L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843
Part 3
Le complot éclate: le duc, surpris par les gentilshommes en armes, signe l'ordre d'arrestation de Landais. Déjà ils s'applaudissent et savourent la vengeance; mais la victime leur échappe au moment où ils croient la tenir. Instruit par ses agents, Landais s'est mystérieusement introduit dans le lieu occupé par les conjurés; là, maître de leurs secrets, il surprend les coupables en flagrant délit et dans leur propre repaire; des soldats apostés les obligent à rendre les armes.
Landais victorieux ressaisit le pouvoir; mais le gouvernement de la Bretagne et la défaite de la noblesse ne sont pas les seuls intérêts qui l'occupent: à côté de l'homme d'État, il y a le père; Landais songe au bonheur de sa fille Marie, qu'il idolâtre; il rêve la fortune pour elle et une brillante alliance. S'il retient le pouvoir, ce n'est que dans l'intérêt de Marie. On voit qu'ici le caractère de Landais dévie, et que, tout en frappant les grands, il songe aux grandeurs. M. Émile Souvestre explique cette faiblesse par l'amour paternel: Landais n'a d'ambition que pour sa fille; soit! mais le coeur humain n'explique-t-il pas l'affaire encore mieux?
Cependant Marie n'a pas cessé d'être une simple fille; les rêves de son père la touchent peu: elle a donné son amour à Albert, un simple gentilhomme. Ce qu'on sait d'Albert est tout mystère; on le tient pour homme de bonne maison, voilà tout; le nom de son père reste caché; Albert l'ignore lui-même.
Ce nom qu'Albert ne sait pas, je veux vous le révéler: Albert a pour père Chauvin, l'adversaire de Landais; Chauvin, que Landais a fait périr misérablement en prison: Marie aime donc le fils d'un ennemi, et Albert aime Marie la fille du bourreau de son père.
Etienne connaît cette énigme fatale de la naissance d'Albert, et il en profite pour jeter le trouble dans la maison de Landais et déchirer le coeur de Marie. Le jour où, étendant la main vers Albert, il lui dit: «Venge ton père,» tout est fini. Les deux amants se désespèrent, et Marie s'évanouit.
Etienne a beau faire, Albert tient à Marie plus qu'à Chauvin: l'amour pur l'emporte sur l'amour filial. Vainement Étienne veut l'entraîner dans sa haine et dans ses intrigues, Albert résiste: il fait plus encore: il sauve la vie à Landais et arrache Marie aux ravisseurs soudoyés par Étienne.
Vous dites; «Comment Etienne peut-il ainsi aller et venir et comploter dans le, palais après sa défaite?» Il faut s'en prendre à l'imprévoyance de Landais, qui a eu la maladresse de lui laisser la liberté.
Landais paie cher cette imprudence: Étienne et ses complices s'emparent de la ville; Landais, surpris, ne peut résister; tout est dit: son bonheur est passé et sa puissance s'écroule. Landais, prisonnier d'Étienne, n'a plus qu'à se préparer à la mort; un seul regret affaiblit son courage: que deviendra Marie? «Je veillerai sur elle, dit Albert, je serai son défenseur et son époux.» A ces mots, il anéantit l'écrit qui constate sa noble naissance, et se fait un homme sans titre et sans nom, afin du pouvoir aimer Marie, la fille du tailleur. Landais, consolé, va d'un pas ferme à la mort.
Ce n'est là qu'une esquisse incomplète du drame de M. Émile Souvestre: on y trouve bien d'autres événements et d'autres complications; peut-être, même est-ce le défaut de l'ouvrage; les faits ne s'y produisent pas toujours nettement et jettent çà et là, par une certaine confusion, quelque obscurité sur les sentiments et sur les caractères; mais, à tout prendre, le drame intéresse; il a été constamment applaudi: c'est le succès le plus réel que le Second-Théâtre-Français ait obtenu depuis sa réouverture; d'ailleurs, et ceci n'est pas à dédaigner par le temps qui court, une pensée généreuse et un noble coeur se remuent partout au fond de ce drame; on n'aurait pas nommé M. Souvestre, qu'on l'aurait deviné.
