Lyon voit aujourd'hui ses ingénieux inventeurs retenir l'argent des actionnaires malgré eux, sans intérêts et sans garanties. Ceux-ci, finissant par trouver la plaisanterie un peu prolongée, confient leurs vives doléances aux feuilles de Londres. Nous ne croyons pas la triste spéculation dont ils sont victimes de nature à les encourager beaucoup à s'intéresser jamais de nouveau dans une grande entreprise en France, et nous le déplorons.--Du reste, on pense que le ministère est déterminé à demander l'autorisation de faire exécuter, aux frais de l'État, les chemins qui seront votés dans la session prochaine, soit qu'il les exploite lui-même, soit qu'il se détermine, après leur exécution, à en mettre les baux en adjudication.
Paris s'embellit chaque jour, il faut le reconnaître. Le conseil municipal, quels que soient les vices de son organisation, par cela seul qu'il est électif, a plus fait par ce résultat en quelques années que n'avaient fait plusieurs générations successives. Paris s'embellit; mais outre les projets qu'exécute l'administration de la ville de Paris, il y a aussi, et en bien plus grand nombre, les projets qu'on lui prête. Les journaux ont cette semaine rasé des quartiers entiers, ouvert des voies immenses et planté sur le parvis Notre-Dame une pyramide en granit pour servir de point de départ à toutes les bornes miliaires de nos routes. Tout cela est fort ingénieux et surcharge peu le budget, car il n'en a pas encore été le moins du monde question dans les délibérations et même dans les causeries du conseil municipal.--On songe toujours à restaurer Notre-Dame, qui en a grand besoin, mais dont on tremble de voir les travaux confiés à quelque architecte vandale. En attendant, des mutilations coupables y sont commises tous les jours. Tout récemment, au portail septentrional, quatre chapiteaux ont été ébréchés à coups de pierre ou de marteau; un petit animal fantastique a été enlevé très-nettement, à l'aide d'un ciseau, et volé par un amateur, qui aura voulu y joindre également la tête d'un ange. Le Comité historique des arts et monuments a déjà précédemment appelé, à l'occasion de délits de ce genre, toute l'attention de l'autorité sur les moyens d'en prévenir le retour. Combien faudra-t-il donc encore de mutilations pour que ces réclamations soient enfin écoutées?
Ce que nous avions dit dans un précédent numéro de l'à-propos et de futilité pour l'art de sa mission à Athènes confiée à M. Boulanger, nous a valu une lettre de cet architecte, au talent duquel nous avions, du reste, rendu hommage. Suivant lui, les fouilles et les déblais qui ont été exécutés récemment par le gouvernement actuel de la Grèce, ont, en les dégageant des fortifications turques dans lesquelles ils étaient presque tous ensevelis, donné aux anciens monuments un aspect tout nouveau, leur véritable aspect. M. Boulanger semble avoir la confiance de justifier la mission qui lui est donnée, et de prouver par ses résultats qu'elle a été bien entendue. Nous avouons que la détermination où il paraît être d'arriver à faire cette preuve nous donne à nous-mêmes la confiance qu'il y parviendra, et nous serons, il en peut être certain, le cas échéant, les premiers à le proclamer.
La Normandie voit, depuis quelque temps, des artistes et des poètes sortir de la foule de ses artisans. Ses feuilles locales renferment de curieux détails sur les essais heureux d'un pauvre ouvrier qui paraît appelé à prendre un rang distingué dans l'art de la sculpture. L'ouvrier Lebreton a mérité tout dernièrement un encouragement du roi par ses poésies populaires.
La police, moins tolérante que l'administration des contributions indirectes, qui admet pour les vins l'extension de volume, à l'aide de l'eau, pourvu que le droit lui soit payé sur les deux liquides mariés, la police a fait saisir à Rouen et à Bercy une grande quantité de pièces de vin ainsi sophistiqués. La question va être portée devant les tribunaux. Déjà, dans une espèce qui ne manque pas d'analogie, la Cour de cassation vient de décider qu'on doit considérer comme boisson falsifiée, aux termes du Code pénal, le lait dans lequel un débitant a mêlé un tiers ou un quart d'eau.--Les tribunaux de Stockholm n'ont ni la même sévérité quand il s'agit de défendre leurs justiciables contre l'avidité de certains marchands, ni une grande bonne foi nationale, quand il s'agit de faire respecter les intérêts étrangers. Un pharmacien de cette ville, le sieur Almquist, voyant qu'une maison de Reims, renommée pour la qualité de ses vins de Champagne, fournissait presque seule la Suède entière, a contrefait les étiquettes du négociant champenois, et a appliqué ses contrefaçons à des bouteilles contenant une liqueur d'apothicaire. Les Suédois n'y ont vu que du Champagne, et des poursuites ayant été dirigées contre le contrefacteur, les tribunaux de première instance et d'appel ont tout naïvement déclaré que «s'il est vrai que d'un côté les lois sur le commerce répriment sévèrement toute usurpation de noms et de raisons commerciales, toute contrefaçon d'étiquettes, enseignes, etc., il y a d'un autre côté lieu de supposer que le législateur a dicté une disposition dans le seul but de protéger l'industrie et le commerce des indigènes, et non pour favoriser les étrangers _au détriment des nationaux._» S'il y a des juges à Berlin, il y en a de bien singuliers à Stockholm.
