L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843
Part 1
Produced by Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843
L'ILLUSTRATION, Nº 35. Vol. II.--SAMEDI 28 OCTOBRE 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75,
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
Courses au Champ-de-Mars. _Vue générale du Champ-de-Mars; les Coureurs au départ_.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine. _Éclairage au gaz sidéral_.--Théâtres. _Deux scènes de Pierre Landais; Cinq scènes de Don Quichotte_.--De l'autre côté de l'eau. Souvenirs d'une promenade, par M. O. N.--La pêche de la Morue. _Onze Gravures_.--Projet d'une Caisse de Pensions de retraite pour les Classes laborieuses--Romanciers contemporains. Charles Dickens. La Table d'hôte.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XIV, Pise. _Sept Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements des Sciences.--Logogriphe musical. Solution.--Rébus.
Courses au Champ-de-Mars.
Les courses d'automne sont terminées à la satisfaction publique, et surtout à la satisfaction de deux éleveurs privilégiés, le prince Marc de Beauvau et le baron Antony de Rothschild, qui ont, seuls, remporté tous les prix. Le premier a gagné 27,000 fr., et le second 9,000 fr. Depuis les fameux triomphes de _Miss Annette_, qui, deux ans durant, fut invincible, aucun cheval de course n'avait eu sur ses rivaux la supériorité qui, cette année, a été le partage de _Nativa_, au prince de Beauvau. Au printemps, elle avait trompé bien des espérances: elle avait médiocrement couru; la faute n'en était pas à elle, mais à son état de santé. A Chantilly, _Nativa_ a commencé à prendre sa revanche en gagnant le Saint-Léger; à Paris, elle a continué le cours de ses exploits; désormais elle a conquis la plus belle place au sommet de l'aristocratie chevaline. Tous les prix qu'elle a courus elle les a gagnés sans effort, sans coups d'éperon, avec une facilité désespérante pour les autres. Comme César, _Nativa_ peut prendre pour devise: _veni, vidi, vici_.
Le dimanche 15, elle débuta par un prix de 3,500 fr., qu'elle enlève lestement à des chevaux de haute réputation; le même jour, M. de Rothschild et son cheval _Drummer_ battent _Ratopolis_, à M. Lupin. _Capharnaüm_, à M. de Gamins, et bien d'autres encore; 3,000 fr. sont la récompense de cette prouesse au galop.
Le jeudi 19, MM. de Beauvau et de Rothschild se partagent encore le gâteau des courses; le premier, toujours avec _Nativa_, gagne 5,000 fr.; le second, avec _Muse_, remporte le prix royal, qui se paie 6,000 fr.
Jusqu'ici la lutte se soutient assez égale entre les deux éleveurs; mais le moment est arrivé où le prince français va remporter de deux chevaux et de deux prix sur le baron anglo-allemand. _Nativa_ n'est pas au bout de ses succès; il reste un prix de 4,500 fr.: il est pour elle. _Amanda_, au comte de Cambis, _Prospero_, à M. de. Rothschild, _Vespérine_, à M. Vasquez, n'ont pas la moindre prétention à lui disputer la victoire.
Le grand prix royal de 14,000 fr. peut et doit même rétablir la balance en faveur de M. de Rothschild; _Annetta_, la digne fille de _Miss Annette. Annetta_, qui a si bien couru l'année dernière, et plus récemment ce printemps, _Annetta_ a été ménagée par le prudent _Carter_. De peur de la fatiguer, il ne l'a engagée dans aucune course; elle arrive fraîche, légère, au combat; sa condition est parfaite; l'entraîneur a droit à tous nos éloges; tout le monde parie pour _Annetta_, elle est favorite. Si quelques joueurs hardis osent aventurer quelques louis contre elle, ils s'adressent à _Adolphus_ magnifique cheval du comte de Cambis, et ils contient leur sort à la vitesse bien connue de ce bel animal. Mais en matière de course, les hommes proposent et les chevaux disposent. Personne ne songeait à _Jenny_, la modeste _Jenny_, qui n'a pour elle que des succès insignifiants de province, et le mérite négatif d'être une fois en sa vie arrivée seconde au Derby de Chantilly; mais depuis, _Jenny_ est devenue la propriété du prince de Beauvau; le roi Midas changeait en or tout ce qu'il touchait; dans les heureuses écuries de la maison de Beauvau, les mauvais chevaux se changent en bons chevaux, les _Jenny_ se changent en _Nativa_.
