L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843

Part 5

Chapter 53,854 wordsPublic domain

L'exposition perpétuelle de tout ce qu'il avait de sagesse à vendre ou à louer, ne constituait pas le seul titre du major à la sympathie de ses compatriotes. C'était de plus un politique consommé. Le premier article de son credo, en tout ce qui touchait à la bonne foi publique, à l'intégrité, à la probité nationale, pouvait se résumer ainsi; «Passez-moi un bon trait de plume sur tout cela, et recommençons de plus belle.» Cet axiome en avait fait un patriote. En affaires commerciales, c'était un hardi spéculateur. A parler net, il avait un génie de premier ordre pour duper son monde. Personne n'était plus habile à fonder une banque, à négocier un emprunt, à former une compagnie de défrichement, inoculant la ruine, la peste et la mort à des centaines de familles. Aussi passait-il pour entendre admirablement les affaires. Il pouvait discuter, douze heures durant, des intérêts de la nation avec la plus imperturbable monotonie, chiquant tout le temps plus de tabac, fumant plus de cigares, buvant plus de rhum, de julep à la menthe et de vin qu'aucun autre membre de son club: ce qui lui avait valu le renom d'orateur et d'homme populaire. En un mot, le major, devenu un personnage important, pouvait d'un moment à l'autre être porté par le flot populaire à la députation de l'État de New-York, et plus tard, peut-être, au congrès, à Washington même. Mais comme la prospérité particulière d'un homme n'est pas toujours au niveau de son dévouement patriotique, et comme les transactions frauduleuses ont des hauts et des bas, le major s'éclipsait parfois derrière un nuage. De là venait que madame Pawkins tenait pour l'instant une pension bourgeoise, tandis que son héroïque époux mangeait, dormait, se berçait et cloquait, par manière de passe-temps.

«Vous êtes venu visiter notre pays, monsieur, dans une saison où le commerce est aux abois dit le major.

--A l'époque d'une crise tout à fait alarmante, reprit le colonel.

--Lors d'une stagnation sans précédent, ajouta M. Jefferson Brick.

--Je suis fâché d'apprendre que les choses aillent si mal, répliqua Martin. Cela ne durera pas, j'espère.»

Martin était encore assez peu au fait des usages de l'Amérique, sinon il aurait su qu'à en croire chaque citoyen, chaque individu, le pays est toujours dans un état de crise, toujours réduit aux abois, toujours défaillant, quoique les mêmes gens, en corps, soient prêts à jurer sur l'Évangile, à toute heure de jour ou de nuit, que sur la face du globe il n'est pas une contrée plus prospère, un pays plus florissant.

«J'espère que cela ne durera pas, répéta Martin.

--Il faudra bien marcher d'une façon ou de l'autre, reprit le major, et nous nous en tirerons, après tout.

--Le sol de notre patrie est élastique, dit l'éditeur du _Rowdy_.

--Nous sommes le jeune lion, ajouta M. Jefferson Brick.

--Nous avons en nous-mêmes des principes de vie et de force, fit observer le major. Si nous prenions un petit-verre d'absinthe avant dîner, colonel; qu'en dites-vous?»

Le colonel ne demandait pas mieux, et le major proposa de se réunir au cabaret voisin. Il renvoya Martin à madame Pawkins pour qu'il eut à s'entendre avec elle des dédommagements à offrir pour la table et le logis, le prévenant qu'il aurait bientôt le plaisir de voir cette dame au dîner, car on le servait à deux heures, et les trois quarts étaient sonnés. Se rappelant alors qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour se réconforter par le petit-verre d'amer, il sortit, laissant aux autres la liberté de le suivre.

Quand le major, se levant de sa berceuse, déplaça, par ce mouvement, une certaine masse d'air, toutes les odeurs qui se combattaient furent absorbées dans une immense exhalaison de tabac. Martin s'y déroba au plus vite, et regardant cheminer son hôte dans sa majestueuse corpulence et son apathique lenteur, il ne put s'empêcher de le comparer à quelque gigantesque plante parasite croissant sur le sol vierge de la république, pour s'engraisser à ses dépens.

