L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843

Part 6

Chapter 63,746 wordsPublic domain

--Qu'on lui coupe les mains,» répondit Luchino.

Le secrétaire s'inclina et poursuivit: «Dans le bourg d'Abbiate-Grasso, où est la villa de votre magnificence, on a logé un pèlerin venant de Toscane, et quelques cas de peste se sont déclarés.

--Qu'on brûle l'auberge, le pèlerin, les hôtes et tout.

--Le connétable Sfolcada Melik écrit de Lecco qu'un de ses soldats a volé la bêche d'un laboureur.

--Qu'on le pende à côté de la bêche.

--C'est ce qu'on a fait, et on a payé la bêche au manant. Mais celui-ci est venu la nuit retirer son outil de la potence.

--Eh bien! qu'il soit aussi pendu à la même potence, et la fourche entre eux deux.

--Votre sérénité sera obéie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il vous écrit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre sérénité désire prendre, et qu'il vous la livrera bientôt.

--Ah, bien, très-bien! très à propos, vraiment! s'écria Luchino avec un sourire de sauvage consolation.

--Il implore en outre de votre sérénité l'impunité de tous délits commis par lui ou par son fils.

--Son fils? je ne lui en connais point.

--Il se réserve de le faire connaître à votre sérénité.

--Bien, bien, oui! expédiez-lui le bref d'impunité la plus entière, la plus absolue; mais qu'il soit prompt à me remettre entre les mains celui qu'il sait. Allez.» Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se repaître du féroce espoir de sa vengeance.

On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journée retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva à sa table le surcroît dont elle n'avait pas profité, mais on la jeta dans un cachot souterrain, bien différent de la cellule qu'elle occupait au sommet de la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il s'était un peu adouci depuis la pitance journalière dont il se gratifiait aux dépens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir été privée de ce qui n'était un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa vengeance. Cependant, privée du spectacle de la nature, privée du soleil, du ciel, de la verdure, des mélancoliques splendeurs de la lune au sein d'une belle nuit; privée de toutes les distractions que la vue de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui procurer, elle était plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone, approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se repaître des plaintes de l'infortunée, n'avait entendu que les litanies qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flûte qui résonne dans le lointain, et des prières à la Mère des affligés. Elle savait que son fils et son mari jouissaient en liberté des délices de la lumière, et son imagination calmée se plaisait à les suivre partout où ils devaient être. Ces images, chèrement caressées pendant l'oisiveté de ses jours, se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hélas! elle souffrait encore; mais un rayon de paix avait illuminé son âme, et quelquefois elle eût paru joyeuse.

Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail était à fleur de terre dans une petite cour où passait une sentinelle. De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on délivrait, et elle se réjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il lui échappait quelquefois de dire: «Au moins celui-là va mourir!» Et ses yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait: puis, comme si l'idée de la mort, qui cause une si grande frayeur aux heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient pas éternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier tréteau, et là elle se rappelait les jours passés, les vertueuses joies, les bienfaisances fleuries: elle pensait à ceux qu'elle aimait, à ses espérances; quelquefois enfin elle répétait les chansons qu'elle avait entendues ou répétées elle-même, lorsque, jeune fille, elle était appliquée à son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au printemps, cueillant des bouquets de primevères et des branches de myrte. L'été lui revenait aussi en pensée, lorsque, dans une barque, le long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles d'une paisible brise, saluait les beautés de la nature et offrait au Créateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'étaient des cantilènes d'amour, le plus souvent des airs mélancoliques, dont la triste harmonie s'accordait mieux avec l'état de son âme. Une romance surtout lui allait au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait plusieurs fois accompagné Marguerite sur le luth pendant qu'elle la chantait sur l'air qu'il avait aussi composé lui-même. La voici;

AMÉLIE.

Tu t'endors joyeuse, Amélie; Ton bien-aimé revient enfin. Tu le verras dès l'aube amie Du lendemain.