_L'Illustration_ a saisi le moment où va être donné le signal du départ pour le grand prix royal. Tout le monde est à son poste; on aperçoit la tribune du jockey-club, les juges et les coureurs. _Jenny_ est confondue dans la foule, mais bientôt elle en sortira: elle sera victorieuse.
Elle a gagné les deux épreuves avec une supériorité incontestable. Quoique pleine de sept mois, quoique restée en arrière de quelques longueurs, par la faute de son jockey, elle arrive première, au bruit des applaudissements et des bravos.
_Jenny_ a autrefois appartenu à lord Seymour, dont l'hippodrome regrette aujourd'hui l'absence. Lord Seymour, cet Achille des courses, est en ce moment renfermé sous sa tente, laissant prendre sa place par de jeunes éleveurs. Il est à regretter, malgré les succès de ses héritiers, qu'un homme si intelligent, et à qui les courses doivent tant en France, se soit laissé dégoûter par des revers immérités. Il a été dignement remplacé et suppléé par MM. Lupin, A. Fould, Sabatier, de Beauvau et de Pontalba; mais lord Seymour est presque dans notre pays le créateur de cette industrie, qui peut devenir nationale; et, tout en rendant justice au présent, pour être juste, il faut donner un regret au passé.
Une remarque assez curieuse à faire, c'est que depuis plusieurs années le nombre des bonnes juments l'a emporté sur celui des bons chevaux. Ainsi, en 1841, nous avons eu _Fiametta_; en 1842, _Annetta_; en 1843, _Nativa_ et _Jenny_; puis, dans un ordre inférieur, _Tragédie, Amanda_ et _Muse_. Les chevaux sont bien loin de valoir leurs rivaux du sexe féminin. Cette, bizarrerie de la nature, est un malheur pour nos races françaises; des étalons pourvus des qualités qui distinguent _Nativa, Annetta_ et _Jenny_ eussent été précieux; leur sang se fût répandu par tout le pays, et eût amélioré les espèces; bornées à la condition du mères, ces juments perdent presque toute, leur valeur publique et nationale, et nous obligent à aller chercher en Angleterre, les étalons que nous eussions trouvés chez nous.
Courrier de Paris.
M. de Talleyrand n'était pas mort tout entier, tant que M. de Montrond a vécu; c'était la seconde moitié de lui-même; Talleyrand n'allait pas sans Montrond, et Montrond sans Talleyrand; l'un complétait l'autre; mais maintenant tout est dit; M. de Talleyraud est bien mort; M. de Montrond a été enterré la semaine dernière.
On ne trouvera plus son pareil; cette espèce d'hommes est finie, et M. de Montrond en aura été le dernier et, on peut le dire, le plus parlait représentant; il faut une corruption en grand et de très-grands seigneurs pour faire éclore une telle race et pour l'alimenter; faites naître un Montrond de notre temps, il végétera et s'étiolera bien vite; dans ce monde de petits vices et de petites intrigues vulgaires, il n'y a plus place pour une intrigue si savante et pour un vice si raffiné; quand il séduirait la femme d'un député d'arrondissement et enlèverait deux ou trois Pénélopes de la garde, nationale; quand il ferait pour cinquante mille francs de dettes, la belle affaire! Et où placerait-il sa charmante impudence, sa fine raillerie, ses airs de Momcade, son cynisme élégant et son esprit de démon? Au service d'un millionnaire enrichi dans la cannelle ou dans le trois-six: le bel emploi pour le chevalier de Grammont mélangé de Casanova!
M. de Montrond fut l'un et l'autre, et, comme tous les deux, il se fit de sa hardiesse et de son esprit l'existence la plus romanesque et la plus singulière. Sans fortune, sans crédit, perpétuellement en butte à la rancune des protêts et des huissiers, il mena toute sa vie un train du grand seigneur, et fit face aux situations les plus périlleuses et les plus diverses par des bons mots.
