L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843

Part 3

Chapter 33,720 wordsPublic domain

Le chemin de Londres à Douvres a été autorisé en 1836: il emprunte, entre ces deux points extrêmes, une portion de leur parcours à trois autres chemins. Il part de Londres avec le chemin de Greenwich, qu'il suit pendant 3 kilomètres, passe pendant 12 kilomètres sur le chemin de Croydon, se lie au chemin de Brighton sur 9 kilomètres, et en le quittant prend le nom de _South Eastern Railway_ jusqu'à Douvres, sur une longueur de 115 kilomètres environ. Sa longueur totale est donc d'environ 115 kilomètres. Les travaux de ce chemin n'ont pas été poussés avec une grande activité, puisque ce n'est qu'au mois d'août 1843, c'est-à-dire sept ans après sa concession, qu'on l'a inauguré sur la presque totalité de son parcours, de Londres à Folkestone. La portion comprise entre Folkestone et Douvres a environ 15 kilomètres et réunit toutes les difficultés possibles: c'est là que se trouve les fameux rochers de Shakspere dont les ingénieurs anglais ont renversé des quartiers énormes au moyen de la poudre. Nous pouvons dire avec certitude que si le port de Folkestone eût _été découvert_, au moment où l'autorisation de construire le South Eastern a été demandée, la compagnie aurait reculé devant les 15 kilomètres qui séparent les deux ports. D'un autre côté cependant, Douvres étant un des _cinq ports_ d'Angleterre qui sont gratifiés d'un gouverneur, et ce gouverneur étant lord Wellington, il est probable que l'adoption du bill du South Eastern aurait été subordonnée à la promesse du prolongement de Folkestone à Douvres.

Le port de Folkestone était, il y a six mois, un des ports les moins fréquentés du Royaume-Uni; il était envasé, les jetées en partie détruites, et il pouvait à peine donner abri à quelques misérables bateau pêcheurs. A cette époque, la compagnie du South Eastern l'achète: les jetées sont relevées, le port débarrassé des masses de pierres et de sable qui l'encombrent, des grues implantées sur les quais; et aujourd'hui, de ce port naguère abandonné, parlent de gracieux steamers qui, en trois heures, traversent la Manche et lui assurent un rang parmi les plus importants de la Grande-Bretagne.

Le dessin que nous donnons à nos lecteurs représente la vue de ce port restauré: c'est derrière la hauteur qui domine la mer, et d'où l'on a la vue la plus admirable, qu'a été placée la station du chemin de fer; le seul inconvénient de cette station, c'est d'être à vingt-cinq minutes de chemin du port; mais on assure que quand l'exploitation sera complètement organisée, un embranchement conduisant jusqu'au port permettra de parcourir cette distance en moins de cinq minutes.

Le premier bateau à vapeur a quitté le port régénéré de Folkestone le 2 juin 1843. Les directeurs du South Eastern étaient partis de Londres ce jour-là même à six heures du matin; à huit heures quarante minutes, ils étaient à Folkestone, ayant franchi 82 milles en deux heures quarante minutes, à raison de 49 kilomètres et demi par heure; à neuf heures vingt minutes ils montaient sur le bateau à vapeur qui, à midi trente minutes, abordait les quais de Boulogne. Le voyage n'avait pas duré _six heures_ en tout.

Qu'on suppose maintenant le chemin de fer de Paris à Boulogne par Amiens construit; ce chemin doit avoir 208 kilomètres environ, et il exigera, pour être parcouru à raison de 52 kilomètres à l'heure, huit heures vingt minutes à peu près. Il sera donc possible d'aller de Paris à Londres en moins de quinze heures. Ce chiffre seul indique suffisamment l'importance de ce tracé, et nous n'avons pas besoin de présenter aujourd'hui de calculs comparatifs. La solution de la question de la jonction des deux capitales découle de cet axiome (qui heureusement se trouve d'accord avec les intérêts généraux des deux pays): _Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite._

La visite que les directeurs du South Eastern avaient faite à Boulogne devait leur être rendue à Folkestone, et eux-mêmes devaient reconnaître la généreuse hospitalité des Français par un banquet offert aux personnes considérables de Boulogne.