Le voici. Son casque splendide A fait pâlir plus d'un guerrier. Contre ton coeur son coeur avide Bat sous l'acier.

O joie! ô transport! ô délire! Comme pour fêter le retour, Vous changez les pleurs en sourire, Baisers d'amour.

Ah! c'est un songe, une chimère, Que lui créait un doux sommeil, Et qui s'enfuit, ombre éphémère, A son réveil.

Sanglant, à l'aurore nouvelle. Ils lui présentent le cimier Dont elle orna, la jouvencelle, Son chevalier.

Près des rives de la patrie. Un traître a conjuré sa mort. Il tombe, et sa bouche flétrie T'appelle encor.

Des beaux palais de l'autre vie, Esprit, peux-tu franchir le seuil? Etends-tu les pleurs d'Amélie? Vois-tu son deuil?

O doux esprit, avance l'heure Où, laissant le voile mortel, Avec toi l'amante qui pleure, Jouira du ciel.

Marguerite s'arrêtait un instant, puis répétait:

O joie! ô transport! ô délire! Comme pour fêter le retour, Vous changez les pleurs en sourire, Baisers d'amour!

Après quelques moments d'un silence pensif, elle se reprenait à chanter:

Ah! c'est un songe, une chimère, Que lui créait un doux sommeil. Et qui s'enfuit, ombre éphémère, A son réveil.

A qui pensait-elle? Quels étaient ses souvenirs?

Un jour, aux approches de la nuit, ses chants furent interrompus par un piétinement inusité dans la petite cour. C'était un mélange de rires ironiques, d'insultes et de plaintes plus douces qu'on n'a coutume d'en entendre parmi les prisonniers. Le coeur de l'infortuné est toujours ouvert à la crainte. Avec l'anxiété d'une colombe qui a vu le coucou contempler son nid fécond, Marguerite se hissa jusqu'au soupirail, de ses mains délicates elle se suspendit aux grosses barres de fer, et regarda la foule qui se pressait. Elle vit un enfant dont la chevelure blonde descendait sur les yeux, et qui, pleurant et se débattant entre les mains des soldats, criait: «Mon père! mon père!» vers un homme qui, tout chargé de chaînes, le suivait le désespoir sur le visage.

«Ah!» Marguerite poussa ce cri comme un homme frappé au coeur, et tomba évanouie sur le pavé. Ses yeux, ses oreilles, bien que de loin et à la lumière incertaine du crépuscule, lui avaient fait reconnaître dans ces deux infortunés Pusterla et son Venturino. La malheureuse! au moins si elle avait conservé son erreur!

Bulletin bibliographique.

_Fables de La Fontaine_, nouvelle édition précédée d'une notice biographique et littéraire, et accompagnée de notes; par E. GÉRUSEZ. Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.

Il n'est point d'auteur sur lequel on ait autant et aussi bien écrit que sur La fontaine; chaque critique a voulu mêler sa voix au concert unanime de louanges qui, depuis tantôt deux cents ans, s'élève en l'honneur du bonhomme; chaque Académie a proposé à son tour l'éloge officiel de notre grand fabuliste. Il semble qu'il y ait je ne sais quel charme secret qui excite tout écrivain à tenter lui aussi de louer La Fontaine, quoique tant d'autres l'aient déjà fait, quoique, tant d'autres doivent le faire encore, et que personne ne puisse espérer de dire le dernier mot sur ce merveilleux génie. Aussi, qui le croirait? (En Allemagne, passe encore; mais en France...) qui le croirait, dis-je, plus d'une métaphysique de la fable a été conçue et écrite dans le seul dessein d'apprécier La Fontaine, et l'un a édité de lourds systèmes pour expliquer cette brillante bulle de savon, la fable. Que dirait le bonhomme en voyant la peine que ces gens-là ont prise à son intention? Et comme il éclaterait de rire au nez de ces pédants qui n'ont rien dit, malgré leur profondeur, d'aussi bon que ce simple mot: «Le fablier portail des fables, comme l'arbre porte des fruits.»