M. de Montrond est mort à suivante-dix ans; pendant cinquante années de cette vie équivoque, la curiosité publique chercha le mot caché de ce luxe et de cette prodigalité, fondés en apparence sur les brouillards de la Tamise et de la Seine. Fallait-il en demander le secret au jeu, à l'amour ou à la politique? M. de Montrond était-il un de ces bons amis du hasard, qui se donnent un équipage d'un coup de carte, et d'un coup de dé se bâtissent un château? Comme les petits chevaliers de l'ancienne comédie, se faisait-il un gros revenu de l'estime des tendres baronnes et des douairières sentimentales? ou bien, araignée de la diplomatie, tendait-il secrètement ses toiles dans les coins ténébreux de la politique dont son ami Talleyrand tenait les fils? On a cru l'une et l'autre chose, et M. de Montrond était homme à justifier tout ce qu'on pouvait en croire.
La moralité de ces exigences est d'ailleurs payée ce qu'elle vaut par ceux-là mêmes qui s'en servent ou qui s'en divertissent.--Un jour, M. de Montrond racontait en riant, à M. de Talleyrand, la grande colère d'un de ses créanciers, qui l'avait menacé la veille de le jeter par la fenêtre: «Le drôle oubliait, ajouta-t-il, que nous étions au troisième étage.--Montrond, dit Talleyrand, je vous ai toujours conseillé de vous loger au rez-de-chaussée!»
Il nous est mort un autre comédien; mais du moins celui-ci ne dissimulait pas sa qualité et y allait de franc jeu. Son nom s'étalait bravement sur l'affiche, et dévoilait le rôle que mon homme allait jouer. Du reste, sa noblesse valait celle de M. de Montrond; il s'appelait M. de Rosambeau... M. Jules Janin a publié l'autre jour, en l'honneur du défunt, un article nécrologique dans le style de l'oraison funèbre du grand Condé et de Turenne. Entre nous, Rosambeau ne demandait pas une telle éloquence, et Bossuet est de trop pour un acteur de vaudeville et d'opéra-comique. Scarron aurait mieux fait l'affaire. Rosambeau, en effet, avait recueilli tout l'héritage des héros du _Roman comique_: la vie errante, l'insouciance, la pauvreté, l'habit en loques, et la résignation philosophique; plus d'une fois il trempa sa croûte de pain au courant d'une eau claire, comme son aïeul Melchior Zapata.
Rosambeau avait commencé, par être beau, jeune, élégant, adoré; Ellevion le redoutait, et les succès de ce rival étaient venus le troubler dans sa _Maison à Vendre_. Mais, tandis qu'Ellevion, désertant l'Opéra-Comique, s'arrondissait en riche propriétaire et allait jusqu'à la croix d'honneur il à l'éligibilité, mon Rosambeau perdait ses cheveux, perdait ses dents, et tombait, de chute en chute, jusqu'au théâtre des _Folies-Dramatiques_. Il eut encore une heure d'éclat: ce fut le jour où l'Odéon lui donna asile. Hélas! l'Odéon ne se montra pas charitable longtemps; un an avant sa mort, Rosambeau, rendu tout entier à la vie philosophique, errait à la grâce de Dieu dans les rues de Paris, plus délabré que le Juif Ahasvérus, et n'ayant pas même cinq sous dans sa besace.
Il s'adressa plusieurs fois à mademoiselle Mars, qui l'accueillit avec bonté et le renvoya toujours moins pauvre qu'il n'était venu; mais l'argent ne tenait pas à Rosambeau, et Rosambeau tenait à l'argent moins encore. Ses poches étaient percées, la manne qui par hasard y tombait passait bien vite à travers.
Il revint si souvent à Araminte et à Célimène, qu'à la fin leur humanité se lassa; d'ailleurs, le Rosambeau était si peu vêtu et si peu parfumé que le boudoir de Célimène ne s'en arrangeait guère, et que le délicat odorat d'Araminte s'en effarouchait.--Un matin, arriva mon Rosambeau, encore moins musqué que de coutume; Célimène, qui venait sans doute de congédier Acaste et Clitandre, lui dit en prenant son flacon d'eau de mélisse, qu'elle aspira avec grâce: «Et que voulez-vous que je fasse, mon pauvre Rosambeau? je n'ai plus rien à vous donner!» Puis, se ravisant: «Tenez, prenez ceci;» et en même temps elle lui présenta une petite carte découpée en losange. Rosambeau la prit d'un air stupéfait, et y lut ces mots: _Bains Vigier_: bon pour une personne.
