L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843

Part 1

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L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843

L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL

Nº 34. Vol. II.--SAMEDI 21 OCTOBRE 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour l'étranger. -- 10 -- 20 -- 40

SOMMAIRE.

Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du Pont du Change à Lyon. _Deux Gravures_--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine, _Boutons du rappel; meetings tenus à Dublin et en plein air_.--Théâtres--Opéra-comique, _Mina_; Palais-Royal, _Le brelan de Troupiers_; Gymnase, _Jean Lenoir_; Odéon, _Tôt ou Tard_; Délassements-Comiques, _la Fille du Ciel. Une scène de Mina; Levassor dans ses trois rôles du Brelan de troupiers; une scène de la Fille du Ciel._--De la Traite et de l'esclavage. Onze Gravures.--Révolutions du Mexique. Le général Bustamante. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XIII, Reconnaissance. _Sept Gravures_.--Bulletin bibliographique. Le Nord de la Sibérie, par M. de Wrangell; Les Pyrénées, par M. le baron Taylor; les Rues de Paris.--Annonces,--Armée. Chasseurs à cheval, nouvel uniforme. _Gravure_.--Caricature, _Une Sentinelle perdue_. Logogriphe musical.--Rébus.

Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du Pont du Change à Lyon.

Pendant la durée du camp de Lyon (V. t. Ier, p. 407, et t. 2, p. 97), une cérémonie religieuse d'un haut intérêt a été célébrée dans cette ville le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge. La procession séculaire, instituée en mémoire de la cessation de la peste, qui, il y a deux cents ans, ravagea cette seconde capitale de la France, s'est rendue en grande pompe à Fourvières, colline située sur la rive droite de la Saône. A la procession assistaient l'archevêque, deux évêques, le clergé de la cathédrale et de toutes les paroisses de la ville, de nombreux fidèles, et, parmi ces derniers, un vieillard de cent neuf ans, qui avait déjà figuré à la cérémonie cent ans auparavant, en 1743.

La présence du duc et de la duchesse de Nemours à Lyon a été marquée par des fêtes plus mondaines, à l'une desquelles cependant le clergé est venu aussi prendre part. Des huit jours que le prince et la princesse ont passés à Lyon, du 20 au 28 septembre, le dimanche 24 est celui dont le programme a été le plus chargé: pose de la première pierre du pont du Change, joutes sur la Saône, courses de chevaux, festin à la Préfecture, et soirée au Grand-Théâtre.

La cérémonie de la pose a été favorisée par un temps superbe. Des préparatifs bien entendus avaient été faits sous la direction des ingénieurs des ponts-et-chaussées. Une tuile recouvrait la partie centrale du pont actuel, sur lequel la circulation avait été interdite depuis la veille au soir. Le petit bâtiment servant de vigie qui est assis sur la pile du milieu, avait été transformé, pour la duchesse, en un élégant boudoir, garni de tapis, de draperies, de causeuses, de fauteuils et de chaises. Une plate-forme en charpente, recouverte d'une tente, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la voie charretière, avait été établie sur l'éperon de cette pile, en amont du pont. De chaque côté une double rampe conduisait à une autre plate-forme située au-dessous, et dont le niveau était un peu inférieur à celui du massif de maçonnerie placé à son centre, et sur lequel devait être posée la première pierre.

Ce qui rendait le coup d'oeil imposant, c'était l'immense multitude de spectateurs qui couvraient le pont et ses abords, les deux rives de la Saône, les fenêtres et les toits de toutes les maisons, d'où l'on avait la moindre échappée de vue sur ce point. En dedans de ce vaste amphithéâtre irrégulier et sur le lit même du fleuve, une double ceinture de bateaux de toute forme et de toute dimension, et chargés de spectateurs, entourait cette estrade. A peu de distance, et sur l'espace libre du bassin compris entre les quais et les deux ponts du Change et de la Feuillée, d'élégantes embarcations, pavoisées de mille couleurs et recouvertes de riches tentures, sillonnaient les eaux du fleuve.

