L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843

Part 5

Chapter 53,808 wordsPublic domain

Un système d'apprentissage sagement conçu ménagea la transition du travail forcé au travail libre. Les esclaves devenus apprentis travailleurs (apprenticed labourers) étaient divisés en trois classes, et le temps de leur apprentissage était fixé à quatre et à six ans; pendant ce temps leur travail, dont la durée était déterminée, appartenait aux personnes qui y auraient eu droit s'ils fussent demeurés esclaves. Une somme de 20 millions de livres sterling (500 millions) fut affectée aux indemnités que le gouvernement devait aux maîtres expropriés. L'affranchissement était en effet une expropriation forcée pour cause de _moralité_ publique.

Des ordres généraux, transmis par le secrétaire d'État des colonies, assurèrent l'exécution de cet acte et prescrivirent les mesures d'ordre et les dispositions réglementaires nécessaires pour coordonner un mouvement aussi vaste. Le gouvernement anglais et les Chambres déployèrent dans ces circonstances une activité, une harmonie dont notre gouvernement parlementaire offre peu d'exemples, et qu'on ne saurait trop lui proposer pour modèle. Ainsi, le 16 novembre 1833, le ministre des colonies adressait au ministre des finances une lettre par laquelle il lui demandait de proposer une allocation de 20,000 livres sterling (500,000 francs) pour l'établissement d'écoles normales primaires consacrées à l'enseignement des noirs; plus, une somme de 5,000 livres sterling (125,000 francs) pour l'entretien de ces écoles. Neuf jours après, le 25 novembre, le ministre pouvait annoncer aux gouverneurs des colonies que le Parlement avait non-seulement voté, à l'unanimité, les sommes demandées, mais encore qu'il avait témoigné le voeu que les législatures coloniales concourussent à répandre dans la population affranchie le bienfait de l'éducation religieuse.

Rien, dans l'histoire des nations, ne ressemble à cette oeuvre immense, accomplie sans secousses, sans convulsions violentes; et si nous avons le légitime orgueil de croire que nous sommes le premier peuple du monde, nous devons avouer hautement que le gouvernement anglais est le plus magnifique et le plus puissant instrument administratif dont l'histoire fasse mention. Ce que l'Angleterre a fait depuis dix ans dans ses colonies porte le cachet d'une gloire nouvelle, à laquelle nulle gloire ne peut être comparée. Alexandre, César, Charlemagne, Bonaparte, ont rempli la terre de leurs noms et de leurs triomphes, mais ils ont soumit, et humilié les peuples; des champs de travail ils ont fait des champs de bataille; c'est dans le rang humain qu'ils ont assis la puissance de leur force el de leur génie; l'Angleterre a racheté en un jour toutes les infamies et toutes les horreurs de sa politique, elle a appelé 800,000 esclaves à la liberté. Grande et glorieuse conquête de l'Inde et l'Irlande, ces deux plaies douloureuses de la Grande-Bretagne, ne ternissent pas l'éclat. Longtemps indécise, l'opinion est aujourd'hui fixée sur les résultats de l'émancipation anglaise. La liberté, qui d'abord, avait apporté quelques désordres dans le fait de la production et du travail, leur est aujourd'hui favorable. Mais il est évident que les perturbations dont tous les grands centres industriels sont le théâtre, et qui sont les fruits amers du système de concurrence et d'isolement, ces perturbations, disons-nous, devront surtout se manifester dans les colonies émancipées. La prévision de cette crise, qui ne saurait être éloignée, et qui sera plus grave encore pour les colonies que pour les industries continentales, doit éveiller toute la sollicitude des hommes d'État. Émanciper, ce n'est que la moitié de la tâche; pour la compléter il faut organiser le travail et y introduire l'ordre, non cet ordre public qui ne sait que réprimer et punir, mais l'ordre qui vivifie, double les forces de la production et l'aisance des travailleurs.

Mais la France est loin encore de ces difficiles problèmes. Depuis dix ans que l'Angleterre a émancipé tous les noirs de ses colonies, qu'avons-nous fait, nous, le peuple le plus hardi, le plus généreux, le plus chevaleresque, le plus aventureux entre tous les peuples? qu'avons-nous fait pour nos colonies? qu'avons-nous fait pour améliorer le sort des 250,000 esclaves qui y sont dispersés? qu'avons-nous, ou plutôt qu'a-t-elle produit cette merveilleuse machine parlementaire si féconde en vaines paroles? Rien, hélas! Les années s'écoulent, les sessions législatives passent, et nulle résolution généreuse, nulle grande idée n'éclot sous les stériles efforts de ces assemblées chétives. Ce n'est point ici le lieu de tirer les conséquences d'un fait déjà si triste à constater; mais dans le sujet qui nous occupe, en présence d'une population esclave qui attend de nous sa liberté; lorsque depuis dix ans l'Angleterre, qui, en fait d'honneur et de moralité, ne devrait marcher qu'à notre suite, nous a frayé la route où nous aurions du entrer les premiers, et que nous n'osons aborder encore, ce n'est pas au peuple qu'il faut s'en prendre, c'est au gouvernement qu'il faut reprocher son indolence et son incapacité.