M. Gérusez, qui a fait précéder d'une notice historique et critique la nouvelle édition des fables de La Fontaine, a bien su se garder de l'écueil que nous signalions tout à l'heure. Sans doute il n'a pas fait abnégation de sa critique devant son auteur, il ne s'est pas borné pour toute raison au _quia facit dormire_; mais il a évité de se creuser le cerveau pour expliquer difficilement des qualités naturelles, et n'a point voulu raffiner à propos du bonhomme. Il adopté, comme le meilleur, le mot de La Fontaine sur la fable: «C'est proprement un charme,» et il a bien raison d'y voir plutôt une affaire de sentiment que d'esprit. Rappelez-vous ce que les gens d'esprit ont fait de la fable! Voyez Lamotte, qui met en scène don Jugement et demoiselle Perspicacité; voyez Florian, Grécourt et les autres! Ils voulaient faire des fables, le gâteau du bonhomme les tentait; mais la fable n'était point pour eux la chose du coeur, ils n'avaient point de tendresse pour l'apologue. Ils versifiaient des fables, ils voyaient le genre, en étudiaient les conditions, puis se mettaient à l'oeuvre, s'imaginant que pour faire une véritable fable, il suffit d'établir un colloque entre Jean Lapin et dame Belette. «Le charme suprême de ces compositions, dit justement M. Gérusez, c'est la vie. L'illusion est complète; elle va du poète, qui a été le premier séduit, au spectateur, qu'elle entraîne.» Oui, c'est la vie, et si l'on se demande pourquoi toutes les fables de La Fontaine ont cet air de famille si frappant, c'est que toutes sont la représentation de la vie. Pourquoi cependant pas une ne ressemble à l'autre? c'est encore et toujours parce qu'elles reproduisent la vie, la vie, qui est la même, qui est une, en tous temps, en tous lieux, et qui cependant offre l'idée de la plus grande variété que l'esprit puisse concevoir. Et c'est par là que La Fontaine, si différent de tous ses contemporains, leur ressemble pourtant si fort. Racine, Molière, Boileau, que faisaient-ils, si ce n'est qu'ils puisaient dans la vie leur inspiration toujours une et toujours variée?

Enfin, comme l'a très-bien vu et très-bien dit M. Gérusez, la fable de La Fontaine est unique, inimitable, parce qu'elle est la fable, telle qu'il l'a faite, est une des plus heureuses créations de l'esprit humain», le cadre le plus charmant et le plus commode pour toutes les fantaisies de la pensée, pour tous les sentiments du coeur: «Libre en son cours, la fable tourne et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à l'épître et au conte; c'est une anecdote, une conversation, une lecture élevées à la poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte rêveuse. Il se met volontiers dans ses vers, et nous entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses (1).» C'est une poésie de nonchalant, une poésie de distrait et de paresseux; elle s'épanche volontiers, mais demeure toujours sobre de paroles, et le bonhomme se mettait naïvement au-dessous de Phèdre, parce que Phèdre était plus elliptique et plus bref que lui. «On ne trouvera pas ici, dit-il en sa préface, l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recommandable: ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait, en récompense, égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait.»

[Note 1: Sainte-Beuve, Portraits Littéraires.]

