L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843
Part 4
Fidèles à leur rendez-vous habituel, les poissons des différents parages viennent périodiquement payer à l'homme leur tribut, et les pêcheurs y ont attendre ou poursuivre, dans certaines parties de l'Océan, les espèces qui s'y réunissent de préférence. Tel est le motif qui attire vers les côtes d'Islande, à Terre-Neuve et sur le grand banc ces flottes nombreuses qui partent tous les ans de nos ports de l'Ouest. C'est au milieu des tempêtes de ces mers orageuses que le jeune matelot reçoit le baptême du métier; c'est à cette école de dangers et de privations que s'exercent les forces vives de notre marine. De tout temps, les puissances maritimes ont trouvé dans la grande pèche les éléments de leur prospérité. Venise et la Hollande, ces républiques qui ont pesé d'un si grand poids dans la balance des nations, partirent un filet sur l'épaule et commencèrent leur fortune dans une barque de pêcheur. Ces peuples de marins devinrent riches et forts, et leur prépondérance sur la mer leur assura le commerce du monde. La puissance maritime de la France s'est agrandie aussi par la pêche; ses escadres ne se formèrent qu'à l'époque où les pêcheurs purent se réunir en grandes flottes: ce fut au commencement du seizième siècle, lorsque le Portugais Curie Real, qui avait observé l'affluence extraordinaire des morues sur le grand banc de Terre-Neuve, signala cette mine inépuisable aux pêcheurs européens, et que François 1er eut fait explorer ces parages par Jacques Cartier, de Saint-Malo, le meilleur marin de son temps. Toutefois ou ne tira pas d'abord un bien grand parti des ressources que le hasard avait fait découvrir dans ces latitudes. Le Vénitien Jean Cabot, envoyé par Henri VII d'Angleterre à la recherche d'un passage qu'on présumait devoir conduire à la Chine par le nord-ouest, avait reconnu, en 1497, une île qu'il appela _Prima-Vista_, et dont les nations maritimes, qui ont envié tour à tour la possession de cette nouvelle contrée, ont traduit chacune le nom dans leur langue. En 1501, Juan Ayamonte, marin catalan, recevait licence de la reine d'Espagne pour aller faire des investigations sur _la Tierra-Nueva (para ir a saber el secreto de la Tierra-Nueva)_, et il lui était recommandé de prendre avec lui deux pilotes bretons. Les Anglais la nommèrent _New-Fundland_, et ils ne pensèrent guère à la coloniser que cent ans plus tard. Les Chartres octroyées par Henri VII, pour y fonder des pêcheries, ne produisirent d'abord aucun résultat, et la marine anglaise n'acquit quelque prépondérance dans ces mers qu'après que le célèbre Drake en eut chassé les Espagnols. Leur prise de possession à Terre-Neuve ne date réellement que de 1585; l'île ne comptait encore que soixante-deux colons en 1612, et le nombre des navires pêcheurs s'élevait à peine à une cinquantaine. Nous ne commençâmes nous-mêmes à nous adonner à la pèche de la morue qu'en 1540. Les établissements sédentaires que nous fond ânes sur le littoral n'eurent pas, dans le principe, tout le succès qu'on s'était promis, et ce fui seulement sous le règne de Henri IV que le ministre Sully favorisa de tout son pouvoir la pêche de la morue, en la plaçant sous la protection du gouvernement.
Ainsi cette industrie qui s'exerça dans la haute mer à plus de six cents lieues de nos côtes, cette pêche qui, depuis plus de trois cents ans, a employé tant de bras et nourri tant de populations, ne marcha d'abord qu'avec lenteur. Il lui a fallu le secours des primes et l'appui soutenu de l'État pour s'élever au rang des grands commerces. Alors les stations poissonneuses des côtes et du banc de Terre-Neuve attirèrent les pêcheurs de diverses nations. La France et l'Angleterre, qui s'étaient disputé longtemps la possession de l'île et des mers adjacentes, finirent par fixer les divers parages où pêcheurs pourraient dorénavant se livrer à leur art sous la garantie des traités. Avant 1713, les pêcheries que nous possédions fournissaient aux besoins de presque toute l'Europe, et suffisaient à l'armement de nos vaisseaux; mais le traité d'Utrecht, celui de Versailles (1785) et la cession du Canada vinrent changer notre situation. Nous perdîmes successivement tous les riches établissements que nous avions formés au loin, et qui avaient porté la grande pêche au plus haut degré de prospérité: les colonies de l'Acadie et du Canada, l'île Royale, l'île Saint-Jean, l'île de Terre-Neuve cessèrent de nous appartenir.