Le 1er août dernier, le paquebot _la Ville de Boulogne_, ayant à bord M. Adam, maire de Boulogne, le défenseur le plus infatigable des intérêts de cette ville, et d'autres notables habitants, quitta les côtes de France à neuf heures trente-cinq minutes, et arriva à Folkestone à midi un quart.

Un magnifique banquet de deux cents personnes, préparé sous un pavillon à la station du chemin de fer, fut présidé par le maire de Folkestone: c'était une fête vraiment nationale pour chacun des deux peuples qui y prenaient part. Dans les toasts qui y furent portés, on dit beaucoup de bien de Boulogne et de Folkestone, ce qui se comprend parfaitement, et fort peu de mal de Douvres et de Calais, ce qui prouve la grande générosité des vainqueurs du jour.

Quoi qu'il en soit, la question, comme nous le disions plus haut, nous semble jugée, non pas que Calais doive être déshérité à tout jamais de tout moyen d'amélioration. A Calais, le transit de l'Angleterre vers la Belgique et l'Allemagne, mais à Boulogne les voyageurs de Paris à Londres.

Nous reviendrons sur toutes ces questions quand nous donnerons une nouvelle carte des chemins de fer en France.

Théâtre-Italien.

Lucia di Lammermoor.--Débuts de MM. RONCONI et SALVI.

Il n'y a pas d'ouvrage peut-être, _Anna Bolena_ exceptée, où M. Donizetti ait mis autant de génie que dans _Lucia di Lammermoor_. Le sujet de cet opéra, tiré du roman si connu de Walter Scott, convenait particulièrement à la nature de son talent. Sans aucun doute, M. Donizetti est un de ces artistes éminents qui ont le droit de tout tenter, et qui peuvent réussir à tout. Mais il y a des thèses que le génie le plus puissant ne saurait produire qu'avec contrainte, et au prix de beaucoup d'efforts, tandis que d'autres semblent lui échapper d'elles-mêmes et pour ainsi dire malgré lui.

C'est donc dans cette charmante partition de _Lucia_ que M. Donizetti a pu déployer dans de plus larges proportions les qualités qui lui sont propres, une mélodie naturelle, facile, abondante; un style dont l'élégance ne se dément jamais; une sensibilité passionnée qui s'élève quelquefois jusqu'aux effets les plus pathétiques. Le final du deuxième acte de _Lucia di Lammermoor_ renferme en ce genre des passages très-remarquables, et il est impossible d'entendre l'air d'Edgar, au troisième acte, sans être ému jusqu'aux larmes. C'est là un beau triomphe sans doute: connaissez-vous beaucoup de compositeurs qui vous aient fait pleurer?

Le début de deux artistes nouveaux, dans les deux rôles d'Ashlon et d'Edgar ajoutait, cette année, un intérêt tout particulier à la reprise de Lucia di Lammermoor.

Ce sont MM. Ronconi et Salvi qui ont pris la place de MM. Tamburini et Mario.

Non que Mario nous ait quittés: à Dieu ne plaise! Où retrouverions-nous cette voix si pure et si fraîche, et dont le timbre est si flatteur que Mario, débutant après Rubini, et dans les rôles de Rubini, n'a pas vu son succès contesté un seul instant? Mario est aujourd'hui l'une des plus solides colonnes de ce temple élevé, sur la place Ventadour, à la muse de la mélodie et de l'harmonie vocales. Mais enfin, pour soutenir l'arceau d'une voûte, une seule colonne ne suffit pas: il en faut deux parallèles, et M. Salvi sera la seconde.

Quant à M. Ronconi, c'est en effet pour remplacer M. Tamburini qu'il est venu. En ce moment même, M. Tamburini doit être en Russie, avec Rubini et madame Viardot-Garcia. Souhaitons à ces artistes éminents tout le succès qu'ils méritent, mais n'ayons pas la fatuité de les plaindre. Autant vaudrait plaindre les hirondelles, lorsqu'elles entreprennent, au mois d'octobre, leur lointaine pérégrination. L'artiste est un oiseau voyageur: le nord, le midi, l'est et l'ouest lui appartiennent également et au même titre; les limites qui séparent les divers états de l'Europe n'opposent aucun obstacle à son vol; la marchandise qui fait la base de ses opérations commerciales brave toutes les douanes de l'univers, et n'est considérée nulle part comme marchandise prohibée. Partout où l'artiste peut se faire écouter, il est chez lui: partout où on l'applaudit il est heureux.

