L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843
Part 6
_«Puisque le destin de notre patrie est décidé, je t'abandonne et je vais combattre les infidèles. Ma seule douleur est de m'éloigner de toi, que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant mon départ; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce billet reviendra demain soir chercher la réponse. Quelques risques mie je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire combien tu es aimée de ton frère.»_
Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles de l'innocence de Rosalia. Peut-être l'autre billet lui fournirait-il ce qu'il cherchait; mais il était de la même main, et voici ce qu'il contenait:
_«Tous jours j'ai attendu le valet avec la réponse: rien n'est venu. Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma soeur chérie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui m'attend, je te porterai toujours dans mon coeur, toujours je prierai le ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connaître. Adieu.»_
«Donc elle était innocente,» s'écria Ramengo d'une voix qui fit frémir la famille. Il marchait par la cuisine à pas précipités, tantôt blasphémant, tantôt poussant des cris inarticulés: puis tout à coup, d'un coup de pied, il enfonça la porte de la maison et sortit. La nuit était noire comme ses pensées, la pluie violente et accompagnée de tonnerre et des éclairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit, ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit longtemps, quoique de loin, le vit traverser à grands pas la campagne: bientôt il le perdit de vue, et revenant à la cabane, il racontait avec stupéfaction les folies et les agitations de l'étranger, s'écriant: «Il doit avoir l'esprit bien de travers.»
C'est avec un démon dans le coeur que Ramengo continua sa course errante. Avoir tué une femme innocente, et de cette manière, justifierait suffisamment le trouble de ce désespoir dans une âme moins criminelle. Mais dans l'âme de Ramengo, ce n'étaient pas là les tortures du remords, mais la fougue de la colère, parce que ce coeur dépravé, ne pouvant se résoudre à se reconnaître des torts, tirait de ses propres fautes une excitation à de nouvelles haines. Vase corrompu où la rosée elle-même se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en poison. Cette femme, il l'avait cependant aimée; elle lui avait fait connaître les douceurs d'un amour partagé. Et il l'avait tuée! il s'était privé, du seul bonheur pur qu'il eût jamais goûté dans sa vie! Si elle avait vécu, oh! combien différente se serait écoulée mon existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais été le père d'enfants adorés! Père! oh! être Père! Cette consolation, j'en ai joui, mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la malédiction d'en être à jamais privé. Si elle eût vécu, que m'importerait l'orgueil de Marguerite? Qu'aurais-je à envier aux joies de Pusterla? Et tous ces malheurs, qui les a causés, sinon Pusterla lui-même. Maudit, il a empoisonné la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia, Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!»
Ainsi le sentiment de son crime l'excitait à d'autres crimes. Semblable à celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette à la flamme de nouveaux aliments en croyant ainsi les éteindre. Il se tut, et poursuivit sa course comme un insensé à travers ces landes marécageuses, s'enfonçant dans les flaques d'eau et sautant les fossés. Puis il ouvrait la main et considérait les lambeaux des deux lettres qu'il avait déchirées et qu'il conservait. «Hélas! disait-il, elle les aura baisées bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle sera morte en les pressant sur son coeur, avec le nom de son frère sur les lèvres. Cependant elle se sera répandue, en imprécations contre son meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait à ce crime. Avec le lait, elle aura fait sucer à son fils la haine de son père, elle lui aura enseigné, à m'abhorrer... Mais non, oh non! il était d'un âge trop tendre: il ignore quel est son père, et il brûle de le savoir, pour pouvoir paraître dans la société avec un nom et obtenir la dignité de chevalier qui ne lui fut refusée, qu'à cause de l'incertitude de sa naissance. Certes, il cherche son père, et il ne sait pas qu'il épiait ses traces pour le conduire à sa ruine. Mais maintenant je le trouverai bien, je me découvrirai à lui. Je lui dirai que je suis son père. Quelle joie pour lui d'avoir trouvé un père! comme il me chérira! Et moi, je l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers l'infortunée; je pourrai reparaître dans le monde en tenant à mes côtés un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma vieillesse!... Mais moi! non: peut-être cela ne me sera-t-il jamais donné; le voilà enveloppé dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra que ce Pusterla traverse toutes mes joies, après avoir été la cause de tous mes tourments; malédiction sur sa tête!»
