L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843

Part 5

Chapter 53,714 wordsPublic domain

La France n'a fourni qu'un faible contingent. A Paris, centre intellectuel du globe, le système, d'échange et les talents dramatiques de M. Vattemare ont eu peu de retentissement; c'est surtout à l'étranger qu'il a récolté des suffrages et des dessins. Néanmoins, si la collection française n'a point, d'importance sous le rapport artistique, elle contient des morceaux qui intéressent, par le nom et la qualité de leurs auteurs. Tels sont un _portrait du duc de Bordeaux_, dessiné à la mine de plomb par lui-même; deux études du duc de Reichstadt, d'après Carle Vernet, et une _Vue du beffroi de la ville de Lierre_ (Belgique), par Victor Hugo, conçue d'une manière poétique et largement exécutée.

La collection de dessins allemands est plus complète. Nous y rencontrons les oeuvres de ces artistes justement célèbres qui, s'inspirait du vieil Albert Durer, ont régénéré la peinture religieuse; Schadow, directeur de l'Académie de Dusseldorf; le professeur Rigas; Bendermann; Sunderland; Retzseh; Louis Schnorz; Maller, directeur de l'Académie de Cassel, etc. Le roi de Prusse en personne a tracé pour M. Vattemare deux esquisses architecturales à la plume et au crayon. Un autre prince, don Fernando, roi de Portugal, a dessiné à la plume une _Écurie portugaise_. Ce ne sont pas les seuls souverains dont le talent se soit exercé en faveur de M, Vattemare; car, au nombre des dessins russes, figure un _Grenadier_ de l'empereur Nicolas.

Parmi les dessins anglais, nous citerons une _Vue de l'Ile de Ceylan_, par le capitaine Marryat; _le Cerf mourant_, d'Edwin Landseer; une aquarelle de David Wilkie, et deux _Vues des Glaces australes_, par le capitaine Ross.

Les dessins américains sont doublement curieux en ce que, nous révélant des talents inconnus, ils reproduisent en même temps des sites d'un aspect étrange, et les détails d'une civilisation nouvelle sans cesse en lutte contre une nature vierge encore, ou forcée du combattre les peuplades indigènes.

Le Canada, Cuba, le Japon, les Indes, le royaume de Siam, la Chine, la terre de Van Diemen elle-même, ont apporté leur diamant ou leur strass à l'écrin artistique de M. Vattemare. On y admire un _Intérieur de Théâtre_, du Japonais Li-Liau-Tun; des _Coquillages_, de Jedo; une _Vue du Jardin impérial de Pékin_, par Piao-Ti-Kiang, et le _portrait d'un Sauvage_, par Cobbawn-Wogy, de Van Diemen.

_Un Jour d'orage_ (GYMNASE-DRAMATIQUE).--_L'Écrin_.--_Patineau, ou l'Héritage de ma Femme_ (VAUDEVILLE).--_Sur les toits_.--_Voyage en Espagne_ (VARIÉTÉS).

Rien n'égale l'affliction, la mauvaise humeur, la colère de madame Lemonnier, si ce n'est peut-être la douceur, la patience, la résignation de monsieur son mari. Cela n'a rien d'étonnant; monsieur vient tout récemment d'épouser madame sans lui en avoir demandé la permission... Eh! dis-je? Quoique Hortense,--je crois qu'elle se nomme Hortense, et, dans tous les cas, rien ne vous empêchera de le supposer,--quoique Hortense, dis-je, lui eût positivement déclaré qu'elle ne l'aimait pas et qu'elle en aimait un autre. Comment ne pas s'intéresser à un homme aussi intrépide?

Notez bien que cet acte de courage lui a été inspiré par l'amitié qu'il avait pour le père d'Hortense. Ce brave homme se trouvait dans la situation la plus critique qui puisse affliger un honnête négociant: i! allait suspendre ses paiements quand Lemonnier vint à son aide. «Donnez-moi votre fille, et je vous donnerai les 300,000 fr. qui vous manquent.--Marché conclu,» répondit aussitôt le père.