Quelques feuilletons cependant ont paru méconnaître ces vérités. Ils se sont attendris sur le triste sort de ces artistes que nous avions l'an dernier, et que nous aurons peut-être de nouveau l'an prochain.--Malheureux Tamburini! Infortunée Pauline! quitter le peuple _le plus spirituel de la terre_ pour les _barbares du Nord!_ Au lieu de ces aimables Parisiens à larges paletots et à longues barbes, ne plus avoir pour auditeurs que de roides Moscovites, étranglés dans l'uniforme, et rasés selon l'ordonnance!

En effet, voilà un grand malheur. J'aime à croire pourtant que ces infortunés n'en eussent pas pris leur parti aussi facilement ni aussi vite, s'ils n'y avaient entrevu la chance de quelques consolations. Qui sait? La caisse de l'empereur Nicolas est peut-être aussi bien garnie que celle de M. Vatel, et s'ouvre plus facilement.

Allez sans inquiétude, artistes charmants, et ne craignez pas qu'on vous oublie. Nos pensées et nos voeux vous accompagnent. Nous applaudirons d'ici à vos succès de là-bas, et quand vous nous reviendrez, renouvelés et peut-être grandis par l'absence, vous nous retrouverez tout prêts à ôter, pour vous saluer, nos mains des poches de côté de nos paletots, et même à quitter un moment nos cigares pour crier _bravo!_ et _brava!_

Et, en attendant ce beau jour, sachons jouir de Salvi et de Ronconi en toute sûreté de conscience.

Il ne faut pas attendre de M. Salvi des grands cris ni du bruit hors de saison, ni peut être beaucoup de vigueur la même où elle serait à sa place. C'est une voix très-bien posée, qui s'émet facilement, et dont le timbre doux et un peu velouté a un grand charme dans le _piano_; mais elle n'est pas assez, énergique, assez éclatante pour certains effets. Elle plaît, elle flatte, elle caresse, elle attendrit. Quant aux émotions violentes, elle y arrive, mais avec effort, et il faut toute l'adresse de l'artiste pour dissimuler la contrainte qu'il s'impose dans ces moments-là, et pour ôter à cette lutte qu'il soutient contre lui-même tout ce qu'elle devrait naturellement avoir de pénible pour le spectateur. C'est par son habileté surtout que ce chanteur est remarquable.

Son style est sage et d'une simplicité très-élégante. Il a beaucoup de goût, une expression toujours juste, ce qui est une grande qualité, et presque toujours suffisante. En un mot, il sera parfait dans son emploi.

Car il n'est pas venu chanter ici les grands rôles de ténor, tels que celui d'Othello, ou d'Osiris dans _Moïse_, ou de Rodrigo dans _la Dame du Lac_, mais bien ceux qui demandent de la ductilité et de la grâce, avec un développement vocal médiocre. C'est enfin ce que les Italiens appellent un ténor de _demi-caractère, di mezzo carattere_, ce qu'on appelle à Paris un ténor _gracieux_, et en province un ténor _léger_. A l'Opéra-Comique, il serait charmant dans _la Dame Blanche_, et à l'Académie royale de Musique, dans Raimbaud de _Robert-le-Diable_, et peut-être dans _le Comte Ory._

La voix de M. Ronconi est très-bornée et d'un caractère douteux. On ne sait trop si c'est une basse qui ne peut descendre, ou un ténor qui ne peut monter. Mais qu'importe? s'il tire de cette voix, telle quelle, un parti merveilleux, s'il donne à tout ce qu'il chante une physionomie originale et saisissante, s'il intéresse constamment son auditeur, s'il l'échauffé en s'échauffant, s'il l'émeut, s'il l'entraîne, n'est-ce pas vraiment un grand artiste, et le résultat qu'il obtient n'est-il pas d'autant plus admirable qu'il se sert d'un instrument plus défectueux?