--Don Quichotte et son Sancho Pança chevauchent, depuis quelque temps, au Cirque-Olympique, et y courent les hasards: du noble chevalier, toujours vaillant, généreux, éthique, comme il convient à son caractère; le fidèle écuyer, gros, gras, rond, roulant, plein de bon sens, de bon appétit, et semant les proverbes sur sa route, ainsi qu'il lui appartient. Nous ne suivrons pas ces deux illustres amis dans toutes les sinuosités de leurs nombreuses aventures; nous ne marcherons pas pied à pied à la suite de la fortune vagabonde de Rossinante et du grison; cette entreprise nous mènerait trop avant, et nous ne sommes pas, pour courir si loin, suffisamment éperonnés et armés chevaliers errants.
Choisissons seulement quelques épisodes de ce poème mémorable; et d'abord, voici ce bon Sancho: dans quelle situation, ô ciel! et comme il a besoin ici de toute sa philosophie! Les muletiers ont saisi et jeté notre homme sur une couverture de laine; les voyez-vous qui le lancent en l'air à tours de bras et le font rebondir comme une balle élastique; ô mon brave Sancho! jamais ballon joua-t-il son rôle aussi naturellement que toi!
Plus loin, don Quichotte devient la victime de sa philanthropie et de sa candeur; vous savez comme quoi, au détour d'un buis, le valeureux chevalier rencontra une bande de forçats escortée d'une escouade de la sainte hermandad. «Holà! oh! seigneurs cavaliers, rendez la liberté à ces malheureux, s'écria-t-il, ou je vous pourfends de ma redoutable épée!» Et aussitôt, piquant des deux et croisant la lance, don Quichotte mit les gendarmes en pleine déroute et délivra les bandits, qu'il prenait pour des esclaves opprimés. Ce qu'il en advint, vous le voyez; à peine les forçats ont-ils brisé leurs chaînes, qu'ils se tournent contre leur libérateur, le jettent bas et le rouent de coups, de compagnie avec Sancho.
Que devenir après une telle ingratitude? Se retirer du monde, se faire berger, chercher si la vertu et la reconnaissance, exilées des villes et des grandes routes, se sont abritées sous la houlette; ainsi font don Quichotte et Sancho.
Mais la vie champêtre convient-elle à un tel héros? Don Quichotte a bientôt repris le fer, la cuirasse et l'armet de Membrin. Qu'il fait beau le voir sur son Rossinante immobile, tandis que Sancho Pança enfourche le bât de son âne, en attendant le fidèle baudet qui broute quelque part l'herbe fleurie.
Hélas! don Quichotte a beau être le plus vaillant des héros de la Manche, il succombe enfin dans un terrible tournois contre le redoutable chevalier du Miroir; quelque enchanteur, sans doute! Le clairon sonne, les casques retentissent, les cuirasses étincellent; quels rudes coups d'épée! cependant don Quichotte est vaincu.
Était-ce pour être partout trahi, berné et battu, qu'un beau jour, ô don Quichotte! ô innocent héroïque! tu as quitté ta maison, ta nièce, ton curé et tes livres de chevalerie, suivi de ton ami Sancho; le grison portant l'un, Rossinante portant l'autre?
--Le théâtre de la Porte-Saint-Martin ne s'amuse pas à de tels jeux d'enfants; il se plonge dans le crime le plus noir avec _les Naufrageurs_ titre barbare, mais moins barbare que la prose de M. Boulé, l'auteur de ce formidable drame. Ces naufrageurs sont d'affreux bandits qui dépouillent les malheureux que la tempête a jetés sur la rive, et les assassinent au besoin. Aussi, leur histoire est-elle surabondamment ornée de tempêtes, de naufrages, de meurtres, d'enlèvements, de morts subites, de résurrections, de cavernes, d'incendies, de fureurs, de repentirs, de reconnaissances et de grincements de dents. Au dénouement, le crime est châtié amplement, comme cela est de règle, et les naufrageurs s'abîment sous les ruines d'une immense caverne. Que Dieu leur pardonne, et à M. Roulé aussi!
--_Le Capitaine Lambert_, du gymnase, recommence _le Joueur_ de Regnard, et celui de Victor Docange; mais il n'a ni l'esprit de l'un, ni la terrible passion de l'autre. A force de jouer, Lambert perd jusqu'à son dernier sou. Que deviendra sa fille? c'est là le grand désespoir de Lambert. Heureusement, un Arthur vertueux, le fils de l'homme qui a ruiné Lambert, répare tout le mal, et rend à Lambert la fortune qu'il regrette: c'est bien le moins qu'il devienne son gendre. Lambert jouera-t-il encore? je ne sais, mais je crains que le Gymnase ne le joue pas longtemps.