Réduits maintenant aux droits de pêche sur les côtes d'Islande, au grand banc et sur la lande orientale et occidentale de Terre-Neuve, _sans pouvoir y établir aucune habitation, si ce n'est des échafauds et cabanes pour sécher le poisson:_ ne possédant plus pour s'abriter que les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon, rochers nus et misérables qu'il faut approvisionner de toutes les choses nécessaires à la vie, nos navires sont obligés de partir chaque année des ports de France qui doivent servir aux opérations de la campagne. Et pourtant, malgré cet état de choses, et grâce aux encouragements de l'État, nos pécheurs ont soutenu la concurrence avec ceux de l'Angleterre, établis et à demeure sur la partie sud de l'île de Terre-Neuve, et avec ceux des États-Unis, qui jouissent de tous les avantages de la proximité de leurs côtes.--La pêche de la morue occupe annuellement plus de 400 navires français; 200 bâtiments de transport et de cabotage sont destinés en outre aux opérations accessoires de la pêche. Ainsi, cette industrie entretient à la mer une flotte de 600 voiles et de 15,000 marins, qui forment près du quart du personnel valide de l'inscription maritime: réserve précieuse, toujours disponible et endurcie au métier le plus rude, sur mit; mer orageuse et sous un climat des plus rigoureux; réserve utile pour la navigation commerciale en temps de paix, réserve indispensable, mais encore insuffisante pour l'armement de nos escadres en temps de guerre.--Les produits de la pêche de la morue sont, estimés à 40 millions de kilogrammes de poisson, qui viennent alimenter nos marchés, et dont 15 à 16 millions sont réexportés aux colonies, en Italie et en Espagne. Notre consommation absorbe le reste.
La pêche sur la côte de Terre-Neuve a toujours été placée au premier rang; c'est, celle qui occupe le plus grand nombre de marins; on y emploie des bâtiments de toute grandeur, depuis 30 jusqu'à 350 tonneaux. Lorsque le navire est arrivé il la côte, vers les premiers jours de juin, on le désarme, et l'équipage vient s'établir à terre avec tout son matériel dans des cabanes de bois construites sur le littoral et qu'il faut remettre en état après l'hivernage. De là, les bateaux, montés de deux hommes et un novice, sont expédiés tous les matins à la pèche à la ligne pour ne l'entrer que le soir. Indépendamment de ces embarcations, chaque navire arme un ou plusieurs _bateaux de Seine_, qui sont montés de dix hommes et qui pèchent lorsque les morues deviennent plus abondantes. Au retour des bateaux, le poisson est tranché, salé et mis en pile: après plusieurs jours de sel, les novices et les mousses le font sécher sur les bancs de galet jusqu'à ce qu'il soit parvenu à un désiré de dessiccation suflisant pour le rentrer. Les pécheurs quittent la côte à la fin de septembre, la plupart pour rentrer en France, quelques-uns pour aller porter une cargaison de morues aux Antilles.
La pêche à Saint-Pierre et Miquelon a une grande analogie avec celle de la côte de Terre-Neuve: elle se fait avec des bateaux plats appelés _wavys_ ou avec des pirogues. Ces embarcations, au nombre de 2 à 500, vont à la voile et à l'aviron; elles sont montées par deux hommes et sortent le matin pour rentrer le soir. On divise en trois catégories les différentes classes de gens qui se dévouent à la pèche, ou à la préparation du poisson sur le littoral de ces deux petites îles: 1º les _pêcheurs sédentaires_ ou colons pêcheurs, au nombre de 1,000 à 1,400; 2º les _pécheurs hivernants_, qui passent la mauvaise saison ou qui s'établissent à terre pendant plusieurs années; leur chiffre, sujet à des variations, n'excède guère 300 individus; 3º enfin, les _passagers pêcheurs_ venus de France et qui repartent à la fin de la campagne; on en compte environ 3 à 400 chaque année.
La pêche et la préparation de la morue étant la seule industrie des îles de Saint-Pierre et Miquelon, occupent la totalité des pêcheurs hivernants et presque tous les habitants sédentaires, hommes, femmes, vieillards et enfants, à partir de l'âge le plus tendre. La pêche commence au mois d'avril et se prolonge jusque vers le milieu d'octobre; elle est généralement assez abondante et donne du petit poisson. Comme à la côte de Terre-Neuve.