Les journaux qui tué M. l'amiral Roussin, qui aura pu entendre son oraison funèbre, car le lendemain les mêmes feuilles nous ont appris que cette nouvelle était sans fondement. Malheureusement beaucoup d'autres morts annoncées cette semaine n'ont pas été démenties de même.--L'émigration polonaise a encore perdu un de ses membres les plus illustres, le général comte Soltyck, qui avait servi avec honneur comme colonel dans l' armée française sous l'Empire, comme général dans l'armée polonaise durant la guerre de l'Indépendance, et qui avait, comme nonce, fait preuve nouvelle, à la diète, du dévouement et de la fermeté qu'il avait montrés sur les champs de bataille. C'était, du plus, un écrivain distingué; il a laissé histoire fort estimée de la guerre de Pologne en 1809, et la mort l'a surpris se livrant à d'autres travaux historiques.--Le clergé a perdu M. de Cosnac, archevêque de Sens, et M. le cardinal de Retz, auditeur de rote auprès du Saint-Siège.--M. le baron Capelle, ancien ministre de Charles X, et un des signataires des ordonnances de juillet 1830, a terminé à Montpellier une carrière remplie tour à tour par la disgrâce et la faveur. Une liaison avec Élisa Bonaparte, duchesse de Lucques et de Piombino, vue de mauvais oeil par Napoléon, attira sur lui des mesures sévères, et fit d'abord connaître un nom qui devait, si fatalement pour celui qui le portait, figurer plus tard au bas du manifeste politique qui a déterminé la plus rapide de toutes les révolutions.--Enfin, les arts ont eu à enregistrer sur leurs tables funèbres la mort du pianiste Pradher;--celle d'un peintre paysagiste de Lyon, d'un remarquable talent, Guindrand, tombé depuis quelques années dans le plus funeste idiotisme,--et celle aussi d'un ancien professeur de l'école des beaux-Arts de la même ville, Berjon, peintre de fleurs.--Un nom appartenant à un artiste célèbre s'est également éteint. La fille aînée et le dernier enfant survivant du fameux acteur Bertinazzi, appelé au théâtre Carlin, mademoiselle Barbe-Suzanne Bertinazzi, vient de mourir âgée de quatre-vingt-deux ans.
[Partition musicale: LE PAGE. Romance.]
PAROLES DE M. EUGÈNE DE LONLAY.
MUSIQUE DE M. G. DONIZETTI.
A MADAME LOUIS AUVRAY.
Sombres allées Où je rêvais Vertes vallées Ruisseaux si frais Féconde plaine Vaste domaine Fleur de ces lieux. O noble dame A vous mon âme, A vous mes yeux.
Riche tourelle Au front bruni Où l'hirondelle Suspend son nid Toit tutélaire Bonté sincère Seuil enchanteur Et noble dame A vous son âme, A vous son coeur.
D'un pauvre page Qui vous doit tout Vous dont l'image Le suit partout Daignez entendre La voix si tendre Et les amours O noble dame A vous son âme, A vous ses jours.
Théâtre-Italien.
_Belisario_, tragédie lyrique en trois parties, musique de M. DONIZETTI.--M. FORNASARI.
C'est une lamentable histoire que celle du Bélisaire de l'opéra italien, et l'on peut dire que jamais le dévouement monarchique n'a été mis à une plus rude épreuve.
Cet honnête Bélisaire, se trouvant en pays étranger, _frà genti barbare_, a fait un rêve. Il a vu un guerrier terrible qui renversait l'empire de fond en comble. Le voilà dans une grande perplexité.--Quel est ce guerrier? où est-il? comment le découvrir? Dans son inquiétude, il eut recours à un _homme de Dieu_; il lui conta son rêve; et l'homme de Dieu lui répondit qu'il n'avait pas besoin de chercher bien loin l'ennemi public dont il était en peine, et que ce guerrier mystérieux était son propre fils.
Ce fils était un enfant dans toute l'innocence du premier âge, et qui ne pouvait pas encore, évidemment, songer à conquérir le monde et à renverser le trône de Justinien. Néanmoins, Bélisaire fut impitoyable; il condamna son fils à mort, et le fit exécuter.
A la vérité, il ne fut qu'à moitié obéi sur ce dernier point. Proclus, qu'il avait chargé de l'opération, n'eut pas le courage de l'achever. L'enfant, au lieu d'être tué, fut seulement perdu.
