L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843
Part 4
Le prix de gravure en médaille et sur pierre fine n'a pas été disputé, La glyphique illustrée chez les Grecs, et au treizième siècle par d'habiles artistes, est tombée aujourd'hui en discrédit, et n'est guère cultivée que comme métier par les fabricants de cachets. Seul reçu en loge, M. Louis Merley, de Saint-Etienne (Loire), âgé de vingt-huit ans et demi, élève de MM. David et Galle, a obtenu sans contestation le premier grand prix. Il avait à exécuter en bas-relief _Ardon précipité dans la mer, reçu par un dauphin et transporté au cap Ténare_; puis il devait réduire ce bas-relief en creux sur un coin d'acier, et copier sur pierre fine un camée antique. M. Merley s'est acquitté consciencieusement de ces différents travaux, et il était juste de l'encourager dans une carrière à laquelle bien peu de jeunes gens daignent se consacrer aujourd'hui.
Aux expositions partielles a succédé, du 1er au 8 octobre, l'exposition générale des grands prix et des envois de Rome. Cette année, différentes circonstances, les maladies, le mauvais vouloir, on des obstacles imprévus, ont empêché plusieurs pensionnaires d'accomplir leurs obligations. Les travaux expédiés sont en petit nombre et peu saillants; l'oeuvre capitale, celle qui prime tous les autres envois par les dimensions et l'importance du sujet, est le _Jérémie_, de M. Murat, pensionnaire de cinquième année. Le peintre, s'inspirant du chapitre 21 des _Lamentations_ du prophète, l'a représenté au milieu des vieillards et des jeunes filles de Jérusalem, gémissant sur le sort de la Ville Sainte et des Hébreux captifs de l'étranger. La scène est éclairée par les rayons d'un soleil couchant dont l'effet est rendu avec une remarquable puissance de couleur. En louant, dans la composition de M. Murat, l'arrangement des groupes et la grâce de quelques figures de femmes, nous lui reprocherons l'absence de caractère. Rien n'indique que l'action soit en Judée, au temps de Nabuchodonosor; le prophète n'est pas assez distinct de ceux qui l'entourent; son attitude exprime moins l'inspiration que l'accablement. En lui donnant les rides et la barbe blanche d'un vieillard, M. Murat n'a point songé que Jérémie, qui, destiné à la prophétie des le sein de sa mère, commença ses prédications sous le règne de Josias, l'an 629 avant Jésus-Christ, était jeune encore à l'époque de la prise de Jérusalem par les Babyloniens, l'an 606 avant notre ère.
M. Pils, pensionnaire de quatrième année, a envoyé la copie d'une fresque du cloître de l'Annunziata de Florence, _la Mort de saint Philippe Benizzi_, par Andréa del Sarto, et une petite esquisse, _les Prisonniers athéniens récitant les tragédies d'Euripide_. La copie reproduit fidèlement une de ces peintures religieuses d'un siècle où la forme était sacrifiée au sentiment. L'esquisse est peinte avec vigueur et témoigne d'une étude sérieuse des décorations grecques et étrusques.
Nous avons de M. Hébert, pensionnaire de troisième année, un passage d'un ton chaud, et la Rêverie. Deux femmes demi-nues sont assises sur une terrasse; l'une, vue de dos, tient un narguillié; l'autre, vue de profil, laisse échapper de ses mains une mandoline. Sur le second plan, on aperçoit les dômes et les minarets de Constantinople, et dans le lointain l'azur limpide du Bosphore. M. Hébert, sans avoir jamais visité l'Orient, en a deviné, l'éclatante lumière; ses tons ont une vigueur qui n'exclut point la transparence, mais ses figures sont dépourvues de modelé; et puis est-ce là un sujet assez sérieux? est-ce pour arriver à peindre dus vignettes sur une grande échelle qu'on envoie les élèves évoquer les souvenirs de la Ville Éternelle, et ne doit-on pas laisser les odalisques à ceux qui fabriquent des lithographies à l'usage des boudoirs parisiens?