A midi précis, M. l'archevêque est arrivé, suivi du clergé métropolitain, et il est immédiatement descendu sur la plate-forme inférieure, où il s'est mis en devoir d'officier. LL. AA. RR. sont arrivées à midi et demi. Madame la duchesse de Nemours a été conduite par le maire jusqu'à un fauteuil, au milieu et sur le bord de l'estrade supérieure, d'où elle pouvait embrasser l'ensemble de l'imposant spectacle qui se déroulait devant elle, et suivre les moindres détails du cérémonial. Le duc de Nemours, accompagné du préfet, du maire, des membres de l'administration municipale et des personnes de sa suite, est descendu vers la plate-forme inférieure, et s'est placé au centre d'un cercle formé par les nombreux assistants qui avaient pénétré jusque-là, par le clergé, les fonctionnaires, les ingénieurs et les diverses notabilités.

Après la cérémonie religieuse, M. Cailloux, ingénieur en chef du département, a lu un discours dans lequel il a fait l'historique de la voie de communication que le nouveau pont est appelé à remplacer, et a demandé au duc de Nemours l'autorisation de lui donner son nom; le quai voisin porte déjà celui de _quai d'Orléans._

La double boîte en cèdre et en plomb contenant les médailles destinées à être scellées dans la première pierre, a été ensuite remise par le prince aux ouvriers plombiers, qui l'ont fermée hermétiquement; puis elle a été placée dans la cavité rectangulaire pratiquée à la surface de la dalle qui occupe le sommet du massif un maçonnerie, et recouverte d'une plaque en tôle. Le préfet a alors présenté au duc une truelle en vermeil avec laquelle celui-ci a pris, dans une caisse tenue par M. Auguste Jordan, ingénieur, chargé de la construction du pont, deux pelletées de mortier qu'il a étendu sur les joints de la boîte. Cette opération terminée, des ouvriers maçons ont poussé à l'aide de rouleaux une seconde pierre de taille sur la première. Le duc de Nemours a frappé sur celle-ci trois coups avec le marteau en vermeil que lui a également présenté le préfet. Alors le maire a remis à S. A. R. un coffret contenant les doubles exemplaires des médailles commémoratives scellées dans la première pile du pont. Quant au marteau et à la truelle, ils ont été repris par le maire, pour être déposés au musée de la ville.

Immédiatement après, LL. AA. RR. se sont rendues sur la terrasse de l'archevêché, d'où elles ont assisté au spectacle animé des joutes qui ont eu lieu sur la Saône, dans le bassin compris entre le pont Tilsitt et le pont du Palais.

De là, le cortège s'est dirigé vers l'hippodrome de Perrache, où les courses de chevaux, préparées par le jockey-club de Lyon, avaient attiré une affluence de plus de soixante mille curieux. Les prix principaux ont été gagnés par _Tiger_, appartenant à M. de Pontalba.

La soirée a été consacrée à une représentation au Grand-Théâtre. Des dames en grande toilette occupaient les premières loges; des officiels de tous les corps et de tous les grades étaient disséminés aux premières et aux secondes galeries; les troisièmes, les quatrièmes et le parterre étaient en partie occupés par des sous-officiers et soldats de la garnison. «C'est dire assez, ajoute le Ouvrier de Lyon, dans un article reproduit par le Moniteur Universel, que le public n'avait été admis que dans une proportion fort restreinte à cette fête. C'est là, continuent les feuilles ministérielles (et l'observation nous semble curieuse à noter), c'est là, suivant nous, un tort; et, en cette circonstance, comme en quelques autres, il nous semble qu'on a trop isolé de la population nos illustres hôtes.»

Le prince et la princesse ont été reçus sous le péristyle du Grand-Théâtre et conduits à leur loge par M. Pougin, régisseur-général, avec le cérémonial en usage au théâtre-Français, depuis Louis XIV, chaque fois qu'une représentation doit être honorée du la présence du roi. Ce cérémonial consiste à recevoir Sa Majesté un flambeau à la main, et à éclairer sa marche jusqu'à la loge royale: il a été exactement suivi en cette circonstance. Madame la duchesse de Nemours portait l'une des robes qui lui avaient été offertes la veille par la chambre de commerce. On a joué un petit intermède intitulé _l'Algérie conquise_, dont les paroles avaient été ajustées tant bien que mal sur des fragments de Paulus, oratorio de Mendelsohn. On y voyait figures des Arabes, des soldats français, la Civilisation et Religion. Une décoration de M. Savette, représentant Constantine, paraît n'avoir pas manqué de vérité.