Et il retombait dans ses inprécalions: puis il s'arrêtait à regarder la nuit, le frémissement de la pluie, unique voix de la campagne silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre campagne et cette autre nuit où il avait reçu de Marguerite un affront que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur, et il concevait les projets de la plus atroce vengeance.
Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effacé jusqu'aux moindres traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la cabane des meuniers, guidé par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa sentence de mort. Il entra; et à la Nena, accroupie auprès du feu, il demanda: «Est-il revenu?
--Qui? reprit la femme.
--Lui, lui, Alpinolo!
--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu être arrivé quelque accident. Une âme le murmure à mon oreille. Pauvre jeune homme!»
Et en parlant ainsi, elle jetait un regard soupçonneux sur cet inconnu, en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir précédent. Il fit seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils le retinssent à tout prix jusqu'à son retour, parce qu'il y allait de la vie qu'il lui parlât. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra à l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volonté de son cheval, quelque idée, quelque superstition; il s'arrêtait en une contrée sans savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingénument insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses transporta, auraient vu avec moins de peine le débordement du fleuve. «Si celui-là, était au moins la fièvre, disait la Nena, je m'en délivrerais avec une messe à Saint-Sigismond»; et d'autres fois; «Jusqu'à Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du diable: mais pour celui-là, il n'y a pas de fête qui le tienne.»
Ainsi, la tête pleine de préjugés avec le meilleur coeur du monde, elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. «Ni notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer à le voir sans crier comme si on l'écorchait.
Ramengo retournait toujours, assidu comme un créancier; La première demande qu'il faisait était toujours si Alpinolo avait paru. Mais la réponse était toujours la même; «Non!»
Bulletin bibliographique.
_Le Nord de la Sibérie_; par M. DE WRANGELL (9).--_Les Pyrénées_; par M. le baron TAYLOR (10).--_Les Rues de Paris_; 1er volume (11).
[Note 9: Traduit du russe par le prince Emmanuel Gallitzin, 2 vol. in-8, avec une carte. Amyot 15 fr.]
[Note 10: 1 vol. in-8 de 600 pages. Gide 7 fr. 50.]
[Note 11: 1 vol. in-8, avec 500 dessins. Kugelmann. 12 fr.]
Il y a deux siècles, la Sibérie septentrionale était complètement inconnue des nations de l'Europe. Ce fut en 1640 environ qu'un chef Cosaque nommé Bouza, chargé de soumettre quelques peuplades au _yasak_ un tribut en pelleteries, s'embarqua sur la Léna, cette grande artère qui partage la Sibérie, et la descendit jusqu'à la mer Glaciale. A dater de cette époque, de nombreuses découvertes eurent lieu d'année en année dans cette, vaste contrée du globe; mais les marchands ou les navigateurs qui s'y aventurèrent manquaient, en général, de ressources et d'instruction, et n'ont laissé d'ailleurs aucune relation authentique de leurs voyages. La première expédition scientifique remonte au règne de l'impératrice Anne Ivanova. Formée de trois divisions, cette expédition partit en 1734; elle avait pour but principal de reconnaître toutes les côtes de la Sibérie de la mer Blanche jusqu'au détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique, et surtout d'examiner s'il serait possible de se rendre par mer d'Archangel au Kamtschatka, il ne nous appartient pas d'énumérer ici les résultats et les désastres de cette expédition; qu'il nous suffise de rappeler que, malgré l'héroïque dévouement de ses chefs, et surtout de Lapteff, malgré les tentatives et les découvertes ultérieures de Chalaouroff, de Lyakoff, d'Andreyeff, de Cook (1778), de Billings (1785, 1794), et de M. Genthtrom (1808 à 1811), cet important problème géographique n'était pas encore complètement résolu, lorsqu'en 1820, Sa Majesté l'empereur Alexandre donna l'ordre d'expédier deux officiers de marine aux bouches de la Vana et de la Kolima. Ces deux expédiions devaient, d'une part, s'assurer si, comme le prétendaient certains navigateurs, il existait un grand continent arctique dans la mer Glaciale, et, d'autre part, relever les côtes de la mer Glaciale, de l'Olenek, vers l'est, jusqu'au delà du cap Nord.