La pèche sur le grand banc s'effectue avec des navires de 120 à 130 tonneaux, armés de deux fortes chaloupes; 16 à 20 hommes d'équipage sont nécessaires pour la manoeuvre du bâtiment et de ses embarcations: les départs de France ont lieu du 1er au 15 mars. Les navires se rendent directement à Saint-Pierre et y débarquent les passagers pêcheurs, les mousses et les novices, qui forment le complément légal de leur équipage, et qui ont pour destination le travail de la sécherie à terre; de là, ils font voile pour le banc, sur lequel ils vont mouiller par 70 à 80 mètres de fond, afin de s'y livrer aux opérations de la pêche. Les deux chaloupes sont mises à la mer, et, chaque soir, montées de cinq hommes chacune, elles vont tendre les lignes, qui sont armées de 4 à 5,000 hameçons. Tous les matins, les lignes sont levées, et le poisson, tranché, lavé et salé, est transporté à bond et déposé dans la cale. La partie de l'équipage qui est restée sur le navire, s'occupe aussi à la pêche avec des lignes de fond. La première pèche terminée, ce qui a lieu du 15 au 30 juin, le produit en est porté à Saint-Pierre pour y être séché, tandis que le navire, muni de nouveau sel et d'appâts, retourne faire sur le banc une seconde pêche. Parfois même il en fait une troisième, dont les produits, seulement salés, sont rapportés directement en France à l'état vert. La pêche du grand banc est plus dure et plus périlleuse que celle de la côte; elle exige des marins faits et des hommes intrépides; elle se pratique sur une mer sans cesse agitée; les pertes d'hommes et de chaloupes y sont fréquentes à cause des bourrasques et des brumes: la pêche à la côte forme les marins, la pèche au banc les aguerrit.
Quant à la pêche qui se pratique vers les atterrages de l'Islande, elle s'opère sous une latitude de 64 à 66 degrés nord, au milieu des glaces flottantes et sur une mer sans mouillage et toujours tourmentée. A la côte, le navire est désarmé; au grand banc, il est mouillé sur son ancre; dans les parages de l'Islande, il est forcé de rester sous voile. Ici, la pêche se fait avec des lignes volantes de 100 à 120 brasses de profondeur; le poisson pris, au lieu d'être salé _en vrac_, est préparé et salé dans des tonnes apportées de France. On emploie, pour cette pêche, des bâtiments de 60 à 80 tonneaux, montés de 12 à 15 hommes d'équipage. Les navires partent en avril et rentrent dans le courant de septembre; quelques-uns, cependant, favorisés par la pêche, reviennent au mois de juin et repartent immédiatement pour un second voyage. Ainsi, les équipages tiennent habituellement la mer pendant six mois. Aucune pêche n'est plus propre à donner des marins intrépides, aucune n'est marquée par des pertes plus cruelles d'hommes et de bâtiments.
«En présence du développement des forces maritimes des grandes puissances, disait naguère l'habile, administrateur chargé de soutenir devant les chambres l'exposé des motifs sur le dernier projet relatif à la pêche de la morue, la France ne doit pas rester stationnaire, et le gouvernement doit chercher les moyens de mettre les ressources du pays à la hauteur des besoins sans cesse croissants de notre marine. La pêche est une industrie féconde; déjà elle est la branche la plus importante de notre navigation commerciale, et l'inscription maritime, à laquelle elle fournit plus du cinquième de sa force vive, lui doit ses meilleurs matelots; aucune ne forme plus économiquement et plus promptement des marins robustes, actifs et propres au service de l'État, et cependant aucune n'est susceptible encore d'un plus grand développement... Le doublement de l'exportation et de la consommation des produits de la pêche suffirait pour donner au service de notre flotte 12,000 marins de plus.»
A ces judicieuses paroles de M. Senac nous ajouterons que la France a dans ses mains toutes les ressources pour se maintenir au rang des premières puissances maritimes, pour protéger le commerce le plus étendu, pour appuyer au besoin par ses forces navales la prépondérance de sa politique; mais il faut pour cela qu'elle ne renonce pas à se faire craindre sur les eaux. Or, il n'est pas de marine militaire possible sans une marine marchande active et nombreux, et c'est dans la politique de la grande pêche qu'elle, en trouvera tous les éléments.
Projet d'une Caisse de pensions de retraite
POUR LES CLASSES LABORIEUSES.
Les caisses d'épargne sont accessibles sans distinction à tous ceux qui, pauvres ou riches, veulent momentanément déposer des sommes plus ou moins fortes, qu'ils peuvent retirer à volonté. Or, nous voyons par les comptes rendus de leur administration que la moyenne des versements pour Paris varie entre 150 et 160 fr. par individu, ce qui suppose une économie d'au moins 60 fr. par an, économie que peuvent rarement faire ceux qui vivent au jour le jour de leurs salaires.
D'autre part, les _Sociétés particulières de secours mutuels_ ont spécialement pour but d'assurer un secours journalier à ceux qu'un chômage, une maladie, privent momentanément de leurs ressources, quelquefois de rembourser les frais de maladie, les frais de sépulture en cas de décès, etc.; mais, ainsi que nous le dit un homme qui a voué à ces importantes questions une élude toute particulière, M. Maquet, dans un travail dont nous parlerons tout à l'heure, «les ouvriers peuvent d'autant moins s'y associer, qu'indépendamment des versements annuels plus ou moins forts, le souscripteur est encore obligé de payer d'avance 5 pour 100 pour frais d'administration _sur le montant des annuités capitalisées._»
Aussi, beaucoup de ces sociétés; n'ont pu se soutenir longtemps, et, après d'infructueux efforts, se sont vues dans la nécessité de se dissoudre. En nous confirmant ces tristes résultats, un philanthrope bien digne de regrets, M. de Gérando, nous les a expliqués dans les lignes suivantes empruntées à son ouvrage sur la _Bienfaisance publique_: «Ces sociétés, dit-il, dont le quart réunit à peine trente à cinquante membres, procèdent suivant des modes très-différents; aucune loi, aucun acte du gouvernement, ne sont venus leur assurer une protection, leur donner des règles ou des garanties. Il est impossible, ajoute-t-il dans un autre passage, que des associations si peu nombreuses puissent faire une application solide du calcul des probabilités, et qu'elles garantissent aucun secours avec une certitude quelconque. Trente-deux d'entre elles se sont dissoutes dans ces derniers temps, et cinq dans la seule année 1837; vingt-une n'ont plus fourni de renseignements à la caisse philanthropique de Paris depuis 1829, et ont peut-être subi le même sort.»
Il restait donc à trouver une combinaison qui, sans nuire aux caisses d'épargne, pût exister à côté d'elles ainsi qu'à côté des sociétés temporaires de secours mutuels, et réaliser ce que ni les unes ni les autres ne pouvaient faire, c'est-à-dire créer chaque jour pour le prolétaire des ressources qui s'accumuleraient sans cesse, et garantiraient d'une manière certaine l'avenir contre toutes les éventualités. C'est le plan qu'a voulu réaliser un honorable citoyen, M. Maquet, en fondant _des caisses de pensions de retraite pour les classes laborieuses de l'un et de l'autre sexe_.
M. Maquet, qui mûrissait depuis longtemps cette idée généreuse, avait consulté tous les précédents qui peuvent exister; car l'idée qu'il a émise et qu'il veut faire passer dans la réalité n'est nouvelle, à proprement parler, que dans son application. Sans mentionner la _caisse des invalides de la marine_, dont les résultats ont été si admirables, et qui fonctionne avec tant de succès depuis près de deux siècles, il nous suffira de dire qu'un plan analogue à celui proposé aujourd'hui par M. Maquet a été exposé pour la première fois en 1772 en Angleterre, adopté deux fois, à une grande majorité, par la Chambre des Communes en 1773 et 1796, deux fois repoussé par la Chambre des Lords, et enfin accueilli le 18 juin 1833 par les deux chambres du Parlement.
Cet acte législatif stipulait que tout individu âgé de quinze ans au moins pouvait, soit par un seul paiement, soit par une prime annuelle, acquérir de l'État une rente viagère annuelle ou différée au maximum de 20 liv. st., au minimum de 1 liv. st., à la charge de déposer cette prime dans une caisse d'épargne ou paroissiale, ou dans toute autre société autorisée à se former à cet effet.
Le même acte disposait en même temps (art. 19) que les certificats et registres relatifs à ce service seraient exempts de timbre.
Après avoir longtemps mûri son plan, et réfléchi à la possibilité d'organiser une caisse de pensions de retraite pour les classes laborieuses, M. Maquet songea à demander pour lui le patronage du public, de la presse et des hommes éclairés. A cet effet, une réunion solennelle fut convoquée; elle eut lieu le 11 mai 1812, dans la grande salle de la mairie du 5e arrondissement. C'est devant un nombreux auditoire que M Maquet, fort de ses études et de ses convictions, exposa son plan d'organisation. Nous allons en donner brièvement un aperçu d'après ses propres travaux.
Étendre aux classes ouvrières, par une association appliquée à tous les degrés de l'échelle sociale, le principe suivi par le gouvernement, qui, au moyen des retenues opérées sur leurs traitements d'activité, même les plus minimes, alloue des pensions de retraite, non-seulement aux employés de ses administrateurs, mais encore aux officiers des armées de terre et de mer, ainsi qu'aux marins et aux ouvriers des ports; tel était le problème que M. Maquet s'était proposé de résoudre.