Qu'on nous pardonne ce cri d'impatience et de douleur; mais sans exposer ici tous les crimes, tout l'abaissement que produit l'esclavage; sans vouloir faire un horrible tableau des tortures et de la dégradation des esclaves, un fait récent peut suffire pour justifier nos plaintes. Dans une de nos colonies, à une journée de Cayenne, il y a quelques mois à peine, un misérable, maître d'une douzaine d'esclaves, a fait fouetter pendant six heures, sous les veux de sa pauvre mère esclave aussi, un pauvre enfant de douze ans; et après avoir épuisé tous les raffinements de la cruauté, quand le corps saignant n'a plus laissé une seule place au fouet du bourreau, l'enfant, qui respirait encore, a été pendu; et sa mère n'a pas osé élever la voix; elle n'a pas même osé montrer ses larmes. La Cour d'assises qui a constaté ces faits, dont nous n'oserions pas transcrire les détails, a condamné le meurtrier à huit ans de travaux forcés.

N'est-ce pas une honte publique que de pareilles horreurs s'accomplissent dans un pays soumis à la France, et que l'institution de l'esclavage puisse engendrer sous nos yeux de pareils excès? Si la France en est responsable, chacun de nous ne porte-t-il pas une part de cette responsabilité? De pareils faits sont rares. Dieu merci! mais il suffit qu'ils puissent se produire pour qu'on modifie sans retard le régime qui les fait naître.

Un homme de coeur et de talent, M. Victor Schoelcher, qui a récemment visité les Antilles, a publié, sur la situation actuelle de l'esclavage et sur la nécessité de son abolition immédiate, une oeuvre remarquable pleine de faits et de document précieux. Le fait dominant qui résulte du livre de M. Schoelcher, comme de tous les travaux publiés depuis dix ans sur cette haute question, c'est qu'au point de vue moral, comme au point de vue économique, pour l'oppresseur comme pour l'opprimé, l'esclavage est non-seulement une institution dégradante, mais encore une mauvaise affaire, une spéculation détestable.

La liberté seule donnera au travail colonial tout le développement dont il est susceptible; seule, elle pourra féconder ces terres généreuses que la nature a si prodiguement douées seule, elle pourra effacer ces préjugés de couleur, si puissants, encore aujourd'hui, et qui, vus de la métropole, ne sont plus que ridicules et odieux. La liberté d'abord; l'organisation du travail viendra ensuite, elle se présentent comme la conséquence nécessaire, inévitable de l'émancipation. Déjà des esprits éminents ont étudié au point de vue pratique cette dernière question; mais avant tout, que l'esclavage, que cette plaie honteuse disparaisse!

Une grande idée domine notre époque, et si la liberté _doit faire le tour du monde_, elle le fera avec elle; cette idée est celle de l'association. Dans l'ordre religieux, dans l'ordre moral, politique et industriel, l'association est la loi suprême de l'avenir. Associer la royauté et le peuple, les bourgeois et les ouvriers, les musulmans et les chrétiens, les blancs et les noirs, telle est l'oeuvre imposée à notre siècle. Que les efforts de chacun, dans quelque sphère qu'il soit placé, contribuent à ce grand résultat!

La question de l'esclavage est aujourd'hui une question plaidée et jugée; il ne lui manque plus que la sanction des pouvoirs publics. Les travaux de la commission présidée par M. le duc de Broglie ont préparé cette solution si impatiemment attendue; les voeux des conseils-généraux l'appellent avec impatience. Chacun a fait son devoir, que l'État fasse le sien!

MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non. --Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE XIII.

RECONNAISSANCE.

Ce monde serait parfait si on portait dans l'exécution des desseins louables l'ardeur que les méchants mettent à accomplir leurs méfaits. Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils se croient obligés de solder. Luchino et Ramengo s'étaient saisis de Marguerite et des prétendus conjurés, mais ils avaient laissé échapper Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur oeuvre manquée. Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec son fils, ce fils qui excitait dans son âme une si infernale envie, parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir sur la terre, et dont il se plaisait à se persuader qu'il avait été privé par Pusterla, «Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais sans avoir jamais un fils dont la beauté et la gloire rejaillissent sur moi, qui aide à mon élévation et me rende à mon tour l'objet de l'envie que je porte à autrui.» Ivre de haine, il résolut de se mettre à la poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter ses manoeuvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il partit donc la bourse bien garnie, mais vêtu comme un pauvre banni, et il se mit à parcourir l'Italie.