M. le lieutenant de marine Anjou (actuellement capitaine de premier rang) fut placé à la tête de l'expédition chargée de se rendre à l'embouchure de la Vana, pour aller ensuite reconnaître les îles Kotehuoy et Fadeyevski, et la Nouvelle-Sibérie, et relever la côte entre les bouches de l'Indiguirka et de l'Olenek. La relation de son voyage n'a point été publiée. M. le lieutenant de Wrangell (actuellement contre-amiral) reçut le commandement de la seconde expédition; on lui adjoignit deux officiers de marine, MM. Matiouchkine et Kozmine; M. le docteur Kiber accompagna l'expédition en qualité de naturaliste. C'est de la relation russe de ce voyage que le prince Emmanuel Gallitzin vient de publier une traduction française, sous ce titre: _Le Nord de la Sibérie_.
Parti de Saint-Pétersbourg le 23 mars 1820, M. de Wrangell n'y rentra que le 15 août 1824.--Comment avait-il employé ces quatre années et demie d'absence? Le 3 avril il avait quitté Moscou; le 18 mai, il arrivait à Irkoustk, capitale de la Sibérie, à 5,630 kilomètres de Moscou. S'étant embarqué sur la Léna, il la descendit jusqu'à Yakoutsk (à 2,650 kilomètres d'Irkoustk), puis il se rendit à cheval à Nidje-Kolkimsk, misérable village situé au delà du 60e degré de latitude, à 3,380 kilomètres de Yakoutsk, (11,660 kil. de Moscou), qui allait devenir pendant trois ans son séjour habituel et le centre de ses opérations. Le 2 novembre, jour de son arrivée, le thermomètre marquait 32 degrés de froid.
Durant les trois années qu'ils passèrent à Nidje-Kolkimsk, MM. de Wrangell, Matiouchkine et Kozmine firent, outre diverses excursions dans les environs, quatre grands voyages à la mer Glaciale et le long de ses côtes. Malheureusement des obstacles impossibles à surmonter ne leur permirent de résoudre qu'un des deux grand problèmes géographiques qui leur avaient été posés.--En relevant toutes les côtes de la mer Glaciale, depuis l'embouchure de l'Indiguirka jusqu'à l'île Kolioutchine (Hurney's Island), c'est-à-dire sur une étendue de 35 degrés de longitude, dont une partie, celle comprise entre le cap Chelagsk et le cap Nord, n'avait été visitée par aucun européen, ils prouvèrent que si la mer était jamais libre de ses glaces, un navire pourrait se rendre d'Archangel au Kanitschalka, d'Europe en Amérique par la mer Glaciale; mais il ne leur fut pas possible d'atteindre les terres arctiques qu'ils espéraient découvrir en se dirigeant vers le pôle sur les glaces de la mer, dans des _nartas_ traînés par des chiens, leur dernière tentative, faite en 1823, ne réussit pas mieux que le précédentes. Pour donner une idée des dangers auxquels ils s'exposaient, nous citerons le passage suivant (tome II, p. 279):
«Le 17 mars au soir, le vent tourna à l'ouest-nord-ouest; il continua à augmenter, finit par se transformer en tempête, et brisa la glace près de notre campement. Nous nous réfugiâmes sur un grand glaçon d'environ 100 mètre en largeur. Cependant la violence de l'ouragan ébranlait la glace; de nouvelles crevasses se formaient, les anciennes s'agrandissaient, et plusieurs étaient d'une largeur énorme. De quelque côte que l'on portât ses regards, on n'apercevait que glaces brisées et une mer furieuse. Tout à coup le glaçon sur lequel nous nous trouvions se détache, et, soulevé par la vague, part et flotte au gré des vents, emportant les voyageurs, qui s'attendent à être engloutis d'un moment à l'autre!... C'est dans cette situation lamentable que nous passâmes une partie de la nuit dans une obscurité complète et dans de mortelles angoisses! Mais le vent se calma, et le glaçon, qui, par bonheur, ne s'était point brisé, fut poussé avant le jour contre des glaces immobiles où il s'arrêta. Sur ces entrefaites, la gelée survint, et souda notre glaçon à ceux qui l'entouraient, en sorte que nous nous trouvâmes de nouveau, le 18 mars au soir, sur une plaine de glace immobile.»