Ce résultat, il ne l'a pas obtenu tout d'abord. La victoire a été pour lui le prix d'un rude combat. Le publie est ainsi fait chez nous; il tient prodigieusement à ses habitudes. A chaque phrase dite par Ronconi, il comparait la même phrase telle que Tamburini la lui avait longtemps fait entendre. Il regrettait ici une gamme rapide, ici un arpège, la une trille, que sais-je, moi? Mais peu à peu l'impression actuelle est devenue si puissante qu'elle a complètement effacé l'impression passée, et l'on s'est aperçu que si Tamburini avait une voix plus volumineuse, une qualité de son plus pleine et une plus grande agilité, Ronconi pousse bien plus loin l'art de _phraser_, la faculté d'exprimer et le don d'émouvoir.

Le duo du second acte, avec madame Persiani, a commencé son succès, qui a grandi pendant le final, et qui s'est élevé au plus haut point après le duo du troisième acte. Il faut ajouter que dans ce dernier morceau il a été fort bien secondé par Salvi.

En résumé, ce sont deux succès brillants une nous avons à constater, et l'administration du Théâtre-Italien vient d'augmenter son armée mélodieuse de deux excellentes recrues. Grâce à leur concours, elle va monter successivement plusieurs ouvrages nouveaux, et tout nous prestige que la saison qui vient de commencer sera l'une des plus intéressantes que nous avons vues depuis plusieurs années.

Madame Persiani ... mais à quoi bon répéter ce qu'on a dit cent fois, ce qui est connu de tout le monde? Madame Persiani est aujourd'hui ce qu'elle était l'année dernière. Cela suffit, et nous ne pouvons rien dire de plus.

Académie de Beaux-Arts

EXPOSITION DES GRANDS PRIX ET DES ENVOIS DE ROME.

--SÉANCE ANNUELLE.

Lorsque des lettres-patentes de Louis XIV eurent, en 1655, confirmé la naissante Académie de peinture, elle reçut presque immédiatement son complément par la création de l'École de Rome, dont Charles Errard, de Nantes, fut le premier directeur. Il y a eu constamment, depuis, un échange annuel entre l'ancienne et la nouvelle capitale du monde civilisé. Nous envoyons à Rome, pendant cinq années, aux appointements de trois mille francs, des peintres, des sculpteurs, des architectes, des graveurs, voire, même des musiciens; et, pour répondre à la munificence de l'État, ils sont tenus de nous envoyer des travaux déterminés par les règlements, La Révolution française n'a modifié sur ce point les institutions monarchiques que pour les refondre en deux corps homogènes, l'Institut et l'École Royale des Beaux-Arts. Chaque année, un certain nombre de jeunes gens, Français et vaccinés, obtiennent, par voie de concours, le droit d'assister gratuitement à des cours de dessin, de perspective, d'anatomie, de constructions, d'architecture, etc. Deux concours d'essai (un seul pour les architectes) déterminent ceux des élèves qui doivent se disputer le grand prix. Les élèves entrent en loge, c'est-à-dire qu'on les enferme dans une chambre pour y composer une esquisse dont ils doivent suivre les indications, et où ils passent leurs journées pendant un espace de temps fixé. Cette réclusion temporaire est propre à glacer les inspirations les plus chaleureuses. Jugez-en par les conditions imposées aux logistes peintres: ils ne peuvent introduire ni dessins ni draperies; on ne laisse passer que les bosses et les études qu'ils peuvent faire chez eux d'après des modèles de femme; car les modèles d'homme seuls posent en loge. Le gardien a le droit de fouiller chaque concurrent à l'entrée ou à la sortie; les toiles sont timbrées pour qu'on n'en puisse changer. Défense est faite aux logistes, sous peine d'exclusion, de se visiter avant le dernier jour de leur emprisonnement. Quand ce jour est arrivé, le secrétaire perpétuel, assisté d'un membre de l'Académie, vient apposer les scellés sur les tableaux, qui sèchent en paix jusqu'au moment où ils sont vernis et encadrés pour l'exposition publique.