Avant le spectacle, et au retour de la course, tous les hôtels et restaurants de la ville ont été littéralement envahis. Non seulement il était impossible d'obtenir une place dans les salles, mais l'on se trouvait dans la nécessité de faire queue et d'attendre son tour. Des personnes, après avoir parcouru quinze ou vingt des principaux hôtels, ont dû se résigner à aller dîner dans les plus lointaines extrémités des faubourgs. A huit ou neuf heures du soir, les provisions considérables qui avaient été faites la veille étaient complètement épuisées, et plus d'un estomac affamé a été soumis à un jeûne involontaire.

Au bal donné par la ville, le 23, au Grand-Théâtre, et où figuraient environ quatre mille invités, madame la duchesse de Nemours a dansé d'abord avec M. Arnaud, l'un des adjoints du maire. Cette première contredanse, suivant l'expression des journaux officiels, avait été donnée à l'édilité; l'armée, dans la personne de M. le général Duchamp, a eu les honneurs de la seconde; M. Girardin, procureur du roi, a représenté, dans la troisième, la magistrature; et, dans la quatrième, M. Paul Eymard, fabricant, le commerce lyonnais.

Mais quels étaient les représentants de la population des travailleurs? C'est ce que les organes ministériels ne nous ont point appris.

Courrier de Paris.

Mais vraiment où allons-nous? on ne pourra bientôt plus ni boire, ni se vêtir, ni manger, et peu à peu nous mourrons tous, vous, moi, notre voisine et notre voisin; oui, nous mourrons de faim et de soif, comme je ne sais quel pauvre diable qui expira d'inanition à côté d'une table amplement servie, n'osant toucher ni aux mets ni aux vins, de peur qu'ils ne fussent empoisonnés.

Ceci vraiment passe la plaisanterie, et _National_, qui a le premier révélé cette cuisine pendable, mérite qu'on porte un toast à sa santé et qu'on l'arrose du plus pur nectar qui mûrit au soleil de la Côte-d'Or.

Chacun son goût! _le National_ n'aime pas plus les produits frelatés en boutique qu'en gouvernement; et en même temps qu'il s'attaque aux débitants de politique falsifiée, il déclare la guerre aux fabricants de marchandises suspectes et de denrées de mauvais aloi; le manifeste qu'il vient de lancer tout récemment contre ces industriels prévaricateurs contient les faits les plus curieux et les plus graves.

On fabrique de l'huile d'olive avec du saindoux; du papier avec du plâtre; du pain et de la brioche avec du sulfate de cuivre; du blé avec du sable; du son avec de la sciure de bois; du thé vert avec du jaune de chrome ou de la mine de plomb; du sel avec de l'iode et du cuivre; du vin avec de la litharge et du bois de Campêche; du savon avec des pierres à fusil, et du lait avec des cervelles. Quant à l'eau, ce complice immémorial des marchands de vin, il s'en débite à Paris seulement cinq cent mille hectolitres par an, sous prétexte de bordeaux et de bourgogne; onde innocente du moins, qui n'en veut qu'aux gourmets et aux ivrognes! débit de consolation breveté par la société de tempérance» Mais, hélas! hélas! le sincère Bacchus, Bacchus généreux est mort et enterré sous le pont Neuf, dans le lit de la Seine. Ainsi la Parisien peut dire comme Auguste:

Dieux! à qui désormais voulez-vous que je fie Le soin de ma personne et celui de ma vie?

Est-ce vivre, en effet, que de soupçonner partout le sulfate, l'iode et la mine de plomb?--Comment manger maintenant un petit pâté sans cuivre? comment savourer sa tasse de thé sans rêver de jaune de chrome? comment choquer les verres sans y voir flotter un bois de Campêche?

Pour moi, qui ai la prétention d'être un franc Bourguignon, et d'appeler les choses par leur nom, je suis bien résolu à ne pas m'associer à cette atroce comédie; qu'on m'empoisonne, soit, puisqu'il est impossible aujourd'hui de vivre sans cela, et que le siècle présent est un empoisonneur fieffé; mais il ne me convient pas d'être pris pour dupe; voici donc le moyen que j'ai adopté pour sauver mon amour-propre du ricanement sournois de tous ces mystificateurs de boutiques et d'entrepôts: ai-je affaire au pâtissier, «Envoyez-moi deux douzaines de sulfate de cuivre bien chauds,» lui dis-je.

Au cafetier et au restaurateur: «Garçon! une tasse de mine de plomb'. Garçon! de l'iode, s'il vous plaît. Garçon! vous n'avez pas mis assez de saindoux dans cette salade. Garçon! du lait frit pour deux, et une bouteille de Campêche première qualité!»