Les lauriers de Levassor emmenaient sans doute le théâtre des Variétés de dormir; il a voulu avoir aussi sa pièce à travestissements. _Jacquot_ ne sert pas à autre chose; Jacquot est tout à la fois Vernet, Alcide Tousez, Odry, Numa, Lepeintre jeune, Ravel; tous les acteurs de Paris y passent; Neuville exécute ces métamorphoses et ces imitations avec une vérité et une ressemblance dignes d'étonnement. La pièce est d'ailleurs semée de mots plaisants. Les auteurs sont MM. Paul Vermont et Gabriel.
De l'autre côté de l'Eau
SOUVENIRS D'UNE PROMENADE. (Suite.--Voyez t. II, p. 6, 18 et 30.)
SUR LA TAMISE.
Tout ce qu'éprouvait de patriotique jalousie le vieux Caton pendant sa résidence à Carthage, un Français,--je parle du moins farouche citoyen de Paris,--doit le ressentir en arrivant à Londres par cette belle avenue marine qui commence à Gravesend.
Ce n'est pas que l'entrée des Champs-Elysées n'ait son mérite et l'Arc-de-Triomphe ses glorieux souvenirs; mais Vienne a son Prater; Berlin, son allée de tilleuls; Rome avait des arcs de triomphe sur toutes ses routes. Aucune ville de ce bas monde n'a eu et n'aura jamais,--il faut le croire,--ces huit lieues de rivières encombrées de quatre mille vaisseaux.
Voici les lourds charbonniers de Newcastle, voici les bricks de commerce qui reviennent de Calcutta et de Bombay, voici les pêcheurs de morue, voici les yachts de la _Royal Navy_, voici les stationnaires, sentinelles imposantes, voici le pavillon russe, le pavillon danois.--hélas! et Copenhague?--le papillon américain,--et Boston?--le pavillon français,--diable, et Trafalgar?
Noble et glorieux pavillon, que n'était-tu du moins sur quelque beau navire aux agrès bien ordonnés, brillant de la poupe à la proue, les sabords ouverts et montrant les dents! Mais non; à l'arrière de cinq on six méchantes carènes, sales et mal tenues, pendait un chiffon tricolore dont à peine on distinguait les nuances éteintes. Sans le souvenir de la Colonne, il y avait de quoi se voiler la face et s'enfuir à fond de cale.
Encore des vaisseaux, des vaisseaux encore, des vaisseaux toujours. Quelquefois, nous ne voyons de loin, acculé à la rive, que le profil d'un beau navire; mais ce profil nous en marquait dix, quinze, vingt, rangés côte à côte. Cette immense force ne s'étale pas, bien au contraire; chaque vaisseau se serre et se fait petit, dans une agglomération monstrueuse de voiles et de mâts et de tuyaux à vapeur.
Puis, derrière les toits du rivage, vous avisez d'autres cordages, d'autres vergues, d'autres pavillons: ce sont les _Docks_, ce sont des ports creusés par douzaines, où vont encore se cacher des flottes entières, se reposer les bâtiments avariés, se décharger les opulentes cargaisons... Bref, au bout d'une heure ou deux, la tête vous tourne, ce panorama mouvant vous enivre; vous vous croyez le jouet d'un rêve,--et d'un mauvais rêve, puisque vous n'êtes pas Anglais.
J'avais d'abord donné carrière à mon étonnement à mesure qu'un obligeant gentleman me signalait l'un après l'autre tous les points remarquables devant lesquels nous passions. Mais je crus voir briller dans ses yeux une orgueilleuse satisfaction qui me déplut, et ménageant de mon mieux la transition, je passai en peu de minutes à une indifférence fort bien jouée. Comme dernier symptôme de cet insouciant dédain, le _tillaburelo_ de _my uncle Toby_ me vint admirablement en aide. Le Gentleman s'inquiète de mes airs blasés; et après avoir essayé deux ou trois fois encore ses triomphantes insinuations, il me quitte, presque offensé de les voir si tranquillement accueillies.
SOUTH MOLTON STREET.
On m'avait spécialement recommandé de loger dans l'_East-End_. En ce pays où tout est strictement classé, mieux vaut un grenier du quartier noble qu'un hôtel tout entier de la Cité. Nous primes donc notre essor, mon compagnon de voyage et moi, vers la région très-noble ou Hyde-Park semble retenir la crème anglaise.
Et comme j'étais pressé d'en finir avec les ennuis du premier établissement, nous nous installâmes chez un estimable chapelier qui mit à notre disposition tout le superflu de sa petite maison: à savoir, un salon et deux chambres à coucher.