Le trait était sanglant et digne de Célimène; Araminte y eût mis plus d'humanité.--Rosambeau, qui avait des moments de fierté, sortit magnifiquement et sans mot dire.
Il n'avait pas déjeuné le matin ni dîné la veille, et son estomac criait miséricorde. La belle consolation à lui offrir qu'un bain d'eau douce!
Cependant Rosambeau suivait tout pensif le quai du Louvre; et, poussé peut-être par une secrète envie de faire faire un plongeon à sa faim, il descendit sur le bord de la Seine; et la, se trouvant face à face avec l'établissement aquatique de M. Vigier, il y entra machinalement: «Que voulez-vous? lui crie le garçon d'un ton rogne, avisant le pauvre hère. --Ce que je veux? Vous le voyez bien.» Et Rosambeau donne la carte qu'il tient de Célimène.--A peine a-t-il dit, que son oeil affamé entrevit ces mots affiché» sur la muraille: Un bain, 1 fr.; un consommé, 1 fr.; un peignoir, 5 cent.; un petit pain, 5 cent.
«Holà! eh! garçon! s'écrie Rosambeau d'une voix formidable.--Voilà, monsieur!--J'ai demandé un bain!--Oui, monsieur.--Un consommé coûte 1 fr.?--Tout juste, monsieur.--Cette carte de bain que je vous, ai donnée représente 1 fr.?--Certainement, monsieur.--Donnez-moi un consommé!»
Le lendemain, il entrait chez Célimène: «Eh bien! lui demanda-t-elle, Rosambeau, avez-vous pris un bain?--Non, madame, j'ai pris un potage: ça m'a paru plus nourrissant.»
Ce n'est pas un potage que doit prendre M. Eugène Briffault le feuilletoniste, mais une femme. Qu'ai-je dit? La femme n'est-t-elle pas un potage, suivant Molière? Heureux le mari, dit Alain, quand les voisins n'y viennent pas goûter l'un après l'autre!
Les bans sont affichés; dans trois ou quatre jours, M. Eugène Briffault donnera la seconde représentation du _Mariage d'un Critique_: M. Jules Janin tiendra le poète.
Il paraît que la littérature se range et songe à finir sa vie de garçon; après M. Eugène Briffault, ou annonce M. Roger de Beauvoir. Déjà les cloches carillonnent; soit! Que M. Eugène Briffault se marie, cela le regarde, mais M. Roger de Beauvoir, c'est autre chose! On s'étonne de voir ce léger papillon, qui a si longtemps voltigé de fleur en fleur, se fixer enfin et s'abattre sur la plate-bande du mariage. Les roses vont sécher sur pied, et le myrte en mourra. M. Roger de Beauvoir, dont les opinions politiques sont bien connues, reste fidèle à son drapeau jusque dans le choix d'une femme: il épouse une nièce de Cabrera, cousine de Gomez et filleule de Zumala-Barregui. M. Roger de Beauvoir en est devenu éperdument amoureux pendant son dernier voyage en Catalogue. Charles V a promis la grandesse à M. Roger de Beauvoir, aussitôt après son rétablissement sur le trône légitime. On croit que M. Roger de Beauvoir l'attendra longtemps.
Un autre écrivain beaucoup moins gros que M. Eugène Briffault et non moins léger que M. Roger de Beauvoir se trouvait, il y a un an, dans une situation financière peu rassurante. Sans le secours de la machine pneumatique, et par le seul effet d'une consommation trop fréquente de monnaie, le vide complet s'était fait dans sa bourse et dans sa caisse. Il avait beau en sonder toute la profondeur, sa main n'y rencontrait pas les deux mille livres dont il avait un besoin urgent. Enfin, il se souvint d'un banquier, son ancien camarade de collège, alla tout droit frapper à sa porte, et lui fit adroitement comprendre le charme qu'il trouverait à caresser deux billets de la banque de France. L'homme aux écus saisit l'affaire au premier mot, et comme la finance n'a pas un grand penchant naturel à hypothéquer son bien sur la littérature, il hésita d'abord; mais enfin il s'agissait d'un ancien condisciple; et puis, pour deux mille livres, on se donnait un certain reflet de Mécène et un air de François Ier et de Léon X; c'était vraiment pour rien!
