L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843

Part 5

Chapter 53,668 wordsPublic domain

Cette grande mesure, si promptement exécutée, a déjà eu d'immenses résultats. Sans doute elle n'a pas encore produit tous les effets que l'avenir doit en attendre; mais en rapprochant à de courtes distances les provinces les plus éloignées, elle a affaibli, si ce n'est détruit, une foule de préjugés et de rivalités; elle a rendu, de plus, d'éminents services à l'agriculture, au commerce, à l'industrie; enfin elle a évidemment favorisé le développement intellectuel de la nation. Ainsi, depuis 1830, la Belgique, qui emprunte ses différents idiomes aux peuples qui l'avoisinent, et qui, par conséquent, n'a point de littérature nationale proprement dite, a publié, pour la première fois, des ouvrages originaux d'un mérite incontestable. Les arts ont devancé les progrès de la littérature. La peinture, la sculpture, la musique, ont maintenant, chez, nos voisins du Nord, de célèbres interprètes.

Le gouvernement belge n'a pas voulu que le peuple pût perdre le souvenir d'une révolution dont les bienfaits sont déjà si grands. Aussi fait-il chaque année célébrer des fêtes publiques en l'honneur de son anniversaire. Ces fêtes ne sont pas toujours aussi monotones et aussi ennuyeusement absurdes que celles qui ont lieu à Paris, soit au 1er mai, soit au 29 juillet; elles varient selon les circonstances et selon les opinions des ministres régnants. Tous les ans le programme est discuté et arrêté par les Chambres.

Ainsi, en 1831, la même année où furent votés les chemins de fer, les fêtes de septembre eurent un caractère qu'on ne leur a malheureusement plus donné depuis. M. Hogier, alors ministre de l'intérieur, avait conçu le plan d'un grand concours musical et littéraire, qui avait pour but d'aider au développement de l'intelligence. Ce but fut atteint. Le gouvernement décerna des médailles et des sommes d'argent à des littérateurs et à des compositeurs de musique. Ces récompenses avaient un grand attrait pour des artistes belges, dont les travaux sont si rarement rémunérés avec quelque munificence ou avec quelque dignité dans leur pays. Ce concours ne fut suivi d'aucun autre; mais l'impulsion était donnée, et, à dater de ce moment, une grande activité se déploya dans les travaux intellectuels. La littérature et la musique, qui ne peuvent aussi facilement se produire que la peinture et la sculpture, firent cependant de grands progrès. Ce fut en 1835, si nous ne nous trompons, qu'eut lieu dans le temple des Augustins, sous la direction de M. Félis, le premier grand festival belge de musique. Un nombre considérable d'instrumentistes et de chanteurs, venus de tous les points de la Belgique, se rendirent dans cette ancienne église, transformée en salle de concert.

En 1837, le déplorable état où se trouvait alors l'enseignement primaire inspira l'idée de créer à Bruxelles une société ayant pour but de répandre l'instruction parmi les classes ouvrières. Cette société ouvrit des cours gratuits qui comptèrent, en peu de temps, plus de huit cents élèves. On y enseignait surtout la musique.

Le gouvernement s'était méfié des tendances de cette société; rassuré, il conçut l'idée de faire servir cet enseignement à l'embellissement des fêtes de septembre de l'année 1838. Des choeurs devaient être chantés sur la place des Martyrs au moment de l'inauguration de la statue de la Liberté élevée à l'endroit où reposent les combattant» qui succombèrent en 1830. Mais les ministres actuels, craignant sans doute de donner aux fêtes de septembre un caractère trop prononcé, renoncèrent à ce projet.

Cependant, l'enseignement musical continua de faire de rapides progrès parmi les masses; de nombreuses sociétés de chant se constituèrent de toutes parts, et, en 1841, le gouvernement songea de nouveau à les employer aux fêtes de septembre; un grand concours vocal ayant été institué cette année à Bruxelles, toutes les sociétés de chant du royaume et même de l'étranger furent invitées à y prendre part. Des médailles étaient destinées aux sociétés victorieuses. Une fête semblable eut également lieu en 1842; mais alors déjà on s'aperçut des nombreux inconvénients qu'elle offrait. Les villes ou résidaient les sociétés qui n'obtenaient point de prix virent leur défaite avec dépit. L'union que l'on voulait faire régner entre toutes les provinces de la Belgique fut de nouveau compromise, On se rappela que, sous le gouvernement hollandais, une haine profonde entre Gand et Anvers n'avait eu d'autre motif que le prix remporté par la première de ces villes à un concours de musique. Les concours de chant durent donc être abandonnés de nouveau.