M. Brisset, pensionnaire de deuxième année, voulant peindre une académie, a pris pour prétexte _le Fils de Priam, tué par Achille au siège de Troie_. M. Lebouy a représenté un jeune berger, un pasteur de Virgile courtisant une jeune bergère, et lui répétant ces vers d'André Chénier:
Ma belle Pammyrhis, il faut bien que tu m'aimes; Nous avons mêmes yeux; nos âges sont les mêmes.
L'inexpérience d'un pensionnaire de première année est sensible dans cette peinture qui a toutefois le charme d'une simplicité naïve.
M. Lanoue, paysagiste de première année, a bizarrement implanté une scène du _Nouveau Testament_ dans un site des États romains. Après avoir retracé une _Vue de la route d'Albano à Striccia_, il y a placé les _Saintes femmes au tombeau de Notre-Seigneur_ comme si de lourds massifs d'arbres européens, et une grotte creusée dans les flancs d'un verdoyant coteau, pouvaient représenter les âpres rochers et la végétation brûlée du Golgotha.
L'envoi de sculpture ne se compose que de trois morceaux: _l'Empereur Commode aux jeux du Cirque_, ébauche sans conséquence de Ml. Vilain (pensionnaire de quatrième année); une copie en marbre du _Mars_ de la villa Ludovisi, par M. Godde, élève de première année, et _Oreste poursuivi par les Furies_, statue en marbre par M. Chambard, élève de cinquième année. Cette grande figure en pied n'est pas plus un Oreste que n'importe quel autre personnage en garde contre un invisible ennemi, mais elle a des muscles bien exécutés.
M. Vathier, élève de troisième année, graveur en médaille, n'a pas eu le temps d'achever sa _médaille commémorative des secours apportés aux victimes des inondations qui ont ravagé la France en 1840_. Les parties terminées font augurer favorablement de l'oeuvre complète. Le bas-relief du même pensionnaire, _la Douleur pleurant sur la terre_, manque complètement de modelé.
Les graveurs en médaille que le gouvernement français entretient à Rome nous envoient de la sculpture en guise de médailles; de même les graveurs ne nous donnent presque jamais de gravures; ils se bornent à copier à l'aquarelle des tableaux des différents maîtres. C'est ce qu'ont fait cette année, avec beaucoup de soin et de talent, MM. Saint-Eve et Pollet, M. Saint-Eve, élève de deuxième année, a reproduit la _Madone_ d'Andréa del Sarto, et le portrait de ce maître par lui-même, tableaux tirés de la galerie _dei Uffizzi_ de Florence. M. Pollet, pensionnaire de quatrième année, a exposé de charmantes copies d'après Raphaël, Titien, Léonard de Vinci et Andréa del Sarto. Nous signalerons surtout le _Joueur de Violon_ et la _Madona alla seggiola_, d'après les originaux de Raphaël, qui sont, l'un dans La galerie Pitti de Florence, l'autre dans le palais Sciarra de Rome.
Deux architectes seulement ont satisfait à leurs engagements envers l'Académie des Beaux-Arts. M. Picard, élève de première année, a trouvé une excuse trop légitime dans une grave indisposition; M. Ballo, de deuxième année, n'a pu obtenir à temps l'autorisation de pénétrer dans un couvent de femmes où sont encloses les ruines qu'il se propose d'étudier. M. Lefuel, de troisième année, n'a terminé que quinze dessins sur vingt qu'il avait promis de livrer. Ces lavis, exécutés avec soin, représentent des portions de l'arc de Septime Sévère, des temples de la Concorde et de Jupiter Tonnant, du portique des douze grands dieux et du Tabularum, édifice antérieur aux empereurs, où se gardaient les actes public; et les senatus-consultes, gravés sur des tables de bronze. M. Guenepin, de cinquième année, a présenté, à titre de projet d'_Hôtel des Invalides de la marine_, un entassement confus de toitures, de dômes, et de pavillons. L'Académie attendait du même artiste une _restauration des thermes de Titus_; mais ce travail, commencé depuis deux ans, nécessite des fouilles considérables qu'il a été impossible d'achever.
