L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843
Part 7
Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot du draps, sans rien dire que ces mots: «La bénédiction du Seigneur soit avec vous!»
Sur le haut du chariot un enfant était couché à plat ventre et caché par la toile qui recouvrait le chargement, et derrière la voiture venaient deux _Umiliati_. L'enfant était Venturino, et les deux autres personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement recommandé, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, après avoir dit: «On me conduit peut-être près de ma mère,» se nourrit de cette espérance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau fragile, abandonne l'écueil où la tempête l'avait jeté, et, pour regagner le port, expose de nouveau sa vie à tout les hasards du perfide élément, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis lorsqu'ils quittèrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette ville où chaque pas était un péril. Il est vrai que, quelques jours s'étant écoulés, on s'était déjà relâché de la vigilance première et des mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus à craindre les perquisitions du fisc, parce que les _Umiliati_ jouissaient de l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pièce de drap payait à la sortie. Et comme l'élection populaire nommait un gardien à chaque porte de la ville pour veiller à ce qu'il n'y eût aucune fraude dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes étaient confiées aux _Umiliati_, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle les fuyards devaient passer.
Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux moines, personne ne vint le visiter; les deux _Umiliati_ de garde s'écrièrent: «La paix soit avec vous, frères.--La paix soit aussi avec vous!» répondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvèrent au large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpré par l'aurore, et qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques jours qu'à travers une fenêtre à demi fermée. Il appela son fils, qui jusqu'alors s'était tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant à peine respirer. Il leva sa blonde tête et sourit à son père, qui, le portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant: «Maintenant, nous sommes sauvés!»
Venturino répondait à ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: «Et ma mère?»
Que pouvaient lui répondre les deux amis? Ils laissèrent échapper un douloureux gémissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de la vie qu'il avait partagée avec la malheureuse Marguerite, resta un moment tourné vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrière l'horizon. Oh! que la patrie est chère à celui qui l'abandonne, surtout lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!
A Varese, le chariot de draps devait s'arrêter à la Cavedra, maison que les _Umiliati_ avaient dans cette ville. Là, Pusterla ayant changé d'habits, prit avec son fils congé de Buonvicino, «Adieu, s'écriait le moine attendri; vois les paroles gravées sur la porte de notre couvent: «_Spera in Deo_;--espère en Dieu!» grave-les dans ton coeur. Mets ton espérance dans le Seigneur qui donne une patrie même à la chèvre sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est pour tout et pour tous; il répand sur l'âme qui l'invoque l'abondante rosée de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre patrie.»
Bulletin bibliographique.
_Ahascerus_, par M. EDGARD QUINET. Édition nouvelle. _Comptoir des Imprimeurs-Unis_, quai Malaquais, 15.
Le livre d'_Ahascerus_ produisit, il y a quelques années, une vive impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes et des poètes. Aujourd'hui encore cette grande épopée symbolique demeure peut-être le plus beau titre littéraire de M. E. Quinet.
_Ahascerus_ comme on sait, enferme en un cadre immense la création, la passion, la mort et le jugement dernier, tout le passé et tout l'avenir de l'homme. M. Quinet a divisé son livre ou plutôt son livre en quatre journées, qu'il a coupées par trois intermèdes, et encadrées dans un prologue et un épilogue.--Le prologue de l'_Ahascerus_ se passe dans le ciel; la terre a été détruite, «car elle était mauvaise.» Au moment d'en créer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pensée et retracer «en figures éternelles», devant ses élus convoqués autour de lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces univers où ils ont vécu passagèrement sans en comprendre le sens, sans en prévoir la destinée. C'est par les séraphins que va être représente le terrible mystère.
La première journée, intitulée _La Création_, s'étend bien au delà de ce que le nom annonce: nous y trouvons la création et la jeunesse du monde, les Titans, le déluge, les empires, la Grèce et Rome. Ce n'est encore qu'un second prologue, qui nous mène jusqu'à la venue de Jésus-Christ.--La seconde journée, _la Passion_, à la dernière heure du Christ. Jésus gravit l'âpre sentier qui mène au Golgotha, et, chancelant sous sa croix, il implore l'assistance d'_Ahascerus_, qui le repousse. Le Christ le maudit, le condamne à l'exil et au voyage éternel. «Partout où tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le Juif-Errant». _Ahascerus_ commence sa course sans lui au travers du monde romain, qui s'écroule.