Ils rencontrèrent d'autres végétaux de la même famille au cabaret voisin, entre autres un gentilhomme prêt à partir pour un voyage d'affaires, d'environ six mois, dans l'Ouest: il ne parlait que de millions, de défrichements, de villes à fonder, et avait pour tout bagage un chapeau de toile cirée et une petite valise de cuir jaune-pâle, comme celle de certain voyageur qui avait fait la traversée de l'Atlantique dans le _Screw_.

Ils revenaient à pas comptés, Martin donnant le bras à M. Jefferson, et le colonel et le major marchant côte à côte, lorsqu'à cinquante pas de la maison ils entendirent le son bruyant d'une grosse cloche. Aussitôt le colonel et le major s'élancèrent en avant, franchirent les marches, enjambèrent le perron, et poussant la porte entrebâillée, se précipitèrent dans l'intérieur comme deux échappés de l'hôpital des fous. De son côté, M. Jefferson Brick, dégageant rapidement son bras de celui de Martin, prit son élan dans la même direction et disparut.

«Mon Dieu! pensa Martin, le feu est au logis!... c'est sûrement le tocsin!»

Mais il ne voyait ni feu ni flamme, rien qui annonçât un incendie. Comme il glissait sur le pavé boueux, trois autres personnages courant à toutes jambes débusquèrent d'une rue voisine, l'anxiété et l'agitation peintes sur le visage, se coudoyèrent le long des marches, luttèrent un moment à qui aurait le pas sur l'autre, puis se jetèrent dans la maison, ne formant plus qu'un amas confus de jambes et de bras. Dans l'anxiété du doute, Martin se mit à courir à son tour: mais il fui dépassé et presque renversé par deux survenants qui semblaient avoir perdu la tête, tant leur exaltation était grande.

«Qu'y a-t-il?--Où est-ce? s'écria Martin hors d'haleine, s'adressant au nègre qu'il trouva dans le vestibule..

--Par la! dans la salle à manger, monsieur; mais vous pas prend'peur; le colonel avoir gardé une place à vous, tout contre lui.

--Un place! s'écria Martin.

--Oui, pour le dîner, monsieur!»

Martin le regarda d'un air effaré, puis partit d'un grand éclat de rire; sur quoi le nègre autant par bonne humeur naturelle que dans le désir de lui être agréable, rit aussi jusqu'à ce que ses dents blanches brillassent, au milieu de sa face noire, comme un sillon lumineux.

«Sur ma foi, tu es de beaucoup le plus sociable camarade que j'aie rencontré ici, dit Martin, lui donnant une tape amicale sur le dos, et tu m'ouvres mieux l'appétit que tous les amers du monde!»

Il fit alors son entrée dans le salon et se glissa discrètement sur la chaise que le colonel (qui avait déjà plus d'à moitié dîné) gardait pour lui, ayant pris la sage précaution de la coucher le dos contre la table.

MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE: XI.

LA PRISONNIÈRE.

ET Marguerite?

Heureux de ce monde, si ce récit tout entier n'est pas fait pour vous, ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux malheurs de Marguerite.

Nul peut-être parmi mes lecteurs (car je ne puis espérer que ces pages dépassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est passé sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison qu'on voit à droite et qui porte des bas-reliefs représentant la réédification de Milan par ses alliés lombards. Ces sculptures, témoignage de la grossièreté d'exécution qu'on apportait dans les beaux-arts au douzième siècle, ornaient la porte de la muraille, bâtie et percée de deux arches, précisément au temps de la ligue lombarde. A l'endroit où s'élève aujourd'hui la maison dont nous venons de parler. Luchino avait élevé une forteresse qui s'étendait fort au loin sur les bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'époque où les événements de notre histoire se passent, cette forteresse n'était pas encore terminée, et il n'y avait d'achevé qu'une tour très-élevée.