Sans me permettre une critique trop générale, voici mes observations sur l'intérieur hospitalier qu'il nous offrit en échange de guinées assez nombreuses.
Les cheminées avaient, en guise de devants de feu, des tabliers de soubrette excessivement ornés. Ces tabliers étaient en papier de couleur découpé, brodé, bariolé, rehaussé de paillettes.
L'unique canapé du salon était d'une maigreur attristante. La maîtresse du logis,--Dieu me garde de la nommer à présent!--ressemblait au canapé du salon.
Quelque chose de plus maigre encore, c'était Anne, l'unique soubrette de l'établissement. Bien que l'escalier criât volontiers sous le moindre poids, elle le montait et le descendait sans le plus léger bruit, à la manière des fantômes, dont elle avait la pâleur et l'oeil hagard; je parle de son oeil,--ou plutôt de ses yeux,--pour les avoir aperçus de temps à autre, à la dérobée. En général, ils étaient respectueusement baissés vers le parquet.
Le salon était pauvre, mais décent. La chambre à laquelle il donnait accès affichait un certain air de propreté menteuse. Je la cédai à mon compagnon de voyage.
Quant au _garret_ où je fus relégué par cette déférence toute naturelle, il mériterait une description en vers à la manière de Gresset; mais je me bornerai à quelques détails prosaïques.
Mon lit,--un véritable _four-posted-bed_,--était d'une ampleur conjugale; mais les matelas, évidemment destinés à un célibataire, ne le garnissaient ni en largeur ni en longueur. Ils formaient au milieu du plancher qui les soutenait une espèce de monticule quadrangulaire très-élevé. Je les comptai par curiosité: ils étaient cinq, dont le mieux fourni n'avait certainement pas l'épaisseur d'une galette du Gymnase. En revanche, par la consistance, ils en auraient facilement remontré au biscuit de mer le plus solide.
Après de vains efforts pour dormir sur cette couche dure, je me résignai à demander, non pas un, mais cinq autres matelas supplémentaires, qui me furent octroyés avec une certaine stupéfaction, et un lit de plumes, par la vertueuse mistriss...--j'ai juré de ne pas la nommer.
Loin de m'enhardir, cette complaisance m'empêcha de lui faire remarquer que le couvre-pieds de coton qui devait me dérober aux yeux indiscrets, tandis que je me livrerais au sommeil, manquait évidemment des qualités indispensables à ce voile nocturne. Les souris ou le temps en avaient fait un véritable crible dont les trous multipliés, laissant passer mes jambes, ne pouvaient guère arrêter un regard curieux.
Les serviettes étaient contemporaines du couvre-pieds. Elles devaient de plus à une lessive particulière je ne sais quelle odeur nauséabonde qui remplissait la chambre quand j'y montai pour la première fois.
«Par bonheur, pensai-je, nous sommes au mois de juin,» Et je courus ouvrir la fenêtre.
La fenêtre,--infernale guillotine!--résista obstinément à tous mes efforts pour la relever; je la crus condamnée par quelque droit de servitude, et je m'assis sur ma malle, dans l'attitude de Marins sur les ruines de Carthage, mais beaucoup moins résigné que le vieux proconsul. Il était en plein air, lui. Quant à moi, j'aurais volontiers pleuré.
Pourtant l'excès même du malheur, dans une âme forte, amène, une énergique réaction; puis le tablier de ma cheminée était si plaisant, il affectait de si étranges grâces, et ses grâces ressortaient si bien, éclairées par une affreuse chandelle de suif enfoncée dans un bougeoir énorme, que la résignation reprit sur mon coeur son heureux empire. Je doublai de mon manteau le couvre-pieds transparent; je m'isolai, autant que faire se put, du contact cotonneux de mes draps, et si le sommeil n'avait fui mes paupières, j'aurais pu me croire sur le plus délicieux édredon.
Mais je ne fermai pas l'oeil et mal en prit à certains petits animaux qui, dès cette nuit même, avec un empressement tout britannique, voulaient se repaître de sang français.
SIGNALEMENT D'UNE CAPITALE.