Avec la troisième journée, intitulée _la mort_, nuits entrons dans le Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob éternel comme Ahasverus, va commencer à se mesurer de plus près avec l'humanité. Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conçoit pour lui une haine implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut détruire. Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se dévoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout l'accable, une femme le soutient, une femme le bénit. Rachel a fait monter jusqu'au ciel un cri de miséricorde.--Nous sommes arrivés à la dernière limite du temps présent.
La quatrième journée, le _jugement dernier_ est consacrée tout entière à l'avenir. Le monde est détruit, les peuples et les rois paraissent aux pieds du juge suprême. AHASVERUS est à genoux avec Rachel dont l'amour le rachète enfin de l'anathème prononcé contre lui.
Le mystère est fini: le nouveau monde promis par l'Éternel est créé. Mais le livre ne se termine pas là; il reste encore l'épilogue, l'épilogue où l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre.--Au moment où le livre _des Jésuites_ sonne contre M. Quinet et son illustre collègue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irréligion et d'impiété, la nouvelle édition d'_Ahasverus_ semblera venir comme à l'appui de ces graves accusations, et les leçons du professeur seront présentées sans doute comme la conséquence positive et pratique des imaginations hétérodoxes du poète. Peut-être donc n'est-il point hors du peuple de revenir sur cette pensée philosophique contenue dans l'Épilogue d'_Ahasverus_, et fort mal interprétée par plusieurs qui croient avoir tout dit quand ils ont prononcé le grand mot vide et sonore de panthéisme.
Le poète avait fait dire à Ahasverus «que ses pieds ne se reposeront croisés l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini.» L'homme ne doit donc acquérir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de l'amour idée, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son développement, la plénitude de son être, c'est-à-dire en devenant lui-même infini. C'est donc proprement _lui-même_ qu'il cherche; une fois en possession de l'infini, qui sera son _moi_, il se suffira bien à lui-même; il s'aimera, il se connaîtra, il croira en lui, il se cernera. L'épilogue du poème arrivé ainsi, par la nécessité des connections logiques, à la négation de tous les dogmes de la Bible et de l'Évangile, Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de sa divinité et l'Éternité s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entité chimérique, un mythe, une forme inhérente à l'esprit humain;_c'est ce pleur qui toujours suive_ des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il donc à la fin de l'épilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue de ce qui est, la synthèse même d'Ahasverus, de la nature du bien, _l'Éternité_.
La théologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient intimement à l'homme, de telle sorte que le Créateur, la création et la créature se neutralisent et se confondent dans l'être universel, l'infini.
Tels sont les principes que plusieurs ont qualifiés de subversifs en matière de religion. Le reproche, néanmoins, peut-il de bonne foi être adressé à M. Quinet! Assurément certaines pages de son livre de quoi désespérer les plus forts, de quoi faire peur à l'esprit le plus ferme dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute: c'est une affirmation, puis aussitôt une négation brutale. On s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pénètre d'une adoration chrétienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la page, on trouve déjà l'idole brisée, l'autel renversé. Crédulité puérile! Vous adoriez un fantôme!--Est-ce donc à dessein que M. Quinet a rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son ardeur iconoclaste une intention préméditée de désorienter et de désespérer le lecteur? Ou bien plutôt M. Quinet n'a-t-il pas usé simplement de la tradition comme d'un thème poétique sur lequel il a laissé courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait plutôt, et en même temps, le traducteur implacable de l'histoire et de ses déceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait consacré dans la vie des individus, que le dogme, accepté d'abord sans aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premières croyances; qu'un âge vient ensuite où d'abord on tourne en dérision, et bientôt l'on regarde d'un oeil indifférent les mystères que avaient notre foi et notre amour. Et, de même dans la vie de l'humanité; les premiers siècles du christianisme se sont dévoués le Moyen-Age a cru fermement, le dix-huitième siècle a raillé, le dix-neuvième a douté.
M. Quinet n'a donc fait que reproduire une éternelle vérité, et si cette vérité nous paraît dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est fait l'interprète.
Quant à ce qui touche à la traduction libre du dogme, l'auteur s'est franchement expliqué là-dessus dans sa préface de _Prométhée_.