Il tira donc les deux billets d'un joli portefeuille de maroquin brun, et les donna à notre homme. «Mon cher, lui dit celui-ci, sois tranquille, je te rembourserai sur le produit de mon _meilleur_ ouvrage.»
Depuis, le créancier a mis au monde un roman, deux opéras-comiques, une comédie, une histoire universelle, cinq mélodrames et six vaudevilles. A chaque apparition de ces produits littéraires, le débiteur, songeant à ses deux mille livres, vient en personne pour complimenter l'auteur. «Charmant! dit-il, délicieux! un bijou! un véritable chef-d'oeuvre! C'est ton _meilleur ouvrage_,» appuyant avec intention sur l'épithète. «Ah! laisse donc, réplique l'autre; tu te moques. J'espère faire cent fois mieux.»
M. Fornasari, qui a débuté mardi dernier au Théâtre-Italien, est ce qu'on appelle un bel homme, tradition populaire, il a de grands bras, de grandes jambes, de grandes mains, de grands pieds, de grands yeux, de grands cheveux, de grandes dents blanches et de grands gestes; on le croirait plutôt destiné à faire un superbe tambour-major qu'un chanteur.
A toutes ces richesses athlétiques M. Fornasari joint une formidable voix de basse qu'il emploie de manière à briser les vitres. M. Fornasari s'est fait entendre dans le _Belizario_ de Donizetti, oeuvre prodigieusement bruyante. Quelqu'un disait, après avoir entendu l'opéra et M. Fornasari: «C'est une musique chantée par un aveugle et faite pour des sourds.»
Tout le monde ne sait peut-être pas que le goût de la publicité par la presse a gagné jusqu'au jeu d'échecs. Le jeu d'échecs a son journal tout comme s'il était le tiers-parti, la gauche, l'extrême gauche ou le ministère. Il y a sept ans qu'il imprime ainsi ses opinions sur la marche du Roi et de la Reine. Cette feuille d'échec et mat est intituler le _Palamede_, rendant ces sept années d'existence paisible, _le Palamede_, se croyant abrité par la loi, a paru sans timbre et sans cautionnement. Mais l'autorité se ravise et lui en demande raison. Est-ce qu'il y a vraiment de la politique au fond d'une partie d'échecs, et la Tour cacherait-elle des complots secrets contre la forme du gouvernement? O timbre, laisse donc vivre en paix ces pauvres fous et ces innocents cavaliers!
Voici quelque chose de plus grave: un grand trouble agite depuis huit jours le théâtre des Variétés. Qu'est-ce? qu'y a-t-il? Il s'agit d'un enlèvement.--Est-ce que mademoiselle Boisgoutier aurait fait un faux pas? Mademoiselle Flore se serait-elle égarée dans les petits sentiers d'Amathonte et de Cythère, à la suite de quelque noir ravisseur? Non pas. Dieu merci! où en serait-on si des vertus si mûres, si expérimentées, et d'un tel poids, faisaient encore de ces légèretés-là?--La fugitive a dix-huit ans, des yeux noirs, un petit air innocent et candide et une jambe de biche; avec cela, elle ira loin avant qu'on la rattrape.
Deux diplomates ont quitté Paris tout récemment: l'un est M. de Salvaudy, qui va montrer à la cour de Turin la chevelure d'Alonzo; l'autre, M. le marquis de Lavallette, nommé consul-général à Alexandrie. M. de Lavallette a longtemps étudié la diplomatie dans les coulisses de l'Opéra; il y a approfondi particulièrement la pirouette et l'entrechat. On blâme cette faveur rapide qui l'a pris entre deux coulisses et une danseuse, pour le transformer tout à coup en homme d'État. Pourquoi blâmer? Il est clair que M. de Lavallette a fait sa fortune politique pas à pas.