Vous dites, madame, que c'est un abominable homme que ce Bélisaire? Je ne saurais être de votre avis là-dessus. Que dit, en effet, La Fontaine, le grand moraliste:
Ou ne peut trop aimer trois sortes de personnes: Les dieux, sa maîtresse et son roi.
Vous voyez donc bien que Bélisaire n'a fait que son devoir. Mais sa femme Antonine est comme vous, madame, et n'entend rien à cette morale-là.
Il faut vous dire que Proclus a jasé, et qu'Antonine sait tout. Jugez de sa colère! Elle jure de perdre son mari pour venger son fils, et je vais vous raconter comment elle s'y prend. Cela est toujours bon à connaître, et peut servir dans l'occasion.
Bélisaire, qui est en train de reconquérir l'Italie sur les Goths, écrit à sa femme de temps en temps, comme tout bon mari doit faire. Il paraît que dans une ses lettres il a imprudemment laissé beaucoup d'espace entre le texte et la signature. Que fait Antonine? Elle livre la missive à Eutrope, le mortel ennemi de Bélisaire; et Eutrope, qui a d'habiles faussaires à sa disposition, fait ajouter à la lettre du héros une phrase qui doit suffire pour le faire pendre.
Bélisaire revient d'Italie et rentre à Constantinople sur une de ces petites voitures à deux roues et non suspendues que nous nommons charrettes, mais qu'en langage tragique on appelle chars. Il est impossible d'être plus glorieusement cahoté. Il jouit de tous les honneurs du triomphe; il a même le bonheur d'embrasser publiquement Justinien; mais, ô néant des grandeurs humaines! à peine a-t-il eu le temps de chanter avec son ami Alamir un _andante_ et une _cabalette_, qu'Eutrope se présente, lui demande son épée de par l'empereur, et le somme de comparaître devant la Cour des Pairs du pays. Il est accusé de haute trahison au premier chef.
Il nie, comme de raison; mais on lui présente la lettre. Il reconnaît d'abord son écriture; mais, quand il a tout lu, il s'indigne, et déclare qu'il y a faux et interpolation. Il en appelle au témoignage d'Antonine. Mais Autonine confirme l'accusation, et déclare avoir reçu la lettre telle qu'elle est. Vous imaginez, bien comment Bélisaire la traite. «Mauvaise épouse! mauvaise mère! (Ils ont une lille, nommée Irène, qui est présente.)--Ah! mauvaise mère!... Et vous donc, avez-vous la prétention d'être bon père, par hasard? rayez cela de vos papiers, car je sais tout.--_Quoi!_--Tout ce que Proclus savait.--Aïe!»
Bélisaire met sa tête dans ses deux mains et ne tarde pas à faire sa confession générale devant sa femme et sa fille, devant le Sénat et l'empereur. Quand il a fini, Antonine se remet de plus belle à lui dire des injures, ce qui est tout simple. Mais on comprend plus difficilement que le Sénat s'en mêle fasse crever les deux yeux à un homme à qui l'on ne peut guère reprocher qu'un excès de dévouement à la dynastie régnante. Justinien est-il donc si mauvais politique? et ne voit-il pas que cet exemple n'est pas encourageant?
Quoi qu'il en soit, voilà Bélisaire aveugle et qui part bientôt, pour l'exil, guidé, par sa fille Irène, qui joue près de lui le même rôle qu'Antigone auprès d'OEdipe. Ils arrivent au mont Hémus. Là, ils rencontrent des Alains.
Ces Alains sont au nombre de vingt, ou à peu près, et telle est la grandeur de leur courage, qu'ils ont entrepris d'attaquer Constantinople et de mettre cette grande capitale à feu et à sang. Il est vrai qu'ils ont un chef qui ne plaisante pas, et qui ne connaît point d'obstacles: c'est Alamir, cet ami de Bélisaire dont je vous ai déjà parlé. Il a juré de venger le grand homme opprimé, et de noyer Constantinople dans des flots de sang. Mais Bélisaire le fait bien vite revenir à résipiscence. Bélisaire est toujours citoyen dévoué, sujet fidèle, et le malheur ni l'injustice n'ont eu aucune prise sur sa grande âme. Enfin, comme le drame touche à son dénoûment. Bélisaire reconnaît bientôt dans Alamir ce fils qu'il avait jadis condamné à mort, et qu'il croyait avoir perdu.
L'empereur, à la nouvelle de l'incursion des Alains, a fait marcher ses troupes à leur rencontre. Bélisaire se met, de son autorité privée, à la tête de l'armée grecque. Comment l'accepte-t-elle pour chef, et comment s'y prend-il pour la commander? C'est ce que je ne saurais dire, puisque l'auteur a négligé d'éclaircir ce point; mais il bat les Alains, et c'est ce qui importe le plus à l'empereur et aux habitants de Constantinople.