Il avoue qu'une fois l'inviolabilité du dogme entamée, il y a moins d'impiété que de ferveur à lui rendre encore un certain culte artistique, à le caresser de ses pensée, à l'embellir de son imagination, à le plier aux besoins particuliers de la plume et de la toile. Nous renvoyons donc à cette préface tous ceux dont les procédés poétiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie.
Il nous resterait à louer, après tant d'autres, l'imagination opulente du poète et les couleurs de son style, si vives et si éclatantes, qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'éblouissement. «Il y a tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux fermés.» M. Magnin a mieux apprécié que tout autre les mérites littéraires d' _Ahascerus_, et nous renvoyons le lecteur à l'excellente Notice mise en tête de la nouvelle édition d' _Ahascerus_, «La langue de M. Quinet, dit M Magnin, à la fois savante et populaire, est riche, pure, originale. Ce qui lui nuira auprès d'un certain nombre de lecteurs, c'est que sa manière est trop pleine et trop _feuillue_, comme disait Diderot dans _la Nouvelle Héloïse_ c'est qu'il y a dans son livre un luxe trop peu réprimé de pensées et d'images... Le font et la forme, la pensée et la langue, le corps et le vêtement, tout, dans cet ouvrage, est empreint de force et éblouissant de nouveauté...»
La nouvelle édition contribuera sans doute à accroître encore le succès de ce beau livre, et lui assurer définitivement la légitime et durable popularité que M. Magnin, dès 1833, prophétisait _à la grande fresque épique_ de M. Quinet.
_Collection des Auteur» latins_, avec la traduction en français; sous la direction de M. D. NISARD, maître de conférences à l'École Normale.--25 vol. grand in-8.--_Oeuvres complètes de Petrone_, avec la traduction en français; par M. BAILLARD.--Paris. _J.-J. Dubochet et Comp_., rue de Seine, 33.
Le _Satyricon_ de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone acquit le titre d'_arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum)_; il en fut le Chaulieu le Chapelle, et, à quelques regards, le Voltaire. Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du plaisir, et comprenant que, sous un maître tel que Néron, une disgrâce était une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi élégamment qu'il avait vécu. Le peintre le plus sombre et le plus énergique de Rome impériale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide épicurien, si philosophiquement et finement gradué. «Petrone, dit-il dans ses _Annales_, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les rouvrant à volonté, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de courage, non de l'immortalité de l'âme ou de doctrines spéculatives, mais de poésies badines. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort, quoique forcée, parut naturelle. Dans son testament même, il ne mit point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Néron, pour Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraça les débauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes perdues.... et il lui envoya l'écrit scellé de son anneau, qu'il brisa, pour qu'il ne put servir à compromettre personne.» à ce tableau, Pline le naturaliste ajoute «que Petrone, condamné à mourir par la jalousie de Néron, brisa, pour en déshériter la table impériale, une coupe murrhine du prix de 300 grands sesterces,» environ 60,000 francs. Notre bel esprit marseillais-romain ne doit donc pas être confondu avec cette tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui flattaient, même après leur mort, leur impérial bourreau. Indépendant par la pensée, mais ne pouvant se soustraire à cette domination qui écrasai! le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stoïcien couronné de roses.
Néron n'ayant pas jugé à propos de publier le testament peu flatteur de son maître en fait d'élégances, nul doute que le _Satyricon_ ne soit un ouvrage antérieur et tout à fait différent. Un homme dont le sang coule n'est pas d'ailleurs en position d'écrire ou de dicter un si gros livre. M. Baillard, dans sa. Notice très-intéressante sur Petrone, n'a pas eu de peine à réfuter à ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les aventures qui le précèdent, une description exacte des extravagances et des turpitudes de la cour impériale. Le _Satyricon_ est un roman latin, je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires ménippées. La mère n'en permettra pas «la lecture à sa fille;» mais l'humaniste, le philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'étude et de réflexions. Il plaira aux uns par la grâce et le piquant du style _patrissimae impucitatis_; aux autres par les renseignements qu'il prodigue relativement aux moeurs, aux manières, aux coutumes et aux arts; il attachera les esprits les plus graves par des révélations inattendues et profondes, sur l'état social, économique et politique de l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger, Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est pas un roman méprisable; il est même unique dans son genre. M. Augustin Thierry reconnaît que la pensée d'écrire son magnifique ouvrage sur l'histoire d'Angleterre lui vint à la lecture du premier chapitre d'_Ivanhoe_; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont pas dû ou ne devront pas leur origine à quelque improvisation d'Eumolpe, à quelque fantaisie de l'imagination.