L'Académie des Beaux-Arts n'a pas cru devoir accorder cette année le premier grand prix de composition musicale.
Un second prix seulement a été décerné à M. Henri-Louis-Charles Duvernoy, élève de M. Halévy.
Sa cantate a été exécutée par mademoiselle Lavoye. MM. Alexis Dupont et Bouché, soutenus par un excellent orchestre, que dirigeait M. Battu, lieutenant en premier de M. Habeneck à l'Opéra. Ce morceau a paru généralement d'une longueur démesurée. Le jeune auteur n'avait pas sans doute répandu sur son oeuvre assez de variété.
Son instrumentation est en général bien traitée; il est bon harmoniste. Comment un élève de M. Halévy ne le serait-il pas? Comme mélodiste, il est beaucoup plus faible, et ses études, selon nous, doivent tendre désormais à lui faire acquérir ce qui lui manque sous ce rapport.
La composition instrumentale de M. Gounod, pensionnaire de Rome, qui a servi d'ouverture à la séance, est assez bien faite; mais ne peut-on pas lui adresser le même reproche qu'à la cantate de M. Duvernoy?
La partie la plus longue et la plus intéressante de cette séance solennelle a été la lecture de la _Notice historique sur la Vie et les Ouvrages de Chérubini_. Ce travail assez long, mais fait avec soin, écrit d'un excellent style, plein d'aperçus ingénieux, et où brillent çà et là de spirituelles saillies, a constamment tenu l'auditoire en haleine, et des applaudissements unanimes ont plus d'une fois interrompu l'orateur.
Il serait superflu de suivre M. Raoul Rochette dans tous les détails de cette biographie. Tous les faits qu'il raconte sont connus depuis longtemps. Quant à l'appréciation à laquelle il se livre des travaux de Chérubini, nous ne saurions la prendre au sérieux. «Où la critique n'est pas permise, de Figaro, il n'y a point d'éloge flatteur.» M. Raoul Rochette ne critiquant rien,--et l'on comprend que le lieu, la circonstance et sa position officielle le lui aient défendu,--ses éloges ne sont guère à discuter. Nous ne reprocherons donc pas à M. le secrétaire perpétuel d'avoir vanté la _grâce_ et le _charme_ des mélodies de Chérubini, et de lui avoir bravement fait honneur de toutes les inventions de Gluck, d'Haydn et de Mozart. Mais n'est-ce pas pousser un peu loin l'hyperbole académique que d'avoir représenté Napoléon et Chérubini comme deux adversaires, deux ennemis, dont l'un fut persécuteur et l'autre victime. Quel mal Napoléon a-t-il jamais fait à Chérubini? l'a-t-il jamais entravé dans sa marche? a-t-il empêché qu'on jouât ses opéras? Pas le moins du monde. Il ne lui a point accordé de faveurs; mais à quel titre lui en aurait-il dû? A ne consulter que son sentiment personnel, la musique de Chérubini l'ennuyait; à consulter le sentiment public, les opéras de Chérubini tombaient presque toujours. Pouvait-il deviner que l'auteur de _Démaphon_ et de _l'Hôtellerie portugaise_ ferait sous la Restauration de magnifiques _motets_ et des messes sublimes? Chérubini, malgré un talent immense, que nous ne songeons pas à contester, a joué pendant la moitié de sa vie le rôle de grand homme _incompris_, et il y avait pour cela d'excellentes raisons que nous dirions à toute autre occasion qu'à celle de son oraison funèbre.
ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS.
Un Journal américain.--Intérieur d'une Pension bourgeoise.
(Suite.--Voir t. II, p. 26 et 58.)