Cependant, tout en reconnaissant la spontanéité naturelle, la veine de simplicité du bonhomme, M. Gérusez n'a point manqué de nous montrer qu'on l'a fait encore plus bonhomme qu'il n'était. L'auteur de la notice s'est bien gardé, il est vrai, de heurter la tradition aimable qui nous représente La Fontaine causant tout bas en lui-même avec sa petite république, et oubliant la belle société pour s'asseoir en idée vis-à-vis de Jean Lapin, qui siège avec gravité sur son derrière et se frotte le museau de sa patte. On aura beau dire, beau faire, La Fontaine devait être tel, ou à peu près, que nous le montrent ses fables, et nous rirons toujours au nez des gens qui s'en vont relevant les sots préjugés littéraires et nous soutiennent, à notre confusion, que La Fontaine était «un génie sceptique et railleur, manichéen, fataliste, etc., etc.,» car tout cela a été écrit. Si c'est là votre La Fontaine, ce n'est point le nôtre, et, à coup sûr, ce n'est point l'auteur des fables que nous savons. Mais, tout en respectant le caractère consacré, tout en admettant la distraction, la rêverie, la flânerie poétique à tel degré que vous voudrez, toujours est-il qu'on ne peut se dissimuler que le bonhomme était passe maître dans son métier, et qu'il aurait rendu des points au plus fin pour les finesses de son art. «Ou remarque, dit encore Vauvenargues, avec la même surprise la profonde intelligence de son art, et on admire qu'un esprit si fin ait été en même temps si naturel.» La préface mise en tête de ses fables et écrite par lui-même, est sans contredit le plus savant, je veux dire le plus profond traité qu'on ait jamais fait de l'apologue, et sa pratique est encore plus merveilleuse de finesse et d'artifice que sa théorie. M. Gérusez a donc voulu seulement expliquer cette habileté et concilier les deux qualités, inconciliables en apparence, la finesse et la naïveté, l'art et la nature. Pour cela, il n'avait qu'à ouvrir la biographie de La Fontaine, et il trouvait dans les études du bonhomme, dans les sociétés quelque peu raffinées qu'il fréquentait, l'explication que plusieurs ont cherchée bien loin et n'ont pas trouvée qui pis est. Tous les grands poètes du dix-septième siècle surent leur métier mieux qu'homme du monde, et La Fontaine avait beau être distrait et naïf, il ne devait pas être moins habile que ses amis, Molière, Boileau, Racine. Le métier est une misère pour le génie, il le sait de naissance.

Il nous reste à dire quelques mots des notes que M. Gérusez a mises au bas de chacune des pages de la nouvelle édition; là encore était un écueil, et il y avait à craindre que le commentateur de La Fontaine ne tombât dans le défaut de ces malheureux Saumaises qui ont si lourdement lesté de notes et éclaircissements pédantesques les strophes légères d'Anacréon et d'Horace. M. Gérusez, en homme de goût et d'esprit, a eu garde de détruire le charme, et s'est efforcé d'être, dans la note, bref et simple, à faire envie à la fable elle-même: «Si je n'étais la fable, je voudrais être la note.» De discrètes observations philologiques sur les ternies gaulois, qui abondent dans le style de La Fontaine, complètent cet excellent travail.--Nous ferons seulement une toute petite réserve aux louanges que nous donnons de grand coeur à ces notes spirituelles et souvent exquises. Il nous semble que l'auteur s'est un peu trop attaché parfois à éclaircir la moralité de la fable: il sait mieux que nous que La Fontaine s'en souciait assez peu, qu'il s'en passait même au besoin, surtout quand elle n'était pas possible:

... Et quae Desperat tractata nitescere posse relinquit.

Peut-être donc l'annotateur ne devait-il pas se piquer d'être plus moral que le fabuliste. Il est vrai de dire que M. Gérusez avait à faire une édition classique, et tout maître doit moraliser ses écoliers plutôt deux fois qu'une, quoique ceux-ci en prennent à leur aise.

_Voyage au pôle sud et dans l'Océanie_, sur les corvettes l'_Astrolabe et la Zélée_, exécuté par ordre du roi pendant les années 1837, 1838, 1839, 1840, sous le commandement de J. DUMONT D'URVILLE, Capitaine de vaisseau. Publié par ordonnance de Sa Majesté. Sous la direction supérieure de M. JACQUINOT, commandant de _la Zélée_.--Mise en vente du tome Ve de l'_Histoire du Voyage_.--Paris, 1843. _Gide_.