_Rues_--larges. _Passages_--étroits. _Parcs_--nombreux. _Maisons_--noires. _Portes_--petites. _Squares_--ronds ou ovales. _Quais_--hideux. _Cabriolets_--faits en citadines. _Pavés_--rares. _Édifices_--bien portants. _Cafés_--invisibles. _Boue_--abondante. _Décrotteurs_--ignorés. _Soleil_--étonné (1). _Passants_--tristes. _Dimanches_--tristes. _Ponts_--magnifiques. _Valets_--bien mis. _Maîtres_--mal habillés. _Mendiants_--pieds nus. _Mendiantes_--en chapeaux de satin. _Grisettes_--nus-bras, nu-cou, épaules nues. _Omnibus_--bruyants. _Marteaux de porte_--plus bruyants. _Vieux habits_--très-bruyants. _Watchmen_--admirables. _Soldats_--très-longs. _Pieds de femmes_--très-longs. _Nez d'hommes_--tout le contraire. _Bas de coton_--bon marché. _Tout le reste_--fort cher.
[Note 1: Ceci demande un commentaire. Le soleil, à Londres est étonné comme le doge de Gênes dans les galeries de Versailles.]
RÉFLEXIONS.
Pour ce signalement, j'ai choisi naturellement les traits caractéristiques, les côtés distinctifs de la ville que j'avais à dépeindre. Maintenant je suis de trop bonne foi,--et aussi trop prévoyant,--pour ne pas prédire que ces traits tendent à s'effacer chaque jour.
Mon compagnon de voyage,--qui visite l'Angleterre à peu près tous les cinq ou six ans,--m'a confirmé cette vérité par toutes sortes d'observations spirituelles.
Mais bien mieux encore par quelques-uns de ses étonnements.
Ainsi, quand un garçon de taverne, nous reconnaissant pour des Français, nous proposa du _bouilli-beef_--l'expression que prit le visage de mon ami me révéla toute une révolution culinaire.
«Bouilli-beef! répétait-il confondu... venir à Londres pour manger du bouilli-beef!... dans une taverne, du bouilli-b...!»
Mais là je l'arrêtai court en lui montrant, sur les vitres de la fenêtre, ces mots, qui répondaient éloquemment à l'amertume de ses plaintes.
Nous n'étions pas dans une taverne, nous étions dans une Eating-House. L'_Eating-House_ est à la taverne et au restaurant ce que l'aurélie est au ver et au papillon. De toutes parts la taverne se chrysalide.
Le vin français et le vaudeville français sont appelés à régénérer l'Angleterre. Dans cinquante ans, Londres aura des cafés, des décrotteurs, etc.; dans cinquante ans, il y sera tout à fait incongru de donner à manger au voyageur sans le gratifier d'un essuie-mains.
Qui sait--le bouilli-beef est d'un bon augure--si on n'y naturalisera pas ce qu'il y a de meilleur et de plus français au monde: la calme et sereine flânerie?
En l'an de grâce 1843,--je le dis pour l'instruction des âges futurs,--je n'ai vu de flâneurs à Londres que les watchmen et moi, ce dernier dans les glaces des magasins. Il me semblait vraiment ridicule, et j'avais honte pour lui de son inutilité souriante.
HUMILIATION.
Ce même personnage étant fort embarrassé,--pour peu qu'il eut osé s'aventurer à cinq ou six rues de son domicile,--ne se hasardait guère à de si lointaines excursions qu'avec un plan de Londres dans sa poche. Ce document topographique lui paraissait indispensable, mais lui devenait presque entièrement inutile, par suite d'une honorable timidité qui l'empêchait d'y chercher son chemin.
Un jour, cependant, après s'être longtemps consulté, il se retira dans une étroite ruelle dallée,--une _lane_ quelconque;--et là, certain de n'être pas observé, il entrouvrait mystérieusement les plis sibyllins de son oracle...
Quand un honnête homme, fort déguenillé mais très-barbu, sortit tout à coup de quelque corridor obscur, et avec une obligeante grimace de protection:
«Où va monsieur?» lui demanda-t-il en bon français.
O. N.
(_La suite à un autre numéro._)
La Pêche de la Morue.
L'époque approche où les nombreux bâtiments partis pour la pêche de la morue au printemps dernier vont rentrer dans nos ports. Déjà plusieurs journaux du département du Nord ont annoncé l'arrivée à Dunkerque de deux ou trois navires pêcheurs venant de Terre-Neuve. En ce moment, tous les pêcheurs ont terminé leur récolte; qu'on nous permette cette expression, car la pèche a été appelée l'_agriculture des eaux_; ils font voile vers la France. Avant d'apprendre à ses nombreux abonnés si la pèche de la morue a été heureuse cette année, l'_Illustration_ devait employer, pour la leur faire connaître dans ses plus curieux détails, la plume de ses écrivains et le crayon de ses dessinateurs.