Pour y parvenir, rien ne lui semble préférable à la création d'un établissement fondé sur le model de la caisse des invalides de la marine. Cette caisse, qui, depuis deux siècles, fonctionne avec un succès toujours croissant, et que prospérité a mise à même de pouvoir payer plus de 7 millions de pensions pour services mixtes rendus à l'État et au commerce, s'écarte (comme doit du reste le faire, à son exemple, la casse des pensions de retraite) autant de la règle commune des anciennes routines que des établissements nouveaux d'un caractère analogue. Elle n'aliène aucune partie de son capital; elle n'en fait pas comme certaines sociétés particulières, le privilège exclusif d'un partage entre les survivants lors des répartitions; son fonds est un trésor qui s'augmente sans cesse pour soulager dans l'avenir les infirmités ou la vieillesse de ses économes et prudents souscripteurs. «En effet, dit M. Richelot, cette caisse pourvoit à tout pour le marin; la marine n'abandonne point, comme l'industrie, ses vieux serviteurs; les bras employés par elle, et que l'âge a affaiblis, elle ne les réduit pas au pénible effort de demander l'aumône; elle établit une admirable solidarité de famille, et récompense dans la veuve et dans l'enfant en bas âge les services du mari et du père.»
Ce serait une position analogue que M. Maquet, en organisant la caisse des pension de retraite, voudrait créer en faveur de ces ouvriers vieux et infirmes, de ces invalides de l'industrie qui, après une vie entière passée dans de pénibles travaux, n'ont d'autre perspective que le dénûment dans l'infirmité.
Jusqu'ici, en effet, qu'a-t-on fait pour l'ouvrier? Le gouvernement, ce tuteur-né des intérêts généraux, qui impose d'autorité une économie sur le traitement de l'officier ou du bureaucrate, qui les rend prévoyants par ordre, a-t-il songé à assurer à l'ouvrier un morceau de pain à la fin de sa carrière? Souvent même se croit-il bien généreux quand, l'arrachant à la municipalité, il l'envoie cacher ses infirmités derrière les murs d'un de ces hôpitaux qu'il entretient avec les sueurs du malheureux, avec le produit des charges publiques, surtout des octrois, qui pèsent bien plus sur le pauvre que sur le riche.
Différente des caisses d'épargne, la caisse des pensions de retraite ne rend les épargnes qu'elle à reçues par fractions que sous forme de pensions, ou tout au moins de secours qu'on pourrait appeler des pensions temporaires, et après un laps de temps qui ne peut être moindre de vingt-cinq ans. Ces pensions doivent être le résultat de versements ou de retenues volontaires de 6, 12 ou 21 francs par an, à percevoir par fractions de 12, 25 ou 30 centimes par semaine, suivant l'âge ou la progression du salaire.
Le minimum des versements pendant vingt-cinq ans est de 450 francs; le maximum, de 20 centimes par jour.
Toute personne de l'un ou de l'autre sexe, de dix ans et au-dessus, peut faire partie de la caisse, sur la présentation de son acte de naissance.
Les versements ne pourront être moindres
De 6 francs par an, de dix à quinze ans;
De 12 francs, de quinze à vingt ans;
De 24 francs par an, de vingt ans et au-dessus.
Les souscripteurs devront faire leurs versements par semaine ou par mois.
Toutes les sommes provenant de souscriptions, legs ou donations, seront employées en achats de rentes sur l'État.
Ces rentes seront inscrites au nom de la caisse des pensions de retraite, et les titres seront déposés à la caisse des dépôts et consignations.
Les arrérages de rentes seront perçus et convertis immédiatement en rentes sur l'État, ou en placements hypothécaires, par les soins du conseil-directeur.
Tout souscripteur âgé de cinquante-cinq ans, dont les versements annuels auront été régulièrement faits pendant vingt-cinq ans, et s'élèveront à 450 francs au moins, aura droit à une pension.
Les souscripteurs dont les versements auraient été suspendus ne perdront pas leurs droits à la pension, pourvu qu'en reprenant le cours de leurs versements, ils acquittent le montant et les intérêts composés des versements arriérés. Le maximum des pensions ne pourra excéder 600 francs par an, à moins de modifications ultérieures.
D'autres dispositions règlent les droits des ouvriers à une pension temporaire pour cause de blessures ou d'accidents.
Enfin la caisse sera aussi en mesure de servir des pensions aux veufs ou veuves, aux orphelins et aux pères et mères indigents des souscripteurs..