L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843

Part 4

Chapter 43,464 wordsPublic domain

Louis IX, débarquant non loin de la Goulette, sur la plage de Carthage, où s'étendent les ruines de l'ancien port et des quais, avait déployé ses tentes à peu de distance, sur un montagne isolée, en vue de Tunis et de la mer. C'est sur cet emplacement même, à 16 kilomètres de Tunis, qu'est érigée aujourd'hui la chapelle Saint-Louis. Au milieu des ruines d'un ancien temple, peu éloignées d'un cirque de construction romaine et des restes d'un grand aqueduc, qui amenait les eaux des montagnes à l'ancienne cité de Carthage, l'on a aplani avec soin une assez large enceinte entourée d'un mur d'appui, et au milieu de laquelle s'élève une plate-forme ronde, élégamment dallée à compartiments symétriques. On monte à cette plate-forme par six marches établies circulairement sur tout le pourtour, et au centre est construite la chapelle, d'une forme octogone. L'intérieur offre un rond-point entièrement libre au-dessous du dôme; on aperçoit ainsi, dès l'entrée, au fond, en face de la porte, l'autel, et au-dessus, dans la niche principale, la statue de saint Louis, en beau marbre blanc des Pyrénées, due au ciseau de M. Émile Seurre, et tirée des galeries de Versailles. L'édifice est bâti en pierre appelée marbre de Soliman, avec des remplissages en pierre de tuf, du sol de Carthage, et voûté en briques de Gènes avec enduit de mortier de chaux, formant stuc à la manière du pays. Ses fondations s'appuient sur les dalles en marbre et sur les bases du temple d'Esculape. Les fouilles ont fait découvrir plusieurs morceaux de colonnes cannelées, en beau marbre jaune de Numidie, des chapiteaux corinthiens et des parties d'entablement richement sculptées. Là paraît avoir été primitivement le plais de Didon, dont l'immense escalier s'avançait vers la mer.

Le gouverneur de l'arsenal, Sidi-Mahmoud, a fait solennellement, le 23 août 1840, remise du terrain concédé, au nom du bey, à M. de Lagan, consul-général de France. La première pierre de l'édifice fut posée le même jour, après la célébration de la messe par le père-préfet de Tunis, et un an après, le 25 août 1841, la chapelle fut inaugurée.

Au commencement de l'année 1843, M. Charles Jourdain, jeune architecte, déjà chargé de la construction de la chapelle, l'a été également de l'exécution des dépendances nécessaires à sa garde, à son entretien, à sa desserte. Ces dépendances consistent en un mur d'enceinte, et trois corps de bâtiments, à rez-de-chaussée et à terrasses, comprenant le logement des gardiens, une sacristie et des salles d'attente pour les visiteurs. Ces bâtiments sont reliés entre eux par des portiques en style de cloître gothique. Le terrain de l'enceinte est compris dans un octogone de cent mètres de diamètre. Des plantations de cyprès entourent le monument, et la manufacture royale de Sèvres prépare, pour les croisées, des vitraux de couleur.

Fêtes des environs de Paris..

LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.

Si les fêtes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop souvent, si leur physionomie générale porte une teinte de monotonie passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui la distingue de ses voisines. Corbeil a ses pèlerinages au tombeau du bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de Gamache en plein air, où l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil torréfier les viandes à la broche, ainsi prises entre deux feux; Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosière; Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement géographique à cent dix pieds au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme des archers au moyen du tir à l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abréger cette énumération qu'il ne tiendrait qu'à nous d'élever à des proportions homériques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fête du bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se séparent point l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille les chevrotements enroués de l'autre.

Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque à aucune fête populaire; il s'en faut de toute l'épaisseur d'un roseau creux chargé de galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le mirliton, cet emblème enroué de la vieille gaieté française, partage le sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aimés de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il règne sans partage, ou tout au moins sa voix altière étonne les accents criards de ses rivaux humiliés. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si l'on peut toutefois comparer une voix de bois à une voix d'homme, le premier ténor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est à Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il atteindra bientôt à la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors s'avancer dans la fête connue _le superbe géant_ dont parle le poêle lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favorisés de la nature et du bimbelotier formeront la suite triomphale et célébreront à l'envi ses louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune, sans doute; son tube divinisé n'aura besoin, pour résonner, que de l'haleine du zéphyr. Ce sera le mirliton éolien.

En attendant le jour de cette apothéose prédite par Grandville, et qui dès lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'_Almanach prophétique_ y avaient passé), parcourons la fête, et sachons nous contenter des voluptés qu'elle nous offre, mirliton à part; car si cet adorable instrument résume les plaisirs de la journée, il ne les constitue point encore, fort heureusement, à lui tout seul.

Mêlons-nous donc à cette foule de merveilleux, de provinciaux, de pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier l'aiguille de Minerve, n'en ont pas généralement toute la sagesse, de superbes commis-marchand, d'éblouissants clercs d'avoués, etc., etc., que vomissent à chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer, et égarons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du grand Le Nôtre.

Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme séduisant affiché aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de Saint-Cloud, vous l'ont annoncé, les eaux jouent. Courons donc admirer ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de l'hydraulique, qui éteindrait trois incendies et n'a pas laissé d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui, du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son nom:

J'aime ces jets où l'onde, en des canaux pressée, Part, s'échappe et jaillit avec force élancée. Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur; L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur. Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent, Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent. Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux; Et les bois, inclinant leurs tiges arrosées, Semblent s'épanouir à ces douces rosées.