Cette année, les peintres sont restés en loge du 1er juin au 26 août; les sculpteurs, du 15 juin au 11 septembre; les architectes, du 9 mai au 16 septembre; les graveurs, du 12 avril au 11 septembre. Cent cinquante, peintres s'étaient présentés au concours d'esquisse, dont le sujet était _Ulysse reconnu par sa nourrice Eurydice_. Vingt d'entre eux ont été choisis pour peindre une figure d'après nature, en quatre jours, en travaillant sept heures par jour. Les dix concurrents sortis victorieux de cette dernière épreuve ont été MM. Damery, élève de Delaroche; Debedeucq, élève de Coignet; Picou, Jobbé-Duval, élèves de Delaroche; Bénouville, élève de Picot; Hillemaker, élève de Coignet; Villaine, Charles Jalabert, élèves de Delaroche; Duveau, élève de Coignet; et Cambard, élève de Signol. Leurs productions ont été soumises à l'appréciation du public les 27, 28 et 29 septembre, et l'Académie, dans sa séance du samedi 30, a décerné le premier grand prix à M. Eugène-Jean Damery, de Paris, âgé de vingt ans; le premier second grand prix à M. François-Léon Bénouville, de Paris, âgé de vingt-deux ans et demi; et le deuxième second grand prix à M. Henri-Augustin Gambard, de Sceaux (Seine), âgé de vingt-quatre ans.

Selon l'usage immémorial et presque sans exception, on avait extrait le sujet du concours de la mythologie païenne. La peste afflige la ville de Thèbes; l'oracle déclare que les Thébains sont punis de n'avoir pas vengé la mort de leur roi Laïus. Oedipe, apprenant qu'il est involontairement parricide et incestueux, s'arrache les yeux et se condamne à l'exil. Ses fils le chassent de son palais; il quitte Thèbes, maudit par les citoyens et soutenu par sa fille Antigone.

Ce programme était indiqué comme _tiré de la tragédie d'Oedipe roi_, de Sophocle. Nous avons sous les yeux une édition grecque avec le mot-à-mot latin (Cambridge, 1673, in-8°), et nous pouvons affirmer que [Grec: Oidipios torannos] ne renferme rien de semblable. Les Théhains, loin de maudire Oedipe, lui témoignent constamment la plus vive sympathie; Antigone et sa soeur Ismène sont représentées comme deux enfants dont _le bas âge excite l'intérêt_, et les fils d'Oedipe ne figurent même pas au nombre des personnages de la pièce. On doit donc considérer ce sujet comme imaginé par MM. les membres de la section de sculpture, et nous ne nous en plaindrions pas s'il n'avait l'inconvénient de nous étaler de hideux spectacles, un vieillard qui s'est crevé les veux, des pestiférés, du sang et des plaies répugnantes.

Le tableau de M. Damery est sagement composé, sagement exécuté, mais sans hardiesse et sans vigueur. L'incorrection de la perspective rapproche trop les figures des monuments; la tête de l'Oedipe n'est pas assez grosse pour le corps; cette peinture a toutefois des parties bien traitées, comme la tête d'un Thébain placé derrière Oedipe, et le groupe qui occupe la gauche.

Il y a des tableaux qui, reproduits par la gravure, excitent une juste admiration, mais dont le coloris défigure l'original. Tel est l'Oedipe de M. Bénouville. L'ensemble a de l'harmonie, le dessin de la pureté, la perspective de la justesse; les têtes et les attitudes ont cette dignité calme dont Poussin fournit les modèles; mais pourquoi avoir donné aux chairs, aux draperies, aux monuments, des tons chocolat, bronze, vert-pomme, ou des teintes qui n'ont de nom dans aucune langue?

La manière de M. Gambard rappelle, exactement celle de M. Signol, son maître, du moins par le coloris. La composition, exécutée en hauteur, est simple et harmonieuse, mais déparée par un défaut essentiel. Antigone a les épaules carrées, les membres solides, la taille majestueuse; Oedipe, au contraire, rabougri, chétif, est péniblement remorqué par sa robuste compagne.