On ne peut se dissimuler qu'en cette affaire M. Lemonnier n'ait dépensé beaucoup de courage en pure perte. Ne pouvait-il donner au père les 300,000 fr., et lui laisser sa fille? Que si, d'ailleurs il aimait Hortense, il aurait toujours pu le lui dire un peu plus tard, mériter son amour par les moyens ordinaires, et obtenir sa main de son propre consentement, et non par un abus d'autorité paternelle. S'il s'y était pris de cette façon, Hortense n'aurait pas lieu de se dire qu'elle a été achetée et payée 300,000 fr. comptant, ce dont elle est profondément humiliée. Ne l'approuvez-vous pas, madame, et ne partagez-vous pas son indignation? Qu'est-ce que 300,000 fr., en échange d'un pareil trésor? Quant à moi, je le déclare, M. Lemonnier, qui croit avoir été généreux, n'est à mes yeux qu'un vil usurier.

Cet homme, après tout, est bien de son siècle, qui est notre siècle. L'argent lui sert à tout: c'est pour lui la panacée universelle. Veut-il avoir une femme, il l'achète; veut-il se débarrasser d'un rival, il paie le domestique de ce rival, qui lui livre les secrets de son maître, consignés méthodiquement, et en manière du journal, sur un agenda. Armé de cet étrange manuscrit, Lemonnier se présente à sa femme: «Vous croyez à l'amour de M. de Montgeron? j'aurais beaucoup à dire sur lui, et vous ne me croiriez pas: mais vous le croirez lui-même. Lisez.» Hortense n'a pas besoin de lire jusqu'au bout pour se jeter dans les longs bras de son mari. Il est certain que ce mari, comparé à M. de Montgeron, gagne cent pour cent; mais, à tout prendre, ce n'est encore qu'un pis-aller.

M. Fournier s'est déclaré l'auteur de cette comédie, mais je n'en ai rien cru, ni M. Poirson, sans doute, ni M. Fournier lui-même, probablement; ils ont l'un et l'autre beaucoup trop d'esprit pour cela. Ce qui appartient à tout le monde n'appartient réellement à personne.

--On n'en saurai! dire autant d'un certain écrin couvert en maroquin rouge, et renfermant une parure en améthystes de la plus grande beauté. Cet objet précieux appartient bien certainement. à madame de Coursol. Madame de Coursol n'a pas seulement un écrin: elle possède du plus un beau château, des terres magnifiques, un intendant honnête et désintéressé, soixante ans au moins et un neveu; mais elle renoncerait très-volontiers à ces deux derniers articles. J'avoue qu'avec un neveu comme celui qu'elle a, on doit regretter amèrement d'être tante.

Ce M. de Coursol est un vieux jeune homme déjà courbé sous le poids de la fatigue, et dont le front est profondément sillonné par les traces nombreuses de ses exploits. Il a longtemps vécu dans les coulisses de l'Opéra, où les années comptait double, comme à l'armée en temps de guerre. Il manoeuvre aujourd'hui sous les ordres de mademoiselle Fanny, habile tacticienne, dont le commandement est assez rude, et avec laquelle il ne faut pas plaisanter. Mademoiselle Fanny a signifié à son subordonné qu'elle voulait avoir, dans les vingt-quatre heures, la parure d'améthystes dont je vous ai parlé. Or, la vieille dame n'a pas voulu s'en dessaisir, et, pour mieux faire, enrager son neveu, elle est morte subitement. Voilà l'écrin sous les scellés!

Cet écrin est plein de secrets et gros d'événements. Il renferme, avec la parure d'améthystes, un billet fort compromettant, adressé par M. le due Armand du *** à madame de Coursol la jeune, femme de l'amant de mademoiselle Fanny. M. le due est éperdument amoureux de madame de Coursol; et, dans un moment d'ardente passion, il a pris l'écrin pour une boîte aux lettres. Voilà donc aussi le billet doux sous les scellés.

Qui sera le plus adroit ou le plus agile? qui l'emportera, de l'amant qui veut reprendre son écrit, ou du mari qui veut s'emparer du bijou? C'est l'amant sans doute. En pareille affaire, l'amour est ordinairement le plus hardi, et remporte toujours la victoire. Mais que voulez-vous que devienne le respectable M. Boizard, ex-intendant de la défunte et gardien des scellés, sur lequel va peser une accusation de vol nocturne avec effraction? Et que direz-vous si j'ajoute que cet admirable Boizard connaît le vrai coupable, et ne veut pas le dénoncer parce que... ce coupable est son fils?