Au marchand de papier, je demande un cahier de plâtre à lettre, et je m'informe au marchand de farine de la dernière mercuriale de la halle au sable.

Au moins nous est-il permis de nous envelopper avec sécurité dans notre pantalon et dans notre manteau, pour nous mettre à l'abri et nous consoler de toutes ces impostures? S'ils sont mal abreuvés et mal nourris, nous pouvons, en revanche, tenir notre corps et notre estomac chauds et solidement vêtus? Non pas, vraiment; les tailleurs ont aussi leur litharge! les draps et les étoiles mentent aussi bien que le sel, le thé, le vin et la farine. On vous sert de la charpie pour de l'elboeuf pur, et le papier mâché se présente effrontément sous le titre et le nom de louviers superfin.--Votre habit bleu de la veille est jaune le lendemain; les coutures blanchissent au bout de trois jours, et à la fin de la semaine, vous montrez la corde. Tout habit sortant des mains d'un tailleur de Paris est moins un habit qu'un énorme morceau d'amadou; on n'a plus qu'à battre le briquet pour allumer son cigare.--S'adresser pour les renseignements à un très-honnête bourgeois de mes amis, candide habitant du Marais.--Mon homme s'en allait l'autre jour au Jardin-des-Plantes, se pavanant fièrement dans un pantalon de drap tout neuf; une ondée survint, mouilla l'étoffe, qui se rétrécit en un clin d'oeil, de manière à découvrir la cheville, et à dessiner, d'une façon compromettante, les formes de mon malheureux ami, qui n'est ni un Apollon ni un Hercule.--Il était sorti avec un pantalon, il rentra avec une culotte!

Tel est le siècle: ce n'est ni par la bonne foi ni par la sincérité qu'il brille; un peu de drogue se mêle à tout ce qu'il fait. On lui a tant conseillé le mélange! On lui a si fort prêché qu'il ne se tirerait d'affaire qu'en mettant de l'eau dans son vin!

Les hommes vont comme les choses, et les âmes se ressentent de la falsification des denrées.

Cette excellence qui fait grand bruit de son désintéressement et de son indépendance:--litharge!

Ce tribun qui fulmine son anathème.--saindoux!

Cet utopiste qui sonne la réforme du monde:--sulfate de cuivre!

Cet éloquent apôtre du bonheur universel:--amadou!

Ces virginités politiques et ces candeurs administratives:--jaune de chrome!

Ces conciliateurs qui veulent mêler le rouge au blanc:--eau claire!

Ces fiers sentiments, ces beaux discours, ces grandes fidélités, ces superbes serments:--plâtre!

--Tous les jours il nous arrive quelque bête célèbre. Je ne parle pas des renommées qui se font chaque matin dans la politique, dans les arts, dans le roman, dans le feuilleton, dans l'industrie, dans la philosophie, dans la philanthropie et dans le vaudeville. Cela me mènerait trop loin; que les bipèdes s'illustrent tant qu'ils voudront! Je ne m'occupe aujourd'hui que de la gloire toujours croissante des quadrupèdes. Nous songerons aux autres plus tard.

La dernière course du Champ-de-Mars a mis au jour le nouvel et déjà fameux animal dont je veux parler; il s'appelle _Ratapolis_. C'est là un beau nom, et la capitale des rats doit s'en glorifier. Ratapolis avait pour adversaire Prospectus et Napoléon II, fils de Napoléon: il les a vaincus tous deux, l'un de quatre, l'autre de sept secondes. Certes, le triomphe est rare! Quel ennemi plus redoutable à la course qu'un Napoléon du sang de ce Napoléon qui enjamba l'Europe en un clin d'oeil? Quel plus dangereux concurrent qu'un Prospectus? Prospectus n'est-il pas, en effet, le plus hardi coureur de ce temps-ci? N'est-ce pas Prospectus qui va par la ville avec la rapidité de l'éclair? N'est-ce pas lui qui escalade les murailles, monte bride abattue à travers les plus rudes escaliers, passe par toutes les portes, et galope en même temps, ici et là, à Paris, à Londres, à Berlin, sur toutes les routes du monde? Eh bien! dans cette lutte du Champ-de-Mars, Prospectus a cédé le pas à Ratapolis. Aussi Ratapolis est-il inscrit maintenant au livre d'or du _sport_.

Mais si les uns montent, les autres descendent: tandis que Ratapolis, hier inconnu, se faisait un nom dès son premier galop, nous apprenions ailleurs combien sont périssables les grandeurs chevalines, et combien la gloire du _sport_, comme tant d'autres gloires, est une vaine fumée.

O misères de l'écurie! ô fragilité! ô néant! vous avez entendu parler de miss Annette. Les échos du Champ-de-Mars et de Chantilly répètent encore ce glorieux nom avec amour; les _sportsmen_ se signent en l'entendant; les palefreniers s'agenouillent; les grooms, en signe de joie, agitent leurs cravaches et leurs éperons. Que de purs-sangs elle a distancés! que de couronnes se sont entrelacées à sa crinière bai-brun!

Elle a été l'admiration du gentilhomme _reader_, la terreur et l'amour de l'hippodrome, et tout étalon de grande race aurait donné le plus beau crin de sa personne, pour mériter un seul de ses regards.

Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss Anette, remplit, au moment où je parle, l'emploi de Rossinante au Cirque-Olympique, dans le mélodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai reconnue, malgré la maigreur de sa fortune et le délabrement de ses os. Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le héros de la Manche, coiffé de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutôt à nos miss Annettes de boudoir et d'Opéra.

--_Le Constitutionnel_ annonce avec grand fracas que M. Schimper, professeur d'histoire naturelle à Strasbourg, est de retour d'un voyage en Carniole; nous ferons remarquer au _Constitutionnel_ qu'il n'est pas plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus étonnant d'en revenir, que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne peut épouvanter que le _Constitutionnel_, qui n'est jamais sorti de la rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapporté un animal extraordinaire, un protée vivant, né dans les profondeurs des grottes terribles d'Adelsberg. Ce protée cause une grande admiration au _Constitutionnel_, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir doté la France de ce miraculeux protée, comme si déjà elle n'avait pas assez de ceux qu'elle produit.

Que _le Constitutionnel_ conserve son extase pour une meilleure occasion: le protée de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les petits mendiants qui rôdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont plein les maint et plein les poches. Si _le Constitutionnel_ allait faire un tour par là, il s'en convaincrait aisément: à peine aurait-il mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protées et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donné à ces vauriens, le vénérable voyageur deviendrait adjudicataire du plus formidable protée des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arrivé, à mon ami Adolphe J.... et à moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous allâmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables souterrains d'Adelsberg et de tous ses protées, aussi nombreux que les goujons et les ablettes du pont d'Austerliz.

Mais le _Constitutionnel_ n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'être dévoré tout cru par le protée vivant.

--On avait annoncé à tort que M. Musard allait reprendre le commandement des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le général. Napoléon-Musard lui a transmis son bâton impérial; quant à lui, il s'est complètement retiré du galop et de la ronde infernale. Musard travaille exclusivement à rédiger ses mémoires; mais, plus heureux que l'autre Napoléon, il n'a point de Sainte-Hélène. Musard s'est retiré dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa liberté; Hudson-Lowe n'a rien à démêler avec lui; et si le grand homme a la fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-là!

Il y a huit jours, j'allais à Neuilly; chemin faisant, j'aperçus sur la route une maison d'une belle apparence: une grille élégante, un parterre charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs nuances chatoyantes. «A qui cette délicieuse habitation? demandai-je au cocher qui me conduisait; à quelque grand seigneur, sans doute?--

Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard.» L'admirable chose que le cornet à pistons, pensais-je, et pourquoi mon père ne m'a-t-il pas appris à en jouer!

--Les théâtres font de grands préparatifs d'hiver; apprêtons-nous à une inondation de drames, d'opéras et de comédies de toutes qualités et de toute espèce. Ici, M. Scribe, l'inépuisable; la, M. Alexandre Dumas; M. Leon Gozlan de ce côté; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait surtout avec joie l'auteur des _Messeniennes_ apporter au Théâtre-Français une de ces oeuvres brillantes et sérieuses qui ont donné à son nom un si grand crédit de conscience littéraire et de loyauté; ce serait un certificat de vie fourni par le poète, dont la sauté, profondément altérée depuis un an, donne de vives inquiétudes; mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son amour pour la poésie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit de ses veilles courageuses. Allons, noble poète! au parterre ce cher et douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remède souverain qui font refleurir le corps et l'âme!

--Les concerts et les soirées commencent à renaître; on se retrouve, on se reconnaît, on s'assemble. Nous voilà! nous voici! causons, chantons et mettons-nous en danse.