Ce fut dans les étages supérieurs de cette tour qu'on enferma Marguerite. La chambre qu'on lui avait destinée n'avait rien de cette sordide saleté qui est un premier châtiment infligé par ce qu'on nomme la justice à l'homme qui n'a point encore été jugé coupable. Une petite fenêtre lui permettait de voir à travers les barreaux de fer le faîte des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la verdure. Faibles dédommagements pour un coeur qui avait tout perdu, dédommagements toutefois aux yeux de celui qui en connaît le prix immense, lorsque les raffinements de la cruauté lui ont prouvé tout ce qu'il y a d'intolérable à en être privé.

Elle était donc là solitaire, arrachée à toutes les habitudes de sa vie, à la liberté de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reçu un regard pitoyable; là, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard!

Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurité lui voile toute chose. Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui n'avaient point coulé lorsqu'elle ne contemplait que ses propres malheurs, dès qu'elle reportait sa pensée sur son fils et sur son époux, s'échappaient à torrents de ses yeux désolés. Frémissante, elle cachait sa tête dans ses mains et se précipitait à genoux en poussant des cris de désespoir. Puis, c'était une alternative de calme et de délire, d'espérances et de douleurs, de réflexions courageuses et d'abattement profond, rêves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chaînes ou au grincement des clefs, s'évanouissaient, pour rappeler l'infortunée au sentiment de la sombre réalité.

Pendant que Marguerite était ainsi abandonnée à ses souffrances, Luchino dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon inséparable:

«Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai naguère sur la terrasse à la _Balla_, et que tu me dis ...

--Que ce n'était pas avoine pour tes dents, répondit le fâcheux.

--Sais-tu où elle est? reprit le prince.

--En cage, je le sais.

--Donc?

--Hum! prenez garde, répliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu prématuré. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand morceau qui me faisait venir l'eau à la bouche, et pour cela pouvais-je y mettre la dent? C'était beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.»

Luchino sourit et ajouta: «Va, bouffon, et dis au geôlier que je le mande en ma présence.»

Alors l'étiquette était moins raffinée qu'elle ne l'a été depuis; aussi bien que l'astrologue et le fou, le geôlier et le bourreau faisaient partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'étonner de voir s'établir des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de Milan.

Le geôlier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, était un grand benêt, long, large, flasque, à la peau toute tachetée; ses yeux louches étaient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils rudes; ses cheveux roux s'éparpillaient sur son front et formaient comme un cadre singulier à la petite partie de ses traits que ne cachait point une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie était à donner des nausées et à faire peur. Il était ne dans le Bergamasque, mais las de travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs des _giorgi_, et prit part à leurs dévastations. Mais comme il n'était pas assez courageux pour bien réussir dans ce métier de bandit, il ne tarda pas à tomber entre les mains du capitaine de justice.

Un autre eût été pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dénonça si bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades, que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rébarbatif et cette âme plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le nomma gardien de la tour de la porte Romaine.

Lâche avec ses supérieurs, intraitable à l'égard de ses subordonnés, il ne fut point désarmé par la douceur inaltérable de Marguerite, et se plut à lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures journalières qui aggravent si lourdement les grandes infortunes.

Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir égard à la dignité de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'était dans les jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose à l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant éclat, éveillèrent mille tendres idées dans l'âme de Marguerite. Saisie d'un innocent désir et montrant la rose avec une douce émotion: «Donnez-la-moi, dit-elle au geôlier.

--Ah! oui! elle vous plaît,» répondit le butor. Il prit la rose entre ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir à l'infortunée, puis la retirant tout à coup, et l'effeuillant, il la jeta par la fenêtre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en alla.

Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se souvint de cette grossièreté, et lorsqu'elle put s'épancher avec un confident, elle la rappela plutôt que cent autres injures.

Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de préférence à tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience, et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des clefs qui résonnaient à chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le béret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui donnant des coups: «Prends donc garde, grossier manant, de ne pas déchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un morceau aussi large de ta peau.»

Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de lui. Le geôlier s'épuisa en révérences, en seigneuries, en sérénissimes, et ne sut que répondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible visage du prince s'il fallait que Marguerite eût dit du mal ou du bien ou n'eût rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au geôlier: «Dorénavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour à midi chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le prince se souvient d'elle.»

Grillincervello montrant le geôlier à Luchino, lui dit: «Lasagnone mériterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait à entendre que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci.

--Il pourrait se faire, répondit Visconti avec un grand éclat du rire, il pourrait se faire que ce plat lui fit le même profit que le lièvre de l'autre jour à celui qui le mangea.»

Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement décrété que le délinquant mangerait la bête toute crue, avec les os et la peau tout entière. La sentence fut exécutée, et il en mourut.

Grillincervello comprit l'allusion, et s'écriant: «Dieu garde les chiens de pareils morceaux!» il congédia Macaruffo avec, un coup de pied. Celui-ci souhaitait entre ses dents que le déjeuner de ce bouffon bavard fût empoisonné, parce qu'il avait éventé ses desseins sur les plats et la cuisine princière.

CHAPITRE XII.

LES MALHEURS S'AGGRAVENT

IL arriva que le jour suivant, à l'heure où Lasagnone avait coutume d'apporter à Marguerite un pain, une écuelle de soupe et un broc d'eau fraîche, il parut devant elle avec un visage plus agréable et semblable à un ours faisant des cérémonie... C'était pour obéir à celui qui aurait également obtenu son obéissance s'il lui eût dit: «Laisse-la mourir de faim.» Lorsqu'il eut déposé par terre le vase d'eau et arrangé, la portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en goût d'une chose inattendue, il disait: «Qu'y a-t-il après? Qu'y a-t-il de friand pout votre seigneurie?» Puis tout doucement, j'allais dire avec dévotion, il allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparaître un ragoût fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire le gite dans la forêt, et, mettant la main sur son coeur, il s'écria: «Oh! que c'est bon!» Puis il mit le plat devant l'infortunée, qui, à ces grâces si insolites et si grotesques, à cette voix si étrangement adoucie, si disgracieusement courtoise, ne répondait que par un mélancolique sourire. «Ceci, ajouta-t-il, est envoyé à votre seigneurie par l'illustrissime seigneur Luchino, notre maître et le maître de tout Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle soit traitée à l'égal de lui-même, et il a dit qu'il se souvenait de votre seigneurie.»

Cette amélioration dans la conduite de son oppresseur fut loin d'apporter quelque consolation à Marguerite. Elle sentit que ces procédés cachaient un piège, et elle, vit s'ouvrir devant son imagination toute une série de souffrances nouvelles et d'autres martyres. Élevant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa involontairement échapper ces mots de sa poitrine: «Seigneur, je me recommande à vous!»

Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il lui présentait: «Non, dit-elle, non; ces mets délicats ne s'accordent point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent à soutenir ma vie. Trouvez, de grâce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le plus nécessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour moi.

--Comment, vous n'en voulez pas? s'écria Lasagnone stupéfait, et déjà transporté de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc! c'est un parfum! c'est un pâté de becligues engraissés, c'est tout lard. Ah! c'est bon! un morceau à faire revenir un mort.

--Tant mieux, répliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de plaisir.

--Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air sérieux et contrit, le seigneur prince a ordonné de vous le donner à vous, à vous-même, ou qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le Seigneur veuille m'en garder!

--Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mangé. Et destinez le plat, je vrais prie, à l'usage que je vous ai dit.

--Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le geôlier.

--Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui font souffrir.