Oui, M. le duc est le propre fils de l'intendant Boizard! trouvez, si vous pouvez, le mot de cette énigme. Cherchez votre chemin à travers ce labyrinthe d'intérêts qui se contrarient, de passions qui se combattent, de filiations et de paternités qui se croisent. Quant à moi, je renonce à vous dessiner la carte topographique d'un terrain si étrangement accidenté. J'aime mieux vous mener, d'un seul bond, au tenue du voyage, c'est-à-dire au dénouement.

Mais ne l'avez-vous pas prévu d'avance, ce dénouement? croyez-vous que M. Paul Duport soit homme à conclure contre la morale, et à donner un démenti à la conscience des honnêtes gens? Au dénouement, la vertu triomphe et le vice est puni.--Comment cela s'arrange-t-il?--Je suis persuadé que le Vaudeville ne vous refusera pas une loge, si vous voulez, absolument savoir le fin fond de l'affaire, et vous jouirez, par la même occasion, des tribulations conjugales de M. Patineau, et des désopilantes fureurs d'Arnal.

--Quoi! jouir du malheur d'autrui?--eh! sans doute, et l'on ne peut se dissimuler que le coeur humain est ainsi fait. On triomphe du désastre de son voisin, et l'on s'afflige, de sa joie; du moins c'est ainsi que les choses se passent dans la rue Saint-Denis. Demandez plutôt à M. Rallé.

Rallé est le meilleur ami de Patineau, jusqu'au moment où madame Patineau hérite de 100,000 francs. Mais il n'y a pas d'amitié qui puisse survivre à un pareil coup. Rallé devient envieux, sournois et diplomate; il faut qu'à tout prix il se venge. De quoi? de ce une Patineau a 100,000 francs de plus que lui. Il pousse froidement son ami dans l'abîme, il tend sous ses pas les pièges les plus perfides; et, quand il le voit se débattre au milieu de la trame dont il l'a enveloppé, haletant, ivre de fureur et à moitié fou, il jouit délicieusement de sa peine. Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un marchand de faïence qui n'est pas dévot?

Patineau guérit pourtant de ce mal affreux que lui a inoculé Rallé. Il en guérit subitement, et trop facilement peut-être au gré du spectateur, toujours par suite du principe que j'établissais tout à l'heure: on aime à voir souffrir son prochain. Le mal du Patineau était complètement imaginaire; on en rit beaucoup: peut-être en rirait-on davantage s'il avait, ne fût-ce qu'un moment, un peu de réalité.

--Quel est donc ce mal, enfin?--Ah! monsieur, si vous êtes marié, pouvez-vous bien le demander, et ne l'avez-vous jamais craint pour votre propre compte?

--Il n'y a que M. Lumignon qui, sur ce terrain-là, soit imperturbable. Lumignon est sûr de son mérite; le coeur de sa femme est sa chose, sa propriété; il y règne en maître absolu, et y redoute si peu les révoltes, qu'il néglige rarement l'occasion de faire au dehors un voyage d'agrément. Ainsi la reine d'Angleterre quitte son royaume sans danger, et n'en est que mieux reçue lorsqu'elle y revient.

Mais Lumignon se flatte et s'abuse, et madame Lumignon ne pousse pas la _loyauté_ tout à fait aussi loin que la vieille Angleterre. C'est que l'épithète dont s'enorgueillit l'Angleterre ne convient pas du tout à madame, Lumignon. Aussi qu'arrive-t-il pendant qu'assis au coin du feu, dans la mansarde de mademoiselle Turlurette, il découpe un jambon succulent, et débarrasse une bouteille bordelaise de son bouchon gigantesque avec ce soin et ces précautions minutieuses où se reconnaît un véritable épicurien? que voit-il tout à coup par la fenêtre de sa propre mansarde? et qu'y verrions-nous, grand Dieu! si madame Lumignon n'avait eu la précaution judicieuse de tirer le rideau? Je n'ose le dire, et j'espère que vous ne chercherez pas à le deviner. Lumignon laisse là Turlurette, il accourt chez, lui, il frappe, il crie, il tempête. Oscar s'échappe par la fenêtre, et le voilà _sur les toits_. Lumignon ne tarde pas à l'y suivre, voyage tout plein d'accidents ridicules et de grotesques infortunes. L'entreprise n'a pas pour les deux aventuriers le même résultat. Oscar arrive du plein saut chez Turlurette, la plus sentimentale et la plus vertueuse des couturières, malgré les apparences. Quant à Lumignon, il va coucher au violon, et c'est bien fait.

