L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843
Part 6
Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée, passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est surprenant, répliqua Démosthène.--Plusieurs riches partis se sont déjà présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers; elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours, répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène: Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.
D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris. Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!
V.
Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!» Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel, Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin: restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures volontairement enfermée.--Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse, mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide? l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,» pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie? c'est donc moi qu'il aime!
Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à rêver avec assez de calme.
VI.
«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée. En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé, et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe! s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait.
--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte, qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais son amour-propre.
VII.
«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre, pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon mobilier.
--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous? qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.» Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative, Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce, Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent, je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle.
VIII
Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse, venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs, si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère, des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois, Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un premier désenchantement.
En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel. Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement j'ai connu l'amour.»
A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène! oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne parodie.
Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie, l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient Démosthène sous les traits d'un héros de roman.
Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante. Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une grande ville de province.
Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter, Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»
Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale, être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée, lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un fort riche parti.
Pour _couronner_ sa destinée par un tel mariage, Démosthène songea d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui mettait à la voile.
Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale, disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune, passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise, Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique jalousie de la jeune fille.
Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M. Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne pensait qu'à Démosthène, s'écria:» _Lui_ serait-il arrivé quelque malheur?--C'est à _moi_, c'est à _nous_, ma soeur, répondit M. Armand, qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec effroi?
--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la résiliation de la jeune fille.
--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour, elle était radieuse.
Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus; elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.
Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant; puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre, Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il, une riche héritière d'origine belge, point belle, mais _suffisamment agréable_; d'un esprit ordinaire, mais d'une _grande raison_, ce qui vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre. Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare, auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration, affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il, et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage, taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme aussi commune.»