L'anniversaire de la Révolution de 1830, célébré cette année à Bruxelles, n'a pas encore été ce qu'il devrait être si le gouvernement comprenait son devoir. Les fêtes données étaient plus faites pour récréer les yeux que pour réjouir le coeur ou élever l'intelligence. Cependant, parmi ces fêtes, nous en avons remarqué qui sont susceptibles de développer de plus en plus, en Belgique, le goût et le sentiment de la musique; tels sont, par exemple, les concerts donnés aux Augustins et au Parc.

L'ancienne église des Augustins, où se donnent actuellement à Bruxelles les concerts qui exigent la réunion d'un grand nombre d'exécutants, est un édifice élevé en 1642 et réuni à cette époque à un couvent d'une construction beaucoup plus ancienne. L'extérieur, d'une remarquable simplicité, offre quelque intérêt; le portail de l'église est assez large: il est orné de six colonnes dont les chapiteaux supportent une corniche qui règne, sur toute la façade. Trois portes donnent accès à l'intérieur. Les dessins de cette église et de son portail sont dus à Wenceslaus Coebergher.

L'intérieur des Augustins, disposé actuellement en salle de concert, peut contenir un grand nombre d'auditeurs; des bancs sont rangés dans la nef principale ainsi que dans les deux nefs latérales. Au-dessus des deux nefs latérales, on a élevé des espèces de tribunes qui contiennent encore un certain nombre de places. Au fond, dans l'ancien choeur, se trouve l'orchestre.

La partie musicale des fêtes de cette année a été confiée par le gouvernement à M. Ferdinand, ancien chef d'orchestre du théâtre de Liège. M. Ferdinand a fait preuve d'une grande activité, et surtout de beaucoup d'habileté dans l'organisation et dans la direction des grandes solennités musicales. Trois cents exécutants environ, tant instrumentistes que chanteurs, se trouvaient placés sous sa direction aux concerts des Augustins. Liège, Tongres. Verviers, Namur, Mons, Maestricht, Berg-op-Zoom, Leyde. Cambrai, Valenciennes, Courtrai, Bruges, Ostende, Gand, Termonde, Ham, Lille, Spa, Aix-la-Chapelle, Cologne et Mayence, avaient envoyé à Bruxelles, par les chemins de fer, l'élite de leurs dilettanti. Comme on le voit, la Hollande elle-même était représentée à ce Festival. Telle est la puissance de la musique, qu'elle force à fraterniser les ennemis les plus irréconciliables.

Cette masse imposante d'exécutants a rendu avec beaucoup d'ensemble quelques-uns des morceaux les plus célèbres de la musique classique, au nombre desquels on a surtout remarqué les magnifiques compositions de Beethoven, de Chérubini, de Méhul, de Haendel et de Haydn.

Outre les deux concerts donnés aux Augustins, le programme des fêtes de septembre portait qu'une troisième séance musicale, également dirigée par M. Ferdinand, aurait lieu dans l'enceinte du parc.

Le parc de Bruxelles, regardé avec raison comme l'une des plus belles promenades de l'Europe, est merveilleusement disposé pour que la musique,--la musique vocale surtout,--y produise de beaux effets. Vers le milieu de cette magnifique promenade se trouve un bassin rempli d'eau. C'est à quelques pas de ce bassin que l'on avait disposé une estrade où sont venus se placer, vers les sept heures du soir, tous les chanteurs appelés à prendre part à ce concert vocal. Notre dessin peut seul donner une idée de l'aspect féerique que présentait cette scène, brillamment éclairée par des milliers de lampions et de candélabres, qui se réfléchissaient dans l'eau du bassin, et dont un sombre rideau de verdure faisait encore ressortir l'éclat.

Si jamais de nouvelles modifications étaient apportées aux fêtes variables de l'anniversaire de la Révolution belge, _l'Illustration_ préparerait de nouveau ses crayons et sa plume.

Un Amour en province.

NOUVELLE. (Suite et fin.--Voir v. II, p. 74)

II

La mère de Démosthène passait les premiers mois de son deuil dans une jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer pour aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là qu'entourée de sa famille, elle attendait l'arrivée de son fils. Démosthène n'avait qu'une soeur, qui s'était mariée pendant son absence avec un assez riche négociant nommé M. Armand. Celui-ci était resté orphelin de bonne heure, et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur à deux soeurs plus jeunes que lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge, unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante, coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une jeune soeur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment, belle, douée d'une intelligence supérieure et originale qui ne s'était encore éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire qui l'entourait. Thérèse Armand était pour sa soeur un objet de menaçante rivalité: tandis que les grâces de la jeune fille se développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart des femmes une époque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du déclin. Madame Delvil la combattait résolument; mais forcée de lui céder cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante et chaque jour plus jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa qualité de soeur aînée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mère de Démosthène, qui, depuis la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était sentie véritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du ménage un peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa soeur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination, durant ces quelques semaines de solitude, que pendant les années lentement écoulées de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthène, voulant en imposer comme érudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire tous les livres de littérature une son mari avait mêlés aux Digestes et aux Codes.

Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans. _Clarice Harlowe_ la loucha; _Corinne_ exalta son intelligence; la _Nouvelle Héloïse_ fut pour elle sans danger, _Julie_ lui parut raisonneuse et pédante, et _Saint-Preux_ un triste idéal. Enfermée dans le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur volume, tandis que la mère de Démosthène surveillait ses poules, ses lapins et ses fruits. Thérèse employait ainsi les heures brûlantes de la journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque, le soir, la brise de la mer fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le réveil d'une âme forte et d'une sensibilité exquise. Parfois la mère de Démosthène l'accompagnait; alors la jeune fille était distraite de ses rêveries accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble héritier de l'éloquence paternelle. Thérèse, dont l'esprit juste et un peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du père de Démosthène, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers les mérites du fils; mais la mère les exaltait avec tant de conviction et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'âme de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des rapports frappants de goûts entre Démosthène et Thérèse: comme elle, il aimait l'étude, la littérature, la poésie. Insensiblement l'esprit de la jeune fille fut attiré vers cette image du jeune _Parisien_ instruit, élégant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait à lui représenter Démosthène dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil couchant qui se baignait dans la mer, une figure idéale et chère peuplait la solitude qui se déroulait devant elle: c'était celle de Démosthène!!!... Elle était dans cette disposition d'âme, lorsqu'une lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé pour l'arrivée de son fils. Il devait, avant de se _montrer_ à la ville, aller embrasser sa mère à la campagne, et s'y arrêter une semaine pour se reposer de la fatigue du voyage.

Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthène et assez, impatiemment attendu par Thérèse arriva enfin. Dès le matin, M.. et madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaçante toilette, s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journée se passa dans une attente agitée. La bonne mère allait et venait, donnant des ordres, gourmandant et aidant sa cuisinière, afin que le premier repas qu'elle offrirait à son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et, comme un bon négociant, causait affaires d'intérêt. «Votre frère se montrera, j'espère, équitable dans le partage, disait-il à sa femme; il hérite, grâce à l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens; je pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes, il le faudra bien,» répondait la ménagère, qui, en femme positive, était résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller. Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de son miroir à la fenêtre, épiant le moindre bruit, revenant arranger une boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes négociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chère et denrées coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un berceau d'acacias en fleurs d'où l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus belles élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi:

D'ici je vois la vie à travers un nuage S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé; L'amour seul est resté, comme une grande image Survit seule au néant dans un souvenir effacé.

Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant. L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré les séductions qu'elle prêtait ou _fantôme adoré_, le nom de Démosthène lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M. et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron, jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à merveille sa taille encore svelte. Vue _seule_, madame Delvil aurait encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus qu'un _débris_; elle le sentait, et involontairement elle jetait des regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!» s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron. Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?

III.

Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins, elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée, Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble, instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.

IV.

Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut, elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume, et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon, mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant malicieusement à son tour.--Mais non, s'écria Démosthène avec étonnement: Lamartine! _le lac!_ oh! _le Lac_, c'est mon morceau favori; que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse, il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui, accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse. C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi? poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers inaltérablement beaux.

Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait. Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes; elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui _découvrit_ alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif, original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une intelligence de _placage_.