Que voulez-vous que nous ajoutions à cette sublime poésie, à _cet applaudissement_ flatteur _des bassins, des bosquets et des grottes_, à cet _oeil_ dont le compas _mesure la hauteur de ce jet grandi?_ Rien, si ce n'est toutefois la tirade suivante, inspirée par lesdites cascades et le même jet d'eau, à un autre poète, celui-ci contemporain de Louis XIV. Le lecteur pourra comparer;

Quelle tempête, quel tonnerre! Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux? Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre Insultant de nouveau les cieux, Menaçant de noyer les astres et les dieux. Aujourd'hui, par ses eaux, leur déclare la guerre? J'en tremble, j'en frémis: agréable frayeur! Doux effet d'un art enchanteur, Qui te donne une folle et charmante torture, Pour montrer qu'il peut sous ses lois, Quand il veut s'égayer, asservir la nature. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les Naïades, sous milles images, Commencent à jour leurs divers personnages; Fleuves et vents, centaures, demi-dieux, Avec honneur prennent leurs places, Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux. Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux, Avec leur hideuses grimaces, Font l'aspect le plus gracieux, Lorsqu'au milieu de cette scène, A force de contorsions, Et de feintes convulsions, Les Naïades, perdant haleine, Se précipitent à grands flots, conduites avec elle au vaste sein des mers, Elles vont, de leur roi célébrant la puissance, Répandre dans tout l'univers Les beautés de Saint-Cloud et sa magnificence.

Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où MONSIEUR, frère du roi, propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence, décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois bien mal récompensée.

Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici:

La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades, la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne; celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de Faunes.

La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues jusqu'à l'allée _des Portiques_, où se tient la foire de Saint-Cloud.

Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80 pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la minute.

Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront beaucoup plus de saison.

Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.

Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh! monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,» s'écrie le financier, croyant avoir dupé le ministre par ce gros mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé. Force fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.

L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, à Mansard, à Girard, à Le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence que vous savez.

Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose, furent une fête, «où le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud, accompagné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote très-galamment ornée. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux concerts et du divertissement d'une comédie française dans le jardin, éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière, couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, des trompettes et des tambours.»

Le 12 août 1660, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Dès lors, cette résidence devient un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins que fêtes, spectacles et concerts, jusqu'au moment où, dans les salles du château, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cité plus haut.

Mais aucun deuil n'est éternel. Le 11 août 1672, les jardins de Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par Monsieur au roi, à l'occasion de son second mariage avec la princesse de Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de France.

En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard, donne lieu à une nouvelle fête, sur les bombances de laquelle un poète de l'époque nous a légué, entre autres détails, les suivants:

Trois services rendaient cette table agréable. Onze plats à chacun, avec profusion, Furent servis par ordre et sans confusion, De gibier et poisson on y vit l'abondance; On servit les desserts avec magnificence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A chacun des repas que fit notre grand roi, De tous ses ennemis la terreur et l'effroi, La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles Au son des violons, en jouant à merveilles. On y donna trois bals où l'on dansa des mieux. L'éclat des diamants éblouissait les yeux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On fit tous ces trois bals en neuf appartements; Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants. Tout le monde admira la grâce sans égale Et les puissants attraits de la maison royale.

En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de l'opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix. Cette fête (l'espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un historien dans le sieur Laurent, de bibliothèque du roi, lequel raconte agréablement

Que Félix, trop heureux fit en perfection La fatale opération.

Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en 1743, le duc d'Orléans, grand-père du roi actuel, celui qu'on avait surnommé le _Roi de Paris_, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là, racontent les mémoires du temps, que l'Olympe était descendu sur la terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naïades, Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir, des tritons complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d'Orléans.

Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses et de si brillantes fêtes que sous l'Empire. Napoléon affectionnait, comme l'on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait élu le berceau de sa puissance impériale. Il l'habitait presque continuellement, et la plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le baptême du fils aîné de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord le dessein de faire son héritier, la fête du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 août 1811, la naissance du roi de Rome. Une pompe vraiment féerique présida particulièrement aux apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement.--Ce fut, dit l'historien de cette résidence, une véritable forêt enchantée; chaque arbre semblait transformé en un bouquet de diamants, en une girandole de pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux étincelantes de mille couleurs; le ciel était éclairé de feux qui se croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de l'artillerie impériale se mêlait à cette artillerie artificielle; des orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule immense inondait les parcs et les bosquets... Tout à coup éclate un orage épouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et l'éclair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux splendeurs fantasmagoriques de cette fête impériale.

La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là, les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête qui est restée tristement célèbre entre toutes.

Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne sous le nom de _Lanterne de Diogène_. Voici, en abrégé, l'historique de cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument athénien que les archéologues nomment _la lanterne de Démosthènes_, et qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom primitif du monument celui de _Lanterne de Diogène_. Cette métonymie n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne, il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons peine à croire que Napoléon eût pu être l'_homme_ de celui pour qui Alexandre n'avait été qu'un importun et un _parasol_ incommode.

Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier dans sa belle pièce de _la Promenade à Saint-Cloud_,

De ces bois toujours verts les masses imposantes, Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux, Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.

A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable coup d'oeil.