--A propos de violon, voulez-vous savoir 'étymologie de ce mot? M. Théophile Gauthier va vous l'apprendre; il a fait un _voyage en Espagne_ tout exprès pour cela. C'est qu'au Moyen-Age, quand on se rendait coupable de tapage nocturne, on était saisi par les _archers_; or, l'_archet_ conduisait tout naturellement au _violon_.

Telle est du moins, sur cette grave question d'archéologie, l'opinion consciencieuse de M. Désiré Remillard, dont il me reste à vous conter la très-_pharamineuse_ histoire. Il est Parisien, et fils d'un illustre épicier de la pointe Saint-Eustache; mais il a cultivé la littérature autant que le poivre et la cannelle, et un beau jour, se trouvant de loisir, il s'est dit: «Allons en Espagne chercher la couleur locale, la vraie couleur locale; car je soupçonne fort nos romanciers, à commencer par M. de Salvandy, de ne nous avoir donné, malgré toutes leurs prétentions, que du mauvais teint.» Il part. Il arrive. «Hola! digne aubergiste, estimable _posadero_, donnez-moi vite une chambre.--Votre seigneurie est dans la plus belle de toute la maison, et peut s'y établir tout à son aise.--Quoi! vous osez appeler chambre cet horrible galetas blanchi à la chaux et décoré de toiles d'araignées, où il n'y a ni une chaise, ni une table, ni un lit?--Commun! donc! votre seigneurie plaisante. Il y a ici un plancher, un plafond et quatre murailles. N'est-ce pas là ce qui constitue une chambre? Voici d'ailleurs un lit excellent (c'est une natte étendue sur le plancher); votre seigneurie ne trouvera rien de plus nulle part.--En ce cas, autant vaut rester ici. Ne pourriez-vous me procurer un domestique?--Rien de plus aise.»

L'aubergiste siffle, un homme, parait, un grand homme à l'oeil noir, aux noirs sourcils, à la noire moustache, à la physionomie grave et rébarbative; un large _sombrero_ cache à moitié sa tête; un vaste manteau brun l'enveloppe, non sans laisser apercevoir un long poignard et deux affreux pistolets qui brillent à sa ceinture. Remillard est archéologue, mais il est poltron. «C'est là le domestique que vous m'avez promis? j'en aimerais mieux un autre.» L'Espagnol tire gravement son chapeau: «Je ferai observer à votre seigneurie que me renvoyer ainsi, sans motif, c'est m'insulter; or, je suis Biscayen, et les Biscayens sont très-délicats sur le point d'honneur.»

Cela est accompagné d'un regard menaçant qui suffit à réfuter toutes les objections du voyageur, bon gré, mal gré, le domestique est accepté.

«Comment, t'appelles-tu?

--Je ferai observer à votre seigneurie que je ne la tutoie pas. Je n'aime pas les familiarités.

--Ah!... Eh bien! comment vous appelez-vous?

--Don Benito-Domingo-Juan-de-Dios-Inigo-Jorge-Antonio-Isidro-Vicente Renavidès.

--Eh bien! don Benito-Juan-du-Dios, etc., excusez-moi de ne pouvoir retenir du premier coup tous vos noms, et veuillez cirer mes bottes.

--Que dit votre seigneurie?

--Je vous dis de cirer mes bottes.

--A qui croyez-vous donc parler? Savez-vous bien que je suis noble, plus noble que le roi, et que je descends en ligne directe du grand Pélage? Oser proposer à un homme comme moi un travail aussi dégradant! Prétendez-vous m'insulter?»

Là-dessus grand débat entre le maître et le valet, débat qui se termine par une transaction, comme presque tous les débats de ce monde. Il est convenu que le maître cirera la botte gauche pendant que le valet cirera la droite. Le noble Biscayen ne tarde guère à débarrasser le naïf épicier de ses deux bottes et du reste de son bagage.

Toutes les aventures de Remillard ressemblent, ou à peu près, à celle-là. Les brunes Castillanes lui font des avances, et ces avances sont des guet-apens; on le met en prison sans lui dire pourquoi; on le délivre sans qu'il sache comment; on lui prend sa bourse, on lui prend sa montre. Il échappe à un colonel carliste qui veut le faire fusiller, pour tomber entre les mains d'un général _christino_ qui veut le faire pendre. Tiré de tous ces périls par le zèle d'une femme nommée Vivienne, il reprend enfin le chemin de la France rassasié de couleur locale, et jurant qu'on ne l'y attrapera plus.

Il y a dans cette parade de la gaieté et de l'esprit. Que peut-on demander de plus à une parade?

Un Amour en province.

NOUVELLE.

I.

Il y a un âge de charmante ignorance en amour, où l'objet aimé n'est point un être réel, mais la personnification trompeuse de l'idéal que l'âme a rêvé. A cet âge de candeur, de quinze à dix-huit ans, on suppose les plus séduisantes qualités, les sentiments les plus délicats à quelque esprit pédant, à quelque coeur sec; on s'éprend de quelque physionomie maladive (cachet d'une vie déréglée), à laquelle on prête un charme mélancolique; on se compose un _fantôme adoré_; on est ému, dominé, torturé, souverainement heureux ou malheureux par lui, et on reste esclave de ce personnage factice jusqu'au jour où la raison dessille tout à coup les yeux, et fait paraître ridicule et niais ce bel amour si sincèrement caressé par le coeur et l'imagination..

Ceci nous rappelle un délicieux passage des lettres de madame Roland aux demoiselles Cannet, où, jeune fille, elle avoue avec un touchant enthousiasme, à ses amies de pension, le trouble avant-coureur de l'amour que fait naître en elle un jeune homme beau, vertueux, spirituel et tendres comme Saint-Preux. Quand Lablancherie (c'est le nom du bien-aimé) paraît, Manon Philippon pâlit, rougit, et ne peut contenir son émotion: Lablancherie fera le bonheur de Manon et la gloire de la France; c'est une âme désintéressée, un esprit profond et créateur en travail d'une foule d'utopies sociales et littéraires destinées à régénérer le monde. Mais l'engouement de la jeune fille a sa contre-partie dans les mémoires de la jeune femme; la raison et l'esprit juste de madame Roland font justice des illusions de Manon; elle nous montre alors Lablancherie tel qu'il était en effet, un homme médiocre, intrigant et positif.

Qui n'a eu son Lablancherie? qui n'a aimé dans sa jeunesse quelque lourdeau ou quelque fat désavoué plus tard? qui n'a rougi en se retrouvant en face du rustre ou du faux bel esprit, cause autrefois innocente et indigne des émotions les plus vives et les plus vraies? Passons notre récit.

C'était dans une ville du midi, que nous ne nommerons point, de peur que nos lecteurs ne cherchent à trouver en chair et en os le héros de notre fiction. Ce héros se nommait Démosthène, nom fatal, qui, dès son enfance, le voua sans vocation à l'éloquence artificielle du bureau. Comment avait-il reçu ce grand nom de Démosthène?... Tout simplement parce qu'il était venu au monde dans ces glorieuses années de la République française où tout enfant mâle était destiné à s'appeler Brutus, Themistocle, Aristide ou Négus.

Démosthène était fils d'un détestable avocat de province, beau diseur, infatigable discuteur, et qui, à force de faconde, avait usurpé une espèce de réputation dans son département. Ambitionnant de voir se continuer son éloquence dans sa race, il y prépara son fils, d'abord en le nommant Démosthène, puis, lorsqu'il eut fait assez vulgairement ses classes dans le collège de la ville, en l'envoyant à Paris étudier le droit. «Pars, mon fils, lui dit-il d'un air superbe en lui faisant ses adieux, et rends-toi digne un jour du grand nom que je t'ai donné.» Ces derniers mots renfermaient douce allusion ingénieuse, et le père souriait d'orgueil en les prononçant. Démosthène partit pour Paris. Son père lui faisait une pension de 2,000 fr. à laquelle sa mère ajoutait le fruit de ses économies: excellente et simple femme, elle croyait à _la gloire_ à venir de son fils comme elle croyait à la gloire actuelle de son mari; elle était pleine de faiblesses pour son enfant, ainsi que toutes les mères de ces contrées, qui font de leurs fils de grands flâneurs, d'insupportables hâbleurs, paresseux, insolents, manquant de respect à leur mère et plus tard à toutes les femmes, qu'ils n'ont pas appris à respecter dans celle qui leur a donné la vie!