M. de Wrangell continua donc son voyage; mais, le 23 il rencontra une large crevasse qui, dans les parties les plus étroites, avait 300 mètres de largeur; elle s'étendait d'une extrémité à l'autre de l'horizon. Le vent d'ouest, qui augmentait de violence, élargissait de plus en plus ce canal, M. de Wrangell gravit un grand rocher de glace pour examiner s'il n'existait pas un passage quelconque par où l'on pût avancer; mais il n'aperçut qu'une mer libre et sans limite... Sur les vagues remuantes flottaient d'énormes glaçons; ils allaient échouer contre la glace ramollie qui formait le bord opposé du canal «Peut-être, dit M. de Wrangell, eussions-nous pu traverser le canal sur quelques glaçons; mai sa quoi bon? la glace, de l'autre côte, n'avait plus de consistance! Déjà, près de nous, ébranlée par le vent et la rapidité du courant dans le canal, elle commençait à se lézarder, et l'eau, pénétrant avec bruit dans les fentes, en détachait des parties et démolissait la plaine glacée. Nous ne pouvions plus avancer! Ainsi tout espoir d'arriver à la découverte d'une terre dont _l'existence n'avait plus rien de problématique_, Venait de disparaître; il fallait renoncer à atteindre au but de trois années de travaux incessants, accomplis au milieu d'obstacles sans nombre, de dangers et de privations de toute espèce. Nous avions but du moins tout ce que l'honneur et le devoir exigeaient de nous. Je me décidai à rebrousser chemin.»
M. de Wrangell déclarait ainsi que l'existence de la terre qu'il cherchait n'avait rien de problématique, parce que quelques jours auparavant un vieux _kamakay_, ou chef tchouktcha, lui avait donne les renseignements suivants: «Entre les caps Yerri et Irkaypi (cap Chelagsk et cap Nord), près de l'embouchure d'une petite rivière qui se jette dans la mer, à travers des rochers peu élevés, durant les beaux jours d'été, l'on aperçu au nord de hautes montagnes couvertes de neige. Autrefois il nous arrivait de ce pays-là de grands troupeaux de rennes; mais les chasseurs et les loups les ont détruits. J'ai moi-même poursuivi un de ces troupeaux qui se dirigeait vers les montagnes; mais la glace, à une certaine distance du rivage, devint tellement inégale, que mon traîneau se trouva arrêté, ce qui m'obligea à m'en retourner. Ces montagnes se trouvent dans une contrée aussi étendue que le pays des Tchouktcha, et forment l'extrémité d'un cap très-allongé. La terre dont elles font partie doit être habitée; car une baleine, portant un dard armé d'une pointe en pierre, est venue échouer sur les bords de l'île Araoutane.»
Tels furent les grands résultats géographiques de l'importante expédition commandée par M. de Wrangell. Ces résultats étaient connus depuis longtemps, et, en 1840, la _Revue Britannique_ avait consacré plusieurs articles à l'analyse de l'ouvrage que M. le prince Emmanuel Gallitzin a eu l'heureuse idée de traduire en français. Peu de relations de voyages offrent une lecture tout à la fois plus agréable et plus instructive. Ne connaissant pas la langue russe, il nous est impossible de juger de la fidélité de la traduction; mais nous n'avons que des éloges à donner au style facile et même élégant du traducteur. Quant à M. de Wrangell, il a su, tout en payant dans le compte-rendu de ses travaux le tribut qu'il devait à la science, écrire un livre aussi intéressant pour la masse de ses lecteurs que pour les géographes. Mieux qu'aucun autre voyageur, il a décrit les horreurs et les béantes de ces affreux déserts, où l'hiver règne en tyran absolu pendant dix mois de l'année, et raconte la vie monotone et pourtant animée de ses habitants, avec lesquels il a vécu pendant quatre ans; leurs luttes perpétuelles contre le froid et la famine, leurs chasses, leurs pêches, leurs coutumes, leurs moeurs, etc.; enfin, il nous a fait connaître la nation des Tchouktchas, dont le nom seul était parvenu en Europe, et qui n'a point été soumise à l'époque de la conquête de la Sibérie par les Cosaques. Veut-on savoir ce qu'est le _nord de la Sibérie?_ qu'on lise le passage suivant emprunté au tome II, page 345:
«Le 17 décembre, nous quittâmes Verkhoyansk. La température continuait à être rigoureuse; le mercure se tenait constamment à 10 degrés au-dessous de zéro, par un froid pareil, toute course, même en traîneau, est sujette à difficulté; à cheval elle n'est point supportable. Il est impossible de se représenter les souffrances auxquelles on est exposé en un pareil voyage, sans les avoir éprouvées soi-même. On chemine le corps enveloppé dans des vêtements fourrés, pesant près de 20 kilog. Ce n'est qu'à la dérobée que l'on se hasarde à respirer de temps en temps un peu d'air frais; car on a la bouche cachée dans un vaste collet montant en fourrure d'ours, autour duquel s'étend une épaisse couche de givre. L'air est tellement âpre, que chaque aspiration occasionne une sensation douloureuse insupportable dans la gorge et dans la poitrine. Un énorme bonnet fourré recouvre le visage tout entier. Pendant l'espace d'environ dix heures (terme habituel d'une étape), le voyageur est pour ainsi dire cloué à la selle du cheval. Il va sans dire que, sous un accoutrement pareil, tout mouvement est à peu près impossible. Les chevaux se fraient un passage à grand'peine à travers une neige si profonde, qu'un homme s'y perdrait. Ces animaux souffrent beaucoup du froid; les bords de leurs naseaux se garnissent de glaçons qui augmentent de plus en plus et finissent par les empêcher de respirer; ils poussent, en pareil cas, une sorte de hennissement douloureux auquel se joint un tremblement de tête convulsif; il faut alors que le cavalier se hâte de secourir son cheval, qui, sans cela, ne tarderait point à étouffer. Lorsqu'on traverse, des steppes glaces, dégarnis de neige, il arrive souvent que les sabots des chevaux se crevassent, ce qui les empêche de marcher. La caravane est toujours entourée d'un épais nuage bleuâtre qui provient des exhalaisons des humidités et des chevaux. La neige elle-même, en se contractant de plus en plus, dégage du calorique; les particules aqueuses des vapeurs se transforment immédiatement en une infinité du paillettes glacées; elles se répandent dans l'atmosphère en faisant entendre une espèce de craquement prolongé ressemblant à un bruit produit par le déchirement du velours ou d'une étoffe de soie épaisse. Le renne, cet habitant des régions septentrionales les plus éloignées, cherche un refuge dans les bois contre ce froid épouvantable. Dans les tondres, les rennes se rassemblent par masses serrées, pour tâcher de se rechauffer par la communication de la chaleur qui leur est propre. Un corbeau seul se hasarde à traverser l'air d'un vol faible et lent, en laissant après lui une traînée de vapeur déliée comme un lit. Non-seulement les objets animés, mais les objets inanimés eux-mêmes éprouvent la terrible influence du froid. Des arbres énormes éclatent avec un bruit retentissant qui résonne dans le steppe comme le bruit du canon dans la mer. Le sol des tondres et des vallées se crevasse, et il s'y forme de profondes fondrières; l'eau contenue dans les entrailles de la terre sort par ces ouvertures, se répand au dehors en fumant et se transforme immédiatement en glace. Dans les montagnes, d'énormes rochers se détachent et forment des avalanches qui roulent avec fracas dans le fond des vallées. Les fortes gelées étendent même leur influence sur l'atmosphère: la beauté si majestueuse et si justement vantée du ciel bleu foncé des régions polaires, disparaît dans un air épaissi par le froid; les étoiles n'ont plus leur éclat habituel, et ne brillent que faiblement. Le charme mystérieux d'une nuit que la lune éclaire se perd là où une nature morte est cachée sous un vaste tapis de neige. L'Imagination, affaissée sous le poids de l'uniformité, cherche en vain un aliment é son activité dans une contrée où tout est immobile, et où les derniers efforts de l'organisme humain tendent uniquement à échapper à un froid qui souvent est mortel...»