--Un bon dîner à votre seigneurie! s'écria Macaruffo, et tirant son béret avec une reconnaissance inusitée, il tira la porte après lui, et s'en allait si content qu'il croyait rêver. Il n'était pas à la moitié de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit à l'engloutir avec avidité. Dans l'extase de sa gourmandise, il se lamentait de la petite quantité de becligues contenue dans l'assiette; léchant ses doigts, ses lèvres, sa barbe, le plat, il enviait presque à l'air environnant les émanations qu'il lui avait ravies.

Le jour suivant, Luchino monta à cheval et vint à la prison. A son arrivée, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une obséquiosité universelle, tout le monde s'apprête à obéir à son moindre signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de maître.

Gonflé de tant d'hommages, ivre de l'obéissance générale, de la commune bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'était préparé dans cette tour comme un refuge contre la première fureur d'un mouvement populaire. Pendant qu'un page détache son armure, il ordonne qu'on aille chercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil à sculptures dorées. Ses yeux, pleins de vivacité, éclairaient un visage d'une beauté mâle, et la maturité de l'âge avait gravé d'une manière ineffaçable les rides d'abord creusées par la colère et l'orgueil. Une riche chevelure descendait en anneaux de sa tête nue sur ses larges épaules, et ses regards fixés sur la porte exprimaient un mélange de honteux désirs et de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vêtement de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement, révélait les habitudes élégantes de la femme gracieuse qui, en d'autres temps, arrachait à ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis lors, combien elle avait changé! Cependant, au milieu des ravages de la douleur, sa beauté était encore plus attrayante que ne l'eût souhaité Marguerite, afin d'échapper aux criminels désirs de son oppresseur. Luchino salua courtoisement l'infortunée et lui dit:

«En quel état je vous revois, madame!

--Dans l'état, reprit Marguerite, où il a plu à votre sérénité de me réduire.

--Voilà! s'écria Luchino, voilà! Dès les premiers mots, une parole hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaissé votre orgueil? Pourquoi ne pas reconnaître plutôt vos erreurs? pourquoi ne pas dire: «Je suis dans l'état où m'ont entraînée mes folies et celles d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes, les raisons qui m'ont réduit à renfermer dans ces murs une personne pour laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.»

Elle répondait: «S'il est vrai, ô prince, que vous m'aimez, pourquoi ne pas vous rendre à ma prière, la première et la dernière peut-être que je vous adresse? Sauvez mon époux! sauvez mon fils!» Et se jetant aux pieds de Luchino, elle lui embrassait les genoux et répétait avec toute l'éloquence d'une beauté innocente et malheureuse: «Sauvez-les:

--Oui, répondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je vous les rends.»

La crainte que les objets de son amour ne fussent déjà victimes de l'inimitié, de Luchino avait toujours torturé Marguerite. Je ne saurais dire si c'était avec réflexion qu'elle avait adressé à Luchino cette prière, pour découvrir la vérité; mais quand la réponse lui donna l'assurance qu'ils étaient vivants, elle laissa éclater les transports de sa joie, «Quoi! s'écria-t-elle, ils vivent donc encore: ô prince! ô monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur, je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez à prier Dieu de vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les voir... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que vous voudrez!»

Mais Luchino, honteux d'avoir laissé deviner son secret et d'avoir donné sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la première, et il ne tarda pas à lui apprendre que Pusterla et Venturino n'étaient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa tendresse, elle recouvra toute sa fierté et triompha des tentatives du tyran. «Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'où peut aller ma vengeance.» Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de cette pure sérénité qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la vertu échappée au péril, et rendant grâce à Dieu, elle retourna dans sa prison.

Grillincervello se présenta sur les pas du prince, qui sortait de cette entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le railler sur sa déconvenue. Le moment était mal choisi, l'orage éclata sur le bouffon, qui, précipité du haut en bas de l'escalier de la prison, à la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le reste de sa vie.

Pour faire diversion à sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier et s'occupa avec lui des affaire» de la principauté.

«Le châtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un berger dans les bois de votre sérénité, et qu'il y façonnait un épieu.