Muni d'une somme assez ronde et d'une pension suffisante et assurée, Démosthène, à peine installe à Paris, voulut connaître les délices de la capitale, Tout en suivant régulièrement les leçons de l'École de Droit, il fréquenta beaucoup les théâtres; celui de la Porte-Saint-Martin, alors florissant, le charma surtout. Mais, même dans ces distractions, un but d'utilité l'attirait: puisqu'il était destiné à éclipser un jour tous les avocats de son département, ne devait-il pas se préparer par tous les efforts de son intelligence à ce glorieux avenir? Or, l'art dramatique lui semblait un puissant auxiliaire à l'art oratoire. Deux passions merveilleuses se développèrent alors simultanément en lui, l'éloquence et la poésie tant qu'il lit des vers même des plus mauvais, il en était insensible; mais il aimait la poésie sans la saisir, comme les acteurs médiocres, pour qui les plus beaux vers ne sont qu'une trame sonore et creuse préparée pour diriger leur organe, leurs gestes, leur visage. Ceci nous rappelle que nous avons oublié de faire le portrait de Démosthène; il avait alors vingt ans, il était petit, d'une taille assez svelte, quoique gauche; ses mains étaient blanches et osseuses; sa tête, déportée vers le crâne, était couverte de cheveux blonds cendrés, son front était peu élevé, mais son oeil ************** en général les yeux *************************** et son nez aquilin donnaient à sa figure une apparence de distinction; on disait de lui: _Il a l'air comme il faut_. Au moral était un être sec, envieux, d'une ambition mesquine. Aimant à paraître, à faire de l'effet, et admirablement façonné en tous points pour être plus tard un orateur bel-esprit de province. Malgré sa médiocrité, il était pourtant parvenu, à fin ce d'entêtement (c'est la _qualité_ qui, chez les hommes vulgaires, remplace la volonté intelligente que fait le génie), parvenu à acquérir un vernis scientifique et littéraire qui, en province, devait le faire admirer un jour des ignorants et des candides. Il suivit les cours des plus habiles professeurs de l'époque, et sans en comprendre la portée philosophique ou politique, il en retint comme un écho d'expressions retentissantes qui devaient plus tard lui servir à formuler sa faconde.

Un défaut d'organisation désespérait Démosthène: comme son illustre _patron_ de l'antiquité, il avait la voix faible et il bégayait; mais il se dit doctoralement que puisque l'exercice donnait des forces au corps le plus débile, la déclamation devait produire le même résultat sur une voix flûtée et saccadée. Dès lors sa passion déclamatoire ne connut plus de bornes. Il fui merveilleusement secondé dans ses études dramatiques par un de ces hasards si fréquents à Paris. Dans l'hôtel où il logeait, au même étage, demeurait une figurante de la Porte-Saint-Martin, grande et forte femme de cinq pieds et quelques pouces, brune, fraîche (quoique ayant passé trente ans), montrant fort négligemment d'assez belles épaules et de très-gros bras; en somme, pouvant singer sur quelque théâtre de province le type des _Méropes_, des _Athalies_ et des _Sémiramis_ tel que l'avait créé mademoiselle Georges, cette tragédienne souveraine avant que mademoiselle Rachel eût prouvé qu'une intelligence élevée servait mieux, pour interpréter l'art, que toute la puissance des poumons et de la force physique. Démosthène fit tout naturellement la connaissance de Léocadie. La belle veuve (ces femmes-là le sont toujours) avait eu pour mari un riche négociant du Havre qui, à la suite de mauvaises affaires, s'était brûlé la cervelle, ne laissant pour ressource à Léocadie qu'un esprit cultivé et des goûts littéraires qui la poussaient aujourd'hui instinctivement au théâtre.