«M. Jefferson Brick, ici présent, monsieur, dit le colonel en remplissant son verre et celui de Martin, et passant la bouteille à son collaborateur, va nous donner, au lieu d'un _toast_ de la vieille Europe, un _sentiment_ de la jeune civilisation.
--Puisque vous en appelez à moi, s'écria le foudre de guerre, je répondrai. Buvons au Rowdy et à tous ses frères de la Presse, puits de Vérité, dont l'onde noire (délicate allusion à l'encre d'imprimerie) est cependant assez transparente pour réfléchir brillantes les glorieuses destinées de mon immortelle patrie!
--Écoutez! écoutez! s'écria le colonel. Vit-on jamais style plus riche en métaphores, plus fleuri?
--Non, en vérité, dit Martin.
--Voilà le _Rowdy_ du jour, monsieur, reprit l'éditeur américain, lui tendant le journal. Lisez-le! vous y verrez Jefferson Brick à son poste, à l'avant-garde de la civilisation humaine, de l'incorruptibilité morale.»
Le colonel s'était de nouveau hissé sur la table, et de ce poste avancé, lui et son collaborateur vidèrent à l'envi plusieurs verres de champagne, regardant Martin lire le journal, puis échangeant l'un avec l'autre des regards significatifs. Ils achevaient leur seconde bouteille, lorsque Martin termina la dernière colonne.
Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda l'éditeur.
--Mais c'est d'une personnalité qui passe les bornes,» répliqua Martin.
Le colonel parut singulièrement flatté de cette remarque et dit qu'il espérait n'avoir jamais ménagé personne.
«Nous sommes indépendants ici, monsieur, ajouta M. Jefferson, libres de, faire et de dire tout ce qu'il nous plaît.
--En revanche, à en juger par ce spécimen, reprit Martin, vous avez ici nombre de gens qui, loin d'être indépendants, font le contraire de tout ce qu'il leur plairait.
--Qu'importe! il faut bien qu'ils cèdent aux institutions de la toute-puissante Institutrice des Masses. Ils bronchent parfois; mais, tout compté, nous maintenons le grappin, et notre empire sur la vie publique et privée des citoyens est aussi absolu que celui....
--Du blanc sur le nègre, suggéra M. Brick.
--Po-si-tivement, ajouta le colonel.
--Oserais-je vous demander, dit Martin, non sans hésiter un peu (un passage de votre journal provoque ma question), oserais-je vous demander si l'institutrice des Masses ne se permet pas quelquefois..... en vérité, je ne sais comment nommer poliment la chose..... bref, n'aurait-elle pas recours aux falsifications, aux faux? Par exemple, poursuivit-il, trouvant un encouragement dans l'aisance et le calme de ses auditeurs, ne lui arrive-t-il pas de publier de fausses lettres, avec l'attestation solennelle qu'elles ont été récemment écrites par des hommes vivants?
--Oui, monsieur, répliqua le colonel, cela se fait.
--Et ce public éclairé, les Masses, que font-elles? demanda Martin.
--Elles achètent, répliqua le colonel riant aux éclats, tandis qu'un sourire approbateur passait sur la figure de M. Jefferson.
--Oui, vraiment, elles achètent, lisent, et par centaine de mille exemplaires, continua l'éditeur; nous sommes de rusés gaillards, nous autres, et nous savons apprécier la finesse.
--Est-ce que, par hasard, en Amérique, fin serait le synonyme de fourbe? demanda Martin.
--Et quand cela serait? dit le colonel; les termes varient avec les points de vue. Vous ne pouvez mettre la main au plat dans votre vieille Europe; nous le pouvons, nous.
--Et vous le faites, pensa Martin, sans la moindre cérémonie.
--D'ailleurs, reprit le colonel en se penchant en et faisant rouler la troisième bouteille vide dans un coin près de ses sieurs, laissant de côté les vocabulaires, je présume que l'art de forger des lellres n'est pas de notre création.
--Je n'ai rien dit de pareil.
--Non plus que nous n'avons inventé toutes les autres espèces de ruses.
--Inventé! non, je ne dis pas.
--Eh bien! puisque tout cela nous vient de la vieille Europe, que la vieille Europe en réponde, et brisons là-dessus. Maintenant, si vous voulez bien prendre les devants avec M. Jefferson, je fermerai la porte.»
Martin suivit le collaborateur chargé du département de la guerre, qui le précédait majestueusement dans l'escalier tortueux. Le colonel vint ensuite, et tous trois cheminèrent ensemble, l'Anglais entretenant à part lui quelques doutes, et se demandant si sa propre dignité n'exigeait pas qu'il administrât quelques coups de pied au colonel, pour punir ce drôle d'avoir osé l'aborder, ou s'il entrait dans les choses possibles que cet homme et son journal fussent au nombre des appuis sérieux de cette terre régénérée.
Du reste, il était évident que le colonel, heureux et fier de la position qu'il s'était faite et de sa profonde intelligence des sympathies populaires, se souciait fort peu de ce que Martin ou tout autre penserait de lui. Ses denrées, follement épicées pour la vente, se vendaient bien. Ses milliers de lecteurs ne pouvaient pas plus lui reprocher leur goût pour cette littérature fangeuse qu'un gourmand ne peut rendre son cuisinier responsable de ses appétits brutaux.
Apprendre qu'un homme de sa trempe n'aurait pu se pavaner ainsi en sûreté dans les rues d'aucune ville de l'Europe, eut été pour le colonel un triomphe. Il eut déduit de cette assurance la parfaite harmonie de ses travaux avec le goût du jour, s'admirant lui-même comme un des types nationaux de l'indépendance américaine.
Ils firent plus d'un mille dans une belle et large rue, appelée _Broadway_ qui, au dire de M. Jefferson, «donnait les étrivières au monde entier.» Tournant enfin dans une des nombreuses rues de traverse, ils s'arrêtèrent devant une maison de mesquine apparence. Un petit perron conduisait à une petite porte verte, et de chaque côté la rampe était ornée de petits ornements blancs et lisses, pareils à une pomme de pin pétrifiée. Sur une petite plaque oblongue de même métal on lisait le nom de «Pawkins» gravé au-dessus du marteau. Quatre cochons errants contemplaient les passants du haut de l'estrade.
Le colonel frappa à la porte de l'air d'un homme qui rentre chez lui: une servante irlandaise mit le nez à la fenêtre la plus haute pour _reconnaître_, et pendant son voyage du premier au rez-de-chaussée, les cochons se recrutèrent de deux ou trois amis de la rue voisine, et se couchèrent de compagnie dans le ruisseau.
«Le major y est-il? demanda le colonel en entrant.
--Lequel, monsieur?... Le maître? répliqua la servante avec une hésitation qui prouvait que les majors étaient en _majorité_ dans la maison.
--Le maître? dit le colonel Diver, s'arrêtant tout court et se retournant vers son collaborateur du département de la guerre.
--O flétrissantes institutions que l'empire britannique! dit Jefferson Brick. Maître!
--Qu'y a-t-il d'étonnant dans ce mot? demanda Martin.
--De l'entendre prononcer ici, monsieur, sur la terre de la liberté! dit Jefferson Brick. J'espère qu'il n'y sortira jamais que de la bouche de quelque créature avilie, quelque _aide-ménage_, aussi novice aux bienfaits de notre forme de gouvernement que l'aide que voilà. Il n'est point de maître ici.
--Tous sont propriétaires alors?» reprit Martin.
M. Jefferson Brick s'abstenant de répondre, marcha sur les traces du _Rowdy_ incarné. Ainsi fit Martin, se disant à part lui, tout le long de la route, que le citoyen libre et indépendant qui peut condescendre à reconnaître pour chefs de pareils hommes, se fait de la liberté une moins noble image que le serf russe qui, la nuit, rêve d'elle sur le four qui lui sert de lit.
Le colonel introduisit ses compagnons dans une arrière-salle du rez-de-chaussée, vaste, bien éclairée, mais des moins confortables. Entre les quatre murs blancs s'étendait un misérable tapis: une table à manger de dimensions démesurées régnait d'un bout à l'autre, et l'assortiment de chaises à fond de canne dispersées çà et là dissimulait mal la nudité du lieu. A l'extrémité, du cette salle de festin se trouvait un poêle flanqué des deux côtés d'un immense crachoir en cuivre, et fait de trois petits tonneaux de fer superposés l'un à l'autre au dessus d'un garde-cendre, et réunis d'après le principe d'union des jumeaux siamois. Devant le poêle un gros homme, étendu dans une _berceuse_, se balançait en avant et en arriére, s'amusant à cracher tour à tour dans le crachoir de droite et dans celui de gauche. Un jeune nègre, vêtu d'une sale veste blanche, se hâtait d'aligner sur la table deux longues files de couteaux et de fourchettes, dont l'uniformité n'était rompue de distance en distance que par des cruches pleines d'eau. Le négrillon voyageait péniblement de haut en bas, de long en large, tirant et unissant de ses mains sales la nappe plus sale encore, dont les plis et les taches rappelaient le déjeuner. L'atmosphère, que la chaleur du poêle rendait suffocante, épaissie encore par les vapeurs nauséabondes qui s'échappaient de la cuisine, et par les exhalaisons de tabac flottant dans l'air, était tout à fait intolérable pour un étranger.
Le gros homme dans la berceuse tournait le dos à la porte; tout absorbé par son passe-temps intellectuel, il ne s'aperçut, de l'arrivée des nouveaux venus que lorsque le colonel marcha droit au poêle. Le major Pawkins, car c'était lui, leva la tête, et dit de l'air las et endormi d'un homme qui aurait veillé toute la nuit, air que Martin avait déjà remarqué dans le colonel et dans M. Jefferson Brick:
«Eh bien! colonel?
--Voilà un gentilhomme fraîchement débarqué d'Angleterre, major, qui est disposé à se caser ici si les _dédommagements_ à offrir pour le logement et la table lui conviennent.
--Fort aise de vous voir, monsieur, répliqua le major, échangeant une poignée de main avec Martin, sans qu'un muscle de son visage remuât; vous vous trouvez bien, j'espère?
--On ne peut mieux, dit Martin.
--De votre vie vous n'avez, chance de vous trouver aussi bien que dans notre pays, reprit le major. Vous y verrez du moins briller le soleil.
--Je crois me rappeler l'avoir vu briller parfois en Angleterre, dit Martin avec un sourire.
--Je ne le crois pas,» répliqua le major avec une indifférence stoïque, il est vrai, mais d'un ton péremptoire qui n'admettait pas le doute. Ayant ainsi tranché la question, il mit son chapeau un peu de côté pour se gratter plus commodément la tête, et salua M. Jefferson Brick d'un air assoupi.
Le major Pawkins, originaire de la Pensylvanie, se distinguait par la grosseur de son crâne et le vaste développement de son front jaune, avantages qui lui valaient dans les cabarets, cafés et autres lieux de rendez-vous le renom d'une immense sagacité. Il avait l'oeil terne, s'exprimait avec lenteur et lourdeur, et était de ces gens qui, mentalement parlant, tiennent de la baleine et prennent autant de place et de temps pour se retourner. Mais en trafiquant de son mince capital de sagesse, il avait pour principe invariable de mettre en montre le tout et au delà, ce qui contribuait puissamment à lui valoir l'admiration de la foule, sans en excepter même celle de M. Jefferson Brick, qui murmura à l'oreille de Martin:
«Un des hommes les plus remarquables de notre patrie, monsieur!»