L'Académie royale de Musique donne le meilleur de son temps aux répétitions du _Don Sébastien_ de M. Donizetti; les quatre premiers actes sont complètement achevés. M. Donizetti met la dernière main au cinquième; il a livré hier le morceau final et deux choeurs importants. Dans quinze jours au plus tard, _Don Sébastien_ se montrera tout entier au soleil de la rampe, armé de pied en cap. On loue d'avance la partition; on parle de la magnificence des décors: jamais l'Opéra n'aura été plus prodigue et plus magnifique. Il est particulièrement question de la pompe funèbre du troisième acte. La situation est toute dramatique: don Sébastien, qui passe pour trépassé, assiste à son propre enterrement, comme on la raconté de Marion de Lorme. Il est peut-être dangereux pour un poète et pour un musicien de jouer ainsi avec les morts: le parterre s'avise quelquefois de les mettre tous les deux sur la liste nécrologique. Mais ici, dit-on, ce genre de mortalité n'est pas à craindre; si l'on fait une pompe funèbre sur la scène, ce ne sera ni M. Scribe ni M. Donizetti qui y seront enterrés.
L'Odéon est dévoré par les tragédies sublimes; le succès de _Lucrèce_ les fait pulluler; en voulez-vous, en voici! Rome et Athènes, l'Italie et la Grèce, ont envahi les cartons de M. Lireux; qu'allons-nous faire de tous ces trésors? Il est vrai que l'Odéon nous ménage et y met de la prudence; tous les jours on annonce que quelque nouveau chef-d'oeuvre tragique a passé le Pont-Neuf et s'est glissé au comité de lecture du Second-Théâtre-Français, mais jusqu'ici ou n'en a pas encore vu paraître un seul. On fait grand bruit cependant d'un certain _vieux Consul_ en cinq actes, qui, dit-on, nous la garde bonne. Nous verrons bien; pourvu que ce vieux nous paraisse nouveau!
Une charmante femme, d'une vertu au-dessus de tout soupçon, madame B..., assistait hier à la représentation du nouvel opéra-comique de MM. Panard et Ambroise Thomas, _le Ménage à Trois_; madame de C..., la fausse prude, attaquait l'invraisemblance du sujet, «Allons donc! lui dit vivement Madame B...; vous ne voyez que ça toute la journée.»
Cependant les omnibus continuent à écraser les enfants et les vieillards, les voleurs à détrousser les passants, et partant Paris est toujours le plus charmant pays du monde.
Histoire de la Semaine
Aucun événement, aucun fait de politique intérieure de quelque importance n'est venu cette semaine occuper les esprits. La lutte du conseil municipal d'Angers contre le maire, auquel il refuse son concours, a presque seule remplacé dans la polémique des journaux les longues discussions sur les fortifications de Paris et sur le programme d'opposition mis en avant par M. de Lamartine. La politique prend ses vacances, et le ministère ne paraît pas encore d'accord sur la date précise où il doit les faire cesser. Ceux des ministres au bonheur desquels la présence des Chambres n'est pas absolument indispensable, voudraient que leur réunion fut différée jusqu'au 9 janvier; des scrupules constitutionnels font, dit-on, désirer à quelques autres membres du cabinet que la convocation ait lieu pour le 27 décembre, afin qu'on puisse appeler cette session la session de 1843, et demeurer dans la lettre de la Charte, qui en veut une par année. Nous sommes donc, quoi qu'il arrive, à peu près sûrs de pouvoir célébrer avec nos législateurs soit la nuit de Noël, soit la fête des Rois; nous voudrions être également certains que tous les travaux nécessaires à la session seront prêts au moment où la réunion aura lieu, que les séances pourront se succéder sans interruption, que les projets de loi auront été bien mûris, et que de nouveaux et fâcheux ajournements ne seront pas nécessaires.--A l'extérieur, l'attention de la France a également été peu absorbée par ses propres affaires. L'Autriche a-t-elle ou n'a-t-elle pas refusé au fils de M. le maréchal Soult, à notre ambassadeur à Turin, voyageant dans la partie de l'Italie qui se trouve sous la domination de Vienne, le titre de marquis de Dalmatie? Voilà la question qui a été débattue entre les feuilles du gouvernement et celles de l'opposition. Ce qui paraît être vrai, au milieu d'assertions contradictoires, c'est qu'on a dispensé notre ambassadeur de la formalité du passeport, pour ne pas lui en remettre un qui aurait porté ou une qualification qu'on n'aurait pas voulu lui donner, ou un nom qui n'aurait pas été celui qu il voulait prendre. Du reste, cette guerre à l'histoire est bien pauvre.