Un jour, il pleuvait à torrents, il errait dans cette contrée qui avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne savait où trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune meunier qui pressait le pas de son âne à force de coups, et semblait regagner sa demeure.

«Eh! mon garçon, pourrait-on trouver un abri de ce côté?

--Venez avec moi. A main gauche, où il y a un petit bois de peupliers, vous trouverez le fleuve et le moulin de mon père.»

Ainsi répondit le jeune garçon; mais comme l'âne allait avec plus de lionne volonté que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa à la porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs aboiements, et la maîtresse de la maison, abandonnant une friture dont on entendait de dehors le grésillement qui se mêlait avec la pluie, interrompit un _Ave-Maria_, et courut tirer le verrou en disant: «C'est lui! Entre, Omobono; tu dois être trempé comme...»

La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son âne un beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mécontente qu'étonnée, elle l'invita à entrer avec une rustique politesse. Ramengo alla se placer auprès du feu, sur l'invitation du maître de la maison.

«Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien panser mon cheval.

--Oh! pour cela, répondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas besoin de se mettre en peine. Nous avons là une étable pour notre âne, où les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le vôtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire, en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie à l'écurie.

--Un autre destrier? dit Ramengo. Et à qui est-il? à vous?

--Votre seigneurie veut railler! à nous un animal de cette espèce; Il appartient à un seigneur notre ami.

--Un seigneur votre ami? répéta Ramengo avec un sourire railleur. Et comment s'appelle-t-il?

--Il s'appelle..... oh! sûrement votre seigneurie le connaît, il est si renommé! il s'appelle le seigneur Alpinolo.»

Et il prononçait ce nom avec autant de complaisance qu'un médecin qui prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo, à ce nom, releva la tête, prêta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le fouet, et il s'écria: «Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune homme de belle venue? cheveux noirs frisés, oeil de feu?....

--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde qu'il n'y a deux tours de Crémone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-même en personne.

--Et comment est-il venu de ce côté? on n'y peut guères voir qu'un voyageur égaré. Et vous le dites votre ami? D'où le connaissez-vous?

--C'est toute une histoire, répondit le meunier avec un visage où rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son père, ou du moins il me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube, comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour conduire ma barque en pleine eau, quand voilà que là-bas, à l'endroit où le fleuve fait un détour sous les aulnes, je vois arrêter une barque d'une toute autre forme que les nôtres, et personne pour la mener. Quelque malheur! me dis-je en moi-même, les bateliers se seront noyés; mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la réclamer; sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y avait dedans une femme et un enfant.»

A ces paroles, le bâillement uni errait sur les lèvres de Ramengo se convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait changé de nature; il fixa ses yeux effrayés sur le vieillard, qui poursuivait:

«Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vêtue, n'est-ce pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la femme n'étaient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reçu Alpinolo à Ottovino Visconte.) Elle devait être de condition: jeune, belle comme on n'en voit guère, et l'enfant n'avait guère plus d'un mois; mais l'un et l'autre étaient entièrement trempés d'eau et morts.

--Morts! cria Ramengo.

--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pêche que j'ai faite aujourd'hui! Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne, se met autour d'eux, en s'obstinant à les faire revenir; mais ils restaient pâles, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui disons-nous, veux-tu renouveler la résurrection de Lazare? lui disions-nous.

Mais elle, cette bonne femme, persuadée qu'ils étaient encore vivants, elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer.

--Ils étaient donc vivants?» interrompit Ramengo avec une vive impatience.

Et le meunier: «Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un miracle, je ne crois plus à ceux des saints de Padoue. Le bambin, à peine revenu à lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps il redevint beau et vigoureux.

--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint; blanc, ferme comme la cire, de certains yeux à croquer, droit comme un fuseau, seulement un doigt de moins à la main gauche.

--Et on voyait qu'il avait été coupé récemment. Mais, pour continuer, votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-être de l'ennui?

--Non, non, continuez, mais hâtez-vous. Comment cela finit-il?» disait Ramengo. Et si la chambre n'eût pas été si obscure, ils l'auraient vu pâlir et rougir tour à tour; ils se seraient aperçus de la contraction de ses lèvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions violentes imprimaient à son corps. Cependant Maso, avec ce mélange de bonhomie et de rusticité qui caractérise les moeurs campagnardes et ensemble avec la générosité de ces sentiments dénués de toute ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus bas degrés de l'échelle sociale. Maso poursuivait paisiblement:

«Si bien que..... mais où en suis-je resté? Ah! oui, je me souviens maintenant. Si bien que le bambin reprit à vue d'oeil une santé parfaite; mais avec la mère ce fut une autre chanson, elle revint aussi à la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le repêcher ce nom-là?