Le tome V de l'_Histoire du Voyage au pôle sud et dans l'Océanie_, sur les corvettes l'_Astrolabe et la Zélée_, qui vient de paraître à la librairie Gide, n'embrasse qu'une période de quatre mois environ Commencé le 29 octobre 1838, il se termine le 19 février 1839; mais ces quatre mois avaient été si utilement employés par le chef de l'expédition et ses compagnons du péril et de gloire, que ce volume offre l'intérêt de ses quatre aînés.

En quittant l'archipel des Iles Viti, Dumont d'Urville devait diriger ses corvettes vers le groupe des îles Salomon. Toutefois il lui restait des recherches importantes àà faire dans cette nouvelle route. D'abord il constata que l'île _Hunter_ était mal placée; puis, après avoir double l'île _Aurore_, la plus septentrionale des Nouvelles-Hébrides, il commença la recherche des Iles _Banks_, qui, découvertes en 1783 par le capitaine _Bligh_, n'avaient point été revues depuis cette époque. Dumont d'Urville explora complètement ce groupe, sur lequel les hydrographes n'avaient que des données très-vagues.--_Vanikoro_ reçut ensuite sa visite. Il espérait y retrouver encore quelques débris des vaisseaux de l'infortuné Lapérouse; mais toutes ses recherches furent inutiles.

De Vanikoro, l'_Astrolabe_ et _la Zélée_ se dirigèrent sur l'Ile _Nitendi_, où elles ne purent s'arrêter, et elles firent route pour les îles _Salomon_, que l'expédition explora pendant un mois environ. Un long chapitre intitulé: _Séjour au port de l'Astrolabe_ se compose presque entièrement des récits rapportes à leur commandant par les divers membres de l'expédition qui eurent le courage d'entreprendre des excursions dans ces îles jusqu'alors si peu connues, dont les habitants sont anthropophages.--Les Salomoniens avaient de peints par tous les voyageurs sous les couleurs les plus défavorables. Dumont d'Urville est le premier qui puisse, selon ses propres expressions, inscrire dans leur histoire une page en faveur de leur caractère.

Au _Séjour au port de l'Astrolabe_ succède un curieux chapitre ayant pour titre _Considérations générales sur les iles Salomon_--Dumont d'Urville raconte l'histoire de ces îles depuis leur première découverte, en 1567, par Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à sa dernière expédition, et résume tout ce qu'il a pu apprendre sur leur géographie, leurs productions et leurs habitants. Grâce aux pénibles reconnaissances qu'il a opérées, on connaît aujourd'hui la géographie complète des Iles Salomon. «Cependant il reste encore pour nos successeurs, dit-il après avoir constaté cet important résultat, de beaux travaux hydrographiques à faire; ils auront surtout beaucoup à nous apprendre sur les moeurs et les cérémonies des insulaires qui peuplent cet immense archipel.»

En quittant le port de l'Astrolabe', l'expédition gouverna directement sur les îles _Hogolen_. Chemin faisant, elle aperçut les îles de _Sir-Charles-Hardy_, la _Nouvelle Islande_, l'île _Saint-Jean_, les îles _Vigurris. Monte-Verde, Dunkins_ et _St-Cyrille_. Enfin le, le 21 décembre, les deux corvettes laissaient tomber leur ancre tout près de l'Ile Isis, au milieu du groupe intéressant que leur commandant désirait visiter. Les premiers voyages à terre furent d'abord heureux; mais bientôt les naturels, qui semblaient être très-heureux et très-bienveillants, manifestèrent des dispositions menaçantes; il fallut même repousser la force par la force. Plusieurs membres de l'expédition échappèrent comme par miracle aux plus; graves dangers. Heureusement tous les travaux étaient terminés quand la guerre éclata, et les corvettes n'eurent à regretter la mort d'aucun homme. La réputation des Carolins est à jamais ternie, s'écrie Dumont-d'Urville: nous n'avons trouvé ici que des hommes méchants et perfides avec une figure prévenante, des formes agréables et des manières posées..»