De même que les peintres, les sculpteurs ont eu à traiter un sujet grec pour le concours d'essai, _les Adieux d'Hector à Andromaque_; un second sujet grec pour le concours définitif, _la Mort d'Épaminondas_. Les huit élèves admis en loge ont été MM. Moreau, Thomas, Maréchal, élèves de MM. Ramey et Dumont: Lequesne, élève de M. Pradier: Lavigne, élève de MM. Ramey et Dumont; Maillet, élève de M. Fouchères; Leharivel, élève de MM, Ramey et Dumont; Guillaume, élève de M. Pradier. On a pu voir, les 13, 14 et 15 septembre, les huit bas-reliefs exposés au rez-de-chaussée du palais des Beaux-Arts; et, le 16, ont été proclamés les noms de MM. René-Ambroise Maréchal, de Paris, âgé de vingt-cinq ans et demi; Eugène Lequesne, de Paris, âgé de vingt-huit ans et demi; et Hubert Lavigne, de Cons-la-Grand-Ville (Moselle), âgé de vingt-cinq ans.

Le bas-relief de M. Maréchal est bien conçu. Un soldat présente à Épaminondas son bouclier; un autre, arrivant tout haletant du combat, lui tend une branche de laurier en signe de victoire. Les chairs sont étudiées avec soin, et les draperies, un peu épinglées, attestent dans l'artiste la science de l'ajustement. La figure du vieux guerrier, qu'on voit à l'extrémité droite appuyé sur son javelot, est une excellente académie. La tête de d'Épaminondas exprime à la fois les souffrances physiques et la joie morale; mais la position du trait fatal dans le corps du mourant présente une grave invraisemblance. D'après les détails que Xénophon, Pausanias, Diodore de Sicile, Plutarque et Cornélius Nepos nous ont transmis sur la mort d'Épaminondas, il fut rapporté dans sa tente et eut le temps, avant d'expirer, d'apprendre, des nouvelles du combat. Le fer de lance, comme l'a placé M. Maréchal, traverse le grand dentelé, le diaphragme, et pénètre dans le poumon gauche; or, avec une pareille blessure, il nous paraît difficile de soutenir la moindre conversation.

Le travail de M. Lequesne n'a point paru à l'exposition générale des grands prix. Une affiche annonçait qu'en vertu d'une décision prise par l'Académie dans la séance du 27 septembre 1843, le bas-relief était exclu de l'exposition, «parce qu'il y avait été fait, après le jugement, et avant le moulage, des retouches et des changements considérables.» Ces changements considérables se réduisaient à la correction d'une tête de profil visible à peine sur le dernier plan, et d'un casque jeté à terre aux pieds du personnage principal. Il est fâcheux qu'on ait invoqué ce prétexte contre M. Lequesne, dont la composition se recommandait par le mouvement et la vigueur.

Dans le bas-relief de M. Lavigne, Épaminondas, levant la main gauche, remercie les dieux du triomphe de sa patrie; de l'autre main, il arrache le fer de sa plaie. Un soldat posant la main sur le coeur du mourant fait signe au médecin que la mort est prochaine. A l'extrémité droite, est un autre soldat nu qui pleure la perte de son général. Les figures de M. Lavigne sont heureusement groupées, et les parties nues d'un modelé satisfaisant.

Les prix d'architecture ont été adjugés à MM. Jacques-Martin Tétaz, de Paris, âgé de vingt-cinq ans et demi, élève de MM. Huyot et Lebas; Pierre-Joseph Dupont, de Dijon, âgé de vingt-huit ans, élève de MM. Debret et Huvé; Louis-Jules André, de Paris, âgé de vingt-quatre ans, élève de MM, Huyot et Lebas. Le sujet était un _Palais de l'Institut destiné à recevoir les cinq grandes Académies_: le projet de M. Tétaz ne manquait pas d'élégance; le portique corinthien couronné de statues, le dôme coupé par une terrasse à la partie supérieure, les corps de logis doriques de l'enceinte offraient un ensemble imposant. Le plan de M. Dupont était surchargé d'ornements de l'extérieur, mais l'emportait sur celui du premier grand prix par les distributions intérieures. On remarquait dans le travail de M. André le dôme central et la colonnade dorique du mur d'enceinte. Les autres concurrents étaient MM. Delage, Desbuissons, Lecoeuvre, Dubois et Louvet. Tous leurs projets, exposés les 20, 21 et 22 septembre, avaient entre eux la plus grande analogie, et paraissent calqués sur le bâtiment actuel des Quatre-Nations.