--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, où es-tu?

--Elle appelait Ramengo, s'écria l'inconnu d'une voix de tonnerre.

--Bien sûr, continuait le pêcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et même, quand elle délirait, elle ne faisait que répéter ce nom, et.....

--Et quel autre?.... demanda le traître.

--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher, pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur, n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dénuées de sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de la guérir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire.

--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingénue, j'ai fait mon devoir. Nous sommes nés pour nous aimer et nous secourir les uns les autres. Ai-je bien dit, seigneur étranger? Et qui n'aurait porté, secours à cette pauvre créature? Â la voir, on comprenait qu'elle était accouchée récemment; belle, qu'elle devait avoir été un ange; mais abattue, exténuée, elle vous regardait avec deux yeux à faire pleurer un tigre.»

Ramengo s'éloigna du feu en s'éventant et respirant avec force; il arpenta la petite chambre.

«Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument encore sur son dos.

--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colère; mais finissez votre chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai demandé.

--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu étonné de l'agitation de son hôte. Vous allez maintenant le comprendre, le rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil, de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a souffert. Enfin elle mourut.

--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me dire; Gardez avec vous mon enfant, et....

--Et vous, qu'en avez-vous fait?

--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il devint un grand garçon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre métier, jusqu'à ce qu'un seigneur du nom de ceux qui règnent dans Milan l'ait emmené avec lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo.

--Mais qui ils étaient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosité.

--Jamais, répondit la Nena. Que n'aurais-je pas donné pour le savoir! Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me présenter à eux, et leur dire: Je sais ce qui en est arrivé; leur joie m'aurait rendue la plus heureuse femme de l'univers.

--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso. Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette génération, je les connais toutes sur le Pô, dans toute sa longueur, et celle-là ne leur ressemblait en rien.»

La femme reprenait: «L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura menée à la promenade, il sera tombé dans l'eau, le fleuve était gros, etl la malheureuse aura été entraînée.

--Peuh! répondait Maso en secouant la tête; mais souviens-toi donc comme elle criait: «Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le plonges-tu dans non coeur?» Il serait plutôt à croire que quelque ennemi l'aura réduite en cet état.

--Et pourquoi l'aurait-on laissée vivante? dit Omobono.

--Que tu es bête! pour la tourmenter davantage. Des méchants, il y en a beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte à goutte, comme l'a fait cette infortunée!...

--Oh! mon père, celui qui eut le coeur de faire cela, n'était pas un homme, mais un démon en chair et en os.»

Le lecteur imagine facilement combien ces paroles étaient terribles pour Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le féroce plaisir de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait maintenant combien elle avait été atroce, maintenant qu'il voyait qu'elle n'était pas encore complète. Sans le savoir, il avait préparé, contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destinées à le perdre, et ce qui lui plaisait le plus, à perdre en même temps le père de cet enfant de l'adultère. Un seul coup allait donc anéantir tout ce qu'il exécrait en ce monde. Après un court silence que les bons paysans crurent suscité par la pitié, il demanda: «Alpinolo, où est-il?

--Qui le sait? répondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une nuit, l'heure était fort avancée, nous étions au lit. L'approche d'un cheval se fait entendre. Il s'arrête; on frappe: «Qui va-là?--C'est moi, mon père. «Il m'a toujours conservé ce nom de père! «Ouvre-moi.» Je courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrivée fut une fête pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il voulut nous faire coucher, mais nous demeurâmes autour de lui assis sur ces sacs de farine. Il était comme absorbé par ses pensées; puis tout à coup il s'écriait: «Infâme maudit! Et cette infortunée!... et moi qui l'ai écouté!...» A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait occasionnée pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs étaient arrivés à Milan, que ses plus chers amis avaient été jetés en prison. Il devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent, en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'était bon signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en sépara qu'en pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au monde. C'est tout l'héritage de sa mère.

--Donnez-moi ces deux lettres, s'écria Ramengo d'une voix tonnante. Ses yeux jetaient des éclairs. Deux lettres de Rosalia! où sont-elles? à moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!»

Cependant les deux vieillards délibéraient s'il fallait accéder aux désirs de ce forcené, et, dans l'indécision, la Nena avait toutefois tiré les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui présenter, en lui disant avec un regard soupçonneux: «Mais promettez-moi de me les rendre.»

Avant de répondre, Ramengo lui avait arraché les papiers de la main, et pressé l'anneau avec un tremblement fébrile: c'était l'anneau de ses fiançailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter à ses lèvres; puis la colère l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que la Nena le ramassait, il se mit à lire les deux morceaux de parchemin.