L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843
Part 8
La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville, s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y former l'assemblée générale.
Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit, l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop pesant à ce dernier.
La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule, qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant à ses crimes.
Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la _parlera_, exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables, publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.
Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté sérénissime.
Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi, violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en terre sainte.
On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.
Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais, purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!
Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du _florin d'or_, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.
Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux funérailles de leur mère.
Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de Pusterla et de sa famille.
Candélabres offerts à Louis-Philippe
PAR LE ROI DE HOLLANDE.
On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la galerie de Diane, deux grands candélabres remplaçant, à chacune des extrémités de cette galerie, des vases ornés de peintures, qui ont été transportes au musée du Louvre, et placés près des idoles chinoises dont _l'Illustration_ a donné la figure dans son 24e numéro.
Ces candélabres, élevés sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2 mètres environ, ont été envoyés par le roi de Hollande au roi des Français. Les matériaux employés par les artistes chargés leur construction sont le cristal et le bronze doré.
L'ornementation, d'un style renaissance généralement heureux, paraît avoir été composée sur des dessins français; l'exécution des bronzes est très-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent à désirer sous le rapport de la taille, principalement dans le fût des colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre.
Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candélabres fait honneur à la fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie démontrera que, pour le goût et la pureté de l'exécution de ses bronzes et cristaux, la France marche et marchera toujours à la tête des autres nations.
Amusements des Sciences.
SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.
I. Ce problème est de la même nature que celui du lion de bronze que nous avons donne dans un des numéros précédents; il est aussi tirè de l'anthologie grecque, d'où il a été traduit en mauvais vers latins que voici:
Qui jaculamur aquas tres hic, adstamus Amores; Sed varie liquidas Euripo immittimus undas. Dexter ego; fummis et quae mihi manat ab alis Quatuor est horis laevus versa influit urna Dimidiatque diem medius dum fundit ab area Die, age, quam paucis Euripum implebimus horis Ex arca simul atque alis urnaque fluentes?
En supposant le jour divisé en vingt-quatre heures, ou trouvera que les trois Amours rempliront le bassin en 2/24 ou près de deux heures.
II. La solution de ce problème est contenue dans ces deux diptiques latins;
It duplex mulier, redit una, vehitque manentem, Itque una; utuntur tunc duo puppe viri Par vadit et redeunt bini, mulierque sororem Advehit; ad propriam fine maritus abit.
Ce qui signifie:
Deux femmes passeront d'abord: puis, l'une ayant ramené le bateau, repassera avec la troisième femme. Ensuite une des trois femmes ramènera le bateau, et, se mettant à terre, laissera passer les deux hommes dont les femmes sont de l'autre côté. Alors un des hommes ramènera sa femme, et, la mettant à terre, il prendra le troisième homme et repassera avec lui. Enfin la femme qui se trouve passée entrera dans le bateau et ira en deux fois chercher les deux autres femmes.
On propose encore ce problème sous le titre des _trois maîtres et des trois valets_. Les maîtres s'accordent bien ensemble et les valets aussi; mais chaque maître ne peut, souffrir les valets des deux autres; de manière que s'il se trouvait avec un des deux valets, en l'absence de son maître, il le battrait infailliblement.
III. Il faut faire une boîte carrée; car c'est celle qui, à cause des angles droits, est la plus propre à ce jeu optique. Vous la diviserez en quatre cloisons perpendiculaires au fond, qui se croiseront au centre, et contre lesquelles vous appliquerez des miroirs plans. Vous percerez ensuite chaque face de la boîte d'un trou propre à regarder au dedans, et qui soit tellement ménagé que l'on ne puisse voir que les miroirs appliqués contre les cloisons, et non la base. Dans chaque petit triangle rectangle, enfin, qui est formé par deux cloisons, vous disposerez un objet qui, se répétant dans les glaces latérales, puisse former un dessin régulier, comme un dessin de parterre, un plan de fortification, une place de ville, un pavé de compartiments. Pour éclairer l'intérieur, vous ne couvrirez la boîte que d'un parchemin transparent.
Il est évident que si on place l'oeil à chacune des petites ouvertures pratiquées aux côtés de cette boîte, on apercevra autant d'objets différents, qui paraîtront néanmoins remplir toute la boîte. L'un sera un parterre très-régulier; l'autre, un plan de fortification; le troisième, un pavé de compartiments; le quatrième, une place décorée.
Si plusieurs personnes ont regardé à la fois par ces différentes ouvertures et qu'elles se questionnent ensuite sur ce qu'elles ont vu, il en pourra résulter entre elles une contestation assez plaisante pour celui qui sera au fait du tour: l'une assurant qu'elle a vu un objet, l'autre un autre, et chacune étant également persuadée qu'elle a raison.
Pour rendre, plus transparent le parchemin dont on se sert dans les machines optiques telles que la précédente, il faut le laver plusieurs fois dans une lessive claire qu'on changera à chaque fois, et, à la dernière, dans de l'eau de fontaine; on le mettra ensuite sécher à l'air, en le tenant bien étendu.
Si l'on veut lui donner de la couleur, on se servira, pour le vert, de vert-de-gris délayé dans du vinaigre, avec un peu de vert foncé; pour le rouge, de l'infusion de bois de Brésil; pour le jaune, de l'infusion de baies de nerprun, cueillies au mois d'août; l'on passera enfin de temps en temps un vernis sur ce parchemin.
NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
I. Un père de famille ordonne, par son testament, que l'aîné de ses enfants prendra sur tous ses biens, 10,000 francs et la septième partie de ce qui restera; le second 20,000 francs et la septième partie de ce qui restera; le troisieme 30,000 francs et la septième partie du surplus; et ainsi jusqu'au dernier, en augmentant toujours de 10,000 francs. Ses enfants ayant suivi la disposition du testament, il se trouve qu'ils ont été également partagés. On demande combien il y avait d'enfants, quel était le bien de ce père, et quelle a été la part de chacun des enfants.
II. Un homme rencontre, en sortant de sa maison, un certain nombre de pauvres. Il veut leur distribuer l'argent qu'il a sur lui: il trouve qu'en donnant à chacun 9 sous, il en a 32 de moins qu'il ne lui faut; mais, qu'en en donnant à chacun 7, il lui en reste 24. Quels étaient le nombre de pauvres et la somme que cet homme avait dans sa bourse?
III. Faire une boule trompeuse au jeu de quilles.
Observations Météorologiques
FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS.
1843.--SEPTEMBRE.
[Tableau complexe.]
Rébus
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
La nuit, tous chats sont gris.