La partie narrative du _Satyricon_ se compose des aventures de deux espèces d'étudiants ou d'escrocs, de leur jeune frère Giton, du méchant improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mécréants ont commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un effroyable pêle-mêle de prostitutions et d'adultères, sacrilège,
«Et des crimes peut-être inconnus aux enfers;»
mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et quelquefois de poésie. La scène se passe à Naples, au sein d'une population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de matelots, d'histrions, de proxénètes et de courtisanes. Dans cette ville gréco-romaine, l'esprit sophistique des rhéteurs, la subtilité, la grâce, la rouerie helléniques sont perpétuellement en contact avec le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la férocité de la race latine. Du mélange ou du choc des intérêts et des idées, de l'alliance de la prose et des vers résultent à chaque pas le vaudeville l'épopée, la comédie, la tragédie burlesque, des traits saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamètres de l'_Iliade_ et la danse guerrière des homéristes, sur ces places embrasées par le soleil napolitain, la foule s'écarte devant les faisceaux des rhéteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et dans le carrefour voisin, il vous semble ouïr déjà le rire de Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien édifice social craque déjà sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, décimées par les proscriptions, achèvent de s'éteindre dans le luxe, la débauche et la stérilité. A leur s'élèvent des fortunes, mais non des maisons nouvelles; fortunes d'affranchis, dévorées par la prodigalité aussitôt que créées par la spéculation et l'usure. Religion, institutions, moeurs, tout cède à l'action désolante du despotisme ou de la philosophie, tout s'effacera bientôt devant le christianisme et les, Barbares. La Grèce captive, Horace à dit que, la Grèce a conquis de sauvage, vainqueurs; elle s'apprête à installer le Bas-Empire sur les rives du Bosphore.
Le mérite de Petrone est surtout, à mon sens, de nous faire assister à cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit autant qu'il amuse, en nous promenant à travers ces ruines dont son rire nous indique le sens aussi profondément que la mélancolie de Tacite. A table, au lupanar, au temple, au cirque, où ces antiques lassaréens s'enivrent du sang des condamnés et des gladiateurs, il nous montre, en se jouant, le monde romain que décompose le droit de cité accordé aux dieux et aux idées, au langage et aux corruptions de tant de nations étrangères.
A-t-il eu conscience de la portée de ses tableaux? Je suis tenté de le croire quand je réfléchis à la sagacité philosophique, à l'audace toute voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitième siècle. Son engouement, sa grâce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie incrédulité, portent le cachet des marquis philosophes de cette époque célèbre; Romain et familier de Néron par le langue, par la pensée il est Français.
Des citations sont le meilleur moyen de faire connaître un esprit de la trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M. Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages sorties si élégantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des la première je trouve une leçon adressée par l'_arbitre du goût_ à tous les inventeurs ou rénovateurs de formes, qui ne manquent jamais de marquer les époques de décadence:
«La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni fard ni bouffissure: sa beauté naturelle fait son élévation. C'est depuis peu que ce déluge de phrases ronflantes et hyperboliques de l'Asie (de l'Allemagne à présent) est débordé dans Athènes... Pour la poésie même, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait meilleure fin, depuis que la présomptueuse Égypte imagina pour un si grand art ses méthodes expéditives.
Il parait néanmoins que cette littérature boursouflée jouissait de peu de considération, même à Naples; car les improvisateurs y sont quelquefois lapidés, et un assassin, souillé de tous les vices, dit à un autre infâme:
«Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as flagorné un poète.»
Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis, ne pourrait se flatter de traiter ses convives à la façon de Trimalchion. Ce vieux Turcaret gréco-romain, comme l'appelle M. Baillard, ignore l'étendue de ses propriétés, le nombre de ses esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumées, des meubles, une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une imagination et d'un raffinement à donner nos plus célèbres gastronomes; des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un plat d'argent, tombe à terre, soit ramassé par un serviteur économe, Trimalchion _fait souffleter_ le drôle et rejette le plat, qu'on balaie avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus étrangement instructif que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut l'éloge du dieu Crépitus, et en permet le culte le plus bruyant à ses convives. Enhardis par sa libéralité, les convives se noient dans un déluge de coq-à-l'âne et de calembours. On parle des jeux du cirque: