L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843

Part 3

Chapter 33,611 wordsPublic domain

Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces emplacements étaient occupés de temps immémorial par des commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme se composant d'une veste et d'un pantalon couleur _fumée de Londres_, avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription: _Messagers parisiens_. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris, dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on, a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui. Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier, avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine! inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer; mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50 francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son mari.

La mort, par qui tout doit finir, même l'_histoire de la semaine_, a enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère de M. Aimé Sirey, dont _l'Illustration_ a raconté la fin tragique à Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à Saint-Émilion dans un âge très-avancé.

Simulacre d'un Combat Naval dans la Rade de Brest.

La nature a créé à Brest une admirable position maritime, l'art en a fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieu _Occismor_; les Romains lui donnèrent le nom de _Brivatis-Portus_. Ce n'était alors qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. Les ducs de Bretagne y construisirent un château-fort au neuvième siècle, et dès lors elle prit de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur militaire de ce point avancé et s'empressa d'y élever des magasins, des fortifications et d'y faire creuser un porté Louis XIV termina, en les développant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux travaux sont venus s'ajouter aux travaux précédents, et qui fait de Brest la métropole de la marine française.

La magnifique rade de Brest a quinze lieues carrées; elle offre d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent complètement; son entrée, nommée le Goulet, n'a que 1,650 mètres de largeur; le port est formé par une baie qui s'enfonce entre deux collines et qui a près de 4 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 60 mètres. C'est autour de ce port qu'ont été creusés les bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situés les magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables batteries défendent la rade, le port et la ville.

Le 29 août, à quatre heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de Nemours arrivèrent à Brest. Depuis leur entrée en Bretagne ils avaient été escortés, de ville en ville et de village en village, par un grand nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractéristiques, si bizarres, les uns à pied, d'autres montés sur les petits chevaux vifs et ardents du pays.

Le 30, à dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau à vapeur _le Fulton_ et sortit du port. Les batteries de terre saluèrent le prince, tous les navires de la rade se pavoisèrent aussitôt; les vergues et les haubans se chargèrent de matelots; _le Fulton_ passa au milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, les _vivat_ des équipages, et se dirigea vers le Goulet. Après une bordée de plusieurs heures en dehors de la rade, vers l'île d'Ouessant, _le Fulton_ rentra et le prince monta sur _le Suffren_, où la duchesse de Nemours venait d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon à bord de ce vaisseau; son escadre était composée du _Friedland_, vaisseau à trois ponts; du _Scipion_, de 80; du brick de guerre _le Voltigeur_ et de plusieurs bateaux à vapeur; il y avait de plus, en rade, le vaisseau-école et plusieurs corvettes destinées à l'instruction des élèves de marine et des mousses.

Peu après l'arrivée du prince, à un signal fait à bord du _Suffren_, les embarcations des trois vaisseaux de ligne se détachent et se dirigent sur le brick _le Voltigeur_, à l'ancre sur un autre point de la rade. Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles, conduite par la grande chaloupe du _Friedland_, armée d'une caronade et montée par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrière du brick pour éviter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guidée par la chaloupe du _Scipion_, s'avance vers l'avant du _Voltigeur_. A l'approche de ces embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets d'abordage et ouvre le feu avec ses pièces de l'avant et de l'arriére. Les chaloupes approchent toujours et répondent au feu du brick. A une portée de fusil, le feu de la mousqueterie se mêle à celui du canon; les gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le combat redouble de vivacité, la fumée cache _le Voltigeur_ aux autres navires de la rade. On devait aller jusqu'à l'abordage, mais l'animation des hommes, qui commençaient à prendre ce jeu au sérieux, fit juger prudent de s'abstenir du combat corps à corps; les chaloupes reçurent l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux.

Après quelques instants de repos, la fumée s'étant dissipée et les chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'équipage du _Suffren_ exécuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement terminé, tous les officiers et marins étant à leur poste, dans les batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre l'ordre du combat; le sifflet aigu du maître d'équipage répéta le signal, et les batteries de tribord et de bâbord commencèrent leur feu. Après plusieurs décharges, la cloche se fit entendre et l'équipage se prépara à repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins s'élancèrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et exécutèrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des élèves de deuxième année passait alors sous toutes voiles à portée de pistolet du _Suffren_.

Après ces divers exercices, à trois heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de Nemours débarquèrent, visitèrent le château et sa salle d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot, d'où ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de guerre. La beauté du temps, le calme de la mer ajoutèrent encore à l'intérêt qu'offrait cette scène.

Le 31, le duc de Nemours visita le port et les établissements de la marine, il visita _le Valmy_, vaisseau de trois ponts en construction. Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les villages voisins y avaient envoyé des danseurs et des danseuses en costumes du pays, avec leurs bannières et leurs musiciens; cette variété d'habillements et l'exécution de danses nationales donnèrent à cette réunion une physionomie particulière.

Le 1er septembre, après la visite des fortifications et la revue des troupes, le prince assista, du cours d'Ajot à un simulacre de débarquement; le soir, il eut, du même lieu, le spectacle curieux d'un combat naval de nuit. Cette scène termina la série de ces exercices militaires, qui ont donné à tous les spectateurs une haute idée de ce qui pourrait faire notre marine en cas de guerre.

Théâtres

_L'École des Princes_, comédie en cinq actes, et en vers de M. LOUIS LEFÈVRE. (SECOND-THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Paméla Giraud_, drame de M. DE BALZAC; (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).--_Les Bohémiens de Paris_ (THÉÂTRE DE L'AMBIGU-COMIQUE).

Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due: sans M. Ponsard en effet, et sans _Lucrèce_, le Second-Théâtre-Français serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins. _Lucrèce_ est donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où sont d'ailleurs les succès éternels?

Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq actes et en vers.

L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet en quelques mots.

Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme dit l'Alceste de Molière:

.......... Un endroit écarté, Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Là Feldmann nourrit dans la solitude sa rancune contre le genre humain. Mais il n'est pas si fort enfoncé dans le désert qu'un prince d'Oldenbourg, qui chassait à travers bois, ne tombe chez lui. Le philosophe et le prince se mettent à causer ensemble; le prince traite gaiement le philosophe, et le philosophe gronde le prince et le prêche: «Que faites-vous, altesse? Vous opprimez, votre peuple, et vous êtes la dupe des intrigants et des pervers!--Allons donc! s'écrie le prince.--Sur mon âme, c'est la vérité, réplique le philosophe.--Eh bien! philosophe mon ami, venez avec moi; vous me donnerez des leçons, vous me corrigerez, et nous ferons, de compagnie, le bonheur de mes honorables sujets.»

Aussitôt dit, aussitôt fait: voilà Feldmann à la cour du duc d'Oldenbourg. Qu'y trouve-t-il? De méchants ministres qui sucent le meilleur de l'impôt et s'en engraissent, une comtesse ambitieuse, qui veut s'emparer de l'esprit du prince et mener les affaires à sa fantaisie. Ce n'est pas tout: le prince a une passion dans le coeur, et convoite la fille de son premier ministre; la belle résiste, et en aime un autre; ce dédain jette monseigneur dans des emportements, et des abus de pouvoir qui vont jusqu'à faire arrêter le père de cette beauté récalcitrante. Précisément Budner est le seul honnête homme du ministère; c'est avoir la main malheureuse.

Vous voyez d'ici la tâche de Feldmann: il combat l'intrigue, il fait face à l'ambition de la comtesse, il protège la jeune fille et son honnête homme de père contre l'amour et la rancune du prince, et morigène suit altesse le mieux qu'il peut. Après un semblant de résistance, le philosophe triomphe, le prince reconnaît ses torts, chasse les intrigants, congédie la comtesse, réhabilite le vertueux ministre, et marie la fille persécutée à l'amant préféré. L'excellent prince! et que le philosophe est heureux d'avoir rencontré, pour achalander son école, un si docile écolier!

Le grand malheur de M. Louis Lefèvre est d'avoir fait une déclamation plutôt qu'une comédie; personne n'agit, dans cette thèse à l'usage des princes et des courtisans; et vraiment, Feldmann trouve, dans ses adversaires, si peu de présence d'esprit et de savoir-faire, qu'il n'y a pas grand mérite de sa part, à être le plus fort contre eux, et à les vaincre.

Le style ne manque pas d'énergie, mais il est souvent incorrect et rude, et ne sert, la plupart du temps, qu'à faire des enveloppes de rimes pour quelque gros lieu commun.--Le succès a été pareil à l'ouvrage, très-lent à venir et très-froid.

Paméla Giraud, à l'exemple de la fille du premier ministre du duc d'Oldenbourg, a grand besoin d'être protégée. Heureusement, elle trouve aussi un protecteur; celui-là est, comme Feldmann, quelque peu philosophe, mais particulièrement avocat. Voici à quelle occasion il vient en aide à Paméla Giraud.

Paméla est aimée par le fils d'un très-riche banquier nommé Rousseau; non-seulement le jeune Ernest Rousseau est amoureux, mais il conspire. Être carbonaro et épris de mademoiselle Paméla Giraud, c'est bien de l'occupation à la fois.

S'il est au mieux avec Paméla, le jeune homme est fort mal avec la police; les gendarmes et le commissaire sont à sa piste; il presse Paméla de s'enfuir avec lui; mais Paméla a de la vertu; aimer honnêtement, soit; mais une fuite, jamais. Tandis qu'elle délibère ainsi et hésite entre l'amour et le devoir, le gendarme met la main sur Ernest Rousseau. Voilà Paméla au désespoir. Si elle avait consenti à fuir, les sbires seraient arrivés trop lard, et Rousseau serait libre. Ce sont ses scrupules qui l'ont perdu.

Remarquez, qu'il s'agit de la Cour d'assises et d'une accusation capitale: conspiration contre le prince et la sûreté de l'État!

La famille de Rousseau est au désespoir et fait venir un avocat; il faut sauver notre jeune homme à tout prix! Mais comment le sauvera-t-on? «Il n'y a qu'un moyen, dit l'avocat: que Paméla Giraud atteste que cette nuit où on l'accuse d'avoir conspiré, Ernest l'a passée tout entière près d'elle. De là un alibi, et de là le salut d'Ernest.

--Je ne dirai pas cela, s'écrie Paméla Giraud, car je mentirais, et puis je serais déshonorée.»

On offre de l'or, elle refuse.

On lui dépeint Ernest, qu'elle aime, condamné et montant sur l'échafaud; et Paméla consent enfin, sacrifiant ainsi sa réputation au salut d'Ernest. Dans un moment d'entraînement, la famille Rousseau lui promet de payer tant de dévouement, en lui donnant Ernest pour mari.

Le procès commence; Paméla fait la déposition convenue, et Ernest est acquitté. Mais le danger passé, la famille Rousseau devient ingrate. «Donner notre fils à cette petite fille, allons donc!» À cette nouvelle, la pauvre Paméla pâlit, rougit, pousse un cri et s'évanouit.

C'est ici que la protection de l'avocat est nécessaire et devient efficace: il se met sur la piste de ces Rousseau, il les attaque, il les pourchasse, il les effraie par toutes sortes de ruses, de pièges et de menaces, et les oblige enfin à tenir leur promesse et à faire le bonheur de Paméla.

Il y a des traits piquants et de l'observation dans ce drame, et l'on s'aperçoit que l'esprit de M. de Balzac n'a pas impunément passé par là; mais l'action en est un peu vague et confuse.

Parlez-moi des _Bohémiens de Paris_; quel drame singulier et curieux! des cabarets, des cavernes, des voleurs, des assassins, des noyés, des forçats; voilà de quoi vous donner des hauts de coeur et des crises de nerfs! On se hâterait de s'enfuir de ce monde repoussant, si, chemin faisant, la vertu persécutée, puis récompensée, ne vous faisait prendre le crime en patience.

Montorgueil est le chef de toute cette Bohème, c'est lui qui commande à ces bandits d'estaminet et de bagne; ce Montorgueil est d'ailleurs un homme de très-bonne compagnie et très-raffiné sur la mode: il a bottes vernies, gants glacés et canne à pomme d'or; mais regardez, derrière ce beau linge, vous trouvez un infime scélérat.

Tous les crimes de Montorgueil ont pour but de s'emparer d'un gros héritage, ou tout au moins d'une bonne part de cet héritage. Pour arriver à ce vol, Montorgueil persécute une pauvre jeune fille, trompe un honnête vieillard, entraîne un jeune homme à faire un faux contrat de mariage.--Que vous dirai-je? Montorgueil ne recule devant aucune entreprise et aucune mauvaise action. Rencontre-t-il un homme vertueux qui lui fasse obstacle, il l'attire dans un bouge infâme et le précipite dans une trappe souterraine; après quoi il fait démolir la maison. Il n'a peur de rien, il n'est arrêté par rien. Partout il a des espions, des compères, des exécuteurs de ses hautes oeuvres; ce sont les Bohemiens de Paris, tout ce que le désoeuvrement, la débauche et la rapine enfantent de consciences peu scrupuleuses et de mines équivoques. Montorgueil traîne le spectateur à la suite de cette gent effrontée, dans tous les lieux suspects et mystérieux qui leur servent d'abri, au cabaret, dans les jeux de billard souterrains, sous les arcades des ponts et dans les carrières Montmartre. C'est là précisément, à Montmartre, au Fond de ces carrières, que Montorgueil est sur le point d'accomplir un de ses plus grands crimes: il arme le père contre la fille, contre cette malheureuse fille dont Montorgueil a besoin de se débarrasser à tout prix; mais, au moment de frapper, le pauvre homme, poussé au crime par Montorgueil, reconnaît son enfant dans la victime qu'il était près d'immoler.

Ici commence la ruine de Montorgueil, qui finira par le châtiment que le dieu du mélodrame tient toujours suspendu sur la tête du coupable. D'abord, c'est ce père qui l'attaque le premier, puis la fille, puis les victimes que le scélérat croyait avoir ensevelies sous les maisons en démolition, et qui sortent saines et sauves des décombres. Montorgueil a beau faire, il a beau opposer à tous les événements un front audacieux, son heure est arrivée, et le gendarme n'est pas loin, ou plutôt le voici qui prend mon gredin au collet avec toute son armée de bohémiens. Que voulez-vous de plus? La morale n'est-elle pas satisfaite?

Ou découvre que Montorgueil ne s'appelle pas Montorgueil, mais je ne sais plus comment, Jacques Ferrand, peut-être, et qu'il a commis une quantité de crimes dont le catalogue ne finirait pas.

Enfin on le tient, et Dieu soit loué!

Les décors sont curieux et pittoresques. La scélératesse de Montorgueil aurait seule suffi au succès: que sera-ce donc avec la carrière Montmartre et le pont des Arts, peints par MM. Séchin, Diéterle et Gambon?

De Paris à Spa.

1er octobre 1843

Mon cher Directeur,

Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais à Anvers une voiture qui pût me conduire à Rotterdam, car le bateau à vapeur venait d'y emporter mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout à coup, au détour d'une rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si préoccupé qu'il ne m'avait pas aperçu. Le choc fut terrible. Nous chancelâmes d'abord tous les deux; puis, après avoir oscillé plusieurs fois sur nos talons, nous parvînmes à reprendre notre équilibre. Nous nous regardâmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'échappa au même instant de la bouche de mon _adversaire_, qui était un des plus gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence).

--Vous à Anvers, mon cher! s'écria-t-il en s'adressant à mon compagnon de voyage.

--Heureux de vous y rencontrer, répliqua celui-ci, avec une politesse calme et distinguée. Mais que vous est-il arrivé? ajouta-t-il aussitôt d'un ton plus amical, dès qu'il eut jeté un regard sur son confrère.

En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il était impossible de la contempler sans trouble et sans émotion. Une sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perçants exprimaient tout à la fois le mépris, l'indignation et la colère.

--Jamais vous ne pourrez le croire, répondit-il avec un accent amer et railleur.

--Quoi? lui demanda mon ami.

--C'est une chose si étrange que vous refuserez d'y ajouter foi.

--Encore faut-il savoir...

--Ne l'avez-vous pas remarqué aussi?

--Je ne vous comprends pas, vous dis-je....

--Les sots! les misérables! Et en prononçant ces mots il s'essuyait le front à coups de poing.

--De qui nie parlez-vous:

--Voyez-les, continua-t-il en nous désignant du doigt trois ou quatre citoyens d'Anvers assez bien vêtus et bien nourris qui se rendaient d'un pas lent à leurs plaisirs où à leurs affaires.--Voyez-les. Ont-il seulement l'air de s'en douter? Et il semblait prêt à s'élancer sur eux pour les punir de ses propres mains de cet exécrable forfait dont il les croyait coupables et dont ils paraissaient si peu repentants. Nous le retînmes chacun par un bras au moment on il se disposait à frapper une de ses victimes.

--Ah çà! mon cher, lui dit mon ami, si vous voulez me prouver que vous jouissez encore de l'usage complet de votre raison, répondez catégoriquement cette fois à ma dernière question. De quoi ces excellents pères de famille n'ont-ils pas l'air de se douter?

--Qu'ils possèdent une cathédrale et un musée admirable, répondit-il d'une voie indignée et avec un sérieux qui n'avait rien de joué.