L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843

Part 2

Chapter 23,550 wordsPublic domain

M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est de la France la tournée qu'ils ont commencée en Bretagne. Les journaux publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur adresser. Ces derniers ne sont pas, à coup sûr, ceux qui causent le plus d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette éloquence officielle doit faire trouver assez monotone au futur régent l'apprentissage du pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, après le séjour à Eu, dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu à subir que des mots auxquels elle, répondait par des bagues, a parcouru la Belgique sans être exposée aux débordements de l'éloquence flamande. Les journaux belges ont rendu un compte brillant de toutes les fêtes dont elle a été l'héroïne. Désintéressés dans, la question d'amour-propre local, les journaux anglais en ont, de leur côté, publié des récits moins éclatants. Suivant eux, à Ostende, les préparatifs s'étaient bornés, sur l'invitation du crieur public, à balayer les rues, qui en avaient grand besoin, et à badigeonner quelques édifices; la devanture du l'Hôtel-de-Ville s'était revêtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, à Bruges, à Bruxelles, à Anvers, l'aspect monumental de ces villes prêtait plus d'éclat à la réception. Enfin, débarqués le 15 à Ostende, la reine Victoria et le prince Albert se sont rembarqués le 20 à Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers, était venu rendre au roi de Prusse, à Berlin, une visite nouvelle qui n'a pas donné lieu à moins de conjectures et de commentaires que la précédente, est reparti le 20 pour Saint-Pétersbourg en passant par Varsovie.--Espartéro, de son côté, adoucit sa douleur et charme ses ennuis par la locomotion. Il visite les grands établissements militaires de l'Angleterre, et les réceptions qui lui sont faites, les honneurs qui lui sont rendus, témoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James, la question d'Espagne n'est pas une question tranchée, et que fe nouveau gouvernement de Madrid ne lui paraît guère plus durable que tous ceux qui se sont succédé dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses allocutions.--Il n'est pas jusqu'à Rébecca qui ne croie devoir prouver par des excursions nouvelles que l'échec éprouvé précédemment par quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa détermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et parmi les chefs de parti, se manifeste également en ce moment parmi les nations. Nous avons tout à l'heure prononcé le nom de l'Espagne. C'est toujours par elle qu'il faut commencer quand on a à parler de désordre ou d'anarchie. A Barcelone, à Sarragosse, à Madrid, le gouvernement nouveau et ses adversaires sont en lutte acharnée. Dans les deux premières villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procède, sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe au nom duquel l'on pille et l'on tue; à Madrid on n'en est encore qu'aux combats de scrutin; mais les résultats n'en sont pas favorables au ministère, et cet échec par les moyens légaux rendra inévitablement moins décisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection paraît n'avoir rien perdu de sa confiance et de son énergie; les diligences sont arrêtées et les escortes de dragons sont faites prisonnières par des partis de rebelles.--A Montevideo, l'armée de la Bande-Orientale, commandée par le général Rivera, a remporté sur les troupes buénos-ayriennes une victoire importante dont les détails n'ont point encore été transmis par la correspondance, mais dont les résultats paraissent devoir être de délivrer nos nombreux nationaux de la situation pénible, où les tenaient Rosas et Oribe.--A Athènes, la tribune aux harangues a subitement repris sa puissance, et ce temps d'équinoxe publique y a tout à coup fait sentir son influence. Avant même que les lettres qui pouvaient faire pressentir la possibilité d'une commotion fussent parvenues sur le continent, le télégraphe nous apprenait laconiquement qu'une insurrection avait éclaté dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au 15. La cause du roi Othon n'a été compromise que par lui-même et parles puissances dont il a suivi les conseils plutôt que d'écouter les voeux d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien résolue qu'elle était à ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une constitution qu'il a été amené, à faire, quant à présent calmé les esprits.

Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples, en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga à Paris a du déterminer l'expédition d'un ambassadeur à Madrid, l'auteur d'_Alonzo_ n'y retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler médiocrement. M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Piémont pour nous aller représenter auprès de celle de Prusse, M. le baron Billing ira à Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest à Munich. Quant à nos missions extraordinaires, l'arrivée en France du président Boyer parait devoir faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot à Saint-Domingue. Pour la mission de Chine, elle est ajournée à six semaines, ce qui donnera le temps à son historiographe déjà nommé de faire sa préface.

Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assemblées administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-généraux ont clos leur session le 4. Consultés par le ministère de l'intérieur et par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de questions relatives aux libérés, à la mendicité, au paupérisme, aux irrigations des prairies, à la police du roulage, à l'organisation des gardes champêtres, au reboisement des forêts et des montagnes, les représentants des cantons ont répondu en hommes compétents et pratiques. Parmi les voeux que quelques-uns ont émis spontanément, nous trouvons celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes heureux d'apprendre en même temps par les journaux de Stockholm et par le _Cernéen_ de l'île Maurice, que le roi de Suède se prépare à l'émancipation des esclaves dans l'île Saint-Barthélémy, et que le gouvernement anglais commence à comprendre, que ses possessions de l'Inde réclament une mesure analogue.--Le Congrès scientifique a tenu sa onzième session à Angers. Les orateurs de table d'hôte et les savants forains ont perdu cette institution, qui, sérieusement dirigée dans l'intérêt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui ne vivent que de réclames, aurait pu entretenir partout le goût des hautes études et des recherches scientifiques. Le Congrès, après douze jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzième session, et fait choix pour la douzième, fixée au 25 août de l'an prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrès a eu raison, car il est bien malade.--Une institution autrement sérieuse, la Société d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu à Paris son assemblée générale le 6, sous la présidence de M. le baron Thénard. Tout le monde sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour. L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop à un immense bazar où un public curieux ou oisif se presse sans guide et examine sans critique. Le jury, composé d'hommes officiels, dont la réserve est par conséquent fort méticuleuse, ne se prononce guère sur le mérite d'une invention que quand elle a été sanctionnée par une longue expérience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est-à-dire qu'il rédige le jugement lorsqu'il est déjà prononcé depuis longtemps. La Société d'Encouragement, qui compte à sa tête et dans son sein les hommes les plus éclairés, procède avec plus d'indépendance et montre plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements cassés par l'expérience, et l'on doit aux prix qu'elle a fondés pour tel ou tel perfectionnement provoqué par elle plus d'un progrès utile aux arts, plus d'une amélioration profitable à la classe ouvrière. Nous avons remarqué, parmi les prix qu'elle a décernés, une médaille d'or accordée au peintre. Ziegler, pour l'établissement, auprès de Beauvais, d'une fabrique de vases en grès de formes très-variées, d'un goût pur, souvent décorés d'ornements très-délicats; et une médaille de platine à M. Mourey, qui, perfectionnant le procédé électro-chimique de MM. Buolz et Elkinghton, est arrivé à donner aux pièces douces et argentées plus de brillant et de solidité.--A Bordeaux s'est réunie, les 14, 15 et 16, l'Union vinicole, qui a plutôt pris des résolutions politiques qu'indiqué un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux souffrances trop réelles d'une industrie si précieuse pour la France agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre intention, un odieux calembour, le Cercle général d'Horticulture vient, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, d'exposer ses fleurs à l'Orangerie des Tuileries, et de décerner ses prix.

L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a également distribué une partie des siens, et s'est prononcée pour la plupart des nomination d'élèves pensionnaires à l'école de Rome qu'elle est appelée à faire chaque année Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accordé le premier grand-prix au seul élève qui se fut présenté, sans doute, parce qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est celle qu'on remporte sur soi-même.--Elle a eu de beaucoup plus longs débats pour arrêter un jugement à l'occasion du concours de sculpture auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a décerné le premier grand-prix à M. Maréchal, élève de MM. Ramey et Dumont; le deuxième grand-prix à M Lequesne, élève de M. Pradier; et le deuxième second grand-prix à M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du bas-relief était _Epaminondas mourant_. L'oeuvre de M. Maréchal était sage, celle de M. Lequesne annonçait plus verve et de feu, mais, en général ce concours a été regardé comme faible.--Est venu ensuite celui d'architecture, qui a valu le premier grand prix à M. Telez, élève de MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix à M. Dupont, élève de MM. Debret et Huvé; et le deuxième; second grand-prix à André, élève de MM. Mayot et Lebas.--L'exposition du concours de peinture a commencé le mercredi 27; l'Académie ne prononcera que le 30. Le sujet est _Oedipe s'exilant d'Athènes, soutenu par sa fille Antigone_. Les concurrents sont au nombre de dix.--L'exposition des prix décernés et des travaux des pensionnaires de l'Académie de France à Rome commencera lundi 2 octobre.

Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau, selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrivées à découvrir, ces jours-ci, l'existence de la médaille frappée à l'occasion de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantôt cinq mois que l'_Illustration_ en a donné la gravure (1), qu'elle a accompagnée de détails qui viennent, pour la plupart, d'être reproduits. Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui paraît se partager en ce moment entre la pose de premières pierres et la frappe de médailles, vient d'en faire graver une fort belle à l'occasion des constructions moins irréprochables de l'École Normale.

[Note 1: Voir le numéro du 6 mai, 1843, p. 150.]

De nombreux ouvriers viennent d'être mis à l'oeuvre pour la construction de la fontaine qui doit s'élever au milieu de la place Saint-Sulpice. C'est M. Visconti, à qui nous devons déjà la jolie fontaine Gaillon, la belle fontaine de la place Richelieu, et à qui lions allons être redevables du monument-fontaine consacré à Molière, qui est également chargé de l'exécution de celle-ci. On dit le projet digne de cet artiste, qui a su y vaincre heureusement une millième difficulté, le peu d'élévation de l'eau. Ce monument, qui, pour être en rapport avec l'église devant laquelle il sera posé et la place spacieuse qu'il ornera, devra être d'une assez grande étendue, comprendra les statues de Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront contempler de leurs fenêtres les élèves du séminaire Saint-Sulpice. M. Visconti est partagé en ce moment entre la mise en train de ce grand travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a entreprises à l'ancienne et magnifique habitation du surintendant Fouquet. Le château de Vaux est aujourd'hui possédé par M. le duc de Praslin, gendre de M. le maréchal Sébastiani, qui le fait complètement remettre en état, comme M. le duc de Luynes, grâce au savoir et au bon goût de M. Duban, a pu le faire de son côté pour le château de Dampierre.

Les grands criminels paraissent être en vacances comme les magistrats, et les voûtes du palais ne retentissent que des débats de délits mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait judiciaire, nous n'avons donc à enregistrer que l'ordre que M. le préfet de police vient de signifier à Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a été condamné, le 9 nivôse an V, par le tribunal criminel de Douai, à huit ans de fers, pour faux en écriture, et qu'il ne justifie pas de lettres de réhabilitation qui lui auraient été accordées, a-t-il dit, depuis la grâce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant cet ordre, s'est écrié: «Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des belles manières! oh! non jamais!» et qu'il a annoncé l'intention de ne point obéir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la légalité de la mesure administrative et pénale prise contre lui.

Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique, enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans, un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours avaient fait appeler _la Panthère du triumvirat_.--Il faut au comte de Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici dans le champ de la mort. _L'Illustration_ lui consacre sa dernière page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme. Il avait pris le nom de _Mutius Scoerola_, et fit la route de Lyon à Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes, puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente. Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade, un établissement mystérieux, qu'on appela la _Maison grise_, et sur le régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges, furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom, il intitula les _Neuf Livres_, parce que l'ouvrage est en effet divisé en neuf parties.

La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans ses _Mémoires_, annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII. Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était comme une émanation de la _Maison Grise_ de Paris, dispersée par l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat, pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et vient de mourir, depuis longtemps oublié.

Les Pèlerinages à la Sainte-Baume

EN SEPTEMBRE.

La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie, Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue. Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (_Caii Marii Ager_); les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent aujourd'hui les _Saintes-Maries._

C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon, qu'elle délivra de ce monstre appelé la _tarasque_, qui, chaque année, sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays; Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret de ses erreurs passées et de son expiation présente.

Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés, près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir. Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue, sous le nom de _Sainte-Baume_, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute la Provence.

Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles, d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire? partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue.

Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.

L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, la _malaria_, ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié. Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté.

Après la coupe des blés ont lieu les grandes _ferrades_. Les marécages profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors les _Gauchos_ du pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner paisiblement sur la Camargue.