Suivons encore l'expédition sur la carte. Laissant derrière elle le groupe Ouluthy, elle débarqua le 1er janvier 1839 à l'île _Gouaham_ ou _Umata_ où elle devait faire un séjour de dix jours. Rien de plus agréable à lire que la narration d'une chasse au cerf à Umata, par M. Demas. Dumont d'Urville ne voulant pas répéter ce qu'avait déjà dit M. Freycinet (Voyage de l'Uranie) a donné une preuve de tact et d'esprit en insérant dans son journal cet amusant récit. D'excellents vivres frais, de l'exercice et le bon air d'Umata rendirent en peu de temps aux équipages fatigués toute la force et l'énergie nécessaire pour les travaux pénibles qui restaient encore à faire. Le 10 janvier on remit à la voile. Tant de voyageurs ont décrit cette terre féconde et le moeurs indolentes de ses habitants, que le commandant de l'_Astrolabe_ ne crut pas devoir leur consacrer, comme aux îles Salomon, un chapitre entier. Toutefois, il publie de curieux détails sur les immenses changements opèrés depuis dix années dans le gouvernement de Mariannes, où flotte depuis si longtemps le pavillon espagnol.

Le 13 janvier on reconnut l'île _Gowam_; le 14, les principales îles _Pelew_; le 19, l'île _Palmas_; le 23, _Serangan, Mindanao, Bulk, Limtua_; le 23, _Haycock_ et _Booken-Island_; le 26, Sanguir. Ce jour-là faillit être fatal à l'expédition: les deux corvettes n'échappèrent que par un hasard providentiel au plus grand danger qu'un navire puisse courir. Après avoir chenalé entre les îles _Kurakitu_ et _Rocky-Islets_, le 28, Dumont d'Urville aperçut la pointe de Siao et les îles Moudang; puis il se dirigea directement sur _Ternate_, où il arriva le 29.--Une excursion au volcan de Ternate, par M. Dombron, les visites de Dumont d'Urville et de M. Jacquinot au résident hollandais et au sultan détrôné, la description de la ville, l'histoire des anciens souverains de l'île et de la colonie hollandaise; enfin des réflexions importantes sur l'avenir de cet établissement, terminent le cinquième chapitre de ce volume.

Le chapitre sixième et dernier a pour titre: _Séjour à Amboine_. La traversée de Ternate à Amboine n'avait duré que deux jours. Le 3 février à midi, _l'Astrolabe_ et _la Zélée_, parties le 1er de Ternate, laissaient tomber leurs ancres sous le fort _Victoria_, devant la capitale des Moluques. C'était la troisième fois que, commandait l'expédition scientifique, Dumont d'Urville venait demander au port d'Amboine l'hospitalité et les moyens de continuer sa route aventureuse. En 1839, comme dans les deux précédents voyages, il reconnut que le peuple hollandais est le peuple le plus hospitalier du monde, pourvu cependant que la mission de l'étranger ne soit point commerciale. La relâche fut de dix-huit jours, pendant lesquels des excursions intérieures, des dîners et des bals se succédèrent sans interruption ... Dumont d'Urville; conclut cette longue partie de plaisir par des réflexions pleines d'intérêt sur cette colonie hollandaise, la plus importante des Moluques, empruntées au journal de M. Dubouzet.

Tel fut l'itinéraire suivi par les corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zélée_, du 29 octobre 1839 au 19 février 1840; tels sont les résultats principaux de ces quatre mois de navigation et de relâche. Dès que le tome VI aura paru, nous continuerons cette analyse. Les abonnés de _l'Illustration_ qui ne liront pas _l'Histoire du Voyage_ pourront du moins suivre sur une mappemonde la dernière expédition commandée par Dumont d'Urville, et se faire une idée approximative des services qu'elle a rendus à la science.

_Contes du Bocage_; par ÉDOUARD OURLIAC. I vol. in-18,--Paris, ISC. 